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par Claude Sultan

Dans les analyses que font les hommes d’un événement historique, toutes sortes d’arguments peuvent être évoqués : Il peut s’agir de circonstances d’ordre politique, sociologique, économique, diplomatique, etc.  Pour le judaïsme rabbinique, il y a aussi une manière théologique d’analyser l’histoire des hommes. Cette théorie qui lit dans la thora (c’est-à-dire à partir d’un texte révélé) le passé et le présent d’Israël et de l’humanité, y lit aussi son futur.

souviens toi de ton futur

Est utilisé pour cette lecture un principe d’herméneutique classique que Nahmanide (Moïse fils de Nahman,XIIe siècle) rappelle en introduction de son commentaire sur la thora. Il s’agit du fameux « ma’asse avot simane la-banim » : « Tout ce qui est arrivé aux pères est un signe pour les fils ! » (Nahmanide sur Gn. 12, 6 : Midrach Tanhuma sur Lekh-Lekha § 9)

C’est cette lecture que nous allons essayer de faire des passages bibliques relatant les alliances de Paix des Patriarches.

Obéissant à l’ordre qui lui est donné par Dieu lors d’une révélation unique et inattendue : « Va-t’en de ton pays, de ta patrie, de la maison de ton père, vers le pays que je t’indiquerais » (Gn. 12, 1)

Abraham apprend qu’il est l’objet d’une promesse, et à soixante-quinze ans, il quitte Haran, et entre en Canaan, arrivant par le nord.

Les deux premières années de son arrivée sur le sol de Canaan seront deux années au cours desquelles Abraham sillonne le pays de long en large (il y a une raison à ces randonnées), avant de s’installer, après un très bref séjour en Égypte, à Hébron.

C’est à Hébron qu’il va résider pendant plus d’un quart de siècle, transmettant ainsi à Isaac, puis à Jacob, une tradition qui installera Hébron comme la capitale des Patriarches.

Les relations d’Abraham avec les puissantes tribus, elles aussi installées à Hébron (des Hittites, des Amoréens…), sont des relations basées sur une grande cordialité : La personnalité d’Abraham est perçue par tous ses contemporains comme auréolée de la plus grande gloire : (Gn. 23,6) « Tu es un prince de Dieu parmi nous ! »

Très rapidement, il est reconnu pour être l’homme dont il faut rechercher l’amitié et la protection. Les Amoréens Aner, Eschkol et Mamre s’empressent de conclure avec lui un pacte d’alliance, ponctuel et circonstanciel, lorsqu’ils se sentiront menacés par les rois de Mésopotamie venus envahir leurs territoires.

La victoire obtenue grâce à Abraham achèvera définitivement de faire de lui la figure la plus prestigieuse de tous ces rois et roitelets de Canaan.

Le conflit remporté sur Amraphel, sans doute Hammourabi (celui du Code), s’achève par un hommage solennel rendu à Abraham. Le roi-prêtre du Shalem (la future Jérusalem accueille Abraham avec une offrande de pain et de vin, et appelle sur lui les bénédictions du Dieu suprême. L’étranger Abraham, à peine arrivé en Canaan, est reconnu comme le libérateur du pays, et devient l’objet de la reconnaissance de la population.

Quelques années plus tard, et pour des raisons nombreuses (la plus importante étant l’annonce de la naissance imminente d’Isaac), Abraham quitte Hébron et décide de s’installer plus au sud du pays, dans la partie centrale de Néguev.

Ici aussi, rapidement, Abraham fait figure de pionnier, il y installe des points de peuplement autour de puits qu’il vient de creuser, et transforme la steppe désertique en territoires fertiles, où, bien vite, se rassemblent autour de lui des populations menacées et sans défense.

Mais dans ce Néguev, Abraham n’est pas seul. Un peu plus à l’ouest, sur les zones côtières, viennent de s’installer des tribus philistines, elles-mêmes d’immigration récente.

Des difficultés d’approvisionnement obligent Abraham à passer quelque temps chez les Philistins installés à Guérar, l’actuel territoire de Gaza, et ce passage chez les Philistins n’est pas exempt de nombreux incidents (Sarah est prise dans le harem du roi des Philistins…).

