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1135-1204, Médecin, théologien talmudiste, philosophe espagnol

FlammeMaïmonide est à la fois érudit et chef de communauté. Sa pensée repose sur l’affirmation de la concordance entre foi et raison. Il représente la plus grande figure intellectuelle du judaïsme méditerranéen médiéval.

De Cordoue au Caire, il a connu l’errance et une double vie de médecin juif, de chef de communauté et d’intellectuel « arabe ».

« Que la Lumière des Sages Brille et Nous Guide »

Rabbi Moshé ben Maimon, connu sous l’acronyme de Rambam, les Chrétiens occidentaux le connaissent sous le pseudonyme de Moïse Maïmonide et les Musulmans sous le nom de Mussa bin Maimun ibn Abdallah al-Kurtubi al-Israili, est né le 30 mars 1135, à Cordoue, sur les rives du Guadalquivir, en Espagne islamisée, il est issu de la dynastie des Maïmonides, une longue lignée de rabbins et de hauts dignitaires juifs. Le fait que la date précise de sa naissance soit connue, témoigne de la renommée du personnage.

Son père, rabbi Maïmon ben Yossef, le dayan (juge rabbinique), sage et érudit, dirige la communauté juive de Cordoue sous le règne des tolérants Almoravides. Il l’instruit en théologie, mathématiques et astronomie. Quelques enseignants arabes et juifs complètent sa formation en philosophie et médecine.

Le jeune Maimonide alliait à son talent naturel, une soif d’apprendre, une volonté de fer et une grande pureté de mœurs. C’était l’époque de l’âge d’or judéo-musulman.

Il était enfant, alors que sa mère Rebecca s’affaiblissait de plus en plus, malgré les soins prodigués par Abbas, le Mufti de Cordoue. C’est Moshé qui apportait à Rebecca les plantes médicinales préparées par Abbas pour la soulager, mais elle finira par décéder de maladie laissant deux fils et une fille. Cet événement, déterminera Moshé à devenir médecin, et l’engagera à se poser la question du devenir de l’âme et à approfondir sa quête mystique. Orphelin de mère très jeune, aîné de deux garçons, il était destiné à succéder à son père, le dayan.

En 1148, l’intolérance et les persécutions religieuses contre les chrétiens et les juifs d’Espagne, des nouveaux princes Almohades, musulmans fanatiques au pouvoir en Espagne, imposent la conversion, la mort violente par décapitation, ou la fuite.

La tolérance

Maïmonide avait 13 ans quand il eut le choix entre la conversion à l’Islam et la mort. La question de sa conversion forcée à l’islam est un fait discuté par ses biographes : impensable selon les uns, « hautement probable » selon les autres.

La controverse symbolise la situation de nombreuses communautés juives à cette période de l’Histoire. La réponse du philosophe emprunte deux voies différentes.

Le théologien insiste sur le monothéisme de la religion musulmane, semblable à l’essence du judaïsme, – (il serait resté musulman jusqu’à l’âge de 29 ans), – le sage préconise, afin de préserver sa vie, la fuite vers des régions plus tolérantes.

La fuite

Finalement le groupe familial est contraint à fuir Cordoue. C’est ainsi qu’il erra pendant dix ans dans différentes villes au sud de l’Espagne (Grenade, Séville, Almeria), avant de gagner la ville de Fès au Maroc. Au cours de son séjour à Fès qui dura de cinq à six ans (de 1159 à 1165), Maïmonide eu le loisir d’approfondir ses connaissances médicales au contact des livres d’Hippocrate et de Gallien.

Maroc

Le Maroc devint lui aussi le théâtre de massacres sur fond d’intolérance religieuse (exécution publique du maître en Talmud de Maimonide, rabbi Judah Ha-Cohen ben Soussan), et la famille Maïmon dut émigrer en Palestine (Eretz Israel pour les Juifs, Terre Sainte pour les Chrétiens, Terre Sacrée pour les musulmans) vers 1165. D’abord à Akko (Saint Jean D’Acre), puis à Jérusalem, qui était alors aux mains des croisés et où les juifs n’avaient pas droit de séjour.

Sa visite au tombeau d’Abraham et des Patriarches à Hébron est un moment de grande émotion, la famille Maimon avait pu s’y rendre grâce à un laisser passer, délivré par le très chrétien Richard Cœur de Lion (1157-1199) que Maimonide avait soigné.

