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Par Agnès Rotivel

Plus de 900 juifs allemands embarquent le 13 mai 1939 sur le Saint-Louis pour échapper à la barbarie nazie. Ils naviguent d’abord vers Cuba pour rejoindre ensuite les États-Unis…

Saint-LouisainLe 13 mai 1939, lorsque Aaron Pozner pose le pied sur le pont du paquebot S.S. Saint-Louis, il laisse derrière lui une femme et deux enfants. Les reverra-t-il un jour ? Citoyen juif allemand dans l’Allemagne de 1939, Aaron Pozner n’a pas d’autre choix que de partir.

Arrêté lors de la « nuit de Cristal », les 9 et 10 novembre 1938, ce professeur d’hébreu a été envoyé dans le camp de concentration de Dachau. Il a vu les traitements réservés aux juifs allemands comme lui. Il a été relâché, à la condition de quitter l’Allemagne dans les deux semaines qui suivent.

Mais partir devient de plus en plus difficile, il faut trouver un pays d’accueil, réunir l’argent nécessaire pour le billet sur le Saint- Louis, et pour le certificat de débarquement à Cuba. Toute sa famille est mise à contribution.

UN CAPITAINE D’UNE GRANDE HUMANITÉ

Avec lui, 938 passagers ont pu monter à bord du paquebot de croisière le Saint-Louis, affrété par la compagnie Hamburg-America Line (Hapag), dont une majorité de femmes et d’enfants, ainsi que des personnes âgées. À l’exception d’une dizaine de Cubains, tous sont juifs.

Le bateau qui effectue fréquemment la traversée Hambourg – New York prend la mer pour Cuba où les réfugiés attendront un visa pour entrer aux États-Unis. Beaucoup figurent sur une liste d’attente pour entrer en Amérique.

Le capitaine allemand du Saint-Louis s’appelle Gustav Schroeder. Au fil de la traversée, les passagers vont découvrir un homme d’une grande humanité. Il a donné pour consigne aux 231 membres de l’équipage de bien traiter les passagers. Il sait ce que certains ont vécu.

saint louis capitaneGustav Schroeder, capitaine du “Saint Louis,” le jour du départ du bateau

Dans son journal de bord, il note : « Certains semblent nerveux. Mais tous semblent convaincus qu’ils ne reverront jamais l’Allemagne. Des scènes touchantes d’adieux ont lieu. Certains semblent avoir le cœur léger d’avoir quitté leur maison. D’autres ont le cœur lourd. Mais le beau temps, l’air pur de la mer, la bonne nourriture et des soins attentifs allégeront bientôt l’atmosphère des longues traversées. Les impressions douloureuses que l’on ressent à terre, disparaîtront rapidement une fois en mer et bientôt ne seront plus que des rêves. »

UNE NOUVELLE VIE À BORD

Il n’a pas tort. Une fois en pleine mer, les passagers commencent à s’ajuster à leur nouvelle vie à bord. Bonne nourriture, films, piscine, bon air. Les enfants s’amusent, jouent à cache-cache dans les coursives.

Le personnel est attentionné, à l’exception de l’un d’entre eux, Otto Schiendick, un agent de la police secrète allemande (Abwehr), chargé de faire passer des documents à Cuba. Les passagers en oublieraient presque le drapeau allemand, qui flotte sur le paquebot et le portrait de Hitler, suspendu dans le grand salon.

Les premiers jours de la traversée sont perturbés par deux incidents. La mort de Moritz Weiler, un homme âgé à la santé fragile. Puis, le suicide de l’un des membres d’équipage qui se jette par-dessus bord.

Dix jours après avoir quitté Hambourg, le 23 mai, le capitaine Schroeder reçoit un message du responsable de la Hapag, la compagnie maritime. Il l’avertit que les passagers du Saint-Louis pourraient bien ne pas pouvoir débarquer à Cuba.

TEMPÊTE POLITIQUE À CUBA

Or, les passagers ont tous payé pour des certificats les autorisant à débarquer et des visas de transit délivrés par l’immigration cubaine, mais entre-temps le président, Federico Laredo Bru, a passé le décret 937 qui invalide tous les décrets précédents. Il faut désormais une autorisation écrite du secrétaire d’État et du travail cubain et l’envoi d’un bon d’une valeur de 500 dollars par passager.

Ceux-ci ignorent que leur arrivée prochaine déclenche déjà à Cuba une tempête politique. Les journaux de droite exigent du gouvernement qu’il refuse l’arrivée de nouveaux réfugiés juifs. Argent, corruption, luttes de pouvoirs et antisémitisme se mêlent autour de la présence du Saint-Louis. Le capitaine Schroeder, qui a créé un comité des passagers, les met au courant.

Le navire arrive à Cuba le 27 mai. Mais il n’est pas autorisé à se mettre à quai. Il doit rester ancré dans le port. Et les passagers ne sont pas autorisés à débarquer.

saint louis 900 réfugiésLe “Saint Louis,” transportant plus de 900 réfugiés juifs, attend dans le port de La Havane. Le gouvernement cubain refusa l’entrée aux passagers. Cuba, 1er ou 2 juin 1939. — US Holocaust Memorial Museum

ATTRACTION ET COMBAT POLITIQUE

Le Saint-Louis est l’attraction en même temps que l’objet d’un combat politique qui échappe à ceux qui croyaient avoir vécu le pire. Les organisations juives se mobilisent pour tenter de trouver une solution. Le capitaine réunit les passagers et leur demande d’envoyer des télégrammes pour demander de l’aide.

Seule une poignée de passagers est autorisée à débarquer à Cuba. Pour les autres, l’attente commence. Le Saint-Louis effectue des ronds dans l’eau jusque sur les côtes de Floride, espérant encore convaincre les États-Unis d’ouvrir la porte.