Abraham retourne dans les territoires du Néguev et c’est là que va se dérouler probablement, un des premiers accords de l’histoire des peuples, et que la Bible raconte au chap. 21 de la Genèse.

L’accord de Beer-Sheva I

Résumé rapidement, ce passage nous rend compte d’un pacte d’alliance concrétisant l’amitié de deux hommes, chefs de deux tribus. La présence, aux côtés d’Abraham, de son chef d’état-major indique que le pacte englobe aussi une coopération militaire, à toutes fins utiles. En tout cas, il établit et proclame définitivement Abraham comme résidant reconnu par tous, dans un territoire dont la capitale est dorénavant Beer-Sheva. Le pacte s’appellera d’ailleurs le pacte de Beer-Sheva.

Une confédération cananéenne entre les Hébreux et les Philistins vient de naître et d’être paraphée, et ce… à la demande des Philistins qui d’ailleurs insistent pour obtenir la pérennité de l’alliance pour une durée déterminée (Gen 21, 22-34).

Il arriva dans le même temps, qu’Abimélec, accompagné de Pikol, chef de son armée, dit à Abraham : « Dieu est avec toi dans tout ce que tu entreprends. Et maintenant, jure-moi par ce Dieu que tu ne seras infidèle ni à moi, ni à mes enfants, ni à ma postérité ; que, comme j’ai bien agi à ton égard, ainsi tu agiras envers moi et envers le pays où tu es venu séjourner. »

Abraham répondit : « Je veux le jurer. »

Or Abraham avait fait des reproches à Abimélec, au sujet d’un puits dont les gens d’Abimélec s’étaient emparés. Et Abimélec avait répondu : « Je ne sais qui a commis cette action : toi-même tu ne m’en avais pas instruit, et moi, je l’ignorais avant ce jour. »

Abraham prit du menu et du gros bétail qu’il remit à Abimélec, et il conclurent mutuellement une alliance. Abraham ayant rangé à part sept brebis de ce bétail, Abimélec dit à Abraham : « Que signifient ces sept brebis que tu as mises à part ? »

Il répondit : « C’est que tu dois recevoir de ma main sept brebis, comme témoignage que j’ai creusé ce puits. »

Aussi appela-t-on cet endroit Bersabée, car là ils jurèrent l’un et l’autre.

Lorsqu’ils eurent contracté alliance à Bersabée, Abimélec se leva, ainsi que Pikol son général d’armée, et ils s’en retournèrent au pays des Philistins. Abraham planta un bouquet d’arbres à Bersabée, et y proclama le Seigneur, Dieu éternel. Abraham habita longtemps encore dans le pays des Philistins.

Il faudrait scruter (c’est cela qui donne naissance au Midrach) presque tous les termes de cet accord. Arrêtons-nous à quelques-uns de ceux-là :

« À cette époque-là » : Que s’était-il passé à cette époque-là précisément… ? N’était-ce pas que l’on venait d’annoncer la naissance imminente d’Isaac… ? Et qu’il était temps peut-être pour les Philistins de se « garantir » devant l’arrivée de celui à qui avait été promise la terre de Canaan ? Avons-nous remarqué que le texte précédant ce pacte relatait justement le renvoi d’Ishma’el, cet autre prétendant, déjà disqualifié par Abraham?

« Jure-moi que tu ne seras infidèle, ni à mon fils, ni à mon petit-fils… » Pourquoi fixer cette alliance pour une durée déterminée, plutôt que de l’installer dans la permanence ? Et pourquoi, précisément pour une durée de trois générations seulement ?

« Signe ce pacte d’alliance, dit Abimélec à Abraham, en remerciement de la grâce que je t’ai faite… »

À quelle grâce, dont on ne trouve pas trace dans le texte biblique, fait allusion Abimélec ? S’agirait-il du fameux verset (Gn 20,15) : « Voici mon territoire devant toi, établis-toi où bon te semblera ! » Abraham répondit : Je fais serment ! »

Abraham n’est-il pas conscient se faisant, de commettre une faute grave en acceptant d’abandonner, serait-ce pour un temps limité, sa souveraineté sur le pays de la Promesse?