Egypte

Ne pouvant rester en Palestine, la famille Maimon se rendit en Egypte où la communauté juive était importante et vivait dans une paix relative et transita par Alexandrie avant de s’installer à Fostat dans la banlieue du Caire.

David, le fils cadet, faisait le commerce des pierres précieuses, alliant son goût pour les voyages et l’aventure à son goût pour les affaires et permettant ainsi à son père et à son frère aîné Moshé de poursuivre leurs études.

maimonideMoshé lisait les textes bibliques, les philosophes grecs en particulier Aristote, les auteurs médicaux : Galien, Hippocrate et Avicenne, il étudiait la médecine sous la direction de maîtres juifs et musulmans, il faisait ses propres expériences, il confrontait ses idées avec les penseurs de son époque, principalement Averroès et surtout il écrivait.

Les juifs en Egypte d’alors étaient pour beaucoup des karaïtes, le karaïsme faisant à l’époque figure de judaïsme libéral; c’est une des explications de l’installation de Maimonide en Egypte, afin de ramener ses coreligionnaires à un judaïsme plus traditionnel.

C’est là que mourut le rabbi Maïmon (le père) vers 1170, après avoir encouragé sa famille à s’établir sous la protection du Vizir Saladin. Puis David, son frère, périt en mer au cours d’un voyage en 1178. Moshé se retrouva démuni. Il devait entretenir la veuve de son frère et ses deux enfants.

Maïmonide commença à gagner sa vie en se livrant quelque temps au commerce des pierres précieuses et ouvrit des cours publics de philosophie, de théologie et de médecine et en prodiguant des soins, grâce à ce qu’il avait appris de son père, de ses maîtres et de la Torah. Bien vite médecin émérite, médecin des pauvres et des riches, médecin des juifs et des arabes, Maïmonide fut un des plus célèbres herboristes et phytothérapeutes, et reste une référence jusqu’à nos jours.

Sa réputation comme philosophe talmudiste et comme médecin sera telle qu’il devint le médecin de la cour des Fatimides (chiites, descendants du prophète par Fatima Zahra), du vizir Al-Fadhil et de son entourage puis du sultan Saladin (Salah-Al-Din), sunnite, quand celui rentra de Jérusalem, où il luttait contre les croisés. On venait aussi le consulter depuis la Syrie, la Palestine, et encore de plus loin. On dit même qu’au cours de la troisième croisade, Richard Cœur de Lion s’efforça, en vain, de l’attirer auprès de lui à Ashkelon en Palestine.

Il préside le Collège Rabbinique et s’occupe ardemment de la communauté juive d’Egypte dont il est bientôt nommé chef, « Naguid » et son représentant auprès du souverain et à ce titre responsable de l’organisation intérieure et des règlements judiciaires. Il eut de ce fait de nombreuses correspondances avec les représentants de différentes communautés y compris en dehors de l’Egypte (« Lettre aux érudits de Marseille »).

L’œuvre de Maimonide presque entièrement rédigée en judéo-arabe se définit selon trois perspectives : le théologien (codification exhaustive de la tradition écrite et orale juive), le philosophe (analyse minutieuse des textes bibliques) et le médecin (ses écrits médicaux sont basés en partie sur les écrits des médecins grecs); il écrit suivant une ligne directrice basée sur la concordance entre la raison et la foi.

Le Théologien Talmudiste

talmudLe Talmud est un véritable guide spirituel pour sa propre génération comme pour les générations suivantes.

La rigueur qu’il s’imposait personnellement contrastait avec la tolérance admirable dont il faisait preuve envers les autres. Il entreprend donc une codification exhausrtive de la tradition écrite et orale juive, s’appuyant à la fois sur la Torah (les cinqs premiers livres de la Bible ou Pentateuque pour les chrétiens) et sur tous les commentaires et exégèses qui s’y rapportent en remontant jusqu’à Moïse.

Le souci de Maimonide était d’ajouter son interprétation et ses vues pesonnelles après y avoir mis un certain ordre.

Le Sefer Hamitzvot « Livre des Commandements »

Composé initialement en judéo-arabe Torahet paru sous le titre arabe « Kitab al-Faraid » il fut traduit par le rabbin provençal Moshe ibn Tibbon (XIIIe s.), – dont le père avait correspondu avec Maimonide -, et imprimé pour la première fois en 1497.

