SHARE
Dans le cadre de la série sur les scientifiques juifs, voici : AVICENNE (Abu Ali al-Hussein ibn-Abdullah Ibn-Sina) 980- 1037, médecin, savant et homme politique de l’ancienne Perse, né d’une mère juive et d’un père ismaélite.

La biographie d’Avicenne est connue grâce au récit que laissa son élève Al-Djourdjani.

Tout le monde connaît de nom et de réputation Abou Ali Ibn Sina surnommé Cheikh El Rais (prince des savants), mais peu se sont un jour attardés sur sa vie et ses péripéties. Son père Abd Allah, chiite ismaélien était natif de Balkh (Khorasan). Très tôt, il quitte sa ville afin de se rendre à Karmaïthan puis à Afshana où il rencontre son épouse Sétareh, de confession juive.

Bien qu’élevé dans la tradition musulmane, Avicenne, juif par sa mère, doit être considéré comme un juif à part entière. « On est juif par la mère » dit la tradition hébraïque, et la religion pratiquée n’influe que sur la culture, l’âme dont la racine est juive ne peut être convertie…

C’est en 980 que naquit Ibn Sina, suivi cinq ans plus tard de son frère Mahmoud. La famille déménage ensuite à Boukhara où son père y exerce le métier de collecteur d’impôts au service de Nouh le Deuxième. Pendant ce temps, Ibn Sina prépare et passe son examen de médecine à l’école de Djundaysabur. Il est alors à peine âge de seize ans et d’éminents savants et médecins accourent des quatre coins du pays pour assister à sa prestation exceptionnelle. Il travaille ensuite dans le modeste hôpital de Boukhara comme médecin et professeur.

A 18 ans, sa réputation dans la région n’est plus à établir et c’est à lui qu’on fait appel quand l’émir Nouh le deuxième se meurt. Il réussit là où quantité de prestigieux médecins ont échoué. Il reçoit en récompense un coffre plein de pièces d’or et surtout, l’accès à la Bibliothèque Royale des Samanides où seuls les notables sont d’ordinaire admis. Ce privilège lui permet d’assouvir sa perpétuelle soif de savoir et l’incite à explorer d’innombrables disciplines aussi diverses que complexes : métaphysique, philosophie, histoire, mathématiques, biologie, médecine, psychologie, théologie, astronomie et chimie. Il n’est pas une seule matière que sa quête de savoir ne l’ait amené à étudier et nombreux sont les traités qu’il a rédigés sur ses connaissances.

Ces belles années ne durent cependant pas. A ses 21 ans, la Bibliothèque Royale prend feu. Diverses rumeurs entretenues par de la haine, de la jalousie et de la concurrence accusent Ibn Sina d’être l’auteur de ce crime. Chassé de l’hôpital de Boukhara, puis hanté par la mort de son père qu’il n’a pu sauver, Ibn Sina décide de quitter la ville accompagné de son ami et médecin Abou Sahl Al-Massihi, auteur des célèbres « Cents ».

Sur la route de Dargan dans l’Uzbekistan, ils rencontrent Al-Arrak, peintre et mathématicien, qui les incite à se rendre à la cour de Ali Ibn Ma’moun, l’émir de Gurgandj dans le Turkestan. Avicenne y reste 9 ans, partageant sa vie entre l’enseignement, l’écriture, la recherche et ses fonctions de médecin.

Il est cependant contraint de fuir quand Mahmoud Le Ghaznawide, beau frère de l’émir, réclame le transfert de tous les érudits à la cour de Ghazna. Refusant de se soumettre à la dynastie Turque, Ibn Sina quitte la ville, poursuivi par la colère du Ghaznawide qui ordonne de peindre un maximum de portraits d’Ibn Sina et de les placarder dans autant de villes que possible. Pendant ce temps, Avicenne file vers l’Ouest avec à ses côtés son fidèle compagnon de route, Al Massihi. Leur objectif ? La cour de l’émir Kabous à Gurgan. Le voyage est long et éprouvant. Ils traversent successivement les villes de Marw, Sabzevar, Shahroud, Nishapour puis arrivent aux portes du grand désert Dasht El-Kavir. C’est là qu’au cours de leur avancée, une tempête de sable violente les surprend: El-Massihi y perdra la vie. Dévasté de douleur et armé de peu de vivres, Abou Ali tient encore sept jours avant de brutalement s’écrouler dans le désert.

