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Par Haïm-Vidal

Haïm-Vidal Sephiha est un jeune professeur émérite des universités âgé de 91 ans. Linguiste, il est notamment l’instigateur des recherches académiques portant sur le judéo-espagnol. C’est aussi une personnalité qui suscite l’admiration de la plupart des rédacteurs de la Ména (tous ceux qui le connaissent) pour son parcours de vie et son courage exemplaires.

sephiha_debout_2Sephiha © Metula News Agency

Tout comme le yiddish, le judéo-espagnol est surtout le témoin de l’histoire mouvementée d’une population, et aussi, pour ce qui est de ma langue natale, de la mémoire de ses pérégrinations autour de la Méditerranée et de par le monde.

Cette langue également appelée espanyol, djudezmo, djudyo, ou espanyoliko au Levant, haketiya au Maroc, tetauni en Oranie, est encore parlée dans l’intimité par près de 280 000 locuteurs dont plus un seul n’est monolingue [plus un seul ne s’exprime qu’en judéo-espagnol. Ndlr.] !

Près de 70 000 de ces locuteurs vivent en France, terre d’élection tant de Juifs originaires de l’ex-Empire Ottoman que du Maroc ou de l’Oranie.

Les Sources

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En 1492, après la conquête de Grenade et la réunification définitive de l’Espagne sous les Rois Catholiques, les Juifs espagnols (alors au nombre d’environ 200 000) qui n’acceptèrent pas de se convertir au catholicisme furent expulsés et s’installèrent dans les pays du bassin méditerranéen.

Ils y retrouvèrent d’ailleurs les descendants de leurs ancêtres fugitifs des massacres d’Espagne de 1381.

Là où ils étaient majoritaires, ils imposèrent leur langue espagnole, ailleurs, ils s’assimilèrent et participèrent à la formation des communautés judéo-arabes.

Ces Juifs espagnols – ou ces Espagnols juifs – parlaient les variétés d’espagnol d’alors communes aux représentants des trois religions. Il n’existait pas un espagnol parlé propre aux Juifs – tout au plus existait-il quelques termes qui leur étaient particuliers.

Qu’un Juif français utilise des mots hébreux pour désigner ses fêtes n’implique pas qu’il parle judéo-français ! Dans ce cas il faudrait dire que le boulanger parle boulanger quand il dit « être dans un sale pétrin », et penser que si les colons français du Canada avaient été juifs, on dirait d’eux qu’ils parlent judéo-français !

C’est absurde, n’est-ce pas ? Eh bien c’est toutefois ce qu’ont dit les Turcs musulmans de l’espagnol de ces juifs, qu’ils nommèrent tout simplement yahoudijé – le juif. Yahoudijé fut retraduit en djoudyo – juif, en judéo-espagnol, un terme auquel on se hâta d’attribuer une origine savante.

Toujours est-il que ce djoudyo perpétuait l’état des parlers péninsulaires (dominés par le castillan) de 1492, alors que n’existait pas encore la jota, cette consonne gutturale qui existe en hébreu et que par conséquent nos fugitifs de 1492 auraient pu emporter dans leurs bagages.

Il va de soi que cet espanyol comme l’appelaient mes parents et grands-parents était bien plus archaïque que l’espagnol moderne que j’étudiai au lycée, où il me fallut me défaire des sons en J de Jean, de CH, de chant, et de Z de zéro pour me conformer à la prononciation « moderne ».

Bien plus tard, après mon passage à Auschwitz, j’abandonnai la chimie pour me consacrer à la langue des miens ; je regrouperai ce djoudyo et ses variétés sous le concept de judéo-espagnol vernaculaire.

C’est à ce judéo-espagnol qu’ont été consacrés la plupart des livres et articles qui ont vu le jour du milieu du XIXème siècle jusqu’à nos jours.

Dès l’âge de 9-10 ans j’avais été frappé par la langue dans laquelle mon père chantonnait le récit [la Haggadah] de la Pâque, en tête de l’immense tablée familiale.

Je lui fis remarquer en espanyol : « Mais papa, ce n’est pas là la langue que nous parlons tous les jours ! ». Et lui de me répondre, toujours en notre espanyol : « Tu as raison mon fils, c’est du ladino, et c’est en ladino que nous disons la Haggadah de Pessah, comme l’ont fait nos pères et les pères de nos pères avant nous ! ».

Et c’est assez logiquement alors que ce soit à ce ladino que j’ai consacré ma maîtrise, mes deux thèses, mes cours, un grand nombre d’articles, ainsi que la direction de travaux universitaires. Il ne me faudra d’ailleurs guère plus d’un seul exemple pour que vous en saisissiez la nature :

« Genèse XXXVII, 14

Lekh na ree et shlom akhekha ve et shlom ha-tzon » en hébreu, donne, en ladino :

Anda agora vee a pas de tus ermanos i a pas de las ovejas.

En voici la traduction mot-à-mot en français :

« Va donc vois à paix de tes frères et à paix des brebis ».

C’était la règle, à l’école religieuse – le talmud torah – on apprenait aux enfants à traduire la Bible verset par verset, suivant un mot-à-mot fidèle, dans l’ordre : 1. Hébreu 2. Espagnol 3. Hébreu.

Bien sûr, jamais ma mère, dans la langue que nous parlions, ne m’a demandé Ke tu pas ? mais souvent : Komo estas ijiko miyo ? [Comment te sens-tu mon fils ?].

L’espagnol que nous pratiquions date d’avant 1300, il était alors en formation, s’opposait à l’arabe, et s’appelait ladino.

C’est de cette langue vivante que les enseignants talmudiques ont emprunté les ressources afin de procéder à la formation des élèves à l’école religieuse, procédant à la traduction littérale que je viens d’évoquer. Cette méthode s’appelait le « ladinar ».