Il présente les 613 commandements contenus dans la Torah, Loi écrite du judaïsme qui constitue l’armature de la Loi juive, il y précise les 248 préceptes positifs et les 365 interdits.

Cette œuvre est considérée comme l’autorité majeure en matière de comput de prescriptions, et de nombreuses œuvres ultérieures se réfèrent à son énumération (avec, parfois, des variations mineures). L’œuvre a fait l’objet d’un grand nombre de commentaires.

La Mishneh Torah « Répétition de la Loi »

Sa « grande compilation » achevée vers 1180 témoigne d’un grand courage intellectuel.

Cette œuvre d’exégèse de la Loi orale juive ne se réfère pas à la Guemara. Il n’hésite pas à en donner une interprétation différente, ce qui provoquera des colères rabbiniques.

Le texte le plus connu sous le nom d’Avot (« traité des Pères »), constitue un court traité de théologie et de philosophie, un « livre de la connaissance ».

La Mishneh Torah de Maïmonide est une synthèse magistrale des deux Talmuds, parfois considérée comme une véritable « modernisation du judaïsme ». C’est la seule œuvre de Maïmon écrite en hébreu. Elle comprend 14 livres (en hébreu, ce chiffre se dit Yad et signifie aussi la main, d’où le sous-titre « Le livre de la Main »).

Cette œuvre, germée dans un milieu culturel musulman, fut parfois mal comprise des juifs de France. Objet de scandale au Moyen Age, elle fut brûlée à Montpellier, à Marseille (sur dénonciations auprès de l’ordre des Dominicains par certaines communautés juives). Les rabbins du Nord de la France prononcèrent un « herem » (interdit) contre l’œuvre philosophique et certaines parties de l’œuvre rabbinique accusée d’être « contaminée » par Aristote. La « grande controverse » gagna l’Espagne et l’Orient ; se calma puis rebondit au XIVe siècle.

Le but de Rambam était de mettre la connaissance de toute la Loi orale à la portée du peuple, afin qu’elle ne fut pas seulement le domaine d’une élite d’érudits.

On peut y lire de nombreux commentaires relatifs à la médecine : l’anatomie, la physiologie, la pathologie humaine et animal, l’obstétrique, la vocation divine du médecin, la diététique, les relations sexuelles permises ou interdites, la circoncision, la mort, la génération spontanée, l’alcoolisme…

Il explique la manière dont la Torah envisage l’idéal de paix :

« Les Sages et les Prophètes n’attendent pas de l’ère messianique qu’elle leur permette de gouverner le monde ou d’asservir les nations, mais qu’elle nous rende libres de rechercher la Torah et sa sagesse. En ce temps-là, il n’y aura ni faim ni guerre, ni jalousie ni dissension. Le monde entier sera occupé à acquérir la connaissance de Hachem ainsi qu’il est écrit : « Le monde sera rempli de la connaissance de Hachem comme les eaux couvrent la mer ».

Perouch Hamichna  » Commentaire de la Mischna »

Il avait commencé la rédaction de son commentaire sur la Mischna à 23 ans et qu’il continuait à rédiger depuis, au milieu de toutes ses pérégrinations. Cette œuvre, écrite en arabe et intitulée Siradj (Luminaire), fut terminée en 1168.

Elle avait pour but de faciliter l’étude de la tradition orale, obscurcie par des discussions sans fin et des interprétations erronées, et d’en élucider les points difficiles par des explications brèves et claires.

Esprit rationaliste, Maïmonide traite avec prédilection les questions de la Mishna qui touchent à la science, et où il peut invoquer des principes tirés des mathématiques, de l’astronomie, de la physique, de l’anatomie, de la morale et de la philosophie. Il s’élève contre les pratiques de magie et de sorcellerie fréquemment pratiquées à son époque. Il eut à faire face à une violente opposition.

Maïmonide arriva à se persuader que le judaïsme lui-même était une philosophie révélée et avait pour but de régler non seulement la conduite religieuse et morale des Juifs, mais aussi leurs pensées et leurs croyances.

