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Les Juifs établis dans les provinces dépendant des Comtes de Toulouse ont joui, jusqu’à leur expulsion sous Philippe le Bel, de droits et de prérogatives considérables. Favorisés par les mœurs du pays, ils ont pu s’élever, pendant la période la plus brillante de la civilisation méridionale, à un état social très-supérieur au sort de leurs coreligionnaires dans le reste de la chrétienté.

la rouelleNous nous proposons d’étudier les caractères d’une condition civile et juridique si contraire aux mœurs générales du Moyen- Age. L’étude de leur histoire, mais surtout l’examen des contrats dans lesquels ils intervinrent, établiront que les droits des Juifs furent presque identiques à ceux des chrétiens.

En ce qui touche plus spécialement le droit de propriété, ces actes montreront les Juifs jouissant non-seulement du droit incontesté de posséder des biens-fonds en pleine propriété, mais encore exerçant sur un grand nombre de terres, à titre de seigneurs directs ou fonciers, les droits supérieurs qui résultent du démembrement du domaine utile en faveur d’un tenancier.

Cependant, quelles que soient ces prérogatives, quel que soit l’état civil relativement élevé que ces droits impliquent en faveur des Juifs, ce serait une erreur de penser que la race israélite n’ait pas subi là comme ailleurs le poids très-lourd de la réprobation dont elle a été frappée pendant le cours du moyen âge. Mais l’ensemble des faits qui constituent leur histoire témoigne qu’il y eut dans cette contrée moins d’âpreté dans les rapports des chrétiens avec eux et que la déchéance qu’ils subissaient n’eut qu’une faible influence sur les conditions juridiques de leur capacité.

Ce serait excéder les limites d’une simple étude que de faire ici l’histoire complète des Juifs dans l’ancienne Première Narbonnaise. Il ne sera question ni de l’histoire du commerce important auquel ils se livrèrent et qui fut la principale source de leurs grandes richesses, ni du développement littéraire et scientifique de leurs Communautés et de leurs Ecoles qui ont brillé d’un éclat presque aussi vif que celles des Juifs d’Espagne sous les Maures.

Nous nous bornerons à retracer l’histoire de leurs rapports avec les populations et les puissances du pays et à étudier ce qui concerne leur condition sociale et leur capacité civile.

Première partie : État politique

Première époque : du Ve au XIe siècle

wisigothsDomination des Wisigoths.

Dès la fin du cinquième siècle, les Juifs étaient établis à Narbonne ainsi qu’il résulte de deux lettres de Sidoine Appolinaire et des canons du concile d’Agde en 506 *. Cette métropole attirait un grand nombre de marchands et trafiquants orientaux et les Juifs s’y trouvaient mêlés aux Grecs et aux Syriens.

Ils ne tardèrent pas à se répandre dans les environs de Narbonne et dans les autres villes de la province pendant qu’ils se multipliaient avec une très-grande rapidité en Espagne.

Ils furent bientôt l’objet de persécutions violentes de la part des rois Wisigoths, et la haine historique de l’Espagnol contre le Juif se révèle déjà avec toute son âpreté dans les canons des nombreux conciles de Tolède.

Ces assemblées, à la fois politiques et ecclésiastiques, prirent les plus rigoureuses mesures pour les forcer à abjurer le Judaïsme et pour poursuivre les réfractaires et les convertis qui continuaient à pratiquer en secret leurs anciens rites.

Dans la partie des Gaules soumise aux rois Wisigoths , les rigueurs déployées en Espagne furent appliquées avec une modération relative ; les persécutions paraissent répugner aux mœurs du pays.

Le clergé de la Septimanie montre dès cette époque une tolérance dont on retrouve les traces dans les siècles suivants. Le zèle apostolique de certains évêques et leur très-grande charité amenèrent parmi les Israélites des conversions plus nombreuses et surtout plus sincères que celles imposées par la force et des lois tyranniques.

Saint Ferréol évêque d’Uzès se signala au milieu du sixième siècle par son ardeur de prosélytisme et par l’accueil bienveillant qu’il faisait jusqu’en sa demeure aux plus marquants des membres de la communauté juive de son diocèse.

Mais une raison très-puissante donnait à la situation des Juifs dans cette contrée un caractère exceptionnel. Narbonne était alors une des rares villes d’Occident qui eût conservé avec le reste du monde d’actives relations commerciales.

Tandis qu’ils s’étaient faits agriculteurs ou artisans en Espagne, les Juifs étaient dans ce centre marchand les principaux agents du commerce. Ils avaient sur la Méditerranée une marine, leur nombre et les services que rendait leur négoce contribuèrent beaucoup à leur ménager un traitement plus doux.

Aussi les lois répressives étaient presque à l’état de lettre morte dans un pays où à plusieurs reprises des velléités d’indépendance se manifestèrent contre les rois Wisigoths.

A son arrivée au trône, le roi Wamba voulut mettre un terme à l’exception dans laquelle s’étaient à peu près maintenus les Juifs d’au delà des Pyrénées. Il fit appliquer les ordres d’expulsion. Cette mesure, qui portait atteinte aux intérêts de la contrée, augmenta encore le mécontentement des Septimaniens. Hildérik, comte de Nîmes, d’accord avec l’évêque de Maguelonne Gumildus et avec l’abbé Ramire, rappela les Juifs et cet acte fut le signal d’un soulèvement général. Wamba, ayant comprimé l’insurrection, les expulsa de nouveau.

Les successeurs de ce roi, Erwige et surtout Egica, dépassèrent encore dans leurs lois les rigueurs de tous leurs devanciers et la courte réaction qui se manifesta sous le roi Wittiza ne put apaiser les haines que deux siècles de persécutions avaient accumulées.

C’est ainsi que les violences auxquelles les Wisigoths avaient soumis les Israélites préparaient de terribles représailles : la connivence des Juifs avec les Arabes devait puissamment contribuer à la rapide conquête de l’Espagne par ces derniers.

Monarchie carlovingienne

Monarchie carlovingienneOn pourrait croire que les dispositions qui poussèrent les Juifs d’Espagne à faire cause commune avec les musulmans dictèrent également la conduite de leurs coreligionnaires de Septimanie.

En l’absence de tout document historique il n’est pas possible de savoir quel fut leur rôle lors des premières invasions des Sarrasins au delà des Pyrénées. Mais si une entente exista à l’origine, les Juifs ne tardèrent pas à changer d’attitude.

Dès que les armes victorieuses des Francs eurent arrêté le flot de l’invasion, ils paraissent s’être unis aux chrétiens et toutes les traditions sont d’accord pour les montrer favorables à la cause des Carlovingiens dans leur lutte contre les envahisseurs.

C’est d’abord le roman de Philomena. Il rapporte comment Charlemagne après un siège fabuleux de Narbonne récompensa les Juifs de la part qu’ils avaient prise à la reddition de la ville en leur abandonnant en propriété une partie de la Cité.

Ici comme dans beaucoup de légendes, Charlemagne est confondu soit avec Charles Martel, soit avec Pépin le Bref, et ce serait à la prise de Narbonne par Pépin qu’il faudrait faire remonter l’origine de cette tradition.

Le récit de Philomena reçoit comme une espèce de confirmation dans le curieux factum contenu dans le livre hébreu intitulé Melhemeth Miçvah, découvert par M. Neubauer à Parme.

Dans cette pièce le rabbin Meïr fils de Siméon, juif de Narbonne, reproduit les remontrances qu’il se proposait d’adresser en 1245 à saint Louis au sujet de l’injustice de ses violences contre les Juifs. Il lui rappelle la fidélité des Juifs envers les Rois ses prédécesseurs et leur dévouement dans la lutte contre les Sarrasins en Septimanie.

Beaucoup d’enfants d’Israël étaient alors dans les armées du roi Charles et versèrent leur sang pour la défense de son domaine. L’un d’eux surtout, alors que le Roi, ayant été désarçonné, allait périr ou tomber aux mains des ennemis, se dévoua en cédant son cheval et succomba bientôt sous les yeux de son maître, victime de son dévouement.

En récompense de cette belle action Charles aurait, du consentement des barons et des prélats, accordé aux Juifs de Narbonne le tiers de la Cité et de grands privilèges. Il aurait de plus donné des domaines héréditaires à la famille de celui qui s’était si courageusement dévoué.

Ces deux légendes se confondent ; elles sont comme la constatation de l’attitude des Juifs pendant cette période, et elles expliqueraient dans une certaine mesure les privilèges singuliers dont nous les verrons investis dans les siècles suivants.

Ce qui est certain c’est que toute trace de vexations disparaît après la conquête de la Septimanie par Charles Martel. La protection des rois carlovingiens fut acquise dès l’origine aux Juifs.

De cette époque date pour eux la liberté de posséder héréditairement des biens-fonds. Pépin le Bref leur avait concédé ce droit, qui leur fut confirmé par Karle et Karloman.

Les Juifs, en vertu de ces concessions, possédèrent des biens allodiaux jusque dans les faubourgs et dans les villes, et ils eurent souvent occasion d’employer des chrétiens à leur service pour l’exploitation de leurs terres. Les autorités religieuses prirent alors ombrage et cherchèrent à entraver l’exercice d’un droit dont elles redoutaient les inconvénients pour la foi : mais malgré les réclamations et les plaintes des évêques, les Juifs furent maintenus dans leurs propriétés.

C’est ainsi qu’en 839 Louis le Débonnaire, à la requête de l’abbé Hugues son frère naturel, confirmait deux Juifs de Septimanie dans le droit de disposer librement de leurs immeubles. Cette prérogative se perpétua sans entraves pendant tout le temps de la dynastie carlovingienne.

