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par Nicole Grimaud

Les 450 000 Juifs qui vivaient en Afrique du Nord en 1955 descendaient de noyaux d’immigrants installés successivement dans cette région du monde depuis l’époque punique jusqu’au début du 16″ siècle, lorsque 150 000 Juifs andalous expulsés d’Espagne se réfugièrent au Maghreb et s’y fixèrent.

Malgré un long passé commun et des traits fondamentaux semblables, la population juive de chacun des trois pays d’Afrique du Nord se distinguait cependant en 1955 de ses voisines par des caractères propres, résultant pour l’essentiel du fait que la France s’est installée à des dates différentes, 1830, 1881, 1912, dans chacun des trois pays et ne s’y est pas comportée de la même manière.

En Algérie, l’incorporation du territoire algérien dans la République française, la politique d’assimilation qu’elle impliquait, ont permis une évolution souhaitée par la grande masse des Juifs d’Algérie.

Le décret Crémieux en 1871 prit acte de ce désir d’intégration des Juifs d’Algérie.

La situation des Juifs marocains et tunisiens reposait sur un principe juridique différent.

Les Etats dont ils relevaient n’avaient pas été supprimés par le protectorat de la France et celle-ci s’était engagée à en respecter l’existence et les bases essentielles, notamment le caractère religieux des institutions publiques. La communauté juive y conserva, avec le statut personnel de ses membres et ses institutions traditionnelles, une cohésion très grande.

La création de l’Etat d’Israël, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, provoqua en Tunisie et au Maroc une émigration qui, bien qu’elle fût entièrement libre, ne revêtit pas jusqu’en 1955 une ampleur considérable.

Mais avec l’accession à l’indépendance, l’attitude des communautés israélites envers le sionisme se posa en des termes nouveaux, et leur évolution fut profondément influencée par les incidences du conflit israélo-arabe.

Algérie

II ne reste que peu de choses en 1968 de la communauté juive d’Algérie. La quasi-disparition de celle-ci, réduite à moins d’un millier de membres, est la conséquence directe du véritable drame que fut pour elle la guerre d’Algérie.

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En raison de sa présence millénaire, elle pouvait se sentir partie intégrante de la terre algérienne, peut-être plus essentiellement encore que certains colons français qui avaient conservé des liens familiaux avec la métropole.

D’autre part, le F.L.N., dès le Congrès de la Soummam (août 1956), avait rappelé aux juifs les manifestations d’antisémitisme dont ils avaient eu à souffrir, sous le régime de Vichy notamment *, et déclarait : « Les Algériens d’origine juive n’ont pas encore surmonté leur trouble de conscience, ni choisi de quel côté se diriger. Espérons qu’ils suivront en grand nombre le chemin de ceux qui ont répondu à l’appel de la patrie généreuse, donné leur amitié à la Revolution en revendiquant déjà avec fierté leur nationalité algérienne ».

Le 1er octobre 1956, le C.C.E. (Comité de Coordination et d’Exécution) s’adressait directement aux dirigeants de la communauté israélite, disant notamment : « C’est parce que le F.L.N. considère les Israélites algériens comme les fils de notre Patrie, qu’il espère que les dirigeants de la communauté juive auront la sagesse de contribuer à l’édification d’une Algérie libre et véritablement fraternelle » 2.

Ces appels furent renouvelés en diverses occasions. Certains groupes ou individus prirent position en faveur du F.L.N., une infime minorité rejoignit les rangs de FA.L.N. Cependant la majorité s’efforça de rester en dehors du conflit.

De leur côté, les délégués de l’Agence juive pour la Palestine pressaient leurs coreligionnaires de partir pour Israël où le meilleur accueil leur serait réservé.

Ils ne purent susciter le courant qu’ils escomptaient : sur les 5 333 qui, en 1961, ont émigré vers Israël, près de la moitié, de longue date établis à Oran ou à Constantine, étaient de nationalité marocaine 8.

Au total, on estime à 15 000 le nombre des Israélites originaires d’Algérie qui, à ce jour, se sont établis en Israël. Ayant à choisir entre trois solutions, ils ont pour la plupart préféré la France.

Les trois quarts de la communauté française ont franchi la Méditerranée entre décembre 1961 et juillet 1962; ainsi la grande majorité des israélites, évalués à 140 000 en 1956, se sont décidés au départ durant cette période.

Selon une estimation due au Dr Henri Gozlan, président de l’Assemblée consistoriale d’Alger, il restait, à la fin de 1962, 25 000 juifs en Algérie, dont 6 000 à Alger.

Ce chiffre a décru rapidement jusqu’à la fin de 1963 : « L’information juive » (n° 142) donne le chiffre de 4 000 israélites demeurés sur place (1 500 à Alger, 800 à Oran, 100 à Bône, 60 à Constantine, les autres dispersés dans les différentes villes).

On constate donc de très nombreux départs au cours de l’année 1963 et il est intéressant d’en rechercher la cause.

« L’Arche » a publié au mois de mars 1963 le reportage fort intéressant d’un journaliste retourné en Algérie « un an après ».

Il reste à Alger, écrit-il, un rabbin et deux synagogues ouvertes; l’école du Talmud Torah n’est fréquentée que par une douzaine d’enfants. Faisant le tour de différentes villes, il raconte qu’à Colomb-Béchar, le boucher fait venir de Paris tous les vendredis par l’avion d’Air France, la viande casher destinée à une vingtaine de familles. A Bône, par contre, il reste un rabbin et un boucher rituel. Les rapports qu’entretiennent les autorités algériennes avec les dirigeants de la communauté isrélite sont excellents. Ces derniers sont invités à toutes les manifestations nationales; par exemple, le rabbin Serror a assisté à la première séance de l’Assemblée nationale. Dans la liste des fêtes légales établies par cette Assemblée figurent les fêtes juives, chômées et payées au même titre que les fêtes musulmanes et chrétiennes.

Mais plusieurs raisons ont amené les israélites, comme les autres Français d’Algérie, à ne pas pousser plus avant leur expérience en Algérie indépendante.

La situation économique est pour beaucoup dans leur décision; les affaires se faisant de plus en plus difficiles, les commerçants ont préféré se réinstaller en France.

Réaction psychologique aussi : la nationalisation des terres encore détenues par les Européens, annoncée à l’improviste par le président Ben Bella le 1er octobre 1963, a eu un retentissement considérable et a entraîné une nouvelle vague de départs.

Bien que cette mesure ne les touche pas très directement 4, voyant leurs voisins partir et la communauté française s’amenuiser, les israélites ont redouté l’isolement 5.

Parmi les 100 000 personnes qui ont quitté l’Algérie durant l’année 1963 (le mouvement s’est accéléré à la fin de l’année), se trouvent 21 000 israélites.