Sauvé par une patrouille de soldats à la solde du Ghaznawide, Ibn Sina reprend connaissance à Abou El-Fil tout près de Gurgan. Il est ensuite escorté jusqu’au commandant de la citadelle, qui lui demande de sauver son fils Abou Obeid El-Jozjani alors au bord de l’agonie, en échange de sa liberté. C’est d’ailleurs à cette occasion qu’il expérimente la trachéotomie, pratique qu’on lui attribue.

Reconnaissant et admiratif, Abou Obeid insiste pour accompagner Ibn Sina dans sa recherche d’une terre d’asile. C’est donc à deux qu’ils quittent la ville pour la région du Dihistan où Ibn Sina prodigue soins et conseils d’hameaux en hameaux. Leurs pas les conduisent jusqu’aux abords de Gurgan où Avicenne tombe gravement malade. Désemparé, ne sachant que faire, Abou Obeid prend quand même le risque d’aller chercher de l’aide en ville. Il y rencontre Muhammad El-Chirazi, généreux bienfaiteur passionné des sciences qui accepte de les héberger en cachette. Très vite, Avicenne retrouve ses forces et se remet à écrire avec frénésie. Sa demeure devient le lieu de rendez-vous de tous les notables et intellectuels de la ville, le bouche à oreille achevant d’asseoir sa notoriété. Mais sa rencontre avec El-Chirazi est surtout marquée par la possibilité de concrétiser une idée qui lui trottait depuis longtemps dans la tête : la rédaction de cinq livres consacrés à la médecine, les célèbres Kanôn.

Ces courts temps de paix et de repos ne durent malheureusement pas. Apprenant sa présence à Gurgan, Shirine, la Reine de la ville de Raiy le somme de venir au palais pour tenter de soigner son fils Majd El-Dawla, hériter de la couronne. Ibn Sina est contraint d’accepter et prend ses fonctions à l’hôpital de la ville, succédant ainsi au célèbre savant El-Razi. Tournées des patients, cours aux étudiants, visites aux particuliers rythment la vie d’Avicenne pendant un long moment. Et c’est dans cette ville qu’il rencontre la femme de sa vie : Yasmina, originaire du pays des Hellènes.

Pendant ce temps, des complots politiques se trament à l’ombre du palais. Majd El-Dawla se rebelle et essaye de reprendre la couronne à sa mère qui persiste à le considérer malade et dépendant afin de conserver le plein pouvoir pour elle-seule.

Aidé de l’armée et du vizir El-Kassim qui lui prête allégeance, il reconquiert la ville en deux jours. La Reine arrive à s’enfuir et appelle à l’aide le prince Kurde Hilal Ibn Badr qui assiège la ville pendant plus de deux saisons. Le vizir n’a plus le choix: il fait appel à Massoud, le fils de Mahmoud Le Ghaznawide qui a juré la perte d’Ibn Sinna. Armé d’éléphants et d’une cavalerie lourde, il délivre la ville et en prend le contrôle. Ibn Sina n’a pas d’autres choix que de quitter à nouveau sa vie, et c’est accompagné d’Abou Obeid et de Yasmina qu’il prend la route en direction du Mazandaran.

Première étape : la ville de Qazvim. Mais la route est longue et difficile, et cette vie d’errance et de rejet commence à fortement peser sur Ibn Sina. La petite équipe tient pourtant bon et en dépit des chemins sinueux et tortueux, ils arrivent à traverser successivement l’Elbourz et le Démavend, appelé le toit de la Perse. Tout au long de cette épopée, Avicenne continue d’écrire en dépit de la fatigue du voyage, du danger constant et des privations. Et c’est sur la route qu’il achève de dicter à Abou Obeid le troisième livre du Kanôn.

Mais les épreuves n’en finissent plus de pleuvoir sur Ibn Sina. A quelques kilomètres de leur destination, ses compagnons et lui se font attaquer par les Ayyaroun, petit gang dont la règle d’or était d’écumer les routes afin de détrousser les nantis. Leur chef lui permet de conserver la vie si et seulement si, il arrive à le guérir. S’en suit alors pour Avicenne de longs moments d’inquiétude et d’angoisse pendant lesquels il prie pour réussir.