On ne peut en effet considérer comme une abrogation de ce droit, ainsi que l’écrit dom Vaissète, la disposition du diplôme de Charles le Simple, de 899, qui confisque au profit de l’Eglise de Narbonne tous les biens des Juifs du comté de Narbonne soumis à des dîmes au profit de cette Église : il faut voir dans cette disposition l’interdiction pour les Juifs de posséder des terres assujéties à des dîmes ecclésiastiques, ce qui n’abroge pas le droit de posséder des terres franches, des alleux.

Dans tous les cas, s’il y eut alors une confiscation momentanée, les Juifs de Narbonne furent bientôt remis en possession de leurs droits et on les verra plus loin jouir paisiblement pendant tout le cours du dixième siècle de leurs propriétés foncières dans les environs de Narbonne.

Juifs de NarbonneDeuxième époque : du XIe au XIIIe siècle.

Cens et redevances sur les Juifs, vexations et avanies rachetées

Au onzième siècle un redoublement de violence éclata contre les Juifs dans tout l’Occident ; à partir de cette époque les persécutions et les vexations de toutes sortes prirent un nouveau caractère d’intensité.

Ils n’y échappèrent même pas dans les pays dépendant des Comtes de Toulouse, quoiqu’il y eût toujours dans ces contrées plus de modération. C’est qu’une révolution profonde venait de s’accomplir.

Jusqu’alors les différentes races qui, depuis l’invasion des Barbares, habitaient les provinces méridionales de la Gaule, avaient, en même temps que leurs droits et leur législation séparés, conservé des mœurs et des habitudes propres. Peu à peu cependant elles s’étaient fondues de façon à ne plus faire qu’un seul peuple : seuls les Juifs avaient maintenu leurs usages et leur nationalité et la différence qui en résultait devint plus sensible alors qu’elle apparut comme un fait isolé.

Aussi de ce temps datent les avanies auxquelles ils sont soumis.

Dans les villes où ils habitent ils sont tenus d’occuper un quartier spécial; il en est ainsi à Nîmes, à Montpellier, à Béziers, à Narbonne, à Toulouse.

Ils subissent en outre certaines coutumes humiliantes ou vexatoires. Tantôt c’est un soufflet que l’un d’eux reçoit le jour de Pâques, à Toulouse notamment; tantôt, à Béziers par exemple, les chrétiens ont la faculté pendant la Semaine Sainte de leur courir sus et de leur jeter des pierres.

Ces avanies disparurent peu à peu. La plupart se transformèrent en droits pécuniaires, en cens ou redevances constitués soit au profit des seigneurs, soit au profit des évêques.

A Toulouse, le soufflet du jour de Pâques était déjà racheté au commencement du douzième siècle et remplacé par une leude qu’ils devaient payer tous les ans dans le faubourg de, Toulouse pendant le mois de novembre, entre la Toussaint et la fête de saint Sernin, au profit des chanoines de Saint-Sernin*.

Ils devaient également à l’église cathédrale de Saint-Etienne une redevance annuelle de quarante-quatre livres de cire à fournir le Vendredi Saint pour la fabrication du cierge pascal.

Outre ces redevances ils payaient encore à l’évêque un сеns annuel que l’évêque Ysarn se réserva en 1077 dans la donation de l’église de la Daulade à l’abbaye de Cluny, et que l’évêque Géraud donna au chapitre de Saint-Etienne en 1170.

La coutume de jeter des pierres aux Juifs et de les battre pendant la Semaine Sainte persista plus longtemps à Béziers ; elle finit par être abrogée sur l’intervention du vicomte Raymond Trencavel.

En 1160 l’évêque Guillaume leur fit remise de cet usage, qu’il interdit à l’avenir moyennant un rachat de deux cents sous melgoriens et un cens annuel de quatre livres, monnaie de Melgueil.

Partout où ils résidaient, ils furent soumis à un cens et le produit de ces droits faisait souvent l’objet de transactions.

Dès 1082, Mathilde, veuve de Raymond Béranger, comte de Barcelone, apportait à son nouveau mari Aymeri Ier, vicomte de Narbonne, le cens des Juifs du Narbonnais.

En 1096 ils payaient à Béziers une redevance à l’évêque ; le vicomte levait également sur ceux qui résidaient dans la partie soumise à sa juridiction un cens annuel; dans sa transaction avec Loup de Béziers et ses frères en 1114, le vicomte Bernard Aton réserve ces droits et cette juridiction; en 1155 Raymond Trencavel engageait à Bérenger de Béziers les redevances en miel, cannelle et poivre que lui devaient les Juifs.

A Montpellier Guillaume VII assignait le revenu des Juifs en douaire à sa femme Mathilde de Bourgogne en 1156. Guillaume VIII faisait la même disposition en faveur de sa femme Agnès en 1202.

L’évêque de Lodève possédait des droits analogues sur les Israélites de son diocèse; il les fit confirmer en 1188 par Philippe- Auguste.

Mais ces redevances n’impliquaient pas une déchéance de capacité civile, soit au point de vue de la liberté, soit à tout autre point de vue juridique.

Des charges presque analogues pesaient sur les bourgeois des villes ; en 1118 Ermessinde, fille du vicomte Bernard Aton, recevait en dot un juif et un bourgeois de Béziers avec toutes leurs possessions : c’est-à-dire que le vicomte abandonnait à sa fille tous les droits et redevances quelconques que ce juif et ce bourgeois devaient, soit personnellement, soit à raison de leurs biens, et il n’est fait aucune différence entre les deux.

Une certaine régularité s’établit pour l’assiette et la perception des taxes que les seigneurs levaient sur leurs sujets israélites ; ils obtinrent sur beaucoup de points une répartition égale entre les Juifs d’une même seigneurie : c’est ainsi qu’en 1193 1e vicomte Roger s’engagea à n’exiger de tailles et de questes des Juifs de Béziers que lorsque les Juifs de Carcassonne, Limoux et Alet y seraient eux-mêmes soumis et seraient tenus de participer aux charges.

Prospérité des Juifs, leur admission aux fonctions publiques

Quelle que soit la rigueur de certaines dispositions qui les atteignirent, les Juifs ont continuellement obtenu la protection soit des seigneurs, soit des chefs de l’Eglise eux-mêmes. Un fait significatif donne une preuve de cette tolérance en plein XIe siècle.

Il s’était formé vers 1065 dans l’Est et le Midi de la France une expédition contre les Maures d’Espagne ; tous les Juifs qui s’étaient rencontrés sur le passage de cette armée avaient été massacrés sans pitié. L’archevêque de Narbonne et le vicomte Guifred s’unirent pour protéger les Israélites de leurs domaines et parvinrent à les préserver.

Le pape Alexandre II, par deux lettres adressées l’une au vicomte, l’autre à l’archevêque, les félicita de leur conduite et établit la différence qu’il fallait faire entre les Juifs vivant paisiblement dispersés dans les pays chrétiens et les mahométans.

Grâce à la tolérance qui leur était impartie, les Juifs acquirent dans ces contrées une véritable importance, sous la juridiction des seigneurs et des évêques ; favorisés à cause de l’étendue de leurs relations et de leur commerce, ils formèrent des établissements considérables.

Ils avaient des synagogues dans la plupart des villes et des rabbins célèbres y faisaient fleurir les lettres hébraïques. Narbonne en particulier, patrie des Kimchi, possédait des écoles renommées; c’était une sorte de métropole du Judaïsme. Benjamin de Tudèle, à son passage à Narbonne, constate cet état florissant :

« Cette ville, dit-il, est une des plus célèbres par rapport à la « Loi. C’est d’elle que la Loi s’est répandue dans toutes ces contrées. On y voit des sages et des princes très célèbres, à la tête « desquels il faut compter rabbin Kalonyme, fils du grand prince « Théodore d’heureuse mémoire, qui est nommé dans sa généalogie parmi ceux qui sont de la postérité de David. Il a plusieurs « terres et possessions qui lui ont été données par les seigneurs « du pays et que personne ne peut lui enlever… Il y a aujour-d’hui trois cents Juifs à Narbonne. »

Les autres colonies juives de la province jouissaient de la même prospérité. Toulouse, Béziers, Lodève, Mende, Pamiers, Posquières, Lunel, Nîmes, Saint-Gilles possédaient des synagogues et d’importants établissements. Entre toutes , remarquable par l’étendue de ses relations avec les régions baignées par la Méditerranée, brillait la grande Communauté savante et marchande de Montpellier.

Mais la bienveillance des seigneurs devait aller plus loin que la simple tolérance; ils admirent les Israélites dans certains emplois et ils leur confièrent très-souvent une partie importante de l’administration publique.

De très-bonne heure les Juifs s’étaient introduits dans les charges publiques pour lesquelles leur aptitude aux affaires de finances les faisait rechercher.

Ils remplirent surtout les offices de traitants et furent admis à affermer les péages, les recettes des villes et des seigneuries et jusqu’aux revenus dépendant des chapitres et des évêques : en 1162, le juif Nathan était engagiste des leudes dépendant de l’évêque de Béziers, et avait en conséquence la perception de ces péages.

A Narbonne ils exercèrent de tout temps l’office de courtiers pour lequel ils prêtaient serment dans les formes qui seront plus bas rapportées.

Aux environs de cette ville on trouve deux d’entre eux, enga- gistes au milieu du dixième siècle, des alleux de Guxac et de Magrie, appartenant à la comtesse de Carcassonne. Ces alleux avaient juridiction de bailie, mais il est douteux que ces deux israélites aient exercé les fonctions de bailes dont la comtesse investit au contraire le personnage qui prit leur lieu et place en 959 en les remboursant.

Quoi qu’il en soit, pendant le cours du douzième siècle on rencontre à chaque instant des Israélites mis en possession des fonctions de Bailes par les comtes et cet exemple fut imité par les seigneurs inférieurs.

