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Introduction par Jean-Philippe Schreiber

S’il est une question peu prise en compte pour appréhender et comprendre les transformations du judaïsme occidental au XIXe siècle, c’est bien celle de la franc-maçonnerie.

Élément sans doute signifiant de l’intégration sociale et intellectuelle de certaines élites juives, en Europe et dans le bassin méditerranéen, au lendemain de l’Émancipation, celle-ci demeure pourtant peu étudiée comme terrain d’intégration sociale des Juifs, comme facteur de « conversion » des élites juives aux idées modernes et comme laboratoire de leur émancipation progressive à l’égard de la tradition.

Non d’ailleurs que les Juifs francs-maçons aient constitué une catégorie à part, ou que l’appartenance à la franc-maçonnerie ait déterminé des comportements particuliers chez ceux-ci. Mais, s’ajoutant aux autres modalités de l’acculturation [1], on ne peut négliger cette part du rapport au monde de certains Juifs non plus que les choix façonnés par l’appartenance maçonnique, laquelle a contribué à établir ou renforcer des réseaux sociaux et marqué nombre d’options intellectuelles ou philosophiques.

Pierre-Yves Beaurepaire, entre autres auteurs, a signalé le rôle de la franc-maçonnerie comme laboratoire social, et souligné à quel point nombre de chercheurs en histoire sociale et culturelle ont négligé, dans leurs travaux sur les sociabilités, les réseaux maçonniques, voire ignoré le lien maçonnique [2]

Une histoire largement en friches

Dans le domaine juif, il revient surtout à Jacob Katz d’avoir cherché à évaluer, en particulier dans Jews and Freemasons in Europe [3], les facteurs qui ont conduit à une première forme de rencontre culturelle entre Juifs et non-Juifs dans la seconde partie du XVIIIe siècle.

C’est là, selon lui, l’effet conjugué de la volonté progressivement affirmée des Juifs de s’ouvrir sur le monde, de la politique mise en œuvre par certains États pour les insérer dans la vie économique, et du mouvement intellectuel caractérisé par les idéologies de la tolérance religieuse et des Lumières.

Symbole de cette rencontre?: l’amitié nouée à Berlin entre le philosophe juif Moses Mendelssohn et l’Aufklärer franc-maçon Gotthold Ephraïm Lessing.

Heinrich Graetz, le fondateur de l’historiographie juive moderne, voit dans cet épisode la date inaugurale de la dernière époque de l’histoire juive, de l’ultime étape du processus intellectuel et spirituel qui conduit les Juifs à une nouvelle dimension historique, caractérisée par l’ouverture à la culture européenne.

jacob katz

L’œuvre de Jacob Katz en français. De gauche à droite, la couverture de la version française de Jews and Freemasons in Europe, paru en 1970 et traduit en 1995, et celle de Out of the ghetto, paru en 1973 et traduit en 1984

Cherchant à l’instar de Graetz à relier la modernisation du judaïsme au changement culturel et intellectuel du XVIIIe siècle, Jacob Katz a ainsi analysé la naissance d’une société nouvelle, « semi-neutre » selon ses termes, où Juifs et chrétiens amorcent un rapprochement sur un terrain autre que celui du négoce [4].

L’accès des Juifs à la franc-maçonnerie est certainement une expression majeure de ces relations d’un nouvel ordre. Comme il l’a montré, l’émergence de la franc-maçonnerie et l’entrée des Juifs dans la société moderne sont pratiquement simultanées.

Toutes deux sont des symptômes de la transformation de cette société et du principe d’universalité qui, désormais, la régit toujours davantage. Mais, pour que l’intégration des Juifs opère dans ce contexte, il faut qu’un « cadre social commun » se crée, où le corps absorbant soit prêt à assimiler un élément qui lui est étranger.

La franc-maçonnerie joue donc un rôle significatif comme canal d’intégration de certains Juifs à la société non-juive dès la fin du XVIIIe siècle.

