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À la libération, le colonel Paul Paillole, responsable du contre-espionnage français, entreprend de dresser la liste des personnes ayant collaboré avec l’occupant allemand. En 1945, il donne dans deux volumes de plus de 2 000 pages les noms des 96 492 « suspects et douteux ».

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Un mystérieux fichier de « 100 000 collabos »… où ne figure pourtant pas le nom de Pétain

Si la majorité des Français, assommés par la défaite militaire de mai-juin 1940, accueillent l’armistice avec un certain soulagement, de même que le maintien d’un gouvernement français dirigé par le « vainqueur de Verdun», susceptible de représenter un bouclier contre Hitler, très peu ont perçu les conséquences à long terme de l’occupation allemande, entraînant la collaboration avec le vainqueur du moment.

Comme le souligne l’historien Olivier Wieviorka, la majorité des parlementaires n’ont pas voté en faveur de Pétain pour exclure les Juifs, briser la République et engager le pays sur le chemin de la collaboration.

Il en va de même de l’écrasante majorité de la population française.

Ainsi, contrairement à une légende tenace, il n’y a pas eu en 1940 en France 40 millions de pétainistes devenus, en 1944, 40 millions de gaullistes.

La distinction entre maréchalistes et vichystes est primordiale.

Les maréchalistes font confiance à Pétain comme « bouclier » des Français contre les nazis, alors que les vichystes, minoritaires, approuvent le régime de Vichy, avec son idéologie réactionnaire, antisémite et collaborationniste.

Très vite, surtout à partir de 1942, les Français se détournent de Pétain, ne voyant plus en lui qu’une marionnette entre les mains du Führer.

La Révolution nationale, souci majeur de Pétain, intéresse peu la population et patine dès 1941. La collaboration est très largement rejetée. Cependant, beaucoup pensent que le Maréchal est de bonne foi et tente de protéger son pays, qu’il est forcé par les Allemands à collaborer, car prisonnier d’un entourage collabo.

Reprenant le thème du bon monarque trompé par ses mauvais ministres, la masse des Français distingue Pétain de Laval, unanimement détesté et accusé de toutes les turpitudes de la collaboration et des échecs du régime de Vichy.

Après les rafles des Juifs de l’été 1942, l’invasion de la zone sud en novembre 1942, l’instauration du STO, le discrédit de Vichy est total, mais épargne majoritairement la figure tutélaire du «vainqueur de Verdun». Cependant, Pétain devient de plus en plus lointain aux yeux des Français.

D’autre part, contrairement à une idée répandue, les ultras de la collaboration ne méprisent pas toujours le régime de Vichy et son chef. Doriot, Henriot, Bonnard, Darnand, Déat, de Brinon soutiennent sans ambiguïté le Maréchal et sa politique.

L’excellent ouvrage de Jacques Semelin, publié récemment, Persécutions et entraides dans la France occupée, permet d’avoir un regard plus nuancé sur cette période tragique:

«Il y a quinze ans, écrit le journaliste Jean Sévillia, lors du procès Papon, le point de vue sans nuance de l’historien Robert Paxton – selon qui Vichy avait été tout entier complice de la Solution finale et l’opinion française à peu près indifférente au sort des Juifs – était devenu intouchable.

L’ouvrage de Semelin fait au contraire ressortir la solidarité de la plupart des Français à l’égard des persécutés, et souligne que les Juifs français, du fait de leur nationalité, ont été mieux protégés que les étrangers, de même que le maintien d’un appareil étatique français a eu un effet bénéfique pour leur survie.

L’historien n’exonère en rien la politique antisémite de Vichy mais, après d’autres chercheurs (Limore Yagil, Sylvie Bernay, Alain Michel), réintroduit ainsi de la nuance et de la complexité dans l’analyse d’un passé tragique 1. »

Jacques Semelin écrit notamment: « Serge Klarsfeld, qui a méthodiquement dépouillé toutes les archives disponibles, a montré que Vichy s’est refusé en deux circonstances critiques à livrer les Juifs français aux Allemands 1. »

Notamment en 1943, lorsque Pétain refuse d’approuver le texte préparé par Bousquet et signé par Laval, sous la pression allemande, annulant les naturalisations de Juifs étrangers accordées en 1932 et même en 1927.