Ces charges, outre l’autorité qu’elles donnaient au titulaire, étaient très-recherchées pour les avantages pécuniaires qui y étaient attachés. Les bailes avaient dans l’étendue de la bailie l’administration des terres dépendant directement des seigneurs ; ils touchaient les revenus terriens et en tiraient de gros profits ; ils avaient également une grande partie de l’administration de la justice et les produits des amendes leur donnaient encore des revenus très-considérables.

Le comte de Toulouse, Raymond V , avait, vers 1170, confié ces fonctions dans sa seigneurie de Saint-Gilles à un Israélite très-honoré parmi ses coreligionnaires. Benjamin de Tudèle le nomme dans son voyage le prince Abba Mari, fils de R. Isaac. Ce rabbin fut le père du célèbre thalmudiste Isaac ben Abba Mari.

Les seigneurs de Montpellier se montrèrent toujours hostiles à l’admission d’un juif aux fonctions de baile. Quatre d’entre eux, Guillaume V en 1121, Guillaume VI en 1148, Guillaume VII en 1172 et Guillaume VIII en 1202, défendirent successivement par leurs testaments d’instituer des bailes juifs dans leur seigneurie où ces fonctions étaient électives. Cette interdiction est encore reproduite dans l’article 7 de la coutume de Montpellier.

L’insistance avec laquelle cette prescription est constamment reproduite semblerait indiquer que dans cette ville, habitée par une colonie juive très-importante, l’usage de confier cette charge à un Israélite eût été toléré par les mœurs.

Cette restriction fut loin d’être pratiquée dans les terres des vicomtes de Béziers et de Carcassonne. Les Juifs de ces seigneuries obtinrent un traitement particulièrement bienveillant.

On a vu plus haut comment, à l’instigation de Raymond Trencavel, l’évêque de Béziers les déchargea en 1160 de l’avanie de la Semaine Sainte.

Raymond TrencavelIls répondirent à ce bienfait par une grande fidélité et n’eurent aucune part au complot de la population de Béziers qui amena en 1167 l’assassinat de Raymond Trencavel. Aussi furent- ils exceptés du massacre qui vengea ce crime après la surprise de cette ville par Roger II et les Aragonais ses alliés en 11693.

Roger II leur donna des marques éclatantes de sa confiance et de sa faveur : il prit les principaux d’entre eux sous sa protection personnelle.

roger2++C’est ainsi qu’en 1172 il intervenait en faveur d’un des plus célèbres commentateurs du Thalmud, Abraham ben David, et le tirant de la prison où l’avait jeté le seigneur de Pos- quières, il lui donnait asile à Carcassonne.

Les fonctions de Baile furent sous son gouvernement souvent confiées à des Juifs. Le même Nathan qui était engagiste des leudes de l’évêque de Béziers en 1162 figure parmi les témoins instrumentaires avec la qualité de baile du vicomte dans un acte deRogerIIdell762.

Un Israélite qu’on retrouvera dans les Pièces justificatives de ce mémoire, Moïse Caravita, était baile à Carcassonne. En 1171 il prend cette qualité dans un acte cité par dom Vaissète4. Au mois d’août de l’année suivante il est témoin dans un contrat d’inféodation dans le faubourg Saint- Vincent de Carcassonne5.

Une cession de terres faite par le vicomte en 1177 montre le même Moïse Caravita intervenant dans l’acte au nom du vicomte pour donner, de concert avec le viguier, la consécration légale au contrat6.

L’exemple de Roger II fut suivi par son fils Raymond Roger qui assigna même un rang distingué à ses bailes juifs parmi les barons de sa cour.

Raymond Roger de trencavelEn 1203, dans la donation d’une maison du faubourg Saint- Vincent de Carcassonne à l’abbaye de Bolbonne, le vicomte ordonnait à ses bailes chrétiens ou juifs d’en faire paisiblement jouir le monastère.

A Béziers, le juif Samuel était baile en 1204.

En cette qualité il comparaît avec les barons de la cour de Raymond Roger et les bourgeois de Béziers pour garantir l’exécution de l’engagement de différents droits fait par le vicomte à l’évêque ; il figure au nombre des barons avec les viguiers de Carcassonne et de Béziers.

Chapitre III. Troisième époque : XIIIe siècle

AlbigeoisRéaction après la Croisade, restrictions, interventions des conciles, répression de l’usure.

De si grandes prérogatives et des marques si publiques de tolérance ne pouvaient se perpétuer sans provoquer les protestations de l’Eglise contre une dérogation aussi flagrante aux mœurs générales de la Chrétienté et contre ce qu’elle considérait comme un relâchement préjudiciable à la foi.

Aussi lorsque la Croisade contre les Albigeois fondit sur les seigneuries méridionales, un des principaux griefs relevés contre Raymond VI et ses vassaux fut d’avoir confié à des Juifs des charges publiques « à la honte de la Religion, » et ce chef d’accusation fut un de ceux pour lesquels l’infortuné comte de Toulouse fit amende honorable au concile de Saint-Gilles.

Il dut en outre faire serment, lui et douze de ses principaux vassaux, de ne plus confier à l’avenir de fonctions publiques ou privées à des Israélites dans ses domaines.

Ces mêmes défenses furent faites en 1209 par le concile d’Avignon, en 1227 par le concile de Narbonne, enfin par l’article 3 du traité de Paris en 1229.

A partir de cette époque, la vie publique des Juifs subit de notables modifications, et leurs rapports avec les gouvernants qui se partagèrent les anciens domaines de la maison de Saint-Gilles devinrent analogues à ceux des Juifs des autres contrées.

Les prescriptions du traité de 1229 en ce qui concernait l’admission des Juifs dans les charges publiques furent à l’avenir strictement observées dans les domaines dépendant immédiatement de Raymond VII ainsi que dans la partie de l’ancien Comté de Toulouse dévolue aux rois de France; les Juifs y furent tenus éloignés de toute fonction publique et ne purent même plus affermer les péages, les cens et les autres revenus de ces domaines.

Alfonse de Poitiers tint la main à cette interdiction, et lors- qu’en 1267 il donnait au sénéchal de Toulouse ses instructions pour l’affermage du fouage, il faisait cette injonction : « ne les « affermez mie à gens soupçonneuses de l’hérésie, ne d’autre grand « crime, ne à Juis… »

Cette incapacité s’étendit même aux Juifs convertis, aux Marrans comme on les appelait ; en application de cette règle l’élection de Guillaume Ruben, marran de Toulouse, élu Consul en 1291, fut annulée par le Parlement.

RaimondVIIToulouse1242Il semblerait que certains vassaux de Raymond VII aient obéi moins docilement aux clauses des traités et aux injonctions des conciles pour le choix de leurs bailes particuliers.

L’un d’eux, Sicard d’Alaman, avait investi de cette charge un personnage nommé David. Cebaile, qui très-probablement était un juif, apparaît entre 1236 et 1242 dans trois actes relatifs aux domaines de ce seigneur, notamment dans la charte de coutume accordée à la ville de Montastruc er- 1242 s.

Dans la ville de Narbonne, à la faveur du mouvement commercial dont cette place était le centre, l’admission à certaines charges ou offices leur fut maintenue et ils exercèrent notamment les fonctions de courtiers jusqu’à l’expulsion de 13064.

Certains seigneurs aliénèrent encore à des Juifs les revenus de leurs terres. C’est ainsi que Rosselin, seigneur de Lunel, avait abandonné à un Israélite nommé Thauros les revenus de sa baronnie en 1295 jusqu’à concurrence de quarante ou cinquante sous tournois. Chose remarquable, Philippe le Bel ratifia ce contrat à la condition que dans le cas où Thauros ne fût pas Juif du Roi il payât la valeur de six années de revenus.

Cependant on remettait en vigueur toutes les anciennes dispositions des conciles et des capitulaires destinées à isoler les Israélites.

Alfonse de Poitiers leur interdisait de construire de nouvelles synagogues ; les rois de France leur défendaient de venir habiter dans de petites localités, ils devaient résider dans les grands centres où ils avaient l’habitude ancienne de vivre.

On établissait une marque apparente pour leur costume ; par application de l’article 68 du concile de Latran en 1215, ils devaient porter une roue d’étoffe de couleur de la hauteur d’une palme, cousue sur la poitrine; ils ne pouvaient faire usage de chapes rondes qui les eussent fait confondre avec les clercs.

rouellegCes prescriptions peu obéies furent fréquemment rappelées. Ordonné en 1227 par le concile de Narbonne, le port de la marque dut être de nouveau prescrit par le concile de Bèziers en 1246, celui de Yalence en 1248 et celui ďAlby en 1254 3. Alfonse de Poitiers en 1269, Philippe le Bel en 1282 et 1283 renouvelèrent les injonctions des conciles.

Néanmoins les Juifs pouvaient moyennant une somme d’argent se soustraire au port de ce signe extérieur ; Alfonse de Poitiers accorda quelquefois cette permission.

L’Eglise observa les prescriptions des bulles de Clément III en 1188 et de Grégoire IX en 1235, en vertu desquelles ces deux pontifes, avaient défendu de contraindre par la force les Israélites au baptême6; mais elle surveillait sévèrement les nouveaux convertis.

Les papes fulminèrent de nombreuses bulles contre les relaps et dom Yaissète a conservé la formule de l’interrogatoire auquel les marans avaient à répondre devant les inquisiteurs de Carcassonne.

On fit également revivre les anciennes dispositions qui leur défendaient de prendre des serviteurs chrétiens ou des nourrices chrétiennes.

Toutes les prescriptions qui précèdent sont reproduites dans les Constitutions synodales promulguées en 1272 par Bernard de Ca- pendu, évêque de Carcassonne9; elles défendaient en outre aux Juifs de sortir de leurs demeures pendant la Semaine Sainte, les astreignaient au repos du dimanche et des jours de fête, leur interdisaient les repas en commun avec les chrétiens et prohibaient l’emploi de médecins juifs.