Il y arrive cependant et une bonne nouvelle ne venant jamais seule, il rencontre son jeune frère Mahmoud parti à sa recherche depuis la mort de leur mère, Sétareh.

C’est donc ensemble qu’ils reprennent la route et qu’ils arrivent deux jours plus tard à Qazvim où Shams, le grand frère de Majd El-Dawla, actuel Roi de Hamadhan le quémande auprès de lui. Souffrant de terribles douleurs, il implore Ibn Sina de le guérir. Reconnaissant d’avoir soulagé ses maux, Shams lui propose le poste de vizirat, la fonction suprême. Ibn Sina accepte, tout en poursuivant son rôle de médecin, d’enseignant et d’écrivain, espérant pouvoir enfin aspirer à une vie moins tumultueuse.

Prenant à cœur ses fonctions de vizir et souhaitant une distribution plus juste et équilibrée des richesses, il propose au Roi une réforme complète de l’armée qui perçoit selon lui beaucoup trop d’argent au détriment d’autres causes. Sans grande surprise l’armée se soulève et exige la tête d’Avicenne. Craignant un coup d’état, Shams se résout à négocier et obtient la survie d’Ibn Sina et des siens contre leur exil. Il trouve refuge chez le cheikh Ibn Dakhdul à une centaine de kilomètres au sud de Hamadhan.

Son exil ne dure cependant pas longtemps. Souffrant à nouveau de ses terribles douleurs, Shams exige le retour d’Ibn Sina et lui redonne ses fonctions de vizir et de médecin de la cour. Il put profiter de quelques périodes de tranquillité avec ses compagnons avant que de nouveaux nuages gris n’assombrissent son existence déjà bien mouvementée: Shams meurt et son fils prend le pouvoir. Ne se sentant plus à sa place, Ibn Sina se retire du vizirat mais conserve pendant un temps sa fonction de médecin de la cour. Craignant pour sa vie à présent que son protecteur n’est plus là et soupçonnant des tentatives de l’armée pour l’éliminer, il décide d’écrire à l’émir d’Ispahan pour lui demander asile et protection. Sa lettre est cependant interceptée, et interprétée par le fils de Shams comme une trahison. Il est alors emprisonné dans la redoutable forteresse de Fardajan où il passera soixante jours.

Au même moment, l’émir d’Ispahan averti de la captivité d’Ibn Sina, déclare la guerre au fils de Shams qui prend la fuite et trouve refuge… A Fardajan. Mais pour diverses raisons, l’émir d’Ispahan est contraint de faire demi-tour et abandonne Hamadhan qui est immédiatement reconquit par le fils de Shams. Pris de remords, celui-ci relâche Ibn Sina en échange de sa totale allégeance et de la reprise de son travail à la cour. Avicenne accepte mais prépare sa fuite. Et c’est déguisés en derviches que lui et les siens quittent la ville en direction d’Ispahan, la rose ouverte. Il y est accueillit avec moult honneurs et démonstrations : maison, rente d’argent, prestigieuses fonctions. La paix et le calme semblent enfin possibles pour Ibn Sina. Sa notoriété continue de croître quand il sauve la femme de l’émir et son fils, tous deux en dangers. Mais à l’ombre du palais, la rancune et la jalousie s’enflamment et attendent le moment propice pour agir.

Sans doute est-ce l’empreinte de son destin, mais les instants de paix sont une fois de plus éphémères pour Ibn Sina. Massoud, le fils du Ghaznawide est aux portes de la ville. Encore animé par la rancœur que son père éprouvait envers Ibn Sina, Massoud profite de cette guerre pour se venger : il pille et met complètement à sac la maison et la bibliothèque d’Avicenne. Ce dernier parvient cependant à s’enfuir avec l’armée de l’émir, en attendant que le Calife de Bagdad vienne leur porter secours. Mais cette expédition le marquera profondément. Ayant déjà perdu son jeune frère il y a peu, il perd également Yasmina, sa compagne de vie.