En même temps, elle contribue au mouvement qui se dessine alors en faveur de l’intégration sociale des Juifs. Cette contribution est toutefois à nuancer – et c’est toute la thèse de Jacob Katz. En effet, les préjugés à l’égard de leur émancipation civile et politique ont persisté dans toutes les couches de la société, y compris dans une société de pensée fraternelle comme la franc-maçonnerie, qui rejette, en principe, toute discrimination fondée sur la religion. Et c’est particulièrement le cas en Allemagne.

La question de l’admission des Juifs continue de constituer un enjeu important dans la vie de certaines loges maçonniques européennes tard encore dans le XIXe siècle. Si le principe d’universalité avait été appliqué à la lettre, les Juifs auraient pu pénétrer tous les secteurs de la société et en particulier les loges maçonniques, mais ils n’eurent, en réalité, pour toute possibilité souvent, en Allemagne du moins, que de réclamer l’application de ce principe, admis par tous en théorie et en réalité dénié. Jacob Katz s’est attaché à repérer les obstacles dressés devant eux.

Mais, en dehors Jacob Katz et hormis tout ce qui relève des emprunts symboliques et de la construction du mythe fondateur de la franc-maçonnerie – et, bien entendu, de son contrepoint anti-judéomaçonnique –, les rapports entre judaïsme et franc-maçonnerie, ont été rarement et superficiellement abordés.

L’édition francophone est particulièrement pauvre en la matière. Citons d’abord la piètre traduction française du livre capital de Jacob Katz, évoqué plus haut, dont l’édition hébraïque remonte à 1968 – c’est dire s’il a quelque peu vieilli –, qui explore principalement, comme on vient de le voir, le monde germanophone du XVIIIe siècle à 1939 mais demeure un classique du genre, ainsi que trois articles capitaux du même auteur [5. Puis une synthèse, belle et engagée, parue en 1989 de Daniel Béresniak, insuffisamment fouillée cependant [6. Enfin, un ouvrage que nous avons publié avec Luc Nefontaine en 2000, qui repose sur une documentation largement internationale, mais s’en tient lui aussi souvent à des généralités [7]. La même année, Stefan Ludwig Hoffmann a longuement développé le cas des Juifs, mais vus du point de vue de la franc-maçonnerie [8], comme l’avait déjà fait avant lui Manfred Steffens [9].

L’un des meilleurs spécialistes de la franc-maçonnerie, le jésuite José Antonio Ferrer Benimeli a abordé lui aussi la question, mais uniquement sous l’angle des passions politiques, souvent violentes, soulevées par la prétendue alliance des Juifs et des maçons [10]. Un rien plus récemment, Ab Caransa a offert, en langue néerlandaise, un ouvrage de vulgarisation d’une qualité très relative [11]. Quant aux autres livres, récents ou non, traitant des sous-cultures des élites juives urbanisées en Europe, notamment en Allemagne – par exemple, les travaux de Deborah Hertz ou de Werner E. Mossé –, ils n’évoquent que de manière très incidente l’appartenance de Juifs à la franc-maçonnerie ou le rôle joué par celle-ci dans la socialisation des élites juives.

On le sait, les partages successifs de la Pologne ont soumis une grande partie de sa population juive à l’Empire tsariste, empêchant jusqu’à la fin du XIXe siècle toute évolution de sa condition sur le modèle du judaïsme d’Europe centrale ou occidentale.

