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Introduction par Shmuel Trigano

Dans le dialogue judéo-chrétien qui se développe depuis la deuxième guerre mondiale, il est d’usage de questionner l’histoire des représentations chrétiennes du judaïsme à travers les âges. Le questionnement inverse, à savoir les représentations juives du christianisme, est par contre moins courant. En France, il reste rarissime.

dialogue judéo-chrétien

Un tel état de faits s’explique, bien sûr, à la lumière d’un passé marqué par la dominance du christianisme sur un judaïsme minoritaire.

Mais il reflète aussi la nécessité impérieuse de l’identité chrétienne – « nouvel Israël » – de se définir par rapport au judaïsme et donc de le définir alors que ce besoin s’est avéré quasi inexistant pour la conscience juive, restée remarquablement sobre en la matière dans les documents juridiques qui l’engagent.

On dispose néanmoins dans la littérature talmudique de nombreuses occurrences textuelles – significatives ou le plus souvent implicites – qui nous renseignent sur la posture du judaïsme face aux chrétiens. Nous tentons ici de les cerner, de façon inédite.

Quelle que soit la prolixité de la tradition à ce propos, il n’en reste pas moins que des questions fondamentales se posent. Elles sont on ne peut plus actuelles. Une nouvelle configuration du monde les a en effet renouvelées.

L’ouverture faite au peuple juif par l’Église après la Shoah, importante bien qu’embryonnaire, tout autant que la création de l’État d’Israël ont changé les « règles du jeu » et insufflé plus de confiance au monde juif pour clarifier la représentation du christianisme que se fait ou pourrait se faire le judaïsme. Cette perspective-là n’est pas nécessairement la même que celle des Juifs en général. Si judaïsme il y a, effectivement, c’est par rapport à des textes et aux valeurs qu’ils illustrent.

Le présent recueil se concentre sur les textes fondamentaux, en laissant de côté la littérature et la pensée post-talmudiques.

L’article de Lawrence Schiffman assoit ces développements sur l’histoire d’un moment décisif de l’évolution de la Halakha. L’apport d’un jeune chercheur prometteur, Dan Jaffé, sera remarqué à cette occasion. En miroir, des contributions plus théoriques comme celles de David Novak et Peter Ochs contribuent à formuler avec une grande originalité l’écho contemporain de tous ces enjeux. Le dossier se clôt sur un tour d’horizon de l’évolution des esprits en Israël, aux États-Unis et en France.

Plusieurs de ces articles ont été présentés dans le cadre d’un colloque international du Collège des Études Juives de l’Alliance Israélite Universelle (4 février 2001) : « Qui dis-tu que je suis ? Le christianisme au miroir du judaïsme ». Ils contribuent au travail de reconfiguration symbolique de l’image de l’autre, une invite au dialogue.

1ère partie : La réponse de la halakha à l’ascension du christianisme par Lawrence H. Schiffman

2ème partie : Les réactions des Sages aux doctrines de Paul de Tarse dans la littérature talmudique par Dan Jaffé

Le dialogue entre Rabbi Eliézer et le disciple de « Jésus le Nazaréen »

par Grand Rabbin René-Samuel Sirat

Le dialogue entre Rabbi Eliézer et le disciple de « Jésus le Nazaréen »

Les rapports entre la communauté judéo-chrétienne naissante et le judaïsme pharisien au cours du demi-siècle (20-70) qui précède la destruction du Second Temple de Jérusalem méritent d’être étudiés de manière plus approfondie que par le passé.

En effet, si nous voulons rechercher les racines d’un dialogue judéo-chrétien, c’est à cette période fondatrice qu’il convient de se référer.

Certes, les sources directes sont peu nombreuses et entachées de sectarisme [1]ou encore constituent une extrapolation tardive d’auteurs chrétiens bien intentionnés [2]. Cependant, des textes talmudiques qu’il convient d’étudier dans leur contexte et selon les méthodes d’herméneutique rabbinique habituelles peuvent jeter un regard neuf sur cette période.

Les Maîtres du Talmud enseignent :

Lorsque Rabbi Eliézer [ben Horkenos] fut arrêté et soupçonné d’hérésie (chrétienne), on le conduisit au tribunal afin qu’il soit jugé.

Le représentant du pouvoir romain lui dit : « Comment un noble vieillard comme toi s’est-il laissé aller à s’intéresser à des propos aussi futiles [que ceux qui sont prônés par les Chrétiens] ? »

Rabbi Eliézer répondit : « J’ai confiance en mon Juge ».

Le procurateur romain s’imagina que c’était à lui que ce discours s’adressait – alors que Rabbi Eliézer exprimait sa confiance absolue en son Père qui est aux cieux.