Sur une terre que son Dieu lui donne en partage à lui et à sa descendance ? Alors pourquoi scelle-t-il cet accord ? Des fleuves de commentaires midrachiques, et d’enseignements rabbiniques, viendront flétrir cette décision d’Abraham.

Une volée de bois vert va s’abattre sur cet élu de Dieu qui vient, apparemment, de commettre une bévue très grave, et qui va compromettre gravement l’avenir de ses enfants, et certainement donner une tournure nouvelle à toute l’histoire d’Israël.

Écoutons la colère de Dieu « s’emportant » contre Abraham (Génèse Rabba 54, 4)

« Abraham mit à part sept agnelles du troupeau » (Gen. 21 : 28).

Le Saint béni soit-il dit à Abraham : Tu as donné sept agnelles sans mon consentement ! Par ta vie, c’est donc de sept générations que Je retarderai la joie de tes enfants. Tu as donné sept agnelles sans mon consentement ! Par ta vie, c’est donc sept justes parmi tes enfants que ses enfants feront mourir : Samson, Hofni, Pinhas, Saül et ses trois enfants. Tu as donné sept agnelles sans mon consentement ! Ce seront les sept sanctuaires de tes enfants que ses enfants détruiront ; la Tente de réunion, les sanctuaires de Gilgal, Nob, Givéon, Silo et les deux Temples. Tu as donné sept agnelles sans mon consentement ! Ce sera donc pendant sept mois que ton Arche errera dans le territoire philistin. C’est ce qu’indiquent les mots : « Il livra sa force à la captivité » (Ps. 78 : 61) – c’est-à-dire l’Arche d’alliance – et « l’arche de YHVH fut sept mois dans le territoire philistin ». (I Sam. 6 : 1)

Selon ce midrach, rapporté ensuite et développé par toute la tradition rabbinique depuis les premiers commentateurs de la Thora (Yonathan ben Ouziel) jusqu’aux tout derniers, et contemporains et en passant par S.R. Hirsh, Dieu accuse Abraham d’avoir, par légèreté, retardé l’entrée en terre promise de sept générations : Elle devait devenir effective à la génération d’Isaac : Elle ne le sera qu’à celle de Josué.  Comptons : Isaac, Jacob, Lévi, Qéhat, Amram, Moïse, Josué.

Il accuse Abraham, d’être responsable indirectement, de la mort de Samson, Hofni, Pinhas, Saül et ses trois enfants, tous massacrés par les Philistins, et d’être responsable de la destruction de sept sanctuaires (il y a certes ici amalgame), du fait que, sept mois durant, l’Arche d’alliance errera et servira d’otage et de butin entre les mains philistines.

Analysant la raison de la proximité du texte relatant l’accord avec les Philistins, et celui racontant « le sacrifice » d’Isaac, les rabbins y lisent la colère de Dieu : L’Éternel veut « punir » Abraham en le privant du fils de la promesse, Isaac : Puisque Abraham n’a pas tenu compte de la promesse de la terre faite à la génération d’Abraham, c’est-à-dire Isaac, alors l’Éternel veut « reprendre » ce qu’il a donné demande le « sacrifice d’Isaac ».

C’est Rachbam (Chmuel ben Meir XIe siècle, commentateur de la Bible, des Talmuds, disciple et petit-fils de Rachi, fils de Rabbenou Tam), qui analyse le mieux cette raison d’être du « sacrifice d’Isaac » comme étant la conséquence directe de l’accord consenti à Abimélec par Abraham, et qui rapporte, entre autres, cette punition qui planait sur la tête d’Abraham :

« Tu t’enorgueillis d’avoir un fils, et tu vas jusqu’à t’engager à ce que ce fils accepte de s’allier par pacte avec le fils de ton ennemi ! Hé bien, maintenant, je te demande d’aller me sacrifier ce fils : On verra bien ce qui restera de ton pacte ! »

La liste des conséquences néfastes de l’« erreur » commise par Abraham signant son pacte d’Alliance avec les Philistins s’allonge.