Eprouvé par cette vie d’errance parsemée d’embûches et de décès, c’est le cœur, l’esprit et le corps usés qu’il suit l’émir d’Ispahan dans son dernier voyage au cours duquel il tombe à nouveau gravement malade. Il se fait soigner par le médecin Aslieri, grand jaloux de sa position et de ses faveurs à la cour. Celui-ci l’empoisonne en lui administrant (volontairement selon Abou Obeid) de trop grosses doses d’opium pour le soulager de ses crises intestinales.

C’est donc ainsi que s’éteignit en 428 de l’Hégire (l’an 1037), Ibn Sina, l’un des plus grands savants. Il laisse derrière lui un apport considérable à la médecine et de nombreux écrits, dont le célèbre Kanôn.

D’après le livre de Gilbert Sinoué, » Avicenne ou la route d’Ispahan » basé sur le récit de Abou Obeid, disciple d’Ibn Sina

Influence d’Avicenne en Occident

Tolède au Moyen Age

C’est à partir du XIIe siècle que les penseurs occidentaux prennent connaissance des œuvres écrites par les savants musulmans. La ville de Tolède, gouvernée par les musulmans depuis 711, reconquise par les chrétiens en 1085, devient pendant quatre siècles un centre culturel et religieux important de l’Occident. La renommée des bibliothèques de la ville y attire bon nombre de chercheurs. Raymond de Sauvetat, archevêque de Tolède, réunit écrivains et savants chrétiens, musulmans et juifs, et encourage pendant vingt cinq ans, de 1126 à 1151, l’effort de traduction des livres écrits en arabe et en hébreu, dont celles de savants iraniens tels que Fârâbi, Avicenne et Ghazâli. Ce centre de traduction fut actif jusqu’au milieu du XIIIe siècle. [1]

Photo montrant la page de titre d’une édition ancienne du Canon de la médecine (Venise, 1608), traduite en latin, Bibliothèque de l’Université Humboldt, Berlin, Allemagne.

Parmi les traducteurs installés à Tolède, quelques uns sont connus pour avoir traduit les œuvres d’Avicenne : Avendauth (que certains ont identifié comme étant Abraham ibn Dawd Halevi), Johannes Hispanus, Dominique Gondisalvi et Gérard de Crémone. Certains auteurs pensent que Johannes Hispanus et Avendauth ne font qu’un. On lui attribue la traduction du Kitâb al-Shifâ (Le livre de la guérison), ouvrage encyclopédique d’Avicenne qui comporte trois parties intitulées Mantiq ou Logique, Tabi’iyât ou Physique qui porte sur différents sujets scientifiques et Ilâhiyât ou Métaphysique. Gondisalvi est également l’un des premiers à traduire et à faire connaître les œuvres philosophiques d’Avicenne. Il traduit De anima, des extraits d’Analytica prosteriora et la Physique d’Avicenne. [2] Il traduit également la Métaphysique du Shifâ’ avec l’aide de Johannes Hispanus. Celui-ci, qui est un juif converti, traduit oralement le texte de l’arabe en roman castillan, et Gondisalvi écrit en latin ce qu’il entend. Un autre juif, nommé Soffiân, aide également Gondisalvi de la même manière. Johannes Hispanus est lui-même spécialiste en astronomie et philosophie. Il traduit la Logique d’Avicenne et trois traités inclus dans la partie Tabi’iyât du Shifâ’, qu’il intitule Sufficientiae, De Caelo et Mundo, et Liber Sextus Naturalium. Ce dernier est le sixième livre des Tabi’iyât ; il est intitulé en arabe Kitâb al-Nafs et a pour thème la psychologie. [3]

Gérard de Crémone (1114-1187) est un savant italien originaire de la Lombardie. Il part pour Tolède vers le milieu du XIIe siècle et y apprend l’arabe. Il est l’un des traducteurs les plus productifs de Tolède. Il traduit en latin quatre-vingt sept livres qui sont pour la plupart des ouvrages scientifiques. [4] Le Canon de la médecine d’Avicenne en fait partie. Cette traduction du Canon, réalisée près d’un siècle après la mort d’Avicenne, est imprimée quinze fois entre le XIIIe et le XVIe siècle. [5] Gérard de Crémone traduit également en latin un autre traité de médecine d’Avicenne, intitulé Al-Orjouza fi Tibb. [6]