Cette dernière disposition, édictée par plusieurs conciles, notamment par celui de Béziers en 1246, ne fut pas mieux observée que beaucoup de celles qui précèdent ; les mœurs du pays acceptaient et toléraient les Juifs.

On sait combien l’école de Montpellier fut florissante pendant tout le treizième siècle et les progrès que les Juifs y firent faire à l’art de la médecine qu’ils avaient importé des pays musulmans.

Le libre exercice de la médecine leur fut maintenu par les rois d’Aragon et de Majorque, seigneurs de Montpellier. Jayme Ier en 1272 et Jayme II en 1281 y mirent pour seule restriction que les médecins israélites seraient tenus de passer les examens réglementaires avant d’exercer2.

Le concile d’Avignon revint du reste à des prescriptions moins sévères ; il autorisa l’usage des médecins juifs dans le cas où il y aurait impossibilité d’avoir recours à des médecins chrétiens.

Alphonse-de-PoitiersAlfonse de Poitiers lui-même, lui qui déploya dans ses rapports avec les Israélites une rigueur presque égale à celle de saint Louis, ne dédaigna pas de recourir à la science médicale d’un Juif, malgré les canons des conciles. Atteint en 1252 d’une grave affection de la vue, il s’adressa à un célèbre médecin israélite venu en Aragon des pays maures, nommé Ibrahim. Le seigneur de Lunel avait envoyé deux Juifs de son domaine auprès de ce médecin ; il transmit à Alfonse la consultation d’Ibrahim qui révèle des connaissances médicales très-réelles.

Ce qui donna lieu aux répressions les plus actives, ce furent les usures que tiraient les Juifs de leurs prêts d’argent.

Ce genre de négoce constituait une des sources les plus productives de richesses et il fut le prétexte à de nombreuses vexations. Des plaintes continuelles s’élevaient contre eux de la part de débiteurs ruinés ou d’emprunteurs de mauvaise foi. Les conciles provinciaux, entre autres ceux de Narbonne en 1227, Béziers en 1246, Montpellier en 1258, avaient réclamé des mesures répressives : ils furent écoutés.

Parmi les princes qui intervinrent avec le plus de sévérité, il faut compter saint Louis. Par ses lettres au sénéchal de Carcassonne, il ordonnait en 1246 de ne pas forcer les débiteurs à rembourser les sommes qui leur avaient été prêtées et il interdisait en même temps aux Juifs d’exiger des usures.

saintlouis_reliquaireLes sévérités qui les atteignaient étaient à cet égard trop souvent fondées. L’âpreté des prêteurs était telle que les princes qui témoignaient le plus de sympathie aux Israélites furent dans la nécessité de sévir. Il en fut ainsi pour le roi Jayme Ier qui dut édicter en 1259 des mesures contre leurs abus d’usure à Montpellier.

Alfonse de Poitiers, par son ordonnance de 1254, libéra les chrétiens de tous intérêts dus aux Juifs, et par les lettres datées d’Aymargues en 1270, au moment de partir pour la Croisade, il ordonna la restitution de celles des usures qui auraient été payées.

Philippe le Bel s’occupa également de l’usure, mais il y eut dans ses prescriptions une tendance marquée à s’enquérir de la fortune des Israélites afin de profiter à un jour donné de la confiscation de leurs biens.

phillipe-le-belIl ordonnait en 1292 au sénéchal de Carcassonne de se faire représenter les contrats de prêts conclus dans son ressort et de faire déclarer sous serment la partie des sommes qui formait le capital et la partie d’usure qui pouvait y être dissimulée. Il agissait d’une façon plus rigoureuse encore en 1295 avec les Juifs de la sénéchaussée de Beaucaire; il les fit arrêter et ne les relâcha que lorsqu’ils eurent confessé le montant de leurs créances et qu’il eut supprimé toutes les usures.

Juifs du Roi ou d’Alphonse de Poitiers. Tailles, exactions, confiscations.

juifs du roiOn a souvent répété que le parti que les princes tirèrent de la fortune des Juifs en les soumettant à des taxes excessives et à de fréquentes confiscations fut la cause qui les fit tolérer. La conduite des vainqueurs du midi et de ceux qui profitèrent de la Croisade contre les Albigeois vient à l’appui de cette assertion.

Le principe en vertu duquel le juif était quant à ses biens à la merci du seigneur, fut appliqué sans ménagements envers ceux de la race israélite qui passèrent sous la domination immédiate des nouveaux gouvernants.

Les redevances auxquelles ils étaient tenus sous l’administration des anciens comtes devinrent entre les mains du roi de France ou ď Alfonse de Poitiers an instrument au moyen duquel ils furent cruellement pressurés. De nouvelles taxes s’ajoutaient à chaque instant aux anciennes et toutes les mesures dont ils étaient l’objet devenaient des prétextes à nouveaux impôts.

Saint Louis en prenant l’héritage pour partie de Raymond VI, Alfonse en succédant à Raymond VII, s’attribuèrent les droits de ces princes sur les Juifs de leurs domaines. Bien traités jusque là et depuis longues années, ces Juifs avaient accumulé de grandes richesses et les redevances qu’on en pouvait tirer rendaient très- fructueuse cette juridiction.

Mais comme on l’a précédemment vu, les Israélites ne relevaient pas tous soit du comte de Toulouse, soit du vicomte de Béziers ; un certain nombre dépendait des seigneurs locaux, tels que le vicomte de Narbonne, les seigneurs de Montpellier, les autres , et en très-grande quantité , relevaient des seigneurs ecclésiastiques, évêques ou abbés. Ceux qui passèrent sous la juridiction du roi de France ou d’Alfonse devinrent les Juifs du Roi ou d’Alfonse auxquels s’appliquèrent exclusivement les mesures dont il est ici question.

Alfonse de Poitiers fit argent de tout à l’occasion des Juifs ; il tirait finance aussi bien des faveurs individuelles qu’il accordait à quelques-uns, que des spoliations qu’il opérait au moyen d’arrestations et de confiscations.

En 1249, avant son départ pour la Croisade, il les avait expulsés du Poitou et de la Saintonge; ils achetèrent le droit de rester.

En 1268 il établit sur eux une capitation et il eut recours à la prison pour les forcer à déclarer la valeur de leurs biens tant meubles qu’immeubles. Il se fit envoyer pour traiter de la somme à payer deux juifs de chaque sénéchaussée, chargés ensuite à leurs risques et périls de la répartition entre tous les membres des communautés soumises au comte. Il mit la plus grande rigueur au recouvrement des taxes qu’il avait frappées; il refusa même de tenir compte des démarches faites en faveur de quelques-uns d’entre eux pour la modération des charges; l’évêque de Toulouse en particulier fut éconduit.

La répression de l’usure elle-même était pour ce prince une source dé bénéfices, car il s’était fait adjuger par le Pape, à l’occasion de la Croisade, les amendes qui proviendraient de ce chef.

Saint Louis fut encore plus rigoureux que son frère ; l’antipathie religieuse augmentait encore son ardeur à poursuivre les Juifs.

Il montra en cette occasion un acharnement dont les papes étaient loin de lui donner l’exemple. Grégoire IX les avait pris sous sa protection et par sa bulle de 1235 avait défendu qu’ils fussent soumis à de mauvais traitements, qu’ils fussent emprisonnés pour en tirer de l’argent, qu’on touchât à leurs privilèges et qu’on tirât d’eux autre chose que les taxes anciennement perçues.

Mais saint Louis avait une horreur invincible pour ce qu’on appelait alors l’usure ; de plus il considérait les Juifs comme les complices des ennemis qu’il allait combattre. On a vu les sévères instructions qu’il envoya en 1246 au sénéchal de Carcassonne. Il voulut à ce moment les dépouiller entièrement de ce qu’il considérait comme des biens mal acquis, et les besoins d’argent qu’amenaient les préparatifs de la Croisade le rendirent impitoyable. Aussi donna-t-il ordre au sénéchal de Carcassonne de les tenir en prison jusqu’à ce qu’ils aient financé de toutes les sommes qu’on pourrait en retirer, en même temps qu’il déclarait, ainsi qu’on l’a vu plus haut, les chrétiens libérés de leurs dettes envers eux.

En 1253 il les expulsait de ses domaines, et s’il les rappelait presque aussitôt, c’était pour les soumettre aux règles de l’ordonnance de 1254 qui leur interdisait les rites thalmudiques, les usures, les sortilèges, pour les obliger à abandonner le commerce d’argent, et à ne pratiquer que le négoce et les métiers*.

Philippe le Bel mit plus d’ordre et de régularité dans ses impositions, et en même temps une âpreté plus savante.

Les taxes furent levées avec une répartition sérieusement exécutée sur tous les Juifs taillables. Le procureur des Juifs de chaque province représentait ses coreligionnaires et était responsable de la rentrée des sommes levées.

Moyennant ces taxes, le roi assurait à ses Juifs la liberté de leurs transactions, l’exercice de leur commerce et de leur industrie; il leur accordait même, à l’exclusion des autres Juifs, le privilège de prêter à usures modérées et certaines autres immunités dont les Juifs non soumis à la juridiction royale n’étaient pas autorisés à profiter.

On a vu que Philippe le Bel avait accordé sa confirmation à l’acquisition faite par le juif Thauros d’une partie des revenus de la seigneurie de Lunel ; cette autorisation devait être gratuite si Thauros était juif du Roi, autrement il devait payer une espèce d’amortissement égal à six années de ce revenu.

Dans la sénéchaussée de Garcassonne ils furent plusieurs fois l’objet de grâces et de faveurs de la part du même roi. En 1282 ils furent maintenus en possession de leurs synagogues, cimetières et autres antiquités communes, et en 1300 et 1304 ils obtenaient l’autorisation d’agrandir leur cimetière et recevaient à ce sujet des lettres d’amortissement.