Tous les mots venaient du ladino, comme dans l’exemple que j’ai présenté : « pas », paix en ladino, est le « shalom » hébreu.

Il en adopte tous les sens, devenant un calque sémantique au sens linguistique du mot. Exactement comme en allemand Fernsprecher est le calque sémantique de téléphone.

Et bien qu’Hitler ait tenté de supprimer le Telephon du vocabulaire allemand, son substantif et son dérivé verbal telephonieren ont survécu au tyran.

Dans les traductions de la Torah (la Bible) et des textes liturgiques en ladino, un mot espagnol – et toujours le même – correspond à un mot hébreu. A moins que n’interfère le point de vue d’un commentateur.

Comme dans le Deutéronome XXXIII, 1, où on lit en hébreu : Moshe ish Elohim [Moïse homme de Dieu], que l’on a traduit en ladino par Moshe profeta de el Dio [Moïse prophète du Dieu], alors que la traduction littérale de ish [homme] en ladino serait uaron.

La faute au commentateur Onquelos, qui vécut au deuxième siècle de notre ère et qui décréta, dans sa traduction en araméen, que Moïse était un profeta, un prophète de Dieu.

La préface de la Bible de Ferrare, rédigée en 1553 en caractères latins et en style gothique, insiste pourtant sur la prééminence de la palabra por palabra de la verdad hebraica, du « mot pour mot de la vérité hébraïque ».

Ladite Bible rappelle que les ladinos [les traductions littérales en ladino] sont si anciens et si sentencieux parmi les Juifs qu’ils semblent déjà aller de soi : Y los ladinos tan antiguos y sentenciosos y entre los Hebreos y’a conuertidos como en naturaleza.

La Bible de Ferrare eut à part cela une importance majeure, puisqu’écrite en latin elle permit à nombre de convertis (le plus souvent) de force au catholicisme – les Marranes – de se rejudaïser.

Marrane, de l’espagnol « cochon », lui-même dérivant de l’arabe mahram, muḥarram, ce qui est interdit à la consommation à l’instar du porc, de la famille de harem, haram (illicite), des termes provenant tous de la racine HRM.

Quant à la Bible de Ferrare, elle servit également de référence à la Bible chrétienne de Reina, en 1569, qui s’y réfère spécifiquement dans sa préface.

La même Bible de Ferrare fut rééditée à Amsterdam, et l’on y trouve des curiosités passionnantes ; comme le mot Dios au lieu de el Dio, parce que ces Marranes revenus au judaïsme s’étaient habitués à dire Dios, à la manière chrétienne, afin de dissimuler leur véritable foi.

Ces précisions données, retournons à la traduction de la Bible mot-pour-mot, qui nous situe dans le décalquage permanent imposé par un texte hébreu habillé d’espagnol ou d’un espagnol à syntaxe hébraïque où finalement tout est calque. C’est pour y voir plus clair que j’ai créé la notion de « langue calque », que j’ai nommée « judéo-espagnol calque ».

Le judéo-espagnol calque est, bien sûr, plus archaïque que le vernaculaire, mais il peut également alimenter le vernaculaire, comme dans l’expression vidas largas – longues vies – calque de l’hébreu hayyim aroukim, que j’ai d’ailleurs adoptée pour intituler mon association pour la défense et la promotion de notre langue et de notre culture.

Mais attention : le terme ladino a acquis une connotation négative, celle du faux, de l’hypocrite et du trompeur. Allez donc dire que vous parlez ladino à un hispanophone d’Espagne ou d’Amérique et vous serez étonné de sa réaction ! Se prétendre « ladinoparlant » et pas locuteur de judéo-espagnol participe d’une absurdité.

Ceux qui ne l’ont pas compris ne saisissent pas que pour qu’un texte quel qu’il soit soit traduit en ladino, il est préalablement nécessaire de le traduire en hébreu !

Le « pur ladino » ne se parle pas, ce qui se parle est le judéo-espagnol ou le judéo-espagnol vernaculaire.

J’entretiens d’ailleurs à ce sujet une dispute durable avec l’ancien président de l’Etat d’Israël, Itzkhak Navon, qui préside une Autoridad Nasionala del Ladino, ANL [Autorité Nationale du Ladino], créée en 1997. A mon sens, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une escroquerie scientifique.

Mais qu’on se dispute autour du nom de la langue que nous parlions à la maison et de celle dans laquelle nous priions démontre au moins son importance et sa vivacité.

Note :

On appelle langue vernaculaire la langue locale communément parlée au sein d’une communauté. Ce terme s’emploie souvent en opposition avec le terme langue véhiculaire, liturgique ou encore lingua franca.

Par exemple, lorsque la liturgie catholique romaine était en latin, elle était la même dans le monde entier : le latin servait de langue liturgique véhiculaire. Dans le même temps, l’enseignement de la religion se faisait en langue locale, la langue vernaculaire.

On trouve aussi cette distinction dans les échanges économiques et commerciaux d’aujourd’hui, où l’anglais sert de langue véhiculaire face à la multitude des langues vernaculaires.

Le mot « vernaculaire » vient du latin vernaculum, qui désignait tout ce qui était dressé (esclaves compris), élevé, tissé, cultivé, confectionné à la maison, par opposition à ce que l’on se procurait par l’échange. Son sens s’est rapproché de celui des mots « autochtone » ou « indigène » (Wikipédia).

Bonus :

« Cuando el Rey Nimrod » (quand le Roi Nimrod), l’un des chants les plus populaires de la tradition judéo-espagnole. Interprété ici par l’Ensemble Fontegra.

SOURCE : http://www.harissa.com/

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