En juin 1966, il semble qu’il restait environ 1300 israélites (500 à Alger, 700 à Oran).

Durant la guerre des six jours, rares ont été les incidents, peu graves d’ailleurs, dont ceux-ci ont eu à souffrir. Le gouvernement algérien a d’ailleurs eu le souci de s’opposer à toute mesure antisémite et le ministère de l’Intérieur a agi avec rapidité et efficacité, lorsqu’il a été saisi par l’ambassade de France d’attitudes discriminatoires ou vexatoires. Quelques nouveaux départs ont cependant eu lieu, et des estimations datant de décembre 1967 font état de la présence en Algérie de moins d’un millier de juifs.

Il est difficile de connaître avec précision le nombre des israélites qui ont opté pour la nationalité algérienne, comme les accords d’Evian leur en offraient la possibilité. Cependant, un regard au « Journal Officiel » des années 1963 et 1964 permet d’en évaluer le nombre à une trentaine maximum, tous les autres ont donc conservé la nationalité française et celle-ci ne leur a jamais été contestée par les autorités algériennes.

La petite communauté qui subsiste en 1968 est une communauté dont la moyenne d’âge est élevée; elle comprend, comme l’ensemble de la communauté française, un nombre important de vieillards, qui n’ont pas voulu envisager leur réinstallation en France ou qui, faute de moyens, ont préféré finir leurs jours en Algérie, certains dans une maison de retraite qui va fermer ses portes. Ces personnes, lorsqu’elles sont dans le besoin, reçoivent des secours des consulats français, ainsi que de l’ American Joint Distribution Committee qui, en 1962, a pris la relève des associations de bienfaisance.

Parmi les personnes actives, il faut mentionner en plus des commerçants certains membres des professions libérales : quelques médecins, dont l’un est professeur agrégé à la Faculté de médecine, quelques comptables, deux ou trois avocats et pharmaciens, un notaire à Alger; quelques israélites propriétaires de biens immobiliers continuent à jouir paisiblement de leurs revenus.

Dans certains cas, le père de famille continue seul à exercer une activité en Algérie, alors que sa famille est en France.

Sur le plan institutionnel, les israélites d’Algérie sont rattachés au Consistoire central israélite de France et d’Algérie, aux assises duquel des délégués venus d’Algérie ont siégé tous les ans jusqu’en 1967. La seule communauté solidement organisée est à l’heure actuelle celle d’Oran. Trois synagogues demeurent ouvertes, deux à Oran et une à Alger.

La liberté du culte, de même que pour les religions catholique et protestante, ne connaît aucune entrave : « El Moudjahid » publie régulièrement les horaires des offices au temple Lebar d’Alger.

Notons que, tout comme les prêtres catholiques, les trois rabbins en exercice en Algérie jusqu’à la fin de 1967 recevaient une rémunération du ministère des Habous (en vertu d’un décret de 1907 reconduit par la loi du 31 décembre 1962).

Depuis janvier 1968, il ne reste en Algérie qu’un seul rabbin désigné par le Consistoire central pour assurer le ministère à Alger et à Oran. La plupart des synagogues ont été fermées, faute d’un nombre suffisant de fidèles après que l’on en ait retiré les rouleaux de la Loi et quelques autres objets précieux, telles les orgues d’Oran qui ont été transportées à Marseille. Certaines de ces synagogues, mises à la disposition des autorités algériennes, ont reçu une nouvelle affectation : ainsi celle de la rue Scipion à Alger, est utilisée par la Jeunesse F.L.N., une autre a été transformée en école coranique.

Tunisie

Démographie

La population juive de Tunisie était de 100 000 âmes environ en 1955.

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Depuis l’indépendance, les autorités gouvernementales tunisiennes, considérant la communauté juive comme partie intégrante du peuple tunisien, n’ont plus effectué de recensement permettant de connaître le chiffre exact des israélites tunisiens.

Toutefois, la communauté juive est arrivée, à partir de la vente du pain azyme consommé durant la Pâque juive — trois paquets de pain azyme en moyenne par individu — , à une connaissance approximative de l’importance numérique des juifs vivant en Tunisie, sans qu’on puisse distinguer toutefois les juifs de nationalité tunisienne des juifs d’une autre nationalité, essentiellement français, italiens ou maltais.

Le tableau suivant, dont le chiffre initial est celui de l’année 1947, montre l’évolution démographique de la population juive tunisienne depuis cette époque :

juifs tunisie

Depuis le 1er septembre 1967, les départs se sont poursuivis et l’on peut penser que la population israélite tunisienne n’excède pas aujourd’hui (année 70) le chiffre de 8 000 — dont 70 % aurait 55 ans et plus — alors qu’en 1947, cette tranche d’âge ne représentait que 11,5 %.

Quelle que soit la valeur de ces chiffres, il est incontestable que la communauté juive de Tunisie a vieilli considérablement et de ce fait va s’amenuiser dans les années qui viennent.

Ce phénomène s’explique par le fait que les israélites jeunes ou adultes pensent pouvoir recommencer à l’étranger une nouvelle existence, alors que ceux d’un âge plus avancé préfèrent ne pas tenter l’aventure du départ. Parfois les femmes et les enfants quittent le pays, laissant les époux et pères soit liquider les affaires en cours, soit continuer à les faire prospérer en attendant une offre d’emploi venant de l’extérieur.

C’est ce qui explique sans doute qu’entre 1946 et 1967, les taux de population masculine et féminine soient passés pour les hommes de 49,4 % en 1946 à 55 % en 1967 — de 50,6 % en 1946 à 45 % en 1967 pour les femmes.

Dans le même temps, l’implantation géographique de la population s’est également modifiée : elle s’est concentrée dans les villes importantes, tandis que les petits centres ont été désertés : On notera que les effectifs de la capitale ont grossi en 1956.

tunisie

En effet, les juifs du centre et du sud, notamment ceux des villes et des villages isolés, craignant l’insécurité après les événements qui avaient marqué la lutte pour l’indépendance, préféraient se regrouper à Tunis et dans sa banlieue. Ce phénomène de migration intérieure allait se poursuivre par la suite, et se poursuit encore à cadence lente.

Histoire d’un exode.

Comment expliquer qu’en dix années la Tunisie ait perdu les 9/10 de sa population juive?

L’indépendance n’avait cependant provoqué parmi celle-ci aucun mouvement de panique. Bien au contraire, le courant d’émigration vers Israël et la France se ralentit très nettement pendant les années 1957 et 1958.

Les relations entre les deux communautés étaient alors excellentes.