De là, sa résolution d’établir la dogmatique du judaïsme. Maïmonide fixe ses articles de foi au nombre de treize ( lire l’article Maïmonide le philosophe : les 13 principes de la foi juive)

Dans sa lettre de consolation aux juifs du Yémen il écrit aux convertis forcés que celui qui dit ses prières et pratique les bonnes œuvres demeure juif.

Dans d’autres lettres, il parle de la résurrection, de la conversion et il répond aux juifs de cette époque plus que troublée, qui se croyaient oubliés par Dieu.

Le Philosophe

C’est surtout par ses ouvrages philosophiques que Maïmonide a mérité de passer à la postérité. Il chercha à concilier la raison et la foi.

Le Moreh Neboukhim « Guide des Egarés » (ou « Guide des perplexes »)

Ecrit en arabe, « Dalâlat al-hâ ’irin » signifie « ce qui montre le chemin à ceux qui ne l’ont pas trouvé ».

Achevé vers 1190, traduit en hébreu vers 1204 par Samuel ibn Tibbon, le « Moreh Neboukhim », est écrit sous la forme d’une longue lettre à l’un de ses étudiants [Joseph ben Yehuda (Ben Aqnin)]. C’est un traité philosophique d’une grande profondeur.

Le Guide des Égarés tente surtout de mettre en accord l’enseignement de la Bible et de ses commentaires avec la philosophie d’Aristote.

Dans cet ouvrage Maimonide procède à une analyse minutieuse des textes bibliques en essayant d’en découvrir et d’en cerner la signification exacte, à travers les symbolismes et les allégories du texte sacré. Pour cela il s’inspirait du rationalisme et de la logique d’Aristote, dont il avait pris connaissance dans les traductions et l’héritage des pérudits et philosophes arabes.

Maimonide réservait cette recherche philosophique de Dieu à une élite, la loi inscrite dans la Halakka (règle de conduite, corps de lois traditionnelles fondé sur des interprétations rabbiniques) et l’ensemble du Talmud étant destinée certes à tous, mais surtout au peuple.

maimonide_guide_egaresLe Guide des Égarés
ms. hébreu, XIVe s., Majorque, 1352
traduction de Samuel Ibn Tibbon
Bibliothèque nationale de France
département des manuscrits
© cliché Bibliothèque nationale de France

Son « Moréh Nébouchim » s’adresse aux intellectuels qui, après avoir vainement cherché une conciliation entre le sens littéral des Ecritures (tradition religieuse) avec les vérités rationnelles (pensée scientifique), demeurent dans le doute et l’inquiétude.

Il tente de mettre en accord l’enseignement de la Torah et de ses commentaires avec la philosophie d’Aristote. Il persiste à considérer la Loi comme la révélation des plus hautes vérités mais, quand le texte de la Loi est contredit par une proposition scientifiquement démontrée, il rejette le sens littéral et lui substitue une interprétation allégorique.

« L’Ecriture, dit-il, est comme un puits caché à une grande profondeur. Et ce n’est que par l’interprétation des allégories, et d’une allégorie par l’autre, que l’on noue, en quelque sorte, les cordes qui servent à y puiser ». (…)

Grand admirateur d’Aristote, comme beaucoup de penseurs juifs, Maimonide voulut prouver l’union de la Philosophie et de la Tradition.

Avec Aristote, il admet l’absolue simplicité de l’essence divine. Mais, pour rester fidèle à la théorie biblique de la création, il croit, à l’encontre d’Aristote, que Dieu n’a pas seulement tiré du néant la forme, mais aussi la matière du monde.

La divinité ne peut être définie; on ne peut affirmer d’elle ni qualités ni relations réelles; on ne peut lui attribuer que des pouvoirs actifs. Il a incité par son exemple les juifs à l’étude d’Aristote et les a mis ainsi en mesure de transmettre la science des Arabes à l’Europe chrétienne.

En morale, Maïmonide affirme sans restriction la thèse de la liberté humaine.

L’humain est bon ou mauvais volontairement et la prescience (connaissance du futur) divine n’altère en rien sa liberté. Il est capable d’accomplir le bien pour lui-même en tout désintéressement ou par amour de Dieu.