À la sortie d’Égypte, alors qu’après la traversée de la mer Rouge, le peuple d’Israël se retrouve à quelques jours de marche pour entrer en terre promise : « Or, lorsque pharaon eut laissé partir le peuple, Dieu ne les dirigea point par le pays des Philistins, lequel est rapproché… » (Ex. 13,17), est interprété en effet dans la circonstance de la chronologie et non de la géographie.

C’est à-dire que le pacte avec Abraham était encore « trop proche », et il fallait bien entendu l’honorer et éviter de passer par le sud, par la côte, par Guérar, pour arriver en Terre Promise. Conséquence de cette conséquence : un détour de quarante ans par le Sinaï, une traversée du désert que l’on aurait pu éviter.

Au lieu de « la route du pays des Philistins » (3 jours de marche), se sera « la route du désert par la mer Rouge » (quarante ans de voyage) !

Le Midrach ajoutera : Parmi les enfants d’Israël, une partie de la tribu d’Ephraïm, ne tenant pas compte de l’interdiction incluse dans l’accord signé six générations plus tôt, de provoquer les Philistins, décide de « couper » par le territoire de Guérar et tombe sur l’armée philistine qui les massacrera jusqu’au dernier. Ce sont les ossements de ces milliers d’Ephraïmites qu’aurait vu renaître Ezechiel dans sa fameuse vision de « la vallée des ossements » (Sanh. 92 b)

Et ce n’est pas fini !

Quarante années viennent de passer, la traversée du désert est terminée. Dans leur avancée à la conquête de la Terre promise, voici les enfants d’Israël obligés de s’arrêter devant un territoire qu’ils ne peuvent conquérir, non certainement à cause d’une quelconque incapacité de victoire militaire (d’autres territoires beaucoup plus puissants venaient d’être conquis), mais parce que ce territoire, bien que situé loin de Gaza, est habité par des Philistins.

Nous devons cette précision à Rachi qui, sur un passage du Talmud (Babli Hulin 60 b), explique :

« Les Avim étaient des Philistins (…ils sont comptés parmi les 5 principautés philistines (Jos.13, 3)) Isaac n’a pu leur arracher leur pays, à cause du serment prêté par Abraham à Abimélec ».

Car, à ce moment-là, un des petits enfants de Abimélec était encore en vie, ce qui voulait dire que l’accord de ne pas s’en prendre « à mon petit-fils et arrière-petit-fils », était encore en vigueur. Et les enfants d’Israël sont des enfants qui respectent les accords signés par un de leurs ancêtres, même si les accords ne sont pas honorés par la partie adverse. Ce que nous allons voir tout à l’heure !

Et ce n’est pas fini ! Josué a conquis la Terre promise. Il procède au partage des territoires. Le tirage au sort désigne le territoire des Jébuséens (habitants de Jérusalem) comme devant revenir à la tribu de Juda. Arrivés devant Jérusalem, les enfants de Juda pourtant très puissants… « et nombreux comme le sable de la mer » (P. de R. Eliezer, chap. 36) ne purent prendre possession du territoire.

« Quant aux Jébuséens, qui habitaient Jérusalem, les enfants de Juda ne purent les déposséder, de sorte qu’ils sont demeurés à Jérusalem avec les enfants de Juda, jusqu’à ce jour ». (Jos. 15, 63)

Que se passe-t-il ? Rachi et Radaq (Rabbi David Qimhi), sur le verset cité, rapportent l’enseignement de Rabbi Yehochoua ben Korha. Voici ce que dit R. Yehochoua : « Ce n’est pas qu’ils ne puissent pas vaincre les Jébuséens, ils le pouvaient assurément, mais ils n’en avaient pas le droit, à cause de la force de l’alliance du serment d’Abraham ! »

Car alors, nous apprenons qu’un des petits-fils d’Abimélec était encore en vie à l’époque de Josué ! Et, une fois de plus, les enfants de Juda tiennent à respecter l’accord donné par Abraham.