En dépit de l’action de Lawrence Berenson (président de la Chambre de commerce cubano-américaine à New York) et de Cécilia Razovsky, alors directrice du Migration Department of the National Refugee Service qui travaille aussi avec le Jewish Joint distribution committee (Joint) – celui-ci a envoyé deux négociateurs à la Havane –, les pourparlers échouent avec Cuba, comme avec les États-Unis et le Canada.

RETOUR VERS L’EUROPE

Douze jours plus tard, le refus du président cubain est définitif. L’ordre est donné au Saint-Louis de repartir en Europe.

Pour ne pas renvoyer ses passagers vers une mort certaine en Allemagne, le capitaine a décidé de mettre le feu au bateau au large des côtes britanniques, afin de forcer les Anglais à recueillir les passagers.

Mais en mer, le capitaine apprend que Morris Troper, le directeur pour l’Europe du « Joint » a obtenu que des pays européens, Hollande, France, Grande-Bretagne et Belgique accueillent des passagers.

Après 40 jours et 40 nuits d’une longue traversée, le Saint-Louis les débarque à Anvers d’où ils rejoignent leur pays d’accueil.

Un répit temporaire pour la majorité d’entre eux. La guerre déclarée, ils seront pris à nouveau dans l’étau nazi. Une partie de ceux qui avaient trouvé asile en Hollande, en Belgique et en France, dont Aaron Pozner, sont arrêtés et envoyés dans les camps de concentration entre 1942 et 1944.

QU’EST-IL ADVENU DU CAPITAINE SHROEDER ?

Après avoir débarqué les derniers passagers juifs en Belgique, en juin 1939, le paquebot est reparti pour des croisières dans les Caraïbes. Le 3 septembre, le bateau est en mer, lorsque la guerre est déclarée. Après une traversée épique, le capitaine Schroeder réussit à passer le blocus britannique et à atteindre Mourmansk, en Russie, puis Hambourg son port d’attache. En 1944, le Saint-Louis a été endommagé par les bombardements alliés sur Kiel. Six ans plus tard, il est envoyé à la casse.

Le capitaine Schroeder n’a plus jamais repris la mer. Après la guerre, il tente de vivre de sa plume. Les passagers juifs du Saint-Louis ne l’ont pas abandonné. Ils lui font parvenir nourriture et vêtements. Grâce à leur témoignage, il est lavé de toute accusation de collaboration nazie.

En 1957, deux ans avant sa mort, le gouvernement ouest-allemand lui accorde une médaille pour avoir sauvé des vies juives. Le 11 mars 1993, le Yad Vashem honore la mémoire du capitaine et lui accorde le titre de Juste des nations.

Témoignage

Transcription complète du témoignage de Gerda Blachmann Wilchfort

« Vous pouvez vous imaginer l’ambiance qui régnait. Tout le monde était très déprimé. Quelques uns ont tenté de se suicider, je pense à un homme… il, je crois qu’il s’est ouvert les poignets et il fut le seul à avoir débarqué parce qu’ils devaient l’emmener à l’hôpital pour le soigner. Je ne sais pas s’il y est resté. Je pense que oui. Il doit être le seul à y être resté.

Mais,vous savez, les humains sont toujours pleins d’espoir. Vous savez, nous nous accrochons toujours à l’espoir que quelque chose va se produire. Ils n’allaient pas nous laisser pourrir sur l’océan. Je veux dire, quelque chose devait nous arriver. Bien sûr,nous avions peur de retourner en Allemagne. C’était là le gros problème, vous savez. La nourriture empirait de jour en jour et l’eau c’était… l’eau courante, je veux dire, il y avait de l’eau mais nous devions être prudents,et, bien sûr, finies les fêtes. Plus de fêtes, plus de joie.

Nous restions assis à attendre que quelque chose arrive,vous voyez, et le comité a tout essayé et a envoyé des télégrammes dans le monde entier pour qu’on nous laisse entrer mais ce fut…Tous les jours, il y avait des genres de journaux imprimés qui étaient affichés pou rnous dire ce qui se passait et tous les jours, nous devions aller dans un autre pays mais rien n’a jamais abouti jusqu’à ce qu’enfin, nous sommes arrivés sur la côte de Miami et nous avons pensé que nous pouvions accoster.

J’ai entendu plus tard que le capitaine avait accepté de faire une sorte d’accostage forcé mais nous ne savions pas de quoi il s’agissait. Nous n’avons vu que les bateaux des gardes-côtes nous encercler près de Miami pour s’assurer que nous ne nous approcherions pas plus près de la frontière, de la berge,et ce fut tout. Alors nous avons vu les lumières de Miami. Nous avons vu les lumières de l’Amérique. Et ce fut tout.

Nous repartîmes lentement vers l’Europe. Et,bien sûr, les négociations allaient bon train avec le, l’Appel Juif Uni et il y avait un Monsieur Tupper à Paris et il a finalement obtenu que nous soyions répartis entre la Belgique et la Hollande, entre la France et l’Angleterre. »

Gerda et ses parents obtinrent des visas pour partir à Cuba sur le « Sr. Louis » en mai 1939. Lorsque le navire arriva au port de La Havane, la plupart des réfugiés se virent refuser l’entrée et le navire repartit pour l’Europe. Gerda et ses parents débarquèrent en Belgique. En mai 1940, l’Allemagne attaqua la Belgique. Gerda et sa mère s’enfuirent en Suisse. Après la guerre, on leur dit que le père de Gerda était mort en déportation.

Agnès Rotivel

Source : http://www.harissa.com

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