Des israélites n’avaient pas attendu cette époque pour manifester leur choix en faveur de l’indépendance; lorsqu’en 1954, M. Charles Haddad, président de la communauté israélite de Tunis, s’était prononcé dans un discours public en faveur du maintien de la présence française, cette déclaration avait été fort mal accueillie par de nombreux juifs, notamment des intellectuels, qui prirent parti pour l’indépendance tunisienne et l’intégration des juifs dans le nouvel Etat.

On put penser que celle-ci allait se faire : des postes ministériels furent confiés successivement à deux israélites, M. Bessis, ministre de la Santé publique de septembre 1955 à avril 1956, et M. André Barouch, militant du néo-Destour, qui fut ministre de la Reconstruction et du Plan de 1956 à 1958; aux premières élections municipales du 5 mai 1957, 14 israélites se présentèrent, dont 13 étaient inscrits sur les listes du « Relèvement social » (Néo-Destour) ; les dirigeants du nouvel Etat multiplièrent les propos d’encouragement et de confiance envers une minorité qui avait toujours joué un rôle utile de charnière entre la société musulmane et la colonie française et dont de nombreux membres occupaient avec distinction des postes de responsabilité administrative ou exerçaient des professions libérales.

En juillet 1961 même, lors de l’affaire de Bizerte, d’assez nombreux israélites s’inscrivirent dans les bureaux de recrutement de volontaires qui avaient été ouverts dans les villes de Tunisie.

Mais c’est justement alors que prit fin cette « lune de miel » des premières années de l’indépendance.

Des manifestations anti-juives eurent lieu à l’Ariana, petite localité proche de Tunis, parce que le bruit avait couru qu’à Bizerte la population juive avait aidé les troupes françaises et même tiré des coups de feu sur les volontaires tunisiens. Une plaque marquant l’endroit où un jeune juif avait été abattu en 1942 par la Gestapo fut arrachée et des étudiants défilèrent dans les rues au cri de « Mort aux juifs ».

Le parti destourien eut beau démentir, passer des mots d’ordre d’apaisement à ses cellules et proclamer à nouveau la citoyenneté à part entière des juifs et sa confiance dans leur loyauté, un climat d’insécurité et d’inquiétude avait été créé, et 15 000 juifs quittèrent la Tunisie du 1er juillet au 31 décembre 1961. Ils furent suivis par 10 000 autres dans le courant de 1962, que les suites des événements de Bizerte — fermeture de nombreuses écoles de la Mission culturelle française, reprise des relations diplomatiques avec la R.A.U., suppression des envois postaux vers Israël, tension entre juifs et arabes — incitèrent au départ.

Cette vague de départs ne devait pas être la dernière. Il s’en produisit une autre, pour des raisons analogues, au lendemain de la guerre israélo- arabe de juin 1967.

L’émigration s’était ralentie à nouveau de 1962 à 1967 : les déclarations apaisantes du président Bourguiba sur les problèmes du Moyen-Orient, la volonté affirmée par lui de maintenir la Tunisie dans l’orbite occidental avaient détendu et amélioré considérablement les relations entre les deux communautés.

Ce climat fut détruit en quelques heures par les graves manifestations de Tunis au cours desquelles des dizaines de magasins appartenant à des juifs et des synagogues furent incendiés ou mis à sac.

Certes le soir même de ces pénibles événements le chef de l’Etat condamna violemment à la Radio et à la Télévision « ces énergumènes irresponsables qui méritent la potence… », et le lendemain, M. Bahi Ladgham, secrétaire d’Etat à la Présidence, accompagné d’une délégation de hauts responsables tunisiens, vint exprimer ses regrets au grand Rabbin et promettre que l’Etat dédommagerait toutes les victimes sans exception.

Ces déclarations courageuses ne parvinrent pas à apaiser les craintes des juifs tunisiens ; plus de 7 000 de ceux-ci, dont de nombreux intellectuels, quittèrent le pays entre le 5 juin et le 1er septembre 1967.

Ces tragiques incidents ne constituent pas d’ailleurs la seule cause de l’émigration juive. Celle-ci s’explique aussi par les conséquences des transformations de divers ordres — arabisation, planification, nationalisation — intervenues dans divers secteurs professionnels où de nombreux israélites exerçaient leur activité.

Statut juridique.

Non pas que ceux-ci aient été victimes de discriminations légales. A une exception près — l’accès à la Présidence de la République qui ne peut être occupée que par un musulman — la loi reconnaît aux israélites tunisiens une complète égalité de droits privés et publics. Ils sont nationaux tunisiens, au même titre que leurs compatriotes musulmans, ce qui n’est d’ailleurs pas une innovation, puisque le pacte fondamental du 10 septembre 1857 et la constitution du 26 avril 1861 déterminaient déjà la nationalité tunisienne sans référence à la religion.

Le code de la nationalité contient toutefois en son article 30 une disposition restrictive inhabituelle et qui, malgré ses termes généraux, ne vise en fait que les juifs : « Le Tunisien qui acquiert une nationalité étrangère ou qui répudie la nationalité tunisienne devra quitter le territoire tunisien ».

Dans une conférence de presse tenue le 28 février 1963, le secrétaire d’Etat à la Justice s’est expliqué sur le sens de cette disposition dans les termes suivants : « On dit qu’une telle disposition n’existe nulle part ailleurs, qu’elle heurte l’ordre international. Pourquoi le législateur tunisien a-t-il édicté de telles dispositions ? C’est que, malgré l’indépendance de la Tunisie, une puissance étrangère continuait à accorder sa nationalité à des Tunisiens sans qu’ils résident dans son pays : il s’agit en l’occurence de la France. Très souvent alors, les Tunisiens naturalisés français n’avisaient même pas le gouvernement tunisien de leur nouvelle nationalité. Le gouvernement tunisien et le législateur devaient réagir contre cet état de choses et obligation a été faite aux Tunisiens qui perdaient leur nationalité de quitter le pays ».

Notons également que, dans quelques rares cas, l’article du code prévoyant la possibilité de prononcer la déchéance de la nationalité à l’encontre des nationaux ayant accompli au profit d’un Etat étranger des actes incompatibles avec la qualité de tunisien et préjudiciables aux intérêts de l’Etat tunisien a été appliqué à des juifs tunisiens ayant séjourné en Israël : à leur retour en Tunisie, leur passeport leur a été retiré, il leur a été remis en échange une carte d’apatride et ils ont été expulsés.

Quant aux libertés civiques et droits publics, une distinction doit être faite entre les principes et les faits. Qu’il s’agisse de l’élec- torat ou de l’éligibilité aux assemblées politiques et administratives, des droits d’association, de réunion, de la liberté de la presse, de l’exercice des professions libérales ou commerciales, de l’accès à la fonction publique, du bénéfice des services publics, de l’enseignement notamment, la situation juridique des juifs tunisiens est identique à celle des citoyens musulmans.

