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Le binôme composé de deux Sages bien connus : Hillel et Chamaï.

Les enseignements qui nous sont parvenus en leur nom restent assez restreints.  Ce seront surtout leurs disciples, Beth Hillel et Beth Chamaï, qui marqueront le judaïsme.

Contentons-nous ici de rapporter ce que nous savons de leur vie, avant de présenter leurs enseignements moraux, tels qu’établis dans la Michna des Pirqé Avoth/Maximes de nos Pères (1,12-15).

Hillel (-113 – 8 de l’ère actuelle)

On a l’habitude d’ajouter à son nom l’adjectif de « vieux », hazaqen, pour le distinguer d’autres Sages du même nom, qui lui ont succédé.

Né en Babylonie, Hillel est arrivé à l’âge de 40 ans en Erets Israël. Il se dévoua à l’étude de la Tora d’une manière remarquable, malgré sa grande pauvreté, laquelle n’empêchera absolument pas sa descendance directe marquer la communauté juive pour le demi-millénaire suivant, sur 15 générations. Peut-être, bien au contraire, sont-ce ses difficultés du début qui lui valurent une telle suite… Au summum de sa carrière, il deviendra le Nassi du Sanhédrin.

tombe hillel et chamai

Tombe de Hillel à Méron

On garde surtout de lui l’institution du Prouzboul (Michna Chevi’ith 10,3), permettant aux gens de déposer leurs reconnaissances de dettes au Beth Din.

Ainsi, après la date d’annulation des dettes, en veille de Roch haChana, de sortie de l’année de Chemita, ils peuvent continuer, malgré cela, à réclamer le remboursement de leur dû.

Les gens cessaient en effet de prêter de l’argent aux personnes dans le besoin, et cette disposition de Hillel permettait d’enrayer cette tendance – étant entendu que cette remise de dettes n’est pas min haTora (du niveau Tora) de nos jours.

De manière assez surprenante, ces deux Grands sages ont reçu une image stéréotypée :

Hillel est considéré comme une personne douce et accueillante, visant à toujours résoudre les problèmes dans la facilité, tandis que Chamaï est pris pour un homme dur et exigeant, préconisant une conduite rude et intransigeante.

Cette perception est probablement due à l’une des nombreuses anecdotes livrées à leur égard (Chabbath 31a) :

on y raconte l’arrivée devant ces deux sages de trois candidats à la conversion, avec, à chaque fois, des exigences surprenantes.

Le premier n’accepte de se convertir que sans assumer la Tora orale, le second n’est prêt à le faire que si l’on lui apprend la Tora quand il se tient sur un pied, et le troisième ne demande ni plus ni moins qu’à être Kohen gadol.

Chamaï les rejette, tandis que Hillel les accepte, non sans, tout de même, entreprendre de les raisonner.

Les trois convertis se retrouvent ensemble à l’occasion, par la suite, et bénissent Hillel de son attitude, malgré leurs exigences.

La souplesse de caractère de Hillel est donc prouvée, et louée – nos Sages ne disent-ils pas (id. 30b) qu’il faut toujours aspirer à être humble comme Hillel et non point dur comme Chamaï?

Toutefois, il faut bien reconnaître que c’est la conduite de Hillel qui surprend le plus ! Aucun Beth Din au monde n’aura le droit, de nos jours, d’accepter de tels candidats à la conversion… Alors, comment Hillel a-t-il pu rentrer dans un tel jeu, et prendre un tel risque?

Rachi (ad loc.) répond à cette question en un mot : « Hillel était certain qu’après leur conversion, ils feraient reposer leur avenir sur lui. »

De toute évidence, nul ne peut se permettre de prendre de tels risques humains de nos jours, et donc, une telle conduite demeure totalement interdite.

Une autre anecdote présente un intrus s’engageant à faire sortir Hillel de ses gonds, mettant une grande somme en gage. Cependant, malgré ses efforts, il n’y parvint pas (id.).