Mais les taxes dont ils étaient frappés étaient variables et les fréquents besoins d’argent en faisaient continuellement ajouter de nouvelles.

Entre 1282 et 1284 une taille avait été levée dans la sénéchaussée de Carcassonne avec rappel de sept années d’arrérages, et comme pour échapper à cette mesure ruineuse beaucoup de Juifs taillables s’étaient réfugiés à Auterive et dans d’autres localités environnantes, mandement fut adressé au sénéchal de Toulouse d’enjoindre au bailli de Cintegabelle de chasser les réfractaires.

De nouvelles rigueurs furent édictées au sujet de la perception des taxes entre 1290 et 1292 : ordre fut donné au sénéchal de Carcassonne de faire lever la taille par son clerc ou Tin juif riche qui dut venir rendre ses comptes à Paris ; injonction fut également faite d’expédier prisonniers à Paris ceux qui n’auraient pas payé; ordre d’arrestation fut de la même façon lancé contre ceux de Toulouse qui avaient surpris de prétendues lettres d’exemption.

Le même traitement était pratiqué à l’égard des Juifs de la sénéchaussée de Beaucaire; on a vu comment ils furent arrêtés et leurs biens saisis en 1295.

En 1299 ils eurent à payer dans la province, comme tous les Juifs de France, un impôt du cinquantième; en 1302 une nouvelle taille était encore exigée. Pour les contraindre à payer on suspendait leurs immunités; puis, lorsqu’ils s’étaient exécutés, on revenait sur cette mesure. Supprimés en 1292, les privilèges étaient de nouveau promulgués à Carcassonne en 1299 par le sénéchal, en présence des Juifs de Carcassonne, Limoux, Pamiers, Saverdun, Mazères; enfin en 1302 une ordonnance interdisait de les arrêter sur l’ordre des inquisiteurs afin de ne pas nuire par ces arrestations aux droits du Roi.

Ces tailles et impôts, quelque exorbitants qu’ils fussent, ne les exemptaient pas de contribuer avec les autres habitants aux charges générales et aux taxes municipales; à ce titre on les trouve inscrits au nombre de trente dans le procès-verbal pour la levée du fouage à Carcassonne en 1304.

Philippe le Bel ordonna en mai 1298 que ceux, de Pezénas contribueraient pour leurs biens aux tailles dans cette ville. Par deux accords intervenus entre les consuls et les Juifs au mois de mars suivant, ceux-ci composèrent pour leurs biens existant en un abonnement de vingt-cinq sous de redevance annuelle. Ils durent payer en outre un second cens de vingt-cinq sous pour le droit d’avoir une boucherie particulière. Ils furent en même temps astreints à contribuer avec les autres habitants pour les biens qu’ils pourraient acquérir à l’avenir.

On peut juger par l’étendue des charges qu’on flt ainsi peser sur les Juifs et par les profits qu’on en retirait, de l’intérêt qu’il y avait pour l’administration royale à les étendre au plus grand nombre possible de taillahles. Divers procédés furent employés pour arriver à ce but.

A Béziers on pratiqua une transaction : on a vu qu’avant la guerre des Albigeois l’évêque et le vicomte se partageaient sur eux des cens et des redevances. Le règlement de cette situation fut l’un des points de la transaction intervenue en 1230 entre saint Louis et l’évêque au sujet de la juridiction de la ville.

L’évêque prétendait des droits sur toute la Juiverie ; le Roi, en qualité d’ayant-cause et de successeur aux droits des anciens vicomtes, voulait les retenir dans son domaine. Le traité qui fut conclu maintint en faveur de l’évêque les redevances et cens qu’il percevait anciennement, mais les Juifs furent déclarés, pour tout le reste, Juifs du Roi.

D’autres fois le roi procéda par acquisition, comme par exemple lorsque Philippe le Bel acquit en 1292 de l’évêque de Maguelonne la juridiction de ses Juifs ; cet évêque en cédant ses droits se réserva la moitié des taxes alors existantes.

Un soin attentif fut apporté à l’établissement de règles précises fixant les conditions auxquelles on reconnaissait un Juif du Roi inscrit à ce titre au rôle des taillables ; cette inscription fut dans chaque sénéchaussée l’objet d’enquêtes et de décisions nombreuses. Ce n’était pas sans vives contestations soit de la part des Juifs, soit de la part des seigneurs, des évêques ou des abbés, que ces rôles étaient exécutés.

Un document conservé dans le fonds Doat et que nous publions fait connaître sur quelles bases les agents royaux s’appuyaient pour revendiquer les droits du Roi sur certains Juifs. C’est une information faite sur l’ordre du sénéchal de Carcassonne et qui concerne vingts-sept Juifs nominativement désignés dans la pièce, avec renonciation des causes pour lesquelles ils doivent être soumis à la taille comme Juifs du Roi.

Cette information n’est pas datée, mais il est facile d’établir approximativement l’époque de sa rédaction. L’officier qui l’а dressée se reporte constamment à cinquante-quatre années en arrière comme au laps de temps le plus éloigné auquel il soit nécessaire d’établir les droits du Roi sur les Juifs de Béziers. Il paraît bien que le rédacteur fait allusion au temps où fut régulièrement définie la juridiction du Roi sur les Juifs de cette ville soit par la transaction conclue avec l’évêque en 1230, soit plutôt par les clauses du traité de 1229 qui céda définitivement au Roi la vicomte de Béziers. Il en résulterait que cet acte a été dressé vers 1284, c’est-à-dire au moment où fut levée la taille qui frappa les Juifs de la sénéchaussée et dont il a été plus haut question.

Il est bien clair aussi que ce document n’est pas une liste générale des Juifs soumis à la taille, mais simplement une enquête au sujet de vingt-sept d’entre eux sur l’état desquels il pouvait y avoir doute et dont plusieurs en effet furent en état de discuter leur situation, ainsi qu’on le verra. Les Juifs de la sénéchaussée’ comptaient bien plus de vingt-sept chefs de famille puisque dans le procès-verbal d’établissement du fouage, en 1304, la ville de Carcassonne fournit à elle seule trente Juifs soumis à la taxe.

Quoi qu’il en soit, cette information permet d’établir les caractères auxquels les officiers royaux reconnaissaient la qualité de Juif taillable ou Juif du Roi.

On réputait tels d’abord ceux qui habitaient sur le territoire dépendant immédiatement du Roi, puis un certain nombre de ceux établis sur les terres des seigneurs.

Le juif habitant^ur terre royale était en principe Juif du Roi : ou bien il était juif de génère et natione, habitant de temps immémorial la même ville dans le domaine du Roi, ou bien il venait d’une autre ville royale où il avait été soumis à la juridiction du Roi.

S’il venait d’une seigneurie ou d’une ville dépendant d’un seigneur particulier, il était réputé Juif du Roi lorsqu’il avait établi son domicile sur terre du Roi ayec intention manifeste d’y fixer son principal établissement (fovere larem). Un séjour de plus ďun an suffisait pour établir cette présomption de domicile.

D’autre part l’administration royale prétendait étendre ses droits sur certains Israélites habitant sur les domaines de seigneurs particuliers, lorsqu’ils se trouvaient dans un des cas énumérés ci-dessous.

Le juif habitant par exemple Narbonne ou Pamiers était réclamé par le roi si ses parents étaient juifs de natione et génère d’une ville royale, par application du principe en vertu duquel le fils doit suivre la condition du père; cette règle atteignait même le fils né depuis que son père avait abandonné le territoire royal.

Il en était de même pour le juif dépendant de origine d’un seigneur, mais qui pendant un certain temps était venu résider dans une ville du Roi, puis était retourné sur terre de seigneur ; la qualité de Juif du Roi lui était maintenue et le suivait dans son nouveau domicile.

La contribution sans protestation aux tailles précédemment levées, aussi bien que l’aveu en justice régulièrement prouvé par un acte judiciaire, établissait encore le droit du Roi.

Les dispositions qui précèdent montrent suffisamment combien les officiers royaux ou les officiers ď Alfonse de Poitiers étendaient le droit du Roi, afin d’inscrire au rôle le plus de Juifs possible. Ce fut matière à fréquents conflits, surtout dans certaines villes où la juridiction du comte de Toulouse ou celle du Roi n’était pas exclusive.

Une première question se présentait dans les cas de pariage de seigneuries ; les seigneurs paréagers devaient-ils partager le produit des taxes établies sur les Juifs en vertu de leur coseigneurie? Pour la solution de cette question la cour d’Alfonse distinguait entre les redevances représentant les franchises concédées de toute antiquité par les anciens seigneurs et les taxes nouvelles ou tailles établies depuis le traité de 1229.

Cette jurisprudence fut appliquée dans le conflit qui surgit en 1266 entre Alfonse et l’abbé de Gaillac. L’abbé, comme seigneur en paréage avec le comte pour la ville de Gaillac, réclamait une partie des redevances payées par les Juifs, proportionnellement à sa part de seigneurie. Le comte, de l’avis de sa cour, décida qu’une enquête serait iaite pour établir si la taxe réclamée par l’abbé était perçue à raison de la haute justice ou de tout autre droit commun entre les seigneurs, ce qui constituerait le droit de l’abbé, ou bien si cette taxe était de nouvel établissement, auquel cas l’abbé n’y pourrait rien prétendre.

Une autre difficulté se présentait lorsqu’une seigneurie avait été engagée par le Roi ; à qui devait alors passer la juridiction sur les Juifs? Astruc, juif de Limoux, seigneurie dont Pierre de Yoisins était engagiste, obtint du sénéchal de Carcassonne un jugement qui le soustrayait aux tailles royales ; mais cette décision ne fut pas ratifiée par le Roi, ainsi qu’il ressort de Y information analysée plus haut.