L’immense effort de traduction de livres écrits en arabe coïncide avec la création des premières universités, qui aident, grâce à l’enseignement prodigué, à l’assimilation et la diffusion de ces idées nouvelles. Les universités ancrent ces savoirs dans la culture occidentale. [7] L’invention de l’imprimerie permet vers la fin du Moyen Age une très grande diffusion de ces traductions. [8] La traduction en latin de Kitâb al-Nafs (signifiant « Livre de l’âme »), traité de psychologie du Shifâ’, est ainsi imprimée pour la première fois en 1508 à Venise. [9]

Cette gravure provenant d’un livre sur le système nerveux publié à Venise en 1495, montre les ouvrages de référence des scientifiques musulmans Avicenne, Rhazès et Averroès rangés aux côtés d’oeuvres d’Aristote et Hippocrate

Vers la fin du Moyen Age, des érudits révisent les traductions anciennes et les corrigent, ou en élaborent de nouvelles versions. Venise devient un pôle vers l’Orient du fait de ses activités commerciales. Andrea Alpago (mort en 1522) connaît bien la médecine et la langue arabe puisqu’il est médecin du consulat vénitien à Damas. [10] Il corrige la traduction de Gérard de Crémone du Canon de la Médecine et d’Al-Orjouza fi al-Tibb. La dernière édition complète en latin de ce livre est publiée en 1708. [11] Toutes les éditions latines du Canon imprimées en Europe correspondent à cette version corrigée par Alpago. En 1593, le texte original du Canon, écrit en arabe, est imprimé pour la première fois en Europe par ordre du Pape Grégoire XIII. [12] Alpago traduit en latin un autre traité d’Avicenne -intitulé en arabe Risâla fi ma’rifa al-nafs al-nâtiqa va ahvâluhâ- et le publie en 1546 à Venise. [13]

Influence des œuvres d’Avicenne en Occident au Moyen Age

Les œuvres d’Avicenne traduites en latin influencent grandement la vie intellectuelle et l’œuvre des penseurs chrétiens au cours du Moyen Age.

Cette influence peut être divisée en quatre étapes : l’apparition d’un courant philosophique connu sous le nom d’Augustinisme Avicennisant à partir du milieu du XIIe siècle, dont le fondateur est Gondisalvi lui-même ; l’influence directe des pensées philosophiques d’Avicenne chez des grands théologiens du Moyen Age tels que Albert le Grand et St Thomas d’Aquin ; l’influence de la philosophie d’Avicenne d’une manière tout à fait différente chez Duns Scot, dont les positions philosophiques sont à l’opposé de celles de St Thomas d’Aquin ; et l’influence exercée par les écrits scientifiques d’Avicenne à partir du milieu du XIIIe siècle à Oxford, transformé en un centre de traduction à part entière compte tenu de l’enseignement de plusieurs langues étrangères dont l’arabe. [14]

Scène dans une pharmacie : miniature du Canon d’Avicenne, Biblioteca Universitaria, Bologne, Italie

L’influence d’Avicenne sur les philosophes du Moyen Age vient surtout de son encyclopédie intitulée Kitâb al-Shifâ’, et du résumé de sa doctrine établi par Ghazâli pour la réfuter. [15] L’Augustinisme Avicennisant est une expression d’Etienne Gilson. Selon lui, c’est Gondisalvi qui réunit et amalgame pour la première fois dans ses propres écrits des notions de la philosophie islamique et de la tradition chrétienne. Gilson remarque que les expressions philosophiques latines choisies par Gondisalvi pour traduire les notions philosophiques d’Avicenne sont en fait la traduction des expressions de Ghazâli dans ses commentaires sur l’œuvre d’Avicenne. Gondisalvi utilise les écrits de Ghazâli pour équilibrer la philosophie d’Avicenne et la rendre plus compatible avec les idées chrétiennes. Il met l’accent sur le côté mystique des écrits d’Avicenne et mélange dans ses propres œuvres la mystique augustinienne et la théorie de l’âme (’ilm al-nafs) d’Avicenne. Pour Etienne Gilson, ce travail d’assimilation de la pensée d’Avicenne effectué par Gondisalvi -travail qu’Albert le Grand connaît très probablement- est à l’origine du renouveau de la pensée philosophique chrétienne au cours du Moyen Age. [16]

Selon A.-M. Goichon, trois théories philosophiques principales d’Avicenne sont largement étudiées et commentées au Moyen Age.