Mais en fait ils ne jouissent pas entièrement des droits qui leur sont ainsi reconnus.

Les autorités tunisiennes ne leur ont pas ouvert les postes de commandement politique, ni ceux des affaires étrangères et de la défense nationale; aucun juif n’a été encore incorporé dans l’armée; depuis 1961, il n’est plus accordé de bourse aux étudiants juifs pour faire des études à l’étranger; aucune autorisation de création d’association n’a été délivrée; depuis 1961, les envois postaux à destination d’Israël sont interdits.

On aurait tort de dénoncer dans ces restrictions des mesures purement vexatoires. La plupart s’expliquent par la situation qu’a créée le conflit israélo-arabe.

Il est impossible dans l’état actuel des choses de charger un juif de postes de représentation à l’extérieur, il est extrêmement difficile — alors surtout que la politique à l’égard d’Israël du président Bourguiba est dénoncée avec vigueur dans plusieurs pays arabes — de placer à la tête d’un ministère, d’une direction ou même d’un service important un Tunisien de confession israélite.

Il n’a plus été accordé de bourses d’études pour l’étranger à des juifs, lorsqu’il s’avéra que la plupart de ces boursiers, malgré l’engagement souscrit par eux de servir pendant dix ans la Tunisie, ne regagnaient pas celle-ci au terme de leurs études.

Les juifs eux-mêmes, conscients de la situation délicate où ils se trouvent placés, cherchent souvent d’ailleurs à rendre leur présence la plus discrète possible : nombreux sont les fonctionnaires qui ont démissionné; aux élections législatives de 1963, un seul israélite, M. Albert Bessis, a été candidat et d’ailleurs élu; il en a été de même aux dernières élections municipales où M. Claude Gozlan, industriel tunisois, seul israélite candidat, a été élu membre du conseil municipal de Tunis.

D’autres discriminations, ressenties douloureusement par les juifs tunisiens, sont plus difficilement explicables.

Ainsi en va-t-il des conditions dans lesquelles sont délivrées des licences d’importation ou accordées diverses autorisations dans le domaine de l’activité économique.

De même, des formalités auxquelles sont soumis les juifs quittant la Tunisie. Sans doute le gouvernement tunisien, à la différence des autorités d’autres pays arabes, n’a jamais empêché les ressortissants juifs de quitter le territoire, et si, à une certaine époque (1959-1960), les passeports qui leur étaient délivrés n’étaient pas valables pour la Grèce et l’Italie, présumées favoriser l’émigration vers Israël, il n’y eut jamais refus de titres de voyage, et ceux-ci furent même établis et délivrés dans les 48 heures au lendemain des événements de juin 1967.

Mais les juifs quittant la Tunisie doivent produire un billet de passage de retour et ne peuvent emporter avec eux que des objets d’usage courant.

Aussi tous ceux d’entre eux qui partent sans espoir de retour — et c’est l’immense majorité — doivent-ils abandonner leurs biens en les liquidant le plus souvent à bas prix ou en les déposant contre remise d’un récépissé qui n’aurait de valeur réelle que s’ils devaient revenir.

Assimilés aux musulmans dès le début de l’indépendance en ce qui concerne les droits publics, les juifs tunisiens demeurèrent jusqu’en 1957 soumis à leur statut personnel mosaïque, dont l’application leur était faite par les tribunaux rabbiniques. La loi du 27 septembre 1957 a déclaré applicables à tous les Tunisiens, quelle que soit leur confession, les dispositions du Code de statut personnel édicté par un décret du 13 août 1956. Cette extension a entraîné la disparition des tribunaux rabbiniques.

Malgré cette unification des statuts, la communauté juive de Tunisie a cependant conservé, en tant que telle, une personnalité propre qu’exprime et que garantit une organisation qui se situe dans le domaine du droit public. Mais cette organisation a été modifiée en 1958. Jusque là avait été maintenue l’organisation existant à l’époque du protectorat : des communautés locales dans les villes et villages où la population juive était importante; un Conseil des communautés siégeant à Tunis, formé des représentants des communautés locales; les dirigeants de ces organismes étaient élus sans distinction de nationalité.

Jouissant de ressources propres (taxes sur les alcools et la viande, monopole du pain azyme, collecte dite « Madaba ») et recevant une subvention du gouvernement français (21 millions d’A.F. en 1955), ces commissions et ce conseil géraient les affaires religieuses, sociales et culturelles intéressant l’ensemble de leurs membres : entretien des synagogues, enterrements, abattage rituel, alimentation « casher » et pain azyme, cérémonies du culte, assistance aux pauvres et aux vieillards, éducation religieuse, etc.

Un décret du 11 juillet 1958 a supprimé le Conseil des communautés, mais il a institué une commission provisoire du culte israélite. Cette commission ne comprend que des juifs tunisiens, au nombre de huit, nommés par le secrétaire d’Etat à la Justice et ne doit s’occuper que des seuls juifs tunisiens. L’une des tâches qui lui ont été confiées est l’élaboration des statuts d’une Association culturelle et religieuse juive groupant officiellement tous les Tunisiens de confession israélite.

Les statuts ont été établis et soumis au gouvernement, mais celui-ci n’a donné jusqu’ici aucune suite à ce projet. En attendant, la commission provisoire poursuit des activités analogues à celles de l’ancien conseil, toutefois elle ne désigne pas le grand rabbin, qui est désormais nommé par décret présidentiel. Elle est aidée dans ses activités charitables par des subventions versées par le Conseil municipal de Tunis. Celui-ci a ainsi pris la relève, mais pour une faible part, du concours financier qu’en 1956 le gouvernement tunisien accordait encore pour 9.800.000 A.F. au Conseil des communautés, mais qu’il supprima en 1957 au motif que les bénéficiaires de ce concours n’étaient pas tous tunisiens.

Activités professionnelles.

La réduction considérable des effectifs de la communauté juive n’a pas affecté également les différentes catégories sociales de celle-ci.  II s’ensuit que la répartition des juifs par activités professionnelles est aujourd’hui assez différente de ce qu’elle était avant l’indépendance.

Les statistiques ne sont ni très nombreuses ni très précises; elles permettent cependant de dégager une orientation. On estimait en 1948 que sur 100 personnes ayant une activité professionnelle, 46 étaient artisans, employés ou ouvriers, 31,1 industriels et commerçants, 15 % domestiques, 8 % exerçaient des professions libérales ou étaient fonctionnaires.

En 1967, industriels, commerçants et artisans sont les plus nombreux (50 %), suivis des salariés manuels et non manuels (46 %), tandis que l’effectif des professions libérales et fonctionnaires tombe à 4 %. Bien que ces évaluations ne soient pas parfaitement homogènes, on peut en déduire que les départs ont touché surtout les milieux intellectuels et les couches les plus modestes de la population.