Susan Zuccotti considère que sans la protection, relative, de Vichy en faveur des Juifs français, «les arrestations auraient été plus importantes, et le nombre de victimes juives aurait été plus élevé 2 ».

L’entourage politique de Pétain figure bien dans le fichier secret de 1945: l’amiral Darlan et le chef de la Milice Darnand page 543, René Bousquet page 284, Pierre Laval page 1200.

Mais, très curieusement, Pétain n’y est pas !

Paillole a-t-il voulu se protéger d’éventuelles révélations compromettantes pouvant venir du vieux maréchal? Il est cependant certain qu’avec un tel fichier, Paillole prévient toute attaque éventuelle sur son passé semble-t-il «controversé» en zone libre de 1940 à 1942.

Ce fichier est avant tout établi pour juger les collaborateurs, dans une France profondément meurtrie par la guerre et l’Occupation.

La France libérée exige que les collabos soient jugés au plus vite.

«Avec son discours du 30 octobre 1940 sur la collaboration, écrit Jean-Paul Cointet, le maréchal Pétain ne mesure pas le sens péjoratif que va prendre ce mot. À sa suite, hauts et simples fonctionnaires, leaders politiques, artistes, écrivains et journalistes, petits artisans et grands industriels vont, par conviction, obéissance ou lucre, se mettre au service du vainqueur. Quelles qu’en soient les conséquences. Au mieux, ils se feront collaborateurs, au pire collaborationnistes… En un mot, collabos 1.»

Les chiffres de l’épuration donnent à l’époque une certaine idée de l’importance de la collaboration en France: 10000 à 15000 exécutions sommaires.

L’épuration légale concerne plus de 300 000 dossiers, dont 127 000 entraînent des jugements: 97000 condamnations qui vont de cinq ans de dégradation nationale à la peine de mort (769 exécutions).

La France de 1940-1945 n’a pas été, dans son ensemble, «collabo».

En comptant les membres actifs de la collaboration et les simples sympathisants, on peut estimer que 5 à 10% seulement des Français se sont laissé séduire de près ou de loin par les sirènes allemandes et vichystes. Le général de Gaulle a donc vu juste en estimant, dans un discours prononcé à la radio le 14 octobre 1944, que seule «une poignée de misérables et d’indignes » ont collaboré avec les Allemands.

En valeur absolue, moins de Français collabos ont été internés qu’aux Pays-Bas, en Belgique, au Danemark et en Norvège.

Cependant, devant l’importance du fichier secret de 1945, et afin de réduire rapidement la fracture entre les Français, le gouvernement de la République française vote trois amnisties pour les collabos, dès 1947, puis en 1951 et 1953.

En somme ce fichier, dont on a vu qu’il était le fruit d’un travail organisé et demandé probablement par le colonel Paillole (maréchaliste, plus proche de Giraud que de de Gaulle), rejoint étrangement par ses observations la lutte interne entre les politiques en place à la Libération.

De là à imaginer qu’il visait, entre autres, à appuyer le projet politique et économique mené par René Pleven, dont on sait qu’il était intervenu auprès du ministre de la Guerre, lorsqu’il était ministre des Colonies, pour mettre un terme aux méthodes du BCRA gaulliste…

Pleven voulait remettre l’économie française en marche après le choc des années de guerre, tout en défendant habilement la volonté de réconciliation nationale chère au général de Gaulle, et en évitant aux profiteurs de guerre de rendre des comptes, au propre comme au figuré, dans l’intérêt économique supérieur de la nation.

Ainsi, pour un très grand nombre de noms, une écrasante majorité, il s’agissait de personnes ordinaires, de cette classe moyenne, souvent modeste.

Une catégorie socioculturelle permettant de ne pas remettre en cause le sommet de la pyramide pour des raisons politiques.