Ce sont la théorie de la connaissance d’Avicenne, sa doctrine de l’être et sa théorie de l’individuation. La théorie de l’être d’Avicenne « fut une source de recherche pendant plus de deux siècles, et certains de ses résultats sont demeurés immortels ». [17] A.-M. Goichon considère que les idées d’Avicenne en logique sont en avance de six siècles sur l’Occident [18], et que l’influence de la pensée philosophique d’Avicenne en Occident est tellement large et profonde qu’« il n’est pas une étude sur l’un des penseurs de l’époque médiévale qui n’étudie ses rapports avec la philosophie avicennienne. Et plus ces études sont poussées en profondeur, mieux on voit qu’Avicenne n’a pas été seulement une source où ils ont librement puisé, mais un des maîtres de leur pensée. (…) son influence est telle que nul ne peut déterminer ce qu’aurait été la pensée occidentale au Moyen Age si elle ne l’eût connu ». [19]

Avicenne est si connu en Occident pendant le Moyen Age que des écrivains décident de publier leur livre sous son nom. L’ouvrage intitulé De Intelligentiis par exemple est l’œuvre d’un pseudo-Avicenne ; l’auteur s’inspire des thèmes du Kitâb al-Nafs, sixième traité inclus dans la Physique du Shifâ’. Un autre exemple de livre écrit par un pseudo-Avicenne, c’est-à-dire un auteur inconnu qui se présente comme étant Avicenne, est le Liber Avicenne in primis et secundis substantis, où les idées d’Avicenne sont mélangées avec les idées néoplatoniciennes des philosophes chrétiens. [20]

Avicenne aux côtés de ses prédécesseurs grecs Galien et Hippocrate, gravure figurant dans un livre de médecine en latin du début du XVe siècle

L’influence d’Avicenne est tout aussi grande dans les domaines scientifiques. Le Canon de la médecine reste la référence pour la pratique et l’enseignement de la médecine en Europe jusqu’au milieu du XVIIe siècle, c’est-à-dire jusqu’au développement de la science moderne. En alchimie, Avicenne ne croit pas à la possibilité de transmuter les métaux, ce qui est une idée originale pour son époque. Il n’admet que la possibilité d’une teinture superficielle. Les œuvres d’Avicenne ont une très grande influence au Moyen Age sur le développement de l’alchimie en Europe. Cette influence vient surtout d’une traduction-résumé d’un traité inclus dans Tabi’iyât du Shifâ’, intitulée De congelatione et conglutinatione lapidum -qui traite de la formation des pierres, de l’origine des montagnes, de la classification des minéraux et de l’origine des métaux- qu’Alfred de Sareshel ajoute vers 1200 au livre IV des Météorologiques d’Aristote. [21]

Dante, dans son livre Il Convivio, s’inspire de la terminologie scientifique d’Avicenne à propos de la lumière et des radiations lumineuses pour décrire l’illumination du Paradis. [22]

Avicenne, une figure vivante en Occident

Les livres d’Avicenne continuent à être publiés en Europe au XIXe et au XXe siècle. Le texte original et la traduction française de Kitâb al-Nafs