Les Juifs du Roi, intéressés à répartir sur un plus grand nombre de têtes les taxes dont ils étaient frappés, intervinrent souvent eux-mêmes et aidèrent les recherches des officiers du Roi. On voit ainsi figurer le Procureur des Juifs dans deux arrêts du Parlement rendus le 11 juin 1306, cassant, à la requête du procureur du roi et du procureur de la Communauté des Juifs, deux sentences du sénéchal de Carcassonne rendues au profit des abbayes d’Alet et de la Grasse, à l’occasion de Juifs réclamés par ces abbayes.

On réprimait en même temps avec la plus grande rigueur les entreprises que les seigneurs, les abbés, les évêques pouvaient tenter sur les Juifs du Roi.

En 1278 les Juifs d’Agde étaient contraints de payer la taille, quoiqu’ils se fussent mis sous la juridiction de l’évêque et se fussent établis sur ses terres. On n’excepta de cette mesure que ceux sur lesquels par suite du temps écoulé l’évêque avait acquis la prescription.

La même année on dut sévir contre l’évêque de Béziers pour une usurpation analogue ; ce prélat avait fait construire sur la partie de la ville qui lui .avait été réservée par le partage de 1230 une nouvelle synagogue; il y attirait les Juifs habitant dans l’ancienne Juiverie dépendant du Roi. Ordre fut donné aux Juifs de réintégrer leurs anciennes demeures et l’éveque, frappé d’une amende, dut faire démolir à ses frais la synagogue qu’il avait construite.

En 1293, défenses lurent faites aux seigneurs d’inquiéter les Juifs du Roi, d’en tirer des redevances et de les poursuivre pour des contestations privées. Deux ans après, en 1295, Philippe le Bel donnait ordre au sénéchal de Beaucaire de rechercher ceux qui étaient sortis de la juridiction royale pour se soumettre à des seigneurs particuliers, avec injonction de les condamner à une amende et de leur faire payer la taille à laquelle ils cherchaient à se soustraire.

Quelque élastiques que fussent les règles en vertu desquelles l’administration d’Alfonse ou celle du roi de France soumettaient les Juifs à leur juridiction, les droits des seigneurs furent dans la limite de ces règles respectés, et lorsque les officiers venaient à entreprendre sur les sujets israélites de quelqu’un d’entre eux, justice était faite aux réclamants.

C’est ainsi qu’en 1268, lors de l’arrestation des Juifs dans les Etats d’Alfonse et la confiscation de leurs biens, le comte se rendant aux plaintes des barons ordonna la restitution à ces seigneurs des biens de ceux des Israélites arrêtés qui étaient dans leur juridiction.

Même décision fut rendue en 1269 au sujet d’un juif du roi d’Aragon, marié à une sujette d’Alfonse. Ce juif avait été soumis à la taille dans le comté de Toulouse. Sur la plainte du roi d’Aragon, Alfonse s’empressa d’autoriser le mari à revenir sur le territoire de son maître, et la femme seule fut obligée de contribuer et seulement sur ses biens propres5.

Philippe le Hardi et Philippe le Bel se rendirent de la même façon aux réclamations des seigneurs.

En 1274 il était fait défense aux Juifs du Roi de faire contribuer aux tailles les Juifs dépendant de l’abbaye de Pamiers6. En 1287 il était ordonné au sénéchal de Carcassonne d’exempter les Juifs dépendant du seigneur de Clermont; en 1292, le Roi, pendant le procès relatif à la juridiction des Juifs du comté de Foix, ordonnait de laisser le comte percevoir sur eux les redevances ordinaires. Il enjoignait la même année à ses officiers de restituer au vicomte de Narbonne une amende perçue sur des Juifs de ce vicomte qui avaient été condamnés par les inquisiteurs pour crime d’apostasie. Il faisait mettre en liberté ceux de l’évêque de Nîmes qui avaient été arrêtés et leurs biens confisqués en 1295, en même temps que ceux du Roi, par le sénéchal de Beaucaire. Enfin il exemptait en 1300 les Juifs de Narbonne de la taxe du cinquantième comme des précédentes et pour la même raison.

Plusieurs Juifs obtenaient individuellement l’exemption de la taxe en établissant qu’ils n’étaient pas Juifs du Roi.

Un certain nombre résista judiciairement à l’inscription et fit souvent triompher ses droits. Parmi ces derniers il faut citer trois Juifs d’Alet que l’abbé réclama avec succès en 13006.

Deux Juifs fort riches, inscrits dans l’information dont il a été question, plaidèrent longtemps ; c’étaient Grescas et son frère Dieulosal, fils de Bonysach de Florensac, qui possédaient des établissements importants à Carcassonne, Béziers et Narbonne. Pendant plusieurs années des décisions en sens contraire furent prises à leur sujet. Ils se défendirent soit par eux-mêmes, soit avec l’intervention de l’archevêque de Narbonne dont ils se disaient sujets. Inscrits à la taille royale, ils avaient été rendus à la juridiction de l’archevêque ; mais malgré cette décision ils y avaient été inscrits de nouveau.

En 1288 le Parlement ordonna de les restituer à l’archevêque et de rendre les tailles induement perçues. Cependant ils étaient encore inquiétés en 1292 et Philippe le Bel ordonnait une nouvelle enquête sur leur état.

On a vu que le droit de n’être jugés que par certains magistrats faisait partie des privilèges des Juifs; en principe ils n’étaient justiciables que des sénéchaux ; mais la levée de la taille qui était une source abondante de procès était dirigée par des commissaires délégués pour cet objet.

Les Juifs cherchèrent à échapper à la juridiction de ces officiers en portant leurs griefs et leurs plaintes devant le Parlement séant à Toulouse. Organisés en Communauté pour la répartition des tailles entre eux, les Juifs delà sénéchaussée de Carcassonne plaidaient pour la défense de leurs intérêts communs parleurs procureurs ou syndics. Ces procureurs portèrent sans succès leurs doléances au Parlement, en 1280; ils furent renvoyés aux commissaires de la taille pour poursuivre leurs droits *..

Cette situation ne dura pas ; avant 1288 les causes des Juifs étaient revenues au tribunal ordinaire du sénéchal. A cette époque un certain nombre de procès étaient pendants au sujet des Juifs, soit entre les seigneurs et le Roi, soit entre Juifs du Roi et Juifs se refusant à participer avec eux aux charges.

Afin de décharger la cour du sénéchal, le Parlement de Toulouse invita le sénéchal de Carcassonne à nommer un juge particulier, spécialement chargé de vider les procès où les Juifs seraient intéressés. Cet arrêt fut rendu à la requête des juifs Crescas et Dieulosal déjà cités, qui étaient alors syndics de la communauté israélite de la sénéchaussée.

La création d’un juge des Juifs fut donc une nouvelle prérogative accordée aux Israélites de la sénéchaussée de Carcassonne; à ce titre, au nombre des mesures coercitives prescrites par Philippe le Bel pour le recouvrement de la taille en 1292, figure la suppression de cette juridiction ; les Juifs sont rendus aux mêmes juges que les chrétiens; l’année d’après, cette charge était rétablie et donnée à un personnage nommé Laurent Paschal.

Cette juridiction subsistait encore en 1299; ce fut le juge des Juifs qui cette année donna lecture solennelle, en présence des Juifs de Carcassonne, Limoux, Alet, Pamiers, Saverdun, Mazè- res, etc. , des privilèges confirmés aux Israélites et d’après lesquels ils n’étaient tenus de répondre que devant leurs baillis, les vicomtes ou leurs lieutenant».

Cette juridiction n’existait pas dans la sénéchaussée de Toulouse; là ils étaient quant à la justice soumis aux mêmes juges que les autres habitants. L’ordonnance de Philippe le Bel de 1304 les soumit aux juges ordinaires pour toutes les matières de droit réel, civil ou criminel.

Juifs des seigneurs laïques ou ecclésiastiques.

juifs moyen ageMalgré les vexations dont les Juifs du Roi étaient l’objet, ces Juifs et ceux des grands feudataires ont passé pour avoir joui d’une condition plus tolérable que ceux dépendant des seigneurs particuliers.

Le fait peut être vrai pour les pays du Nord ou du centre de la France, dans des régions où les vexations qu’ils essuyaient de la part de petits seigneurs étaient en harmonie avec les dispositions hostiles des populations ; mais cette observation n’est plus exacte si l’on se rapporte aux anciens domaines des comtes de Toulouse.

Dans ces contrées où ils vivaient paisiblement depuis tant de siècles, où ils étaient acceptés par les mœurs, acclimatés et traités sans haine, c’étaient au contraire les Juifs du Roi qui par comparaison étaient moins bien partagés. De là les tentatives signalées plus haut pour se soustraire à la dépendance royale et pour se soumettre à la juridiction d’un seigneur et surtout d’un seigneur ecclésiastique.

Au nombre des immunités qu’ils trouvaient dans ces juridictions seigneuriales, la plus importante et la plus caractéristique c’est que la redevance qu’ils payaient était de fait invariable. Dans les privilèges et coutumes qui leur furent concédés, on verra que les seigneurs, évêques ou abbés s’interdisaient la faculté d’exiger jamais plus que le cens réglé soit anciennement, soit par ces coutumes elles-mêmes.

Cette clause, religieusement tenue, mettait le juif à l’abri de l’existence précaire dans laquelle les taxes incessamment levées et accumulées plaçaient les Juifs du Roi ; aussi contribua-t-elle puissamment à la prospérité des Israélites soumis à ces seigneurs.

Parmi les territoires dépendant d’un seigneur laïque, à part Narbonne où l’évêque et le vicomte se partageaient la juridiction, ceux où les Juifs se trouvaient en plus grand nombre étaient Montpellier, Lunel et le comté de Foix. Dans toutes ces seigneuries les Juifs sont remarquablement favorisés pendant le cours du xnie siècle.