Toutefois, sur le fond, même si l’on peut effectivement déceler une tendance à l’ouverture chez l’un, et l’inverse chez l’autre, il n’empêche que c’est Chamaï qui déclare, dans la Michna des Pirqé Avoth/Maximes de nos Pères (1,15), « Accueille toute personne avec amabilité »…

Sans doute est-ce en tout cas l’accueil dont Hillel se fait preuve qui lui a valu d’apparaître parmi les « Sages de l’humanité » sur le fronton de la Bibliothèque Ste-Geneviève, place du Panthéon à Paris… Il suffit donc d’être humble pour arriver, aux yeux des Nations, à un tel titre…

Néanmoins, il est vrai que dans notre peuple également, Hillel est parvenu, de par sa conduite remarquable, à rapprocher les gens de la Tora, en un moment de très haute difficultés, après Hérode, et sous le joug romain, quand les diverses sectes s’entre-déchiraient pour attirer les esprits.

De fait, un Sage tel que Reich Laqich n’hésitera pas à comparer l’œuvre de Hillel, venu de Babel, à celle d’un autre Babélien, Ezra, au moment de la reconstruction du Second Temple (Soucca 20a).

Chamaï

tombe chamaiTombe présumée de Chamaï, sur la colline d’en-face

Chamaï semble être né en Erets Israël, et avoir exercé la maçonnerie.

Sa conception dans la Tora reposait indubitablement sur la rigueur et l’exigence, bien que, dans le traité de la Michna, qui présente de nombreuses mises au point en termes de Halakha (à savoir ‘Edouyoth), Chamaï est cité comme allant dans le sens inverse à trente reprises…

Mena’hem

Le nom de Mena’hem s’ajoute à ce binôme de manière assez mystérieuse :

Hillel n’a été appelé à se joindre à Chamaï qu’une fois que ce Mena’hem soit sorti. Où est-il sorti, se demandera-t-on ? Cette expression est employée par la Michna (‘Haguiga 2,2), sans explication tranchée : un avis rapporté dans la Guemara (id. 16b) veut qu’il ait franchement quitté le système – fait tout de même surprenant et rare à ce haut niveau.

On veut du reste le rapprocher d’un certain personnage de ce nom, cité par Flavius Josèphe, et devenu essénien.

Selon un second avis, il a été appelé à s’engager au service du roi, ou alors, selon une autre opinion (Yerouchalmi id. 2,2), il aurait dorénavant été occupé à combattre des décrets contre l’étude de la Tora.

Leurs enseignements

Ces éléments biographiques posés, passons à ce qui nous est transmis dans les Pirqé Avoth/Maximes de nos Pères.

Au nom de Hillel, c’est une série d’enseignements qui sont livrés (Michna 12-14): « Fais partie des disciples de Aharon, aimant la paix et la poursuivant, aimant toutes les créatures et les rapprochant de la Tora. Qui recherche la renommée la perd ; qui n’ajoute pas diminue ; qui n’étudie pas mérite la mort ; qui se sert de la couronne [de la Tora] trépassera. Si je ne suis pour moi, qui le sera ? Et quand je suis pour moi-même, que suis-je ? Et si ce n’est maintenant, quand sera-ce ?»

Chamaï, pour sa part, enseigne (id. 15): « Fais de ta Tora une activité fixe; parle peu, agis beaucoup ; accueille chaque personne avec affabilité.»

Aharon haKohen, en effet, avait une approche adaptée à chacun, quand bien même fût-il fauteur : ce dernier, sentant l’amour d’Aharon pour lui, se disait : j’ai faûté – s’il le savait, il éviterait ma compagnie ! Cela-même le poussait au repentir.

Néanmoins, la série suivante d’instructions de Hillel n’est pas simple. Tentons d’en dégager les idées principales.