Aussi l’histoire des rapports entre judaïsme et franc-maçonnerie est-elle, pour l’essentiel, une histoire occidentale et, dans une moindre mesure, méditerranéenne. Plusieurs auteurs ont ainsi illustré les relations entre judaïsme séfarade et franc-maçonnerie, en particulier dans l’Empire ottoman – Élie Kedourie, Paul Dumont, Eduardo Enriquez del Arbol et Léon Zeldis – et en Algérie – Lucien Sabah [12]. John Shaftesley en a fait de même pour le Royaume-Uni, comme Iet Erdtsieck et Robert Jan Van Pelt pour les Pays-Bas [13].. Quant à la Belgique, nous avons dépeint, voici plusieurs années, les aspects proprement maçonniques de la vie du grand rabbin Élie-Aristide Astruc [14]

La France n’est pas mieux lotie. Si les travaux de Bruno Étienne et Vanessa Ragache ont abordé la question, les ouvrages classiques sur le judaïsme parisien, voire même français, de la seconde moitié du XIXe siècle – époque où se cristallise le rôle des Juifs dans les loges – ont peu ou pas du tout examiné la question [15]. En dehors de quelques vagues et rares allusions, ni Béatrice Philippe, ni Christine Piette, ni Phyllis Albert-Cohen, ni Simon Schwarzfuchs, ni Michaël Marrus, n’ont jugé que la piste méritait d’être explorée?; et moins encore François Lustman, muet sur ce point, même dans ses notes biographiques relatives à Adolphe Crémieux ou James de Rothschild, ou David Cohen qui examine pourtant dans quelle mesure le Second Empire a accéléré la promotion des Juifs dans la société française [16].

Il en va de même des contributeurs d’un important colloque sur l’israélitisme, réunis par Patrick Cabanel et Chantal Bordes-Benayoun [17]. Roger Berg se limite à un paragraphe, tandis que Michaël Graetz se contente d’effleurer la question [18]. Pas un auteur ne s’y étend, y compris, et c’est plus surprenant, Pierre Birnbaum dans Les Fous de la République?: à propos de l’entourage méridional de Gambetta, il n’évoque l’appartenance maçonnique que de ceux de ses membres qui ont été visés par le discours anti-judéomaçon [19]. Non que le rapport entre judaïsme et franc-maçonnerie, sans doute, ait été minoré par ces auteurs, mais parce qu’il leur paraissait peut-être difficile à aborder d’un point de vue méthodologique. Ce constat corrobore en tout cas l’existence d’un large déficit historiographique, qu’il faut relier au faible développement de la maçonnologie universitaire européenne.

La définition que donne Annie Kriegel de la franc-maçonnerie au XIXe siècle met pourtant en lumière les facteurs qui ont fait de cette institution une des principales figures, sinon le cadre idéal d’expression de la modernité?:

Certes, cette émancipation logiquement conçue comme libération des énergies individuelles exigeait, pour passer à l’histoire, que la société instituée lui facilitât les choses?: dans l’ordre de la loi comme dans l’ordre des institutions. De ce dernier point de vue, la franc-maçonnerie française a bien été, au XIXe siècle, la brillante institution particulière dont la fonction est ici manifeste?: être à la fois, l’expression doctrinale du projet nouveau qu’est le projet d’une société intégrée?; le lieu où s’agitent, se discutent, se précisent les modalités et les champs d’application d’un tel projet?; la préfiguration symbolique mais concrète de ce que pourrait être cette société intégrée une fois réalisée?; enfin un tremplin de départ et comme une société d’encouragement pour tous ceux qui, venant du dehors ou des confins, se préparaient à l’aventure – pénétrer au cœur de la grande société [20]..

En entrant en maçonnerie, les Juifs chercheraient, en résumé, à briser les obstacles qui les séparent ailleurs des non-Juifs, à rompre leur solitude sociale, à trouver un lieu d’égalité véritable et désintéressée.

Ils y verraient aussi un lieu pour apprendre une forme de partage spirituel où, plutôt que de s’arc-bouter sur les éléments qui distinguent les croyances entre elles, on cherche leurs dénominateurs communs et où l’on se détache d’une lecture littérale de la tradition pour en retenir la force symbolique?; un lieu, enfin et surtout, où puisse se réaliser une véritable fraternité, où se retrouver autour d’une socle commun, que la franc-maçonnerie identifie avec le noachisme (entendu comme la religion naturelle qui réunit les descendants de Noé, soit les adeptes des trois monothéismes, sur un certain nombre de lois morales ou lois noachiques), un projet qui ne peut que contribuer à rompre avec dix-huit siècles d’incompréhension et de violence [21].