Ainsi s’explique la diminution importante du nombre des médecins, des pharmaciens, des avocats. Ces derniers, qui étaient 200 en 1955 et occupaient des situations très en vue au barreau de Tunis, n’étaient déjà plus qu’une trentaine en 1963. Il est enfin un autre domaine où les juifs ont abandonné les importantes positions qu’ils y possédaient, c’est celui de la presse.

Deux des trois grands quotidiens tunisiens du matin appartenaient à des israélites : « La Presse » et « Le Petit Matin » dirigés respectivement par MM. Henri Smadja et Simon Zana.

« La Presse » a été nationalisée en juin 1967 à la suite du procès intenté à M. Smadja pour trafic illicite de devises.

« Le Petit Matin », concurrencé par « L’Action » organe du parti socialiste destourien, et par « La Presse », organe officieux de la direction de l’information, à court de ressources financières et de moyens rédactionnels, a décidé au cours de l’été 1967 de cesser sa, publication, après de vaines démarches auprès du gouvernement tunisien pour obtenir une subvention.

La vie de la communauté juive.

Lorsqu’elle comptait, il y a vingt ans, près de 150 000 membres, la communauté juive de Tunisie était animée d’une vie très active dans tous les domaines, religieux, social, culturel, artistique, etc..

Réduite aujourd’hui à moins de 10 000 personnes, privée de ses éléments les plus jeunes et les plus dynamiques, elle ne peut plus mener qu’une existence ralentie, à la mesure de ses ressources et de ses besoins, mais elle ne renonce pas à maintenir sa personnalité et à demeurer pouf ses membres le cadre de vie auquel ils sont attachés.

Cela est vrai tout d’abord dans le domaine proprement religieux, qui conserve une extrême importance pour les juifs tunisiens, foncièrement croyants, traditionalistes, voire même mystiques. La quasi- totalité d’entre eux observent la circoncision, font à l’adolescence leur communion et se marient religieusement; 95 % observent le « Yom Kippour » et les Pâques juives, 90 % fêtent les solennités de « Rosh Hashana », 80 % célèbrent « Hannouca », la fête des lumières, qui rappelle la purification du temple de Jérusalem par Judas Macchabée, et « Pourim », fête de la reine Esther.

La moitié d’entre eux respectent dans sa plus grande rigueur le jour du Sabbat. Enfin, les foyers juifs dans leur ensemble restent « casher » : abandonner cette pratique, c’est s’isoler par rapport aux parents ou amis religieux qui refuseraient de venir prendre un repas dans les foyers qui l’auraient délaissée; aussi, si de nombreux israélites mangent «triffa» en dehors de chez eux et plus encore à l’étranger, ils maintiennent chez eux avec une extrême rigueur la pratique du « Cachrout ».

Les lieux de culte où se réunissent les fidèles demeurent nombreux. Synagogues publiques ou privées, pièces ou appartements affectés aux offices religieux : on en comptait encore trois cents environ en 1963 dans toute la Tunisie. Le nombre a certainement diminué depuis lors avec la concentration de la population juive dans la capitale où il en existerait encore une cinquantaine.

Si beaucoup de lieux de pèlerinage — Testour, El Hamma, Nabeul, la Ghriba du Kaf , Moknine — ne sont plus guère fréquentés que par des pèlerins isolés, la synagogue de la Ghriba, dans l’île de Djerba, considérée comme l’une des plus vieilles synagogues de la Diaspora, demeure un centre de pèlerinage que les juifs de Tunisie visitent fidèlement chaque année le 33e jour après le premier jour des Pâques juives, soit vers le mois de mai.

Depuis l’indépendance, le gouvernement tunisien délègue toujours à ce pèlerinage de hautes personnalités. En 1966, le président Bourguiba s’y est rendu lui-même et, en souvenir de ce voyage, les communautés juives lui ont offert une reproduction des tables de la Loi en or massif. Elles ont beaucoup moins apprécié l’organisation de voyages touristiques à Ghriba qui risquent de transformer le pèlerinage en festivité folklorique et ont protesté contre « la désacralisation d’un de leurs lieux les plus saints ».

Les activités d’enseignement demeurent une des préoccupations majeures de la communauté. Celle-ci assure la formation des rabbins et ministres du culte à l’Académie rabbinique (Hebrat Limoud Hatal- mud) qui comptait en 1967 dix élèves et dont l’école du rabbin Mazouz, de création récente, complète l’action.

L’instruction et l’éducation de la jeunesse juive sont en partie assurées par les écoles juives de Tunisie, qui dispensent, à côté d’un enseignement général, un enseignement hébraïque et religieux (prières, histoire juive, étude de la Bible et de l’hébreu moderne).

Ces écoles sont de deux sortes, les écoles de la communauté et les écoles de l’Alliance israélite universelle. Les premières, au nombre de deux — école Or Torah et centre Glatigny — ont été créées par la commission provisoire du culte israélite, sont financées par le Joint Distribution Committee et ne comptent guère plus d’une centaine d’élèves. Les secondes sont aujourd’hui placées sous le contrôle du secrétariat d’Etat à l’Education nationale qui paie en partie leurs maîtres et dont elles appliquent les programmes scolaires; après avoir compté en 1956-1957 quatre mille élèves dans cinq établissements (3 à Tunis, 1 à Sfax, 1 à Sousse), elles ont vu diminuer sensiblement leurs effectifs qui ne dépassent pas quelques centaines dans trois établissements situés tous à Tunis.

Les élèves de ces écoles proviennent pour la plupart des milieux pauvres ou modestes. Les familles les plus aisées envoient leurs enfants dans les lycées, et de préférence dans ceux de la mission universitaire et culturelle française, dont les programmes alignés sur ceux de la France les préparent mieux, pensent-ils, à un avenir qui se fera pour beaucoup d’entre eux hors de Tunisie.

Les tâches traditionnelles d’assistance et de bienfaisance conservent leur importance dans une communauté où les personnes âgées sont relativement beaucoup plus nombreuses qu’autrefois. Les œuvres sociales locales ont dû cependant réduire leurs activités à la mesure de leurs moyens, et parfois même les arrêter complètement. Il en subsiste deux qui s’occupent de l’enfance : « La garderie israélite », œuvre privée, qui reçoit des nourrissons des familles pauvres, « Nos Petits », jardin d’enfants, et un asile de vieillards à l’Ariana.