Le juge humain trancha : « Puisque tu as exprimé ta confiance en moi, dimos, tu es acquitté ».

Lorsque Rabbi Eliézer revint chez lui, ses disciples lui rendirent visite pour le consoler et il refusa de se laisser consoler.

Rabbi Aquiba lui dit : « Maître, me permettras-tu de rappeler l’un des enseignements que tu nous as prodigués ? »

Rabbi Eliézer lui dit : « Parle ».

Rabbi Aquiba : « Peut-être as-tu entendu un enseignement venant d’hérétiques [de Chrétiens] qui a suscité ton contentement et que c’est pour cette raison que tu as été arrêté et suspecté ? »

Rabbi Eliézer répondit : « Aquiba, tu m’as remis ce souvenir en mémoire : un jour, je marchais dans le marché supérieur de Sipporis et un homme, disciple de Jésus le Nazaréen, m’accosta. Il portait le nom de Jacob, originaire de Kfar Sekhaniya.

Il me dit : “Il est écrit dans votre Torah : tu n’apporteras pas le salaire de la prostituée ou le prix d’un chien dans la Maison du Seigneur ton Dieu. (Deutéronome XXIII, 19). A-t-on le droit d’utiliser ces sommes pour construire des lieux d’aisance destinés au Grand-Prêtre ?”

Et comme je ne répondais rien, il me dit : “Voici ce que nous a enseigné Jésus le Nazaréen: [Samarie] a recueilli ce salaire de prostituée et ce salaire retournera à nouveau sous forme de salaire de prostituée (Michée I, 7). Ce verset signifie donc que les sommes qui proviennent d’un endroit d’impureté doivent retourner à un endroit d’impureté”.

Cette interprétation m’avait séduit et c’est la raison pour laquelle j’ai été suspecté d’hérésie [chrétienne] car en écoutant cet hérétique, je transgressais la loi biblique qui enseigne : éloigne ta voie de son lieu de résidence et ne t’approche pas de la porte de sa maison. Le lieu de résidence se réfère à l’hérésie et la porte de la maison aux représentants du Pouvoir » (Talmud de Babylone ; Avoda Zara 16B-17A).

Le même Jacob, originaire de Kfar Sekhaina, est cité dans un autre texte talmudique, toujours mû par la volonté de resserrer ses liens avec la communauté pharisienne de l’époque.

En effet, le texte suivant apporte un tout autre éclairage :

… Il arriva que Ben Dama, neveu de Rabbi Ishmaël fut mordu par un serpent. Jacob [3], originaire de Kfar Sekhaniya, vint proposer ses services pour le guérir.

Rabbi Ishmaël l’en empêcha. Ben Dama dit à son oncle : « Frère (marque de respect), laisse-le me soigner afin que je puisse guérir grâce à son intervention. Je suis en mesure de citer des versets de la Torah prouvant qu’il est permis de faire appel à ses services (Jacob, originaire de Kfar Sekhaniya, chrétien, était également thaumaturge).

Il n’eut pas le loisir de terminer son enseignement qu’il rendit l’âme et expira.

Rabbi Ishmaël dit alors à son propos : « Heureux es-tu, Ben Dama, ton corps est pur et ton âme s’est séparée de toi avec des mots de pureté puisque tu n’as pas transgressé la décision de tous tes collègues qui affirmaient : celui qui brise la clôture (entendez : fraie avec les hérétiques) sera mordu par un serpent… (Ecclésiaste X, 8)

Question : comment s’applique dans ce cas la loi divine ordonnant : voici les commandements divins… donnés à l’homme afin qu’il en vive… (en d’autres termes : le principe de sauvegarder la vie l’emporte sur toute autre considération) ?

Réponse de Rabbi Ishmaël : lorsqu’il s’agit d’un cas particulier discret, on peut faire appel à un médecin hérétique. Mais lorsque la chose est publique, cela devient une profanation du nom de Dieu. (Talmud de Babylone, ibid. 27 B).

On aura remarqué dans le premier texte : il est écrit dans votre Torah… Ainsi donc, Jacob, le disciple de Jésus, prendrait ses distances. Il me semble que dans ce cas également il faille tenir compte de l’évolution des positions.

Jacob ne veut surtout pas offenser son interlocuteur mais au contraire lui faire apprécier la dialectique toute pharisienne contenue dans l’enseignement de Jésus le Nazaréen. Il a très vraisemblablement parlé de la Torah ou de notre Torah commune.

Au début du second siècle (Rabbi Aquiba, le principal protagoniste de la deuxième partie du texte, est mort martyr en 135), la rupture entre Chrétiens et Judéens est consommée ; ce qui était un enseignement de Jésus tout à fait acceptable par un docteur de la Loi avant la destruction du Second Temple devient la cause essentielle du châtiment de ce même Rabbi.