Or, où ce dialogue sur un pied d’égalité avec le monde chrétien pouvait-il alors mieux s’incarner que dans la sociabilité maçonnique, cadre par excellence de la fraternité proclamée à l’époque révolutionnaire et réaffirmée dans les réponses aux questions posées par Napoléon au Sanhédrin??

La présence de membres de l’élite juive au sein de la franc-maçonnerie peut se comprendre certes, par leur proximité philosophique et idéologique avec elle. Mais elle résulte aussi du fait que la population juive est largement urbanisée et que les membres de l’establishment proviennent pour l’essentiel de la grande et moyenne bourgeoisie, dotés du profil de recrutement idéal pour devenir maçons.

De plus, le discours universaliste partagé, le rôle fondamental assigné à l’éducation, l’évolution religieuse de certains vers une forme de déisme les amènent logiquement à partager en tout ou en partie les valeurs de la maçonnerie – l’internationale maçonnique éclairée contribue à répandre au-delà des frontières des nations les idéaux d’un humanisme ouvert sur la valorisation des droits de l’individu. Enfin, certains ont été initiés dans des loges à l’étranger et se sont affiliés à des loges locales dans leur lieu d’immigration.

Dans le cas des immigrés juifs comme pour d’autres, la loge joue le rôle d’un lieu de sociabilité?; ils y retrouvent, comme à la synagogue, un cadre de référence, des rites et des symboles familiers – ce qui correspond à l’une des missions que se donnent les loges, foyers d’accueil des exilés, en vertu de la profession de foi cosmopolite de l’Ordre maçonnique.

Entre défiance et fraternité

Certes le projet « tolérantiste » de la franc-maçonnerie spéculative est-il dès l’origine, au XVIIIe siècle, mis à mal par les exclusions dont y sont victimes certains Juifs, à peine amorcé le processus de leur ouverture au monde.

Sans doute le « laboratoire œcuménique » (l’expression est de Pierre-Yves Beaurepaire, dans l’article qui ouvre le présent dossier) qu’aspire à incarner l’humanisme maçonnique a-t-il de la peine à s’ouvrir à l’altérité religieuse intrinsèque des Juifs, tout marginaux soient-ils à l’égard de leur communauté d’origine quand ils « frappent à la porte du temple ». Pierre-Yves Beaurepaire le montre aussi, l’exclusivisme n’est pas uniquement affaire de divergence religieuse, il peut être également, au siècle des Lumières, la marque d’un privilège social.

Il n’en demeure pas moins que la différence de traitement réservé aux Juifs au sein de la franc-maçonnerie impose de distinguer dans l’analyse entre l’Angleterre et les Provinces-Unies ainsi que leurs colonies d’une part, et le reste de l’Europe d’autre part. Dans un cas, il entraîne des affiliations qui reflètent la tolérance de plus en plus manifeste à l’égard des Juifs?; dans l’autre, il perpétue des préventions qui mettront parfois du temps à se dissiper.

La réserve des maçons à l’égard des Juifs se heurte au « désir d’émancipation » qu’affichent d’aucuns parmi les élites sociales et culturelles des communautés juives qui s’évertuent à tenter d’obtenir l’accès aux loges maçonniques, lieux par excellence où est réputé s’accomplir le projet fraternel de la modernité.

Cette quête de respectabilité et de normalité aboutira le plus souvent, à quelques exceptions près, au XIXe siècle seulement. Toutefois, et c’est tout le propos de notre propre contribution d’en décliner les aléas, il est une partie de l’Europe où l’accès des Juifs à la franc-maçonnerie se voit le plus souvent barré, en dépit de quelques ouvertures?; cette partie de l’Europe où la maçonnerie est essentiellement chrétienne, assujettie à l’autorité ou l’influence des grandes loges de Berlin, et qui peine à concevoir que la religion de l’humanité puisse avoir d’autres accents que christiques.