Cela va se répéter encore plus tard, lorsque les enfants de la tribu de Benjamin se retrouveront eux aussi en face des Jébuséens :

« Pour les Jébuséens habitants de Jérusalem, les enfants de Benjamin ne les dépossédèrent point, et ils sont restés à Jérusalem, avec les enfants de Benjamin, jusqu’à ce jour ». (Juges 1, 21)

Voici le commentaire de Rachi :

« Dans Jérusalem, il y avait un quartier qui s’appelait Jébus, et qui appartenait à des descendants d’Abimélec. Les enfants de Benjamin ne les dépossédèrent pas de leur territoire, car un des petits-fils d’Abimelek était encore en vie ». Et Rachi d’ajouter : « Il faudra attendre David, qui alors achètera la ville des Jébusites à prix d’or ». (I Chron. 21, 25)

Alors que les termes de l’accord étaient devenus caducs !

Telle est la grandeur du respect de la parole donnée, et des accords passés, lorsque c’est d’Israël qu’il s’agit !

Allons voir ce que deviennent cette parole donnée, et ces accords passés du côté d’Abimélec et des Philistins !

Nous sommes au niveau de la deuxième génération, c’est-à-dire des enfants des premiers contractants des accords de Béer-Sheva I : Abraham n’est plus. Abimélec non plus, probablement (selon Rachi) !

Leur histoire va se répéter, à peu près dans les mêmes circonstances au niveau de leur fils respectif, Isaac, et Abimélec fils. Il y a de nouveau famine en Canaan : Isaac, probablement assuré de trouver aide et assistance chez Abimélec (il est au courant des accords de Béer-Sheva I), vient s’installer à Guérar-Gaza, car il n’est pas autorisé à quitter le pays et à aller en Égypte comme l’avait fait son père. Le même incident, concernant sa mère Sarah, se reproduit dans la vie du fils d’Abraham. Comme son père dans le Néguev, Isaac se met au travail : « Isaac sema dans ce pays-là et recueillit, cette même année, au centuple, et le Seigneur le bénit » (Gn.26, 12).

Abimélec fils (ou, le même) se souvient de l’avertissement de Dieu : « On ne touche pas à Isaac ! » Mais la réussite d’Isaac provoque la jalousie des Philistins. La tension monte entre Isaac et les Philistins, car Isaac est devenu grand « l’homme devient puissant… puis sa grandeur alla croissant, jusqu’à ce qu’il fût très grand… Les Philistins le jalousèrent » (Gn. 26, 13-14).

La tension se transforme en jalousie, et la jalousie en haine, et ce même homme, Abimélec, (ou son fils) qui avait prêté serment de ne faire « de mal ni à mon fils ni à mon petit-fils » oublie déjà les termes des accords signés et « Abimélec dit à Isaac : va-t’en de chez nous car tu es trop puissant pour nous ! » (Gn.26, 16) (des commentateurs nombreux notent que « de chez nous », pouvait être compris comme suit : « va-t’en de chez nous car tu t’es enrichi à nos dépens » !).

Ceci deviendra pour des siècles un leitmotiv « antisémite » à la peau dure. Les juifs s’enrichissent sur le dos de la nation qui les accueille !

Isaac s’éloigne alors, mais la haine le poursuit. On retrouvera trace de ce rejet d’Isaac dans le choix du nom des puits qu’Isaac creuse à nouveau, à l’image de son père. Les puits rappelleront les querelles, les contestations, l’opposition, l’hostilité, la haine engendrées par la réussite d’Isaac. Renvoyé par ses soi-disant alliés, Isaac quitte la région et va s’installer à Béer-Shéva. Le choix était bon, cela est confirmé immédiatement. « L’Éternel se révèle à lui et l’assure de sa protection ». (Gn. 26,24)

L’accord de Beer-Sheva II

(Gn. 26,26-31)

Une scène déjà vécue va se reproduire alors : Abimelec, accompagné de ses amis, et son chef d’état-major viennent rendre visite à Isaac, pour obtenir de lui la reconduction de l’accord signé par son père, mais les choses ne se passent pas tout à fait comme avec Abraham.