A propos des lois juives sur l’alimentation (Cacherout), il dit dans le Guide Des Egarés III 35 :

 » … Les lois alimentaires nous éduquent à la maîtrise de nos instincts. Elles nous habituent à contenir l’avidité et la faiblesse qu’on éprouve de rechercher ce qu’il y a de plus doux et d’adopter comme but, la passion de manger et de boire… « 

Ainsi, pour Maïmonide, ces lois alimentaires de la Torah sont, entre autres significations, un exercice d’auto-discipline pour aider l’homme à réprimer son instinct animal à l’égard de la nourriture. Maïmonide poursuit :

« … Quant à ce qui est indispensable, comme de manger et de boire, l’homme doit se borner à ce qui est le plus utile et avoir en vue le seul besoin de se nourrir et non la jouissance, il faut se borner au nécessaire et s’abstenir du superflu ».

De portée universelle, le Guide constitue une analyse approfondie du judaïsme, dans le domaine des croyances comme dans ses aspects rituels. Il y est question de Dieu, de la Création, de la Prophétie.

Il influença, sans aucun doute, de manière décisive la pensée monothéiste du monde chrétien, en particulier de Thomas d’Acquin, malgré une divergence fondamentale de l’approche et de la conception de la révélation divine; ce qui est un comble pour un philosophe influencé lui-même par le judaïsme, le monde arabe et la pensée grecque mais pas du tout par le monde chrétien.

La Lettre sur l’Astrologie

Sa « Lettre sur l’Astrologie », répond à une interrogation des rabbins de France et conclut en faveur d’une indiscutable responsabilité de l’homme. Le créateur guide l’homme mais celui ci a le pouvoir de décider le bien ou le mal. Il ne pense donc pas que les aléas de l’heure ou du jour de la naissance pourraient influencer nos actions.

Influence philosophique de Maïmonide

Non seulement il fut un des premiers intermédiaires entre Aristote et les docteurs de la scolastique, mais ceux-ci l’ont connu et lui ont rendu justice par la bouche d’Albert le Grand et de Saint Thomas.

Mais c’est surtout au sein de la société juive qu’il a opéré une véritable révolution intellectuelle en introduisant de l’ordre dans les compilations talmudiques, en protestant contre l’interprétation purement littérale de la Loi, en essayant de concilier la religion judaïque avec la philosophie.

II a été l’inspirateur non seulement du grand mouvement de philosophie juive du XIIIe siècle, mais encore le guide intellectuel des grands philosophes juifs postérieurs, Spinoza, Mendelssohn et Salomon Maïmon. (Théodore Ruyssen) ainsi que des penseurs chrétiens, Thomas d’Aquin en particulier..

Le Médecin

La profession médicale était pour lui une part entière de la vénération divine. Le médecin se doit d’être parfait intellectuellement et moralement, les connaissances médicales ne lui suffisent pas.

Médecin il fut assez ouvert pour penser l’homme comme une totalité dans laquelle l’âme et le corps sont indissociables.

La médecine de Maimonide puisait à trois sources :

– les notions de santé dans la Tradition Hébraïque,
– la médecine pratiquée à son époque,
– ses propres recherches et analyses liées à des expérimentations personnelles.

Une dizaine de livres de médecine lui sont attribués qui ont été écrits en arabe avant d’être traduit en hébreu, en particulier par son disciple Samuel ibn Tibbon de Montpellier. Une grande partie de cette littérature fut écrite au service des monarques arabes auxquels il était subordonné. On peut citer entre autres:

Le Traité des Aphorismes médicaux de Moïse

Basé en partie sur les écrits des médecins grecs, cet ouvrage embrasse tous les aspects des diverses branches de la médecine, tant en ce qui concerne la symptomatologie, le diagnostic et le traitement des maladies que leurs fondements anatomiques et physiopathologiques, ainsi que l’ensemble de la thérapeutique médicamenteuse. Sa science médicale s’appuyait sur des observations rigoureuses, faisant abstraction de toute superstition et de rites obscurs. Il attachait une grande importance à l’équilibre entre le corps et l’âme et au respect d’une saine hygiène de vie.

Le Traité est divisé en 25 grands chapitres, où l’on aborde : l’anatomie et la physiologie, les humeurs, la déontologie, la symptomatologie, les troubles de la parole, la thérapeutique générale, les maladies « spéciales », les fièvres, les périodes d’incubation, les saignées, les purgatifs et les vomissements, la chirurgie, la gynécologie, l’hygiène, la condition physique et le sport, la balnéation, les aliments et les boissons, les drogues, les médicaments « magiques », la physio-pathologie, les cas rares, et enfin, le doute médical (surtout par rapport à certains écrits de Galien)

Un grand nombre de spécialités sont traitées depuis les troubles cardio-vasculaires, le diabète sucré, les tumeurs, la psychosomatique, les nerfs, le tube digestif, les troubles respiratoires, les maladies infectieuses et le sport, l’anesthésie.