Les États de l’Allemagne, en particulier, en sont le théâtre, contribuant dans ces régions à freiner le processus d’émancipation des Juifs et manifestant l’incapacité qu’affichent certains, même au sein des temples de la tolérance que devraient être les loges, à concevoir les Juifs comme des semblables. Ce qui scelle les limites du cosmos maçonnique et de la fraternité qui s’y exprime, voire son impossibilité.

À rebours, les débats sur l’admissibilité des Juifs ont des conséquences sur le monde maçonnique lui-même, de sorte que si la maçonnerie est quelquefois un laboratoire de l’émancipation des Juifs, elle a aussi à subir les effets des désaccords qu’engendre leur aspiration à l’égalité.

Les loges, latines surtout, imbues de libéralisme et d’émancipation des peuples, vont également constituer des lieux d’accueil où se manifeste une fraternelle solidarité à l’égard de certains réfugiés, parmi lesquels des Juifs. C’est notamment le cas des maçons juifs polonais exilés en France, dont Daniel Tollet restitue ici les contours, montrant en creux combien les ateliers maçonniques permettent à nombre d’intellectuels et de militants politiques d’assurer leur survie en exil. Le cas qu’évoque Daniel Tollet ne peut être isolé du rapport de la maçonnerie à la cause de l’indépendance polonaise et, liée à celle-ci, de l’égalité des droits pour les Juifs polonais, comme de l’engagement en faveur de l’émancipation.

Un combat qui sera celui, notamment, de l’Alliance israélite universelle, dont plusieurs auteurs réunis ici se sont attachés à montrer qu’elle puise dans le registre idéologique et philosophique de la franc-maçonnerie, ce qu’incarne son inspirateur, Adolphe Crémieux, figure emblématique d’une nouvelle politique juive et franc-maçon notoire et engagé – jusqu’à constituer un véritable prototype en la matière. Cette proximité se prolongera au travers du réseau allianciste dans le monde méditerranéen, pénétré, à l’instar de la maçonnerie, d’idées républicaines et positivistes et œuvrant souvent en parallèle à celle-ci pour y diffuser les valeurs de la République française.

L’accès aux loges maçonniques entérine pour les Juifs une aspiration à l’intégration, un appétit de civilité partagée comme le besoin de rallier des lieux de sociabilité, d’appartenir à des réseaux. Plusieurs auteurs de ce dossier le montrent?: nombre d’élites juives choisissent de s’y affilier, contribuant ainsi à briser l’isolement de leur communauté et dessinant une relation, dont il faudrait approfondir l’analyse, entre appartenance maçonnique et modernisation de la société juive?; en même temps, l’entrée en maçonnerie contribue quelquefois à saper le lien de ces élites modernisées à leur communauté d’origine et à leur identité.

Ce phénomène se manifeste dans plusieurs régions de l’Europe occidentale et centrale, mais aussi du monde méditerranéen. C’est ce qu’illustre ici Claude Nataf par l’exemple de la Tunisie et la présence de Juifs, surtout livournais au départ, dans les loges de la Régence puis du Protectorat.

Par la suite, l’accès à la naturalisation française facilitera l’entrée en maçonnerie des élites communautaires locales, Claude Nataf postulant même, pour la période de l’entre-deux-guerres surtout, que, sans être une condition sine qua non, l’obtention de la nationalité française va souvent de pair avec l’affiliation à la franc-maçonnerie.

Le cas tunisien, comme d’autres, illustre ainsi la compatibilité entre l’appartenance à la franc-maçonnerie et l’exercice de fonctions dirigeantes au sein des institutions communautaires, ce que les cas francfortois, hollandais, belge et français notamment ont également éclairé – quoique ces élites juives et maçonnes recrutent généralement dans les rangs les plus progressistes.