Isaac est maintenant un homme craint, parce qu’il est fort. Il reçoit la délégation de haut. « Pourquoi êtes-vous venus à moi, alors que vous me haïssez, et que vous m’avez renvoyé de chez vous ? » (Gn.26, 27)

La réponse est éloquente : « Nous avons bien vu que le Seigneur est avec toi » (Gn. 26, 28), alors, « qu’il y ait un serment entre nous et toi. Et nous ferons un pacte avec toi, que tu t’abstiendras de nous nuire » (remarquez déjà la mauvaise foi : « tu t’abstiendras de nous nuire ». Où, quand, Isaac a-t-il déjà nui ?) « De même que nous ne t’avons pas touché » (ils ont essayé de reboucher tous les puits, mais devant la force, ils reculent maintenant), et « que nous t’avons renvoyé en paix » !

Les Philistins considèrent le fait d’avoir renvoyé Isaac sans l’avoir dépouillé, comme un grand bienfait. Pour illustrer cela, le Midrach raconte avec humour, ce que la Fontaine ou Ésope reprendront dans la fable « Le loup et la cigogne » ;

« … Votre salaire ?
Vous riez ma bonne commère.
Quoi ! Ce n’est pas encore beaucoup
D’avoir de mon gosier retiré votre cou
Allez, vous êtes une ingrate :
Ne tombez jamais sous ma patte ! »

Isaac, demeurant fidèle au serment prêté par son père, et enseignant ainsi l’engagement traditionnel pour toutes les générations d’Israël de conserver, en n’importe quelle circonstance, la fidélité aux accords légaux et aux paroles données, Isaac, par fidélité pour son père, accepte le renouvellement de l’alliance.

Mais cette fois-ci, sans cérémonie, sans offrir de cadeaux (les sept agneaux), comme son père l’avait fait. Et dès le lendemain de la signature : littéralement, « il les renvoya » (Gn. 26, 31).

Ces accords s’appelleront aussi les accords de Béer-Sheva, en raison de l’Alliance (shevou’a) et non peut-être, en rappel des sept agneaux offerts par Abraham. Désormais la ville portera définitivement, et jusqu’à ce jour, le nom de Béer-Sheva, la ville du Pacte et de l’Alliance.

Il n’est pas sans intérêt de se souvenir d’un détail important (mais était-ce un détail ?) : lors de son voyage historique vers Jérusalem, Sadate choisit de faire étape… à Béer-Sheva! Le président égyptien connaissait ses classiques !

Je voudrais ici rapporter in extenso un enseignement du Rabbin Elie Munk (la Voix de la Thora) sur le verset 33 du chapitre 26 de la Genèse.

« Il importe, cependant, de souligner le fait que l’écriture mette par deux fois (ici et lors de l’histoire d’Abraham, chap. XXI) le creusement des puits en rapport avec la conclusion d’une alliance avec une puissance étrangère. Il y a là une indication dont la signification a été relevée au chapitre ci-dessus. Le creusement du puits, qui suit immédiatement la signature de l’alliance, revêt une importance symbolique correspondant à une « réserve mentale ».

Le puits d’eau vive équivaut, dans l’ordre matériel, à la source d’inspiration sur le plan spirituel, et les Patriarches tiennent à faire comprendre à leur partenaire, dès la signature d’un pacte d’amitié, qu’ils ne partageront jamais avec eux leur vie culturelle. Ils puiseront leur nourriture spirituelle aux sources qui leur sont propres.

L’Alliance avec un roi païen ne déteindra pas sur la vie spirituelle : Elle est le domaine réservé par excellence. Aussi la source creusée au moment de l’Alliance sera-t-elle « sept fois » sacrée, et elle sera nommée en conséquence. »

L’accord de Béer-Sheva III n’aura pas lieu !

Et Jacob, lui, dans ces affaires d’accords et de serments, comment réagit-il ? La réponse est à déchiffrer dans le verset : « Jacob sortit de BEER-SHEVA et alla à HARANE ! » (Gn.28,10).

Verset apparemment superflu. « Ne savions-nous pas que Jacob était à Béer-Sheva ? » questionne le Midrach, qui ajoute : « Mais c’est pour enseigner que Jacob a décidé de « sortir » (Vayetsé) de ce piège (Béer) que constitue le serment (shevou’a) quitte à en endosser les conséquences : La colère (Harone af ha-’olam) des nations ! »

Il n’y aura donc pas de Béer-Sheva III !

Or, Jacob c’est Israël !

Claude Sultan, rabbin, directeur de l’Institut universitaire Rachi (Troyes).

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