Sur le plan économique, Pleven, ne voulant finalement pas trop entreprendre ce type d’épuration au-delà de la nécessaire partie émergée de l’iceberg, semble pouvoir y trouver son compte. On peut « comprendre » ainsi la logique de cette volonté politique de l’époque : l’intérêt supérieur de la nation est essentiel.

Les entreprises et les particuliers qui s’étaient enrichis pendant l’Occupation, soit par une activité de marché noir, soit par la collaboration économique avec l’occupant, s’en sortent sans trop de dégâts, parfois fortune faite…

Le nombre de suspects, particulièrement important, peut conduire à remettre en question la valeur du fichier et même probablement le manque de professionnalisme des services spéciaux, durant une période où tous les moyens étaient bons pour obtenir des renseignements, ces moyens fussent-ils totalement ineptes et les résultats obtenus on ne peut plus sujets à caution.

On dénombre quelques rares cas de membres des FFI en 1945, de quelques Juifs (collaborant pour sauver leur peau et leur famille), d’un membre du BCRA gaulliste. Le RNP, le PPF, la LVF, la Milice, la Gestapo sont les mouvements les plus importants, mais il semble que les chiffres du fichier soient toujours inférieurs aux données connues.

L’absence de personnes importantes de la collaboration dans ce fichier est-elle un choix de l’État ou due à l’influence de réseaux occultes ? Ou les deux?

Ce fichier est donc aussi intéressant pour ce qu’il dit que pour ce qu’il cache.

On constate l’aspect hétéroclite de sa composition, ainsi que ses «oublis». Il tente de montrer une collaboration qui, hormis quelques personnalités politiques évidentes ou des industriels comme Louis Renault, se serait limitée aux petites gens, aux militants fanatiques, à quelques aristocrates forcément décadents, à des artistes et écrivains comme Céline et à des Français de fraîche date.

Mais si, semble-t-il, ce fichier est constitué pour limiter la casse, notamment au moyen de l’impasse importante de la collaboration économique, pourquoi l’a-t-on gardé si longtemps au secret?

Ce fichier ne servait-il pas les intérêts de quelques-uns?

Comme dans une incroyable partie de poker menteur, ne servait-il pas de monnaie d’échange, comme un couvercle d’ignorance posé sur les turpitudes de l’histoire?

L’importance quantitative des noms cités peut cependant inquiéter le pouvoir politique en place. D’autant qu’il y a quand même des figures importantes, des notables et autres personnalités reconnues.

La fin du second conflit mondial laisse place à l’incertitude angoissante de la guerre froide, avec un bloc occidental dépendant des États-Unis à l’Ouest et un bloc soviétique incluant les pays de l’Europe de l’Est. L’ennemi n’est plus le collabo mais le «Rouge». Certains anciens collabos et d’anciens gestapistes travaillent même pour les services secrets américains.

Il en va de même du côté soviétique… D’autre part, la France du général de Gaulle entend donner à ses Alliés l’image d’un pays ayant lutté massivement contre l’Axe. Il est préférable, après une épuration initiale très active, d’oublier un tel fichier, quitte à le ressortir si nécessaire.

Très vite, les amnisties de 1947, 1951 et 1953 cherchent à faire oublier un passé particulièrement sombre et à réconcilier les Français devant un nouvel ennemi, le bloc soviétique.

Par ailleurs, on découvre dans le fichier des personnalités s’affirmant résistants après la guerre (voir à ce sujet la conclusion)! Il s’agit, dans le contexte de l’époque, de ne pas ternir l’image d’une Résistance irréprochable, même si des «brebis galeuses» s’y dissimulent en petit nombre. Le pouvoir en place avait donc de multiples raisons de cacher ce fichier au grand public.

Avec un total de 96 492 personnes y figurant, on est finalement très proche de l’épuration légale de 1944-1953, ayant condamné 97000 personnes. Fermez le ban!

Extrait du livre « Les 100 000 collabos » de Dominique Lormier, aux Editions du cherche-midi

http://www.atlantico.fr/

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