Ici, et le cas de la France du XIXe siècle l’incarne le mieux sans doute, la maçonnerie accompagne le mouvement général des Juifs vers leur intégration, loin de tout enjeu politique, philosophique ou religieux, hormis à l’époque de l’affaire Dreyfus, ce que la contribution d’André Combes s’attache à pointer.

André Combes relève ainsi qu’en dehors du cas particulier d’une fraction de la maçonnerie algérienne – déjà divisée sur le décret Crémieux – et de quelques cas isolés en métropole, les francs-maçons français sont globalement plutôt philosémites, mais c’est seulement lorsque l’Affaire prend un tour politique que la maçonnerie française se range de manière appuyée aux côtés des dreyfusards et se purge de ses éléments antisémites. Ce qui correspond à l’apogée de la campagne réactionnaire assimilant judaïsme et franc-maçonnerie, unis dans un même « complot », vu parfois comme diabolique, contre la tradition.

Ces attaques, visant de plus en plus une prétendue sujétion de la maçonnerie à l’égard d’un judaïsme œuvrant à imposer sa domination, auront comme effet de définitivement placer la maçonnerie française dans le camp du progrès et de l’antiracisme?; la présence de maçons juifs et non-juifs au sein de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA) en témoigne, comme Emmanuel Debono l’évoque en clôture de ce dossier.

Les adversaires d’extrême-droite de la LICA veulent identifier en elle cette « judéo-maçonnerie » abhorrée par les intransigeants catholiques et les antisémites d’inspiration drumontienne. Toutefois, malgré leur parenté idéologique, leurs affinités particulières et la proportion élevée de maçons au sein du comité central de la LICA – ce qui constitue l’un des enseignements de l’enquête novatrice d’Emmanuel Debono –, rien ne justifie l’amalgame opéré, autrement que dans les fantasmes antisémites, tant il est vrai que les animateurs de la LICA porteront en maçonnerie, parfois en vain (sinon au sein d’un atelier qu’ils ont suscité, précisément pour en faire une caisse de résonance de leurs idéaux, la loge de L’Abbé Grégoire), la voix de leur militantisme antiraciste et antifasciste.

Parler de judaïsme et de franc-maçonnerie pourrait laisser entendre qu’il y aurait là face à face deux institutions, quelquefois antagonistes, quelquefois complices, parfois défiantes, parfois fraternelles.

En réalité, il n’y a pas une, mais des franc-maçonneries?; de surcroît, si l’on y ajoute le pluralisme et la diversité de la société juive, on l’aura compris, les rapports entre judaïsme et franc-maçonnerie ne peuvent se comprendre de manière univoque, mais s’entendent à travers le prisme d’une grande diversité et donc d’une évidente complexité. Ce qui n’en facilite pas la compréhension, certes, mais ne peut qu’inciter à ce que cette page de l’histoire de l’émancipation des Juifs, demeurée relativement peu détaillée jusqu’ici, soit à l’avenir davantage explorée.