La Torah de tous est devenue votre Torah : celle des Pharisiens.

Cette prise de distance est celle de Rabbi Ishmaël (seconde citation talmudique) lui aussi mort martyr à l’époque de la destruction du Second Temple (+ 70).

On trouve des échos à cet enseignement de Jésus dans des écrits chrétiens et même esséniens :

Matthieu VII, 6 : Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré.

Matthieu XV, 10 : Ayant appelé la foule près de lui, Jésus leur dit : Écoutez et comprenez. Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme mais ce qui sort de sa bouche, voilà ce qui souille l’homme…

v. 12 : Alors s’approchant, les disciples lui dirent : sais-tu que les pharisiens sont choqués de t’entendre parler ainsi ? Il répondit : tout plant que n’a point planté mon père céleste sera arraché…

Pierre prenant la parole lui dit : explique-nous la parabole. Vous aussi maintenant encore, vous êtes sans intelligence. Ne comprenez-vous pas que tout ce qui pénètre dans la bouche passe dans le ventre puis s’évacue aux lieux d’aisance ? On dit que ce qui sort de la bouche procède du cœur et c’est cela qui souille l’homme. Du cœur en effet procèdent mauvais desseins, meurtres, adultères, débauches, vols, faux témoignages, diffamations… (voir également les textes parallèles dans les Évangiles)

Quant aux Esséniens, ils s’étaient séparés de la majorité en raison de leur querelle avec les Pharisiens précisément sur la pureté des actes et des intentions qui doit être celle du Juif entrant dans le Temple :

Le Seigneur construisit une maison de fidélité en Israël dont la grandeur dépassait celle qui avait existé auparavant. Ceux qui y adhèrent y trouvent la vie éternelle et toute la gloire humaine leur appartient…

Durant toutes ces années, il y eut un criminel envoyé à la tête d’Israël comme l’avait prophétisé Isaïe (XXIV, 17). Frayeur, fosse, filet pour toi habitant de la terre : cela signifie que trois pièges sont tendus par ce criminel dont parle le patriarche Lévi fils de Jacob [4]

Le premier est la luxure, le second l’appât des richesses, le troisième la souillure du sanctuaire. Celui qui évite le premier piège tombe dans le second et celui qui évite le second est pris dans le troisième… [5]

Ces dialogues, qui ont le mérite de l’authenticité absolue, montrent qu’avant la destruction du Second Temple – période où se situe ce dialogue étonnant – un homme, disciple de Jésus le Nazaréen, peut accoster un rabbin célèbre dans le marché supérieur de Sipporis et s’entretenir avec lui d’un verset de la Torah comme le ferait n’importe quel disciple.

Plus encore, Jacob – dont il serait passionnant de préciser quelques éléments biographiques (le premier évêque de la communauté chrétienne de Jérusalem mort martyr se prénommait Jacques, frère du Seigneur…) – rappelle devant lui un enseignement reçu de Jésus le Nazaréen présenté comme un docteur de la Loi qui explicite un verset de la Torah et Rabbi Eliezer ben Horkenos – que la tradition juive surnomme le Grand – est séduit par cette interprétation.

Cependant, sur l’insistance de son principal disciple, Rabbi Aquiba, il reconnaîtra qu’à cause de ce dialogue public, il était légitime de le suspecter d’hérésie chrétienne. Mieux, le procurateur exigea qu’il fût conduit au tribunal pour être jugé.

De telles notations se retrouvent dans le Talmud et le Midrash.

Une étude exhaustive pourra les regrouper et les étudier de manière critique ; nul doute que notre connaissance de la manière dont le Christianisme naissant était perçu par les docteurs de la Loi pharisiens s’en trouvera enrichie et confortée…

Notes

[1]
Le Pape Jean-Paul II a insisté voici deux ans sur la nécessité de replacer les Évangiles dans leur contexte historique.
[2]
Les historiens sont d’accord pour considérer que l’allusion faite à Jésus par Flavius Josèphe est apocryphe.
[3]
Le commentaire des Tossafistes sur la première citation (17A) montre bien l’identité de personnes entre le héros de ces deux récits par opposition à Jacob Mina’a dont il est question dans le même traité (28A).
[4]
La Bible – Écrits intertestamentaires, ed. La Pléiade 1987, p. 845-846.
[5]
Rouleau de l’Alliance de Damas (écrit essénien) édité par Haïm Rabin. Oxford 1954. Réédité dans Les Manuscrits de la Mer Morte en hébreu, éd. Abraham Meir Haberman, Israël 1959, p. 79. cf. traduction française : La Bible – Écrits intertestamentaires, ed. La Pléiade 1987, p. 149 sq.

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