A lui seul, ce « Traité des Aphorismes » constitue une somme des connaissances médicales de l’époque, depuis les apports de la Médecine Hippocratique jusqu’aux pratiques du XIIe siècle, celui de Maïmonide.

Il a été la source médicale la plus consultée du Moyen Age.

Le Traité des poisons et leurs antidotes

Rédigé en 1198, à la demande du Vizir Al Afdal, il y traite des morsures de serpents, des différents poisons, de la pharmacologie et des antidotes, des traitements généraux, des régimes diététiques, de la prophylaxie de l’empoisonnement. Il recommande également de distinguer soigneusement entre les morsures de chiens enragés et celles causées par des animaux agressifs mais sains.

Le Traité de l’asthme

Il y traite de l’origine psychosomatiques, de thérapeutique, d’expérimentations personnelles, de l’alimentation : en quantité et en qualité, des horaires des repas, de l’environnement.

Maimonide considère que la maladie résulte de la rupture d’un équilibre.

Cet équilibre, physique et mental, sera maintenu chez celui qui saura s’en tenir au juste milieu. Le corps et l’esprit, bien que réalités distinctes, entretiennent chez l’être humain des relations d’interdépendances.

Tout déséquilibre dans l’un se répercute sur l’autre, compromettant ainsi l’harmonie de l’être humain:

« Il est clair pour les médecins, que l’on ne peut parvenir à la thérapeutique des maladies de manière directe ; il faut s’efforcer avant tout de bien connaître le tempérament du malade… »

 » Quant aux émotions, leur importance nous est connue ; c’est à dire que l’action de la souffrance morale et de l’oppression, que nous constatons, affaiblit les fonctions psychiques et physiques à tel point qu’au cours des repas, l’appétit disparaît à cause de la douleur, de l’angoisse, de la tristesse ou des soucis. Si l’homme veut alors élever la voix, cela lui sera impossible, car son émotion affaiblit ses organes respiratoires dont il ne pourra se servir convenablement… Il n’a même pas de force pour lever ou déplacer ses membres. Si cet état persiste, il tombera obligatoirement malade et si cela se prolonge, il mourra… La joie et le plaisir provoquent l’état contraire et renforcent le moral et les mouvements du sang et de l’esprit. Ainsi, l’organisme verra s’accomplir ses fonctions aussi complètement que possible ».

Le Traité sur les Aphrodisiaques ou Traité de la vie conjugale

Ecrit à la demande d’un neveu de Saladin en 1190, Maïmonide y aborde les facteurs psychologiques, le nombre des partenaires, les aliments et boissons intervenants dans la sexualité, les aliments contre-indiqués, les mets cuisinés, recettes et aphrodisiaques et l’hygiène de vie à suivre.

Le Traité des hémorroïdes

On peut y lire des des conseils sur les mets bénéfiques et ceux à éviter pour celui qui souffre d’hémorroïdes, des mesures de prophylaxie et de thérapeutique générale et locale.
Le Traité de conservation de la Santé

« L’essentiel pour l’alimentation (comme dans tous les domaines) est de parvenir à un équilibre et de s’y tenir… »

Il y donne des règles pour maintenir la santé physique, mentale, sociale. Il y énonce les règles générales concernant l’individu, la communauté. Il élevait le régime alimentaire et sanitaire à un devoir religieux pour tout homme.

Il reprend les recommandations de la Tradition Hébraïque (Talmud Berahot 62 b):

« On ne mangera jamais que l’on ait faim et l’on ne boira jamais que l’on ait soif ». – « On ne se retiendra jamais pour satisfaire ses besoins naturels même un instant tant pour uriner que pour aller à la selle » (Chabbat 82a).