Notes

[1]
Voir notamment Cyril Grange?: « Les élites juives à Paris dans la première moitié du XXe siècle?: une enquête », Archives juives, revue d’histoire des Juifs de France, n° 1, 31-1998, pp. 106-110.
[2]
Notamment dans Franc-maçonnerie et sociabilité. Les métamorphoses du lien social, XVIIIe-XIXe siècle, Paris, Éditions maçonniques de France, 2003, p. 78.
[3]
Jacob Katz, Jews and Freemasons in Europe. 1723-1939, traduit de l’hébreu par L. Oschry, Cambridge, Harvard University Press, 1970.
[4]
Jacob Katz, Exclusiveness and Tolerance. Studies in Jewish-Gentile Relations in Medieval and Modern Times, Londres, Oxford University Press, 1961. Id., Out of the Ghetto?; the Social Background of Jewish Emancipation, 1770-1870, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1973?; Id., From Prejudice to Destruction. Antisemitism, 1700-1933, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1980.
[5]
« The Fight for Admission to Masonic Lodges », Leo Baeck Year Book, XI, 1966, pp. 171-209?; « Freemasons and Jews », Jewish Journal of Sociology, IX-2, 1967, pp. 137-148?; « Samuel Hirsch. Rabbi, philosopher and freemason », Revue des Études Juives, CXXV, 1-3, 1966, pp. 113-126.
[6]
Daniel Béresniak, Juifs et Francs-Maçons, Paris, Bibliophane, 1989.
[7]
Jean-Philippe Schreiber et Luc Nefontaine, Judaïsme et franc-maçonnerie. Histoire d’une fraternité, Paris, Albin Michel, 2000.
[8]
Die Politik der Geselligkeit. Freimaurerlogen in der deutschen Bürgergesellschaft, 1840-1918 (La politique de la sociabilité. Les loges maçonniques dans la société civile allemande, 1840-1918), Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2000, pp. 73 et sq.?; 89 et sq.?; 176-202.
[9]
Freimaurer in Deutschland. Bilanz eines Vierteljahrtausends (Les francs-maçons en Allemagne. Bilan de 250 ans), Flensburg, Christian Wolff Verlag, 1964.
[10]
El Contubernio Judeo-Masónico-Comunista. Del Satanismo al escándalo de la P-2 (Le complot judéo-maçonnico-communiste. Du satanisme au scandale de la loge P2), Madrid, Istmo, 1982.
[11]
Vrijmetselarij en jodendom. De wereld een tempel (Franc-maçonnerie et judaïsme. Le monde comme temple), Hilversum, Verloren, 2001.
[12]
Élie Kedourie, « Young Turks, Freemasons and Jews », Middle Eastern Studies, VII-1, 1971, pp. 89-104?; Paul Dumont, « La franc-maçonnerie d’obédience française à Salonique au début du XXe siècle », Turcica, XVI, 1984, pp. 65-94?; Eduardo Enriquez del Arbol, « Masoneria y Diaspora Sefardi en el Siglo XX?: El Origen de las Logas Ottomanas (1907-1909) », dans José Antonio Ferrer Benimeli (dir.), Masoneria Espanola y America, Saragosse, 1993, pp. 551-590?; Léon Zeldis, « Aportas Sefarditas a la Francmasoneria » dans id., pp. 591-612?; Lucien Sabah, La Franc-maçonnerie à Oran, 1832-1914, Paris, Aux Amateurs de Livres, 1990?; id., « La franc-maçonnerie et l’antisémitisme », Revue des Études Juives, CLV, 1996, n° 1-2, pp. 107-145.
[13]
John M. Shaftesley, « Jews in English Freemasonry in the 18th and 19th centuries », A.Q.C. Transactions of Quatuor Coronati Lodge, n° 92, 1980, pp. 25-63?; Iet Erdtsieck, « De loge als werk-en bezinningsplaats der joodse emancipatie in Overijssel, 1818-1940 » (La loge maçonnique comme lieu de réflexion et d’exercice de l’émancipation des juifs dans la province de l’Overijssel, 1818-1940), Thoth. Tijdschrift voor Vrijmetselaren (Den Haag), n° 45/2, avril 1994, pp. 37-60 (question qu’elle aborde aussi dans sa thèse publiée sur l’émancipation des Juifs dans la province d’Overrijsel?: De emancipatie van de Joden in Overijssel, 1796-1940, Assen, Van Gorcum, 1995) ; Robert Jan Van Pelt, « De loge als speel-en oefenplaats der joodse emancipatie in Holland » (La loge maçonnique comme laboratoire de l’émancipation des Juifs aux Pays-Bas), Thoth. Tijdschrift voor Vrijmetselaren, 1979/2, pp. 59-94.