« Qui recherche la renommée la perd » – la discrétion est toujours de mise. C’est ce qui semble ressortir du premier commentaire de Rachi sur cette sentence. Il se peut que son intention soit de mettre en garde toute personne qui voudrait œuvrer pour agrandir sa propre renommée.

Cet avertissement peut aussi concerner celui qui veut utiliser le Nom divin pour agir – ce que l’on appelle en général la Qabbala ma’assith, pratique de fait interdite par la Halakha.
« Qui n’ajoute pas diminue » – on parle là de celui qui ne profite pas des longues soirées d’hiver pour augmenter son étude en Tora ; ou alors, selon le Méïri, de celui qui ne cherche pas à améliorer, à travailler ses midoth, ses tendances morales. Si l’on n’avance pas, on recule.

« Qui n’étudie pas mérite la mort » – le rav de Bartenora attribue cette mise en garde aux enseignants, qui refuseraient d’inculquer la Tora à leurs disciples.

« Et qui se sert de la couronne [de la Tora] trépassera » – là, il serait question de personnes ayant étudié et qui profiteraient des honneurs accordés à la Tora pour leurs propres personnes.

Tout ceci est enseigné par Hillel, qui se révèle ici assez dur dans ses leçons…

En une seconde série d’injonctions, Hillel ajoute :

« Si je ne me soucie pas de moi-même, qui le fera-t-il ? » – à savoir, si moi-même, je ne pratique pas les mitswoth de la Tora, qui le fera à ma place ? On est loin d’une certaine religion chez laquelle le prêtre est censé tout faire à la place des gens…

« Et quand je ne fais confiance qu’à moi-même, qu’ai-je ? » – car je ne fais que ce que je dois faire, et ne puis m’en vanter. Rabbénou Yona voit dans cet enseignement l’idée que la personne ne doit pas se laisser décourager par la présence étouffante du Yétser hara’ sur son chemin, qui envahit toute la personne, mais doit savoir que le peu qu’elle parvient à réaliser lui donne tout son crédit face à l’Eternel.

« Et si ce n’est pas maintenant, quand le ferai-je ? » – de là ce qu’ont enseigné nos Sages : « Quiconque s’est préparé la veille du Chabbath trouvera de quoi manger durant le saint jour ; par contre, quiconque aura chômé la semaine, qu’aura-t-il le Chabbath ? » (‘Avoda zara 3a).

On trouvera là une allusion également au travail spirituel de l’homme, à fournir dans ce monde-ci en vue d’en profiter dans le monde futur.

Ceci, pour Hillel. Chamaï laisse également derrière lui quelques messages fondamentaux :

« Fais de ton étude une matière fixe » – il préconise de donner à la Tora une place importante et fixe dans la journée, ou au moins, d’en étudier quatre ou cinq chapitres par jour.

« Parle peu et fais beaucoup » – dans le domaine de l’aide à autrui, car telle est la conduite des justes, ainsi qu’il apparaît chez Avraham, qui se promet de donner un peu de pain à ses invités, et finit par leur offrir de la viande et des gâteaux (cf. Beréchith/Genèse 18,6).

Comme dit, c’est bien ce même Maître qui déclare : « Et accueille toute personne avec amabilité. »

Il ne faut donc pas se fier aux clichés , quand bien même concerneraient-ils les Grands de notre peuple… Ce conseil, écrit le Méïri, consiste également à corriger l’apparence : même si, au fond d’elle, la personne n’est pas « en forme », elle doit déployer de grands efforts pour donner à l’autre l’impression de l’aider de tout son cœur. Hypocrisie ? Non. Dans ce que nous devons donner à autrui, rentre également notre apparence et notre conduite ; et là, quand nous voulons aider autrui, notre visage doit également participer à la mitswa : un geste altruiste effectué de manière morose n’a évidemment aucun effet !

Il se peut, en conclusion, que ces deux Sages aient laissé derrière eux un programme tout à fait complet de la conduite morale de l’homme, selon la Torah.

http://www.kountrass.com

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