Maimonide ajoute cette notion d’hygiène alimentaire:

« … Lorsque l’homme travaille, se fatigue suffisamment, se nourrit modérément et lorsque ses intestins se vident facilement : ses forces se raffermissent… »

« Par contre, qui mène une vie tranquille sans exercice physique, qui tarde à satisfaire ses besoins naturels,… mangerait-il des aliments sains… que, sa vie durant, il serait sujet à des affections diverses. »

Maimonide apparaît même prémonitoire lorsqu’il écrit:

« La gloutonnerie est comme un poison mortel pour le corps humain et la véritable cause de toutes les affections… dont la plupart ont pour origine les aliments nuisibles, une alimentation trop abondante, même lorsqu’il s’agit d’aliments sains ».

Commentaires des aphorismes d’Hippocrate

Dans ses « Commentaires des aphorismes d’Hippocrate » il considère les aphorismes d’Hippocrate comme l’œuvre la plus utile pour un médecin tout en estimant utile d’en clarifier certains points. Il commente également l’œuvre de Galien. Il éclaircit certains points obscurs, en réfute d’autres, son but étant de faciliter l’acquisition des connaissances.
Le Traité des réponses médicales

Son « Traité des réponses médicales » contient des études sur la personnalité du Vizir Al Afdal et des conseils sur son emploi du temps, des aperçus sur les problèmes de déontologie, et enfin une mise en relation de la médecine et de la religion.

Les Aphorismes de Moïse Maimonide ou Fusul Moussa

Maïmonide a résumé toute sa pratique médicale dans un ouvrage célèbre qu’il intitula « Fusul Moussa » c’est à dire les Aphorismes de Moïse Maïmonide. Il s’y présente humblement comme un simple compilateur des œuvres d’Hippocrate et de Galien mais en y rajoutant les notions qu’il avait acquises et qui venaient de son éthique juive.

Il prétendait avoir écrit ces aphorismes pour son usage personnel : « pour le moment où sa mémoire lui ferait défaut ». En fait, ces aphorismes ont été extrêmement utilisés par tous les praticiens médiévaux. Ils furent traduits une première fois en hébreu en 1280 et une version imprimée parut en 1834 mais dès 1489 une traduction latine fut éditée à Bologne avec quelques années plus tard, en 1579, une version abrégée qui parût à Bâle.

Le Glossaire de phytothérapie

En 1932, on a retrouvé un « glossaire de phytothérapie », de 350 remèdes à base de plantes, classées par ordre alphabétique avec leurs noms populaires (en arabe, grec, persan et en dialecte berbère, marocain, égyptien).

A la différence de ses confrères juifs, son œuvre conseille la modération dans les prescriptions, associant les remèdes au soutien psychologique.

C’est ainsi qu’il considère que les « médicaments ne servent qu’à soutenir la nature dans sa tâche, mais ne peuvent se substituer à elle. »

Pour lui, la guérison est synonyme du retour à un équilibre antérieur (à la nature), momentanément perturbé par la maladie. Cette réflexion est un exemple accompli de médecine orientale et qui plus est en accord avec la Torah, dans laquelle la maladie est le contraire du bien-être.

Pour y parvenir, il conseille d’utiliser autant, les ressources du corps, que l’on pourrait appeler « l’hygiène de vie », que les facultés de l’esprit mobilisées dans le cadre d’une dynamique pré-dictée par le Créateur. Il faut que l’homme fasse le bilan de ses actions par rapport à ce qu’il doit ou aurait dû faire et remédie à son grief ou à celui d’autrui, en réparant sa ou ses fautes.

Ce compromis peut laisser entrevoir, pour la médecine occidentale, les ressources de ce que l’on appelle aujourd’hui la médecine psycho-somatique.

La Prière Médicale

La Prière Médicale qui lui est attribuée est parue pour la première fois en Allemand en 1783 sans que la trace d’un original en Hébreu ne soit mentionée. Son origine est donc douteuse et pour certains elle aurait été composée à partir de la « Prière médicale d’un médecin juif de Rome » écrite par Jacob Zahalon au XVIIe siècle. Il est admis qu’elle correspond bien à l’esprit de Maimonide et à l’esprit des médecins juifs du Moyen Age. Le Pr Fred Rosner (in « la Médecine tirée du Mishneh Torah »), par exemple, estime qu’elle ne peut pas être antérieure à 1783.