A Lunel, dont la Communauté juive le disputait au XIIe siècle à Narbonne pour le nombre et l’importance de ses membres, les seigneurs entretenaient par l’intermédiaire des Israélites des relations jusque dans les pays maures d’Espagne.

On a vu que ce furent deux Juifs de Gaucelme, seigneur de Lunel, qui rapportèrent pour Alfonse de Poitiers en 1253 la consultation du médecin oculiste Ibrahim. On a vu aussi qu’en 1295 Rosselin, seigneur de cette ville, engagea à un Juif une partie des revenus de la baronnie malgré les défenses des conciles.

Si à Montpellier ils furent déclarés inhabiles aux fonctions de baile, de nombreux privilèges leur furent cependant accordés : on a déjà parlé de ce qui concernait leurs médecins.

On verrait à tort le signe d’un traitement habituellement vexatoire dans cette clause d’un péage qui classe à Montpellier les Juifs et les Sarrasins parmi les marchandises les plus viles pour le droit d’entrée; il ne s’agit ici que de Juifs venant de pays étrangers et ce tarif, d’établissement ancien, concerne un péage levé au profit de l’évêque de Maguelonne et rédigé à l’époque la plus aiguë des Croisades. Il faut chercher ailleurs l’esprit des seigneurs de Montpellier.

Lorsqu’en 1195 Guillaume VIII faisait un traité de commerce avec l’évêque et le vicomte ď Agde, il stipulait un traitement égal pour tous les marchands, juifs, sarrasins ou chrétiens. Le même esprit se retrouve dans les lettres du roi Jayme Ier, seigneur de cette ville, données le 23 octobre 1252, par lesquelles ce prince les prend sous sa protection et interdit toute espèce de mauvais traitements à leur égard.

Les comtes de Foix leur accordèrent de nombreuses immunités ; ils les défendirent comme on l’а vu contre les revendications de Philippe le Bel qui prétendait avoir juridiction sur eux.

Le cens auquel ils étaient assujettis ne varia pas. En 1303 le comte Gaston confirma tous les privilèges anciens dont les Juifs du comté avaient antérieurement joui et il s’engagea à ne pas exiger d’eux plus que le cens anciennement perçu par son père Roger Bernard et ses autres prédécesseurs3.

Dans cette même région la communauté des Juifs de Pamiers, qui vivait sous la juridiction de l’abbé de Saint-Antonin, eut à se louer du régime libéral qui lui fut départi. En 1279 ils établirent entre eux des règlements intérieurs qui témoignent de leur part l’intention de réprimer le faste et toute participation aux plaisirs et aux fêtes des autres habitants. Ils s’interdisaient le luxe dans certains cadeaux, ceux par exemple qu’il était d’habitude de faire aux nouveaux-nés. Le père de famille ne devait pas dépasser pour les étrennes qu’il distribuait plus de douze deniers par chaque enfant. On ne pouvait inviter aux fêtes de famille plus de douze personnes; les Israélites étaient tenus de s’abstenir de paraître sur la place commune le jour du sabbat; ils s’interdisaient de prendre part aux jeux de dés ou d’échecs. Des taxes étaient en outre consenties pour les frais communs de procès ou autres dépenses collectives.

L’abbé de Saint-Antonín approuva et confirma ces statuts dont il avait encouragé la rédaction, et pour donner aux Juifs un témoignage de bienveillance il leur permit, à la place de la large roue d’étoffe qu’ils devaient porter sur leur vêtement, de faire broder une roue étroite en fil très-peu visible.

Par lettrés de 1280 le roi autorisa le port de cette marque.

Lorsque l’abbaye de Saint-Antonin eût été érigée en évêché, les évêques continuèrent aux Juifs la même bienveillance : en 1 300 l’inquisiteur du diocèse renouvela leurs privilèges en leur permettant de continuer à vivre sous la juridiction de l’évêque avec les immunités dont ils avaient joui de tout temps dans la Narbonnaise.

Cette même année l’official excommuniait un curé du diocèse qui, actionné pour une dette réclamée par un Juif de la Communauté, avait fait défaut à l’assignation.

Le même traitement favorable leur était réservé par les évêques de Nîmes, Béziers, les abbés de la Grasse etd’Alet.

Mais c’est surtout à Narbonne qu’ils étaient investis de prérogatives et d’immunités remarquables.

Dans cette ville, où Benjamin de Tudèle avait trouvé au siècle précédent une communauté israélite si florissante, le contre-coup de la Croisade ne s’était pas fait sentir.

rabbinGrâce à la protection de l’archevêque et du vicomte ils pouvaient vivre de la façon la plus libre. Aussi les rabbins de Narbonne élevèrent souvent la voix pour la défense de leurs coreligionnaires.

Un document hébraïque auquel nous avons déjà emprunté un passage fait connaître comment un des principaux rabbins de cette ville protesta avec éclat contre les violences dont ils étaient victimes. En 1245 Meïr ben Simeon prend la parole dans une réunion solennelle tenue à Narbonne en la présence du vicomte, désigné sous le nom de gouverneur, et à laquelle assistent les Juifs de Narbonne et ceux de Capestang.

Dans la curieuse discussion qui s’élève, Meïr ben Simeon réfute à l’aide d’arguments tirés de la Bible la doctrine et les ordonnances qui défendent le prêt à intérêt ; il distingue entre l’usure et l’intérêt ; il démontre que le prêt à deux ou trois pour cent a été autorisé par des lois et des constitutions des Empereurs; il montre comment tous les ordres de la société, depuis les paysans jusqu’aux grands seigneurs, sont souvent forcés de recourir aux prêts et combien de fois les Juifs ont rendu service aux Rois eux- mêmes en leur permettant par leurs avances de réparer leurs places et d’équiper les armées qui leur ont donné la victoire.

Dans une supplique qui suit le texte de cette discussion, Meïr Salomon fait un tableau navrant et plein d’une éloquence hardie de la cruelle condition faite à ses coreligionnaires.

Il s’y adresse au roi de France et retrace l’impossibilité de vivre à laquelle on les réduit. Ils ne peuvent passer d’une seigneurie dans une autre sans être dépouillés de leur argent, on abolit leurs créances tandis qu’on poursuit des dernières rigueurs ceux d’entre eux qui sont débiteurs. On leur interdit toute fonction et on défend leur seule ressource, le prêt à intérêt, même au taux permis par le Pentateuque ; on leur prend leurs demeures lorsqu’elles sont vastes et on les confine dans de petites maisons, quel que soit le nombre de leurs enfants; et cependant le roi de France devrait se rappeler les services et la fidélité des Juifs lors des invasions des Sarrasins, et ici le rabbin rappelle la tradition du soldat juif se dévouant pour le roi Charles que nous avons rapportée plus haut.

Il paraît par les termes de ces documents que le vicomte de Narbonne se montra favorable aux réclamations des Juifs ; il est bien certain dans tous les cas que les plaintes formulées par Meïr ben Simeon n’avaient pas trait à la condition des Israélites de sa seigneurie; on va voir combien ces Juifs avaient de franchises et de privilèges.

Parmi les prérogatives les plus remarquables, il faut citer celle d’être gouvernés par un Roi Juif.

Si l’on s’en rapportait à la légende, cette royauté aurait une antique origine. Le roman de Philomena raconte que Charlemagne, accorda aux Juifs, de même qu’aux Sarrasins habitant Narbonne, le droit de vivre sous l’obéissance d’un Roi juif et d’un Roi sarrasin.

Si rien ne permet de faire remonter jusqu’au grand Empereur l’initiative et la création de ce privilège, il est cependant certain qu’il y avait au commencement du XIIIe siècle un Roi juif de Narbonne.

Ce titre traduisait la qualification hébraïque désignant le chef de la Communauté israélite et, si les chrétiens ont attaché une sorte de caractère royal au pouvoir du chef des Juifs de cette ville, cela tient à ce que, par exception probablement, cette dignité y était restée héréditaire dans une famille.

Il est en effet facile de suivre la trace de cette hérédité. Vers 1170, Benjamin de Tudèle cite en première ligne et comme le plus important des rabbins de Narbonne Kalonyme, fils du grand prince Théodore, qui est compté dans sa généalogie au nombre des descendants de la race de David. Le voyageur juif parle des grands biens héréditaires de ce personnage : il résulterait de cette place à part faite à Kalonyme qu’il devait être le prince (nassi) de la Communauté narbonnaise et cette dignité était par conséquent indépendante de celle de chef du tribunal alors possédée par Abraham ben Isaac, l’auteur du livre rituel appelé le « Livre de la Grappe »*.

Ecusson martelé, blason de la famille Kalonymos.
Ecusson martelé, blason de la famille Kalonymos.

En 1217, lors delà concession des Juiveries à la Communauté, le vicomte Aymeri constate que le Roi des Juifs possède seul dans l’intérieur de ce quartier des biens en franc alleu héréditaire et le procès-verbal de confiscation de 1307 reconnaît encore ce caractère allodial aux seuls biens du Roi des Juifs de cette époque; c’étaient donc les mêmes immeubles venus par héritage du Roi des Juifs vivant en 1217, à celui qui fut victime de la spoliation de 1307.

Or le dernier Roi des Juifs, nommé dans les actes de confiscation « Momet Tauros », s’appelait de son nom hébreu « Kalonymos ben Todros » et était le petit- fils du premier Kalonyme vivant lors du passage de Benjamin de Tudèle*. C’était donc par héritage, et par héritage du premier Kalonymos ben Todros, que Moumet-Kalonyme tenait sa dignité au commencement du XIVe siècle.

Le Roi des Juifs habitait dans la Juiverie une demeure composée de nombreux bâtiments qu’on appelait Cortada Regis Judeorum.