– traité de psychologie du Shifâ’- sont publiés à Prague en 1956. L’édition critique de la traduction en latin de ce texte est publiée à Louvain en 1968 et 1972 sous le titre Avicenna latinus, Liber de anima (L’Avicenne latin, Livre à propos de l’âme) accompagné d’un commentaire de G. Verbeke sur les théories d’Avicenne en psychologie. Une nouvelle édition critique de la traduction en latin des traités de métaphysique (Ilâhiyât) du Shifâ’ est également publiée à Louvain en 1977 et 1980, sous le titre Avicenna latinus, Liber de philosophia prima sive Scientia divina. Le traité de métaphysique du livre Najâ d’Avicenne est traduite en latin par Nematallah Carame et publiée en 1926 à Rome sous le titre Metaphysices Compendium. La traduction en anglais du traité de psychologie du Najâ est publiée en 1952 et en 1981 à Londres sous le titre Avicenna’s Psychology. Le livre Al-Ishârât va al-Tanbihât (Le Livre des Directives et Remarques), dernier ouvrage écrit par Avicenne, est traduit par A.-M. Goichon et publié en 1951 à Paris sous le titre Avicenne, Le livre des Directives et Remarques. A. F. Mehren traduit en français quelques écrits d’Avicenne et les publie entre 1889 et 1899 à Leiden sous le titre Traités mystiques d’Avicenne. L’un des récits mystiques écrits par Avicenne, Le Récit de Hayy ibn Yaqzân, est traduit en français tant par Henry Corbin que par A.-M. Goichon au XXe siècle. Henry Corbin publie sa traduction en 1952 dans son livre intitulé Avicenne et le Récit visionnaire ; A.-M. Goichon publie sa traduction avec des commentaires en 1959 sous le titre Le Récit de Hayy ibn Yaqzân, Commenté par des textes d’Avicenne. Le traité d’Avicenne intitulé Risâla fi ma’rifa al-nafs al-nâtiqa va ahvâluhâ est traduit en allemand par S. Landauer au XIXe siècle. Cette traduction est publiée en 1876, avec le texte original, dans une revue spécialisée allemande (ZDMG) sous le titre Die Psychologie des Ibn Sinâ. E. A. Van Dyck traduit ce même texte en anglais et le publie en 1906 à Vérone sous le titre A Compendium on the Soul. Les parties Tabi’iyât (comportant des traités sur divers sujets scientifiques) et Riyâziyât (traité de mathématiques) du Dâneshnâmeh ’Alâyi, œuvre d’Avicenne écrite en persan, sont traduites en français par Mohammad Achena et H. Massé et publiées à Paris en 1955 et 1956 sous le titre Le livre de science. La partie Ilâhiyât (traité de métaphysique) du Dâneshnâmeh ’Alâyi est traduite en anglais par Parviz Morewedge et publiée avec les commentaires de ce dernier en 1973 à New York sous le titre The Metaphysica of Avicenna. [23] De plus, la traduction intégrale en russe du Canon d’Avicenne est publiée entre 1954 et 1960 à Tachkent. [24]

Différents traitements de la douleur lombo-sacrée, décrite dans le livre 1 du Canon de la médecine. Ces illustrations sont tirées de l’édition latine publiée en 1608 à Venise.

Un regard rapide sur les sites internet montre que de nombreuses associations culturelles installées dans les villes françaises ont pour nom Avicenne. Il existe également des hôpitaux en France qui portent le nom d’Avicenne. Ceci montre qu’Avicenne n’est toujours pas oublié et reste une figure importante en France, et dans les autres pays d’Europe probablement aussi. Quelques unes de ces associations présentent toutefois Avicenne comme un savant arabe, ouzbek, afghan, turc.

Dans son hommage rendu à Avicenne lors des conférences organisées par l’UNESCO en 1950, le professeur Gabrieli fait lui aussi allusion à cette tentative de récupération d’Avicenne par plusieurs pays et tente d’atténuer la portée de ces allégations en argumentant que « les grands hommes appartiennent à l’humanité entière ». [25] Cependant, il est bon de préciser certains faits par souci de rétablir la vérité : Avicenne a écrit la plupart de ses livres en arabe car cette langue était la langue scientifique des pays musulmans à son époque ; il est né dans une ville située actuellement en Ouzbékistan, mais qui faisait partie de l’Iran jusqu’à il y a cent cinquante ans. La langue maternelle d’Avicenne était le persan et son père travaillait à la cour des Sâmânides, une dynastie iranienne qui régnait à l’époque d’Avicenne sur les territoires iraniens, dont l’Afghanistan et l’Ouzbékistan actuels.

Avicenne n’est donc ni arabe ni ouzbek ni afghan ni turc ; Avicenne est un juif iranien élevé dans la tradition musulmane.

D’après la Revue de Téhéran

http://www.elishean.fr

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité, de citer le site: http://www.terrepromise.fr

Copyright Terre Promise © Elishean/2009-2017/Terre Promise



Print Friendly, PDF & Email