L’aide extérieure prend de ce fait un prix beaucoup plus grand qu’autrefois. Elle provient pour l’essentiel de l’ American Joint Distribution Committee (J.C.D.) qui, depuis l’indépendance, n’a cessé de diversifier et, compte tenu des effectifs de la population aidée, d’augmenter ses concours. Il fournit des biens d’alimentation, des vêtements, organise des services sociaux, subventionne les œuvres sociales locales, ainsi que les établissements d’enseignement israélite. Son budget d’aide qui s’élevait en 1956 à 469 345 dollars pour une population israélite de 90 000 personnes, atteignait 545 000 dollars en 1967 pour une population six ou sept fois moindre, après avoir plafonné à  632 282 en 1961.

Il faut tenir compte, il est vrai, pour apprécier ces chiffres, du fait que depuis 1960, répondant à une demande du gouvernement tunisien, le Joint Distribution Committee ne limite plus son aide à la seule population israélite.

La nécessité où celle-ci se trouve aujourd’hui de faire appel bien plus que par le passé à l’aide extérieure, mesure le dépérissement d’une communauté qui fut longtemps si vivante et qui est engagée dans la voie de la disparition.

Maroc

juifs du maroc

Démographie

Des trois pays d’Afrique du Nord, le Maroc est le seul qui possède encore aujourd’hui une population juive relativement nombreuse.

L’importance de celle-ci pouvait être évaluée à la fin de 1967 à 53 000.

Le tableau ci-dessous exprime sa décroissance continue depuis 20 ans, et surtout au cours des cinq dernières années :

maroc

La composition par âge de cette population est en même temps profondément modifiée : les personnes de 60 ans et plus représentent 40 % (8 % en 1947) tandis que les personnes de 15 à 60 ans ne sont plus que 25 % (58 % en 1947).

L’implantation géographique n’est également plus la même. A l’avènement de l’indépendance commença une importante migration intérieure. Les juifs des centres ruraux et des petits villages isolés gagnèrent les villes importantes, les uns pour partir ensuite vers Israël, les autres pour s’y sentir moins isolés. La conséquence de ces mouvements est que les 2/3 de la population juive se trouvent maintenant concentrés à Casablanca, où vivait seulement en 1947 un peu plus du tiers de la colonie juive marocaine :

maroc juifs

Histoire d’un exode.

Les causes de l’émigration d’une grande partie de la population juive du Maroc sont identiques à celles qui ont provoqué le départ de leurs coreligionnaires tunisiens : réduction des possibilités d’activité professionnelle due à l’arabisation de certains secteurs (barreau, par exemple) et à l’étatisation de certaines branches économiques; mais surtout incertitude et manque de confiance dans l’avenir engendrés par la situation politique. Comme en Tunisie, cette seconde cause n’agit pas tout de suite.

Les premières années de l’indépendance furent une période de relative euphorie dans les relations entre juifs et musulmans. Le roi Mohamed V — on peut rappeler à juste titre qu’il s’opposa en 1940-1942 à l’extension au Maroc des mesures antijuives alors prises en France — multiplie les déclarations libérales, auxquelles répondent les manifestations de loyalisme de la population israélite. Celle-ci ne s’était d’ailleurs pas compromise au cours des années précédentes dans l’affrontement entre le protectorat et le nationalisme.

Les membres qui ont manifesté de la sympathie, voire même apporté leur aide au mouvement nationaliste ne sont pas rares. Il n’est donc pas surprenant de voir un poste ministériel, celui des P.T.T., confié à un israélite, le Dr Benzaquen, médecin casablancais de grand renom, et de jeunes intellectuels juifs occuper des fonctions importantes dans l’administration ou dans les cabinets ministériels : ainsi M. Sam Benazareff, chef de cabinet du ministre des Finances, et M. Toledano, membre du cabinet d’un ministre d’Etat Des israélites seront nommés dans l’assemblée consultative provisoire créée en 1956, d’autres seront élus aux conseils municipaux, aux chambres professionnelles, dans les assemblées politiques instituées par la Constitution.

En mai 1968, on trouve encore 3 israélites au conseil municipal de Casablanca, 1 à celui de Eabat et 2 à celui de Marrakech.

Mais dès 1956, les inquiétudes vont naître au sein de la population juive du fait de l’attitude prise par le gouvernement à l’égard du problème de l’émigration.

Le 11 juin 1956 le directeur de la Sûreté ordonne au bureau de l’émigration juive « CADIMA » de cesser ses activités en territoire marocain et de fermer au plus tard le 20 juin le camp situé près de Mazagan par lequel transitaient les juifs partant pour Israël.

Un sursis fut accordé et après plusieurs mois de négociations ardues entre le gouvernement et l’agence juive, 6 350 juifs purent émigrer, mais le camp de Mazagan fut définitivement fermé.

L’organisation CADIMA fut remplacée par une agence de V « United H.I.A.S. Service », qui organisait l’émigration vers tout autre pays qu’Israël. Peu de juifs y eurent recours, la plupart préférant gagner Israël en emigrants clandestins, par Tanger, l’Espagne et la France.

Les autorités marocaines fermèrent d’abord les yeux, pensant que cette émigration demeurerait limitée et serait passagère. Il n’en fut rien et, de la fin de 1957 à 1961, avec des alternatives de rigueur et d’indulgence, la police s’opposera aux départs : refus de passeports, contrôle des frontières, création d’une section spéciale de police, arrestations, fermeture des agences de l’United H.I.A.S. à Casablanca et à Tanger, autant de mesures qui entretiennent l’inquiétude dans les milieux juifs, mais ne réussissent pas à empêcher 40 000 israélites marocains de quitter définitivement le Maroc entre 1956 et 1961.

Certaines mesures policières prises à l’occasion de la réunion constitutive, le 7 janvier 1961, du groupe dit de Casablanca (Ghana, Guinée, Mali, Maroc, E.A.U., Algérie), dont le but est de coordonner les politiques extérieures des six pays, inquiète à nouveau les israélites et leur fait craindre un durcissement de la politique marocaine à leur égard. Coïncidence, le 11 janvier, un petit bateau, le « Piscès », chargé d’émigrants clandestins, fait naufrage au large d’El Hoceima. Les 42 passagers périssent.

Les premières réactions du gouvernement marocain et de la presse sont de s’élever contre les activités sionistes sur le territoire marocain, mais peu après des mesures d’apaisement interviennent. Le Conseil des communautés reprend les publications de son mensuel, « La voix des Communautés ». Le premier congrès des israélites marocains depuis l’indépendance peut se tenir. Les passeports sont de nouveau délivrés.

Entre 1961 et 1963, les départs s’élèvent à 30.000. Ils sont de 40 000 entre 1963 et 1967, après avoir marqué un léger ralentissement à partir de 1965.