[14]
« Élie-Aristide Astruc (1831-1905) », dans Illustres et francs-maçons, coordonné par Luc Nefontaine, Bruxelles, Labor, 2004, pp. 45-51.
[15]
Vanessa Ragache, Le Grand Orient de France et l’affaire Dreyfus. Mythes et réalités (1894-1906), Paris, Éditions maçonniques de France, 1998?; Bruno Étienne, « Note sur quelques juifs francs-maçons de Provence » dans Jean-Louis Miège (dir.), Les relations intercommunautaires juives en méditerranée occidentale, XIIIe-XXe siècles, Paris, CNRS, 1984, pp. 270-274.
[16]
Béatrice Philippe, Être Juif dans la société française du Moyen-âge à nos jours, avec la collaboration d’Annie Kriegel et Daniel Roche, Paris, Montalba, 1979?; id., Les Juifs à Paris à la Belle Époque, Paris, Albin Michel, 1992?; Christine Piette, Les Juifs de Paris, 1808-1940?: la marche vers l’assimilation, Québec, Presses de l’Université Laval, 1983?; Phyllis Albert-Cohen, The Modernization of French Jewry?: Consistory and Community in the XIXth. Century, Hanover, Brandeis University Press, 1977?; Simon Schwarzfuchs, Du Juif à l’israélite. Histoire d’une mutation, 1770-1870, Paris, Fayard, 1989?; Michaël R. Marrus, The Politics of Assimilation. A Study of the French Jewish Community at the Time of the Dreyfus Affair, Oxford, Clarendon Press, 1971?; François Lustman, De l’émancipation à l’antisémitisme?: histoire de la communauté juive de Paris, 1789-1880, Paris, Champion, 2006?; David Cohen, La Promotion des Juifs en France à l’époque du Second Empire (1852-1870), Aix-en-Provence, Publications de l’Université d’Aix, 1980?; pas plus d’ailleurs que la thèse inédite de Jonathan Helfand, French Jewry during the Second Republic and Second Empire (1848-1870), Yeshiva University, 1979. Il en va de même d’autres classiques de l’historiographie du judaïsme français au XIXe siècle (Frances Malino et Bernard Wasserstsein (ed.), The Jews in Modern France, Hanover, Brandeis University Press, 1985?; Jean-Jacques Becker et Annette Wieviorka (dir.), Les Juifs de France. De la Révolution française à nos jours, Paris, Liana Levi, 1998?; et, plus récemment Danielle Delmaire, Les Communautés juives de la France septentrionale au XIXe siècle (1791-1914). L’entrée dans la Nation, Paris, L’Harmattan, 2008.
[17]
Patrick Cabanel et Chantal Bordes-Benayoun (dir.), Un modèle d’intégration. Juifs et israélites en France et en Europe (XIXe-XXe siècles), Paris, Berg International, 2004.
[18]
Roger Berg, Histoire des Juifs à Paris, de Chilpéric à Jacques Chirac, Paris, 1997, p. 172?; Michaël Graetz, Les Juifs en France au XIXe siècle. De la Révolution française à l’Alliance israélite universelle, Paris, Seuil, 1989, pp. 162, 308-309 et 361-362.
[19]
Pierre Birnbaum, Les Fous de la république. Histoire politique des Juifs d’État de Gambetta à Vichy, Paris, Fayard, 1992. Sur l’appartenance à la maçonnerie de personnalités juives républicaines proches de Gambetta et Ferry, voir pp. 302 et sq. L’auteur y inclut d’ailleurs le préfet et futur parlementaire Eugène Lisbonne, dont l’affiliation à la franc-maçonnerie est contestée par d’autres auteurs.
[20]
Annie Kriegel, Les Juifs et le monde moderne, Paris, Cerf, 1977, p. 16.
[21]
Élie Benamozegh le répétera encore avec sa religion de l’avenir (Israël et l’humanité. Étude sur le problème de la religion universelle et sa solution, Paris, E. Leroux, 1914).

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