« Mon Dieu, remplis mon âme d’amour pour l’art (médical) et pour toutes les créatures. N’admets pas que la soif du gain et la recherche de la gloire m’influencent dans l’exercice de mon Art, car les ennemis de la vérité et de l’amour des hommes pourraient facilement m’abuser et m’éloigner du noble devoir de faire du bien à tes enfants. Soutiens la force de mon coeur pour qu’il soit toujours prêt à servir le pauvre et le riche, l’ami et l’ennemi, le bon et le mauvais.

Fais que je ne vois que l’homme dans celui qui souffre. Fais que mon esprit reste clair auprès du lit du malade et qu’il ne soit distrait par aucune chose étrangère afin qu’il ait présent tout ce que l’expérience et la science lui ont enseigné, car grandes et sublimes sont les recherches scientifiques qui ont pour but de conserver la santé et la vie de toutes les créatures.

Fais que mes malades aient confiance en moi et mon Art pour qu’ils suivent mes conseils et mes prescriptions. Eloigne de leur lit les charlatans, l’armée des parents aux mille conseils, et les gardes qui savent toujours tout : car c’est une engeance dangereuse qui, par vanité, fait échouer les meilleures intentions de l’Art et conduit souvent les créatures à la mort. Si les ignorants me blâment et me raillent, fais que l’amour de mon Art, comme une cuirasse, me rende invulnérable, pour que je puisse persévérer dans le vrai, sans égard au prestige, au renom et à l’âge de mes ennemis. Prête-moi, mon Dieu, l’indulgence et la patience auprès des malades entêtés et grossiers.

Fais que je sois modéré en tout, mais insatiable dans mon amour de la science. Eloigne de moi l’idée que je peux tout. Donne-moi la force, la volonté et l’occasion d’élargir de plus en plus mes connaissances. Je peux aujourd’hui découvrir dans mon savoir des choses que je ne soupçonnais pas hier, car l’Art est grand mais l’esprit de l’homme pénètre toujours plus avant. »

(Traduction tirée de : Soulier, Du Serment d’Hippocrate à l’éthique médicale, Thèse médecine, Marseille, 1985)

Marié à la sœur du secrétaire royal du vizir, le vieux sage meurt à Foustat (le vieux Caire) en Egypte le 13 décembre 1204, à l’âge de soixante-dix ans, laissant derrière lui un fils de dix-sept ans apte à préserver l’héritage intellectuel du philosophe.

Rabbi Moshé ben Maimon « Rambam » sera inhumé à Tibériade, aux cotés de son père, dont le caveau est parallèle au sien.

Sur sa tombe est inscrit en Hébreu l’épitaphe : « Mi Moshé ad Moshé, Lo Kam ké Moshé »

« Depuis Moïse (le prophète) jusqu’à Moïse (ben Maimon), aucun autre Moïse ne s’est manifesté » (allusion Deutéronome, verset XXXIV, 10).

Dans ce cimetière se trouvent les caveaux de très grands rabbins et de très grandes figures du judaïsme.

L’ensemble de l’œuvre de Maïmonide est profonde, claire et concise. « Pilier universel de la connaissance » pour l’ensemble de l’Humanité. Il est « Prince des Médecins » pour le monde médical, il est « l’Aigle de la Synagogue » pour les juifs.

Toute conception rationaliste du judaïsme, jusqu’à ce jour, se réclame de Maïmonide.

Cette page a été conçue, écrite et réalisée avec l’amical concours de Jacques Allouche, pour http://medarus.org

Maïmonide et le dialogue des cultures

Maurice Ruben Hayoun, professeur à l’Université de Genève, philosophe et écrivain nous parle de l’nterculturalité du personnage de Maïmonide.

Spécialiste de philosophie juive médiévale (Maimonide) et de la pensée judéo-allemande moderne (de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem), et de la philosophie arabo-musulmane de l’âge d’or(Averroès, Ibn Badja, Avicenne), Maurice-Ruben Hayoun est professeur dans plusieurs universités (Strasbourg, Bâle, Heidelberg). Auteur de près de cinquante ouvrages constamment réédités et traduits notamment la philosophie juive, il a publié plus de dix volumes dans la collection Que sais-je ? (Paris, PUF) dont la plupart ont été traduits dans des langues européennes : allemand, espagnol, italien, néerlandais, slovaque, grec) Ses publications sont régulièrement sollicitées par des tribunes telles que celles du Le Monde, du Figaro, de La Tribune de Genève, du Neue Zürcher Zeitung, de L’Arche.

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