En juin 1967, c’est de nouveau la guerre entre Israël et les Arabes. A Meknès, deux jeunes israélites qui ont manifesté leur joie à l’annonce de la victoire israélienne, sont assassinés. Certains milieux politiques déclenchent une campagne anti-sioniste préconisant le boycott des commerçants israélites et des israélites exerçant une profession libérale.

Le gouvernement marocain s’efforce bien de calmer les esprits, mais ne peut s’empêcher de dénoncer les activités sionistes, en précisant toutefois qu’il ne s’agit que des sionistes et non de l’ensemble des juifs marocains.

Chez les juifs la panique s’empare des esprits. Le roi, de hauts fonctionnaires sont conscients que derrière les slogans de l’arabisme et de l’Islam « peuvent se cacher des esprits criminels visant avant tout des intérêts particuliers ». Une fois de plus le départ des cadres israélites du secteur économique dont ils sont des rouages essentiels, particulièrement dans la comptabilité, préoccupe les chefs d’entreprise.

Dans « Le Monde » du 5 août 1967, on pouvait lire ces lignes qui rendent bien compte à la fois de l’état d’esprit des responsables marocains et des israélites marocains : « Des chefs d’administration n’ont pas cédé aux assauts passionnés, venus de l’extérieur, qui visaient à l’épuration des juifs de leurs services. Mais des professions libérales, des commerces, tenus par des israélites, ont été sérieusement atteints par le boycottage. Dès le début du conflit du Moyen Orient, des Juifs, pour la plupart de situation aisée, sont partis pour l’Espagne, la France, les U.S.A. Les femmes et les enfants d’abord, assez souvent. Vacances anticipées pour les uns en attendant que la tension s’apaise. Pour d’autres, exode définitif ».

Du 5 juin au 1er novembre 1967, 7 000 israélites ont ainsi quitté le Maroc.

Statut juridique.

Leurs coreligionnaires demeurés au Maroc sont encore assez nombreux pour former une communauté bien vivante, et qui est dotée d’une organisation propre. Celle-ci, d’origine très ancienne, avait pris sa forme complète sous le protectorat.

A la veille de l’indépendance marocaine, elle se présentait ainsi : chaque groupement de population juive d’une suffisante importance possédait un comité de communauté formé de notables choisis dans l’administration sur une liste de membres élus au scrutin secret comportant un nombre de noms une fois et demie supérieure à celui des personnes à désigner; le comité avait des attributions essentiellement religieuses et charitables. Un congrès des comités avait lieu une fois l’an, au cours duquel étaient élus dix membres qui formaient le Conseil des communautés chargé d’assurer la liaison avec les autorités, de coordonner l’action des communautés et d’assurer la défense éventuelle des intérêts de celles-ci.

Le nouvel Etat marocain, n’a pas sensiblement modifié cette organisation. Les deux instances continuent d’exister, mais leur fonctionnement a été quelque peu altéré : les réunions des comités des communautés n’ont plus lieu que de façon irrégulière, les autorités centrales ou locales interviennent plus que par le passé dans la désignation des membres du Conseil et des comités, enfin la soumission des tribunaux rabbiniques au contrôle du ministère de la Justice et des écoles israélites à celui du ministère de l’Education nationale a réduit leurs possibilités d’action.

Encadré par cette organisation traditionnelle, toujours bénéficiaire sur le terrain du droit privé du statut personnel mosaïque dont l’application lui est faite par des juges rabbiniques incorporés depuis peu au système judiciaire d’Etat, le juif marocain n’en possède pas moins la pleine qualité de national marocain, auquel la loi reconnaît les mêmes droits et libertés qu’à tout autre citoyen.

Le code de la nationalité ne contient aucune discrimination à l’égard des juifs. Une disposition de ce code est toutefois plus gênante en fait pour eux que pour les autres Marocains ; c’est celle qui, confirmant le principe de l’allégeance perpétuelle, subordonne dans la plupart des cas la perte de la nationalité marocaine à une autorisation gouvernementale. La Constitution leur garantit, comme à tous les Marocains, l’égalité d’opinion, d’expression, de réunion, d’association, la liberté d’aller et de venir et de s’établir en tout point du royaume, etc..

Les juifs jouissent effectivement de ces droits et libertés : la fonction publique leur est ouverte, où quelques postes importants dans des cabinets ou à la tête des directions et services financiers ou techniques sont encore tenus par eux; aucune profession libérale ne leur est fermée; plusieurs Israélites siègent dans les chambres de commerce, les conseils municipaux ; il existe plusieurs associations sportives juives ; les éclaireurs israélites poursuivent leurs activités, etc..

Le fait n’est cependant pas totalement en accord avec le droit.

Certaines fonctions administratives ne leur sont jamais confiées, gouverneurs, caïds, ambassadeurs, etc.. L’armée, qui en a compté quelques-uns lors de sa formation, ne comporte plus aucun militaire de carrière juif. Si des bourses sont attribuées à des étudiants juifs, c’est presque toujours à la condition qu’ils poursuivent leurs études au Maroc. Enfin, jusqu’en 1961, on l’a vu, il n’était pas en règle générale délivré de passeport aux juifs marocains.

Activités professionnelles.

Traditionnellement artisans et commerçants, les juifs ont toujours joué au Maroc un rôle économique actif. Leurs qualités natives et l’effort de scolarisation accompli parmi eux dès 1862 par l’Alliance israélite universelle (création de l’école de Tétouan), leur ont permis à l’époque contemporaine d’accéder aux professions libérales et de fournir aux entreprises modernes comme à l’administration des cadres moyens et supérieurs de valeur, dont le départ a été d’autant plus durement ressenti que l’émigration a affecté surtout ce secteur professionnel.

Entre 1947 et 1967 le pourcentage des employés et ouvriers dans la population active juive est passé de 46 % à 40 %, celui des membres des professions libérales et des agents publics a diminué des 2/3, tandis que, corrélativement, la proportion des industriels, commerçants et artisans remontait de 46 à 58 %. Pour l’année judiciaire 1967-1968, sur 141 avocats admis à représenter les parties devant la Cour suprême, 34 sont israélites.

Notons qu’on ne compte plus aujourd’hui aucun juif occupé dans l’agriculture ou la pêche, alors qu’il y a 20 ans, 40 % des juifs actifs — fait très particulier au Maroc — y étaient employés.

La vie de la communauté juive.

La vie religieuse, l’enseignement et l’assistance sont les trois domaines principaux d’activité de la communauté israélite.

Le Marocain israélite a toujours été, comme le Marocain musulman, profondément religieux et il l’est resté. Tous les juifs pratiquent la circoncision, font la communion et se marient religieusement. La quasi-totalité ou une très forte majorité d’entre eux célèbrent les grandes fêtes juives. Les foyers sont dans l’ensemble « casher » et on peut estimer de 65 à 70 % les juifs qui respectent avec la plus grande rigueur le jour du Sabbat. Les pèlerinages traditionnels demeurent fréquentés (Moulay Ighi et Rabbi David Dra dans le Sud, Ben Ahmed et Azmour dans la région de Casablanca, et surtout Ouezzan dans le Nord).