Le sceau du Roi des juifs
Le sceau du Roi des juifs

Cette cour du Roi des Juifs devint dans la suite la Cour du Roi où fut installé en 1313 le Consulat de là Cité, après l’acquisition qu’en firent les Consuls lors de la confiscation. Plus tard elle fut aussi le siège de la Viguerie royale de Narbonne, après sa création.

La tradition du Roi Juif se maintint dans les souvenirs locaux ; lors de l’organisation de la Viguerie royale en 1364, l’un des arguments que les Consuls firent valoir à l’appui de l’opportunité de cette création, c’est que dès le temps de Charlemagne Narbonne était une ville royale habitée par deux rois, l’un Juif, l’autre Sarrasin.

L’archevêque et le vicomte se partageaient la juridiction des Juifs ; quoique ceux-ci ne paraissent point avoir été astreints à habiter exclusivement un quartier déterminé, chaque seigneur avait sa Juiverie. Celle de l’archevêque était située sur la paroisse Saint-Félix, dans le faubourg de Belvèze, près du Mont Judaïque où était leur cimetière.

Sur le territoire soumis au vicomte se trouvaient les Grandes Juiveries : elles renfermaient un hôpital dit l’hôpital de l’Aumône des Juifs, des bains, des ouvroirs, des fours, des boutiques et jusqu’à des terres incultes ou cultivées. Elles étaient situées entre la porte Aiguerie et la croix de l’Hôpital des Pauvres à l’ouest, cette croix et la poterne au nord, la poterne et le mur Saint- Cosme à l’est, ce mur et la porte Aiguerie au sud. Les Vieilles Ecoles ou Synagogues étaient également sur le territoire du vicomte, mais en dehors des Juiveries, dans la paroisse Sainte- Marie-Majeure {la Majour) .

Le vicomte Aimery et sa femme Marguerite de Montmorency cédèrent, au mois de mars 1218, à la communauté des Juifs la propriété des Grandes Juiveries et des Vieilles Écoles sous la réserve d’un cens annuel.

Jusque là les Juifs n’avaient occupé ces quartiers qu’à titre précaire, à l’exception du Roi des Juifs qui, ainsi que nous l’avons dit, y avait ses immeubles en franc alleu. En vertu des termes de cette donation le vicomte s’interdit le droit de lever à l’avenir aucune exaction ni redevance nouvelle, en dehors de celle fixée par cet acte, sur les Juifs de sa juridiction.

Les Grandes Juiveries étaient administrées par des Consuls élus par leurs coreligionnaires.

Ces consuls juifs avaient la police des Juiveries, mais ils étaient soumis aux règlements municipaux édictés par les consuls de la Cité. Ils figurent ainsi dans le règlement dressé par le corps de Ville de Narbonne en 1278, au sujet des alignements des rues, de la voirie, des accumulations de fumiers et des immondices, etc.

En vertu de ces statuts, les consuls de la Juiverie furent tenus à l’avenir de jurer à leur entrée en charge d’en observer les prescriptions ; ils étaient également astreints à faire promettre sous serment, au début de leur administration par vingt ou trente notables juifs, de dénoncer aux officiers de la Cité les Juifs ou les chrétiens qui dans l’intérieur de la Juiverie contreviendraient aux dispositions de ce règlement.

De même que les autres habitants de la ville, les Juifs avaient la prérogative de choisir à leur gré pour leurs procès la juridiction de l’archevêque ou celle du vicomte : ce droit, qui souleva des conflits fréquents entre les deux seigneurs, avait, surtout en ce qui concernait les Juifs, des inconvénients sérieux.

La nécessité d’une détermination fixe de compétence se fit sentir surtout au XIIIе siècle et les empiétements de l’autorité royale sur les Juifs durent être une des causes principales qui décidèrent l’archevêque et le vicomte de Narbonne à s’entendre pour ce qui concernait aussi bien la condition des Juifs d’origine que de ceux qui venaient se fixer en grand nombre dans la ville, attirés par les immunités et le commerce encore actif de cette place.

La question fut tranchée par une sentence arbitrale rendue d’accord entre l’archevêque et le vicomte en 1276. En vertu de cette transaction le choix de la juridiction ne fut plus laissé libre qu’à une catégorie très restreinte d’Israélites venus du dehors. Le principe adopté, comme caractère fondamental de la condition du Juif, fut de lui attribuer la juridiction de celle des parties sur le territoire de laquelle il posséderait des biens. L’analyse de cet acte que nous publions en fera apprécier l’importance.

Il est d’abord établi que les Juifs sont soumis pour tous leurs actes et contrats aux règles du droit romain. Ceux qui habitent la partie de la ville dépendant du vicomte seront réputés, eux et leurs descendants jusqu’à la cinquième génération, Juifs du vicomte et soumis à sa juridiction pour toutes les affaires civiles ou criminelles. Il en sera de même pour les Juifs n’habitant pas Narbonne, mais possédant des immeubles sur le territoire du vicomte. Les Juifs non originaires de la ville, mais y habitant et ayant des maisons dans le domaine du vicomte, dépendront de celui-ci ; ils pourront passer sous la domination de l’archevêque en vendant leurs maisons, mais cette vente devra être faite sans fraude des droits du vicomte.

Les autres Juifs, originaires ou non, venant du dehors et n’ayant pas d’immeubles dans la ville seront sous la dépendance de celle des deux autorités sur le territoire de laquelle ils viendront fixer leur domicile ; mais ils ne pourront changer de seigneur en changeant de domicile lorsqu’ils auront vécu dix ans sous la même juridiction.

Ces dispositions ne sont pas applicables aux femmes qui suivront la condition de leurs maris, à moins qu’elles n’aient des immeubles propres, auquel cas elles demeureront sous la juridiction d’où dépendent ces biens.

Les Juifs des deux parties auront la libre entrée dans les synagogues de la Juiverie aux heures accoutumées et suivant les règles de la loi mosaïque ; le vicomte ne pourra ni empêcher, ni troubler dans ce droit les Juifs de l’archevêque, tant qu’il y aura des synagogues dans la partie de la ville dépendant de lui.

Il semble qu’il y ait eu entre l’archevêque, le vicomte et les consuls de la ville, émulation pour attirer par des immunités et des avantages les Juifs dans Narbonne.

En 1228 le conseil des prudhommes et les trois cours de la ville avaient édicté un règlement portant que les débiteurs qui feraient faillite ou délaissement de leurs biens, pourraient être livrés entre les mains de leurs créanciers et retenus prisonniers par eux ; les Juifs furent exceptés de ce règlement, aussi bien comme débiteurs que comme créanciers; ils ne durent, eux ou leurs débiteurs chrétiens, subir qu’un emprisonnement dans la prison des Consuls , emprisonnement qui ne pouvait pas excéder dix jours.

Par application de ce règlement on trouve en 1238 une ordonnance des Consuls pour la mise en liberté du juif Abraham Crescas.

L’archevêque protégeait avec un soin jaloux ceux des Juifs habitant la partie de Narbonne qui dépendait de lui.

Les faveurs qu’il leur accordait excitèrent même les plaintes du Chapitre qui, dans des remontrances adressées en 1241, lui reprocha de favoriser les Juifs au détriment même des chrétiens. On a vu qu’il fit cause commune avec Bonysach de Florensac et ses fils Crescas et Dieulosal dans le long procès que ces Israélites soutinrent contre la prétention des agents royaux de les soumettre à la taille des Juifs du Roi.

Ces Israélites faisaient si bien partie de la Communauté des Juifs de l’archevêque qu’ils figurent parmi ceux auxquels ce prélat accorda les privilèges contenus dans la charte de coutume de 1284 et dont voici l’économie.

L’archevêque déclare d’abord qu’en promulguant ces coutumes il a l’intention de soustraire les Juifs habitant sous sa juridiction ou ceux qui viendront s’y fixer contre les injustes exactions qui pourraient les atteindre.

Il leur promet tuitio, custodia et defensio.

Tout demandeur contre un Juif devra accepter la compétence du tribunal de l’archevêque.

Aucune assignation ne pourra être donnée à un Juif pour le jour du sabbat.

Tout chrétien débiteur d’un Juif devra se soumettre aux contraintes spirituelles ou temporelles du tribunal de l’archevêque. Justice est promise aux Juifs à l’égard de leurs débiteurs sur gages ; ces gages pourront être vendus au bout d’un an avec l’autorisation de l’archevêque.

Les Juifs ne pourront être contraints de payer une autre redevance que le cens annuel qui est fixé à dix sous tournois par chaque feu. Il ne sera perçu qu’une seule taxe lorsque le père et le fils habiteront la même maison si le fils n’est pas émancipé, s’il n’est pas marié ou si les biens sont indivis.

Une fois que la taille annuelle aura été acquittée, les Juifs pourront se retirer hors de la juridiction de l’archevêque avec tous leurs biens. Celui-ci leur devra protection et conduite tant qu’ils se trouveront pendant leur retraite sur territoire dépendant de lui; le tout sans préjudice des dispositions de l’accord intervenu entre l’archevêque et le vicomte que nous avons plus haut analysé.

Ces différents documents montrent à l’aide de quels avantages les évêques et les seigneurs laïques attiraient à eux les Juifs et comment la condition de ceux-ci était infiniment plus favorable que celle des Juifs du Roi. On s’explique par là les efforts des Israélites pour se maintenir sous cette juridiction si pleine de prérogatives libérales contre les tentatives des agents royaux et les prétentions de la Communauté des Juifs du Roi.

Boni sas, Jacob Casala et David de Caslari, médecin de Narbonne, qui lors de la célèbre controverse au sujet des philosophes fut proposé comme arbitre par Abraham de Béziers (Histoire littéraire de la France, XXVII, p. 712, 715).

anc syna
Extrait de l’ancienne synagogue des vieilles études.

 

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