Aucune atteinte n’a été portée depuis l’indépendance à l’exercice du culte sous ces diverses formes.

Les autorités marocaines n’ont jamais tenté d’exploiter à des fins touristiques les lieux vénérés du judaïsme et il n’est pas rare qu’elles se fassent représenter aux cérémonies qui marquent les grands pèlerinages annuels.

La communauté assure également la formation des rabbins et ministres du culte à l’Institut des hautes études hébraïques créé en 1961 et qui a remplacé l’ancien séminaire rabbinique. Elle dispense aussi aux jeunes israélites l’enseignement religieux.

Celui-ci leur est donné soit dans les écoles Otsar Atorak (3 500 à 4 000 élèves en 1967- 1968) qui constituent le réseau scolaire traditionnel des communautés juives, soit dans les trois écoles de l’association Talmud Torah (759 élèves en 1967-1968), soit dans les écoles Lubavitch, soit dans les écoles de l’Alliance israélite universelle.

Les trois premières catégories d’établissement donnent la primauté à l’enseignement religieux et hébraïque, tandis que les écoles de l’Alliance complètent par celui-ci des programmes d’enseignement général, comportant l’enseignement de la langue arabe et calqués en partie sur le système français, en partie sur les instructions du ministère de l’Education nationale.

Les écoles de l’Alliance qui ont reçu pour l’année scolaire 1967-1968 8 157 élèves (dont 7.171 israélites, 801 musulmans et 186 français et autres étrangers) dans leurs 32 établisements, poursuivent ainsi l’œuvre remarquable de solarisation entreprise par elles au Maroc voici plus d’un siècle. Il y a 15 ans, leurs établissements étaient au nombre de 81 et accueillaient 32 000 élèves.

A cette époque — à la différence de la Tunisie où son rôle était beaucoup plus réduit — l’Alliance assurait la scolarisation de la très grande majorité des jeunes israélites marocains. Aujourd’hui une fraction notable de ceux-ci fréquente les lycées d’Etat, et surtout ceux de la Mission universitaire et culturelle française, mais les écoles de l’Alliance conservent une place très importante.

Les maîtres de celles-ci sont formés à l’école normale hébraïque de Casablanca qui compte une centaine d’élèves. L’Alliance israélite universelle et la direction de l’Instruction publique au Maroc ont signé en 1928 une convention aux termes de laquelle les écoles de l’Alliance bénéficiaient du contrôle pédagogique et de l’apport financier de l’Etat marocain.

En 1961, cette convention a été dénoncée, mais le gouvernement marocain a continué d’accorder une subvention aux écoles de l’Alliance dont certaines ont été intégrées dans le système de l’enseignement public. A peu près à la même époque, l’Alliance a dû se transformer au Maroc en une association de droit local Itti- had Maroc (Ittihad étant la traduction d’alliance en arabe).

La communauté juive marocaine continue enfin son action traditionnelle d’assistance en faveur de ses membres les plus déshérités. Elle y est aidée par diverses organisations extérieures, et notamment par l’ American Joint Distribution Committee qui fournit alimentation, vêtements, matériel scolaire, etc.. et dont le budget d’aide annuel (tant pour l’action directe que pour les subventions accordées aux organisations israélites travaillant au Maroc) oscille depuis 10 ans entre 1 500 000 et 2 000 000 de dollars U.S.A. En 1957, un membre de l’Istiqlal, M. Ahmed Lalou, jugeant que l’aide ainsi fournie de l’étranger constituait un obstacle à l’intégration des juifs dans l’Etat marocain suggère que l’aide du Joint Committee soit désormais répartie entre tous les Marocains sans distinction.

A l’inverse de la Tunisie, cette suggestion n’a pas été prise en considération par le gouvernement marocain.

Ainsi la communauté juive du Maroc, demeurée la seule importante du Maghreb, poursuit dans une atmosphère de grande tolérance religieuse, une existence relativement active.

Le fait que son évolution avait été avant l’indépendance moins rapide que celle des communautés voisines, a certainement contribué au maintien des liens qui l’attachent encore au sol et à la société du Maroc.

La page, la dernière sans doute de leur histoire, qu’achèvent de tourner les communautés juives d’Afrique du Nord, concerne d’abord les 400 000 israélites qui ont gagné Israël ou se sont disséminés dans le monde en quittant avec la terre où ils étaient implantés depuis des siècles, leurs tombeaux, leurs demeures, souvent même leurs biens.

Mais elle intéresse aussi le Maghreb.

Si cet exode ne l’a privé numériquement que de 2 % de sa population, il lui a retiré en un court laps de temps des éléments qui par leurs qualités d’intelligence et de travail jouaient un rôle important dans sa vie économique et sociale.

On ne doit pas, il est vrai, exagérer les conséquences que leur départ peut avoir pour l’avenir économique du Maghreb. Il ne porte pas une atteinte sérieuse à son potentiel de production agricole et industriel et la jeunesse musulmane, en voie de scolarisation rapide, remplacera les émigrés avec le temps, dans les professions libérales, les fonctions commerciales et les postes d’administration publique ou privée qu’ils exerçaient ou occupaient.

Il est aussi permis d’estimer qu’il vaut mieux pour les uns et pour les autres que cesse une cohabitation difficile, marquée périodiquement d’incidents pénibles ou douloureux, et dont l’avenir demeure si incertain pour le petit nombre qui reste.

On ne peut cependant, au terme de cette étude, se soustraire à une autre pensée.

L’histoire des communautés juives du Maghreb au cours de ces vingt dernières années, est l’histoire pathétique d’une séparation que les deux parties, au fond d’elles-mêmes, quelles que fussent leurs différences et leurs oppositions, ne voulaient pas et ont cherché à éviter.

Beaucoup d’israélites ont tenté l’aventure d’une intégration politique et sociale qui eût garanti leur maintien au sein des nouveaux Etats marocain et tunisien, sur un sol auquel ils étaient attachés. De leur côté, les dirigeants de ces Etats, conscients de leurs responsabilités de gouvernants et désireux de conserver toutes les forces vives de la Nation, ont, en agissant parfois avec courage à contre-courant d’une opinion populaire vive à s’émouvoir, cherché à instaurer et maintenir une cohabitation pacifique.

Les événements ont été malheureusement plus forts que ces bonnes volontés.

Nicole GRIMAUD Fondation Nationale des Sciences Politiques, Centre d’Etudes des Relations Internationales. Paris.

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