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Le présent article prend appui sur une étude de Dominique Reyre publiée dans le n° 65 de “Criticón” et intitulée “Topónimos hebreos y memoria de la España judía en el Siglo de Oro.”

La toponymie étant l’un des plus puissants vecteurs de la mémoire, les pouvoirs désireux d’écarter un temps de l’histoire commencent par s’en prendre à elle. Un exemple extrême parmi d’autres : Staline puis la déstalinisation. Je pourrais également évoquer l’Espagne franquiste et post-franquiste.

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Benito Arias Montano (1527-1598)

Au cours du Siècle d’Or (Siglo de Oro), en Espagne, de nombreux érudits se sont mis à interroger la langue espagnole afin de témoigner de l’ancienneté et de l’excellence du pays. Ce faisant, ils s’intéressèrent aux toponymes, ceux d’origine juive en particulier.

C’est de cette recherche que procéda la croyance selon laquelle la présence juive dans la péninsule remonterait au VIe siècle avant J.-C., suite à la destruction du premier Temple.

Pour l’heure, l’archéologie n’atteste pas d’une présence juive aussi ancienne. On peut cependant émettre l’hypothèse très raisonnable selon laquelle des marchands juifs arrivèrent avec les marchands phéniciens qui abordèrent l’Espagne dès le XVe ou XIVe siècle avant notre ère.

Cette tendance à vouloir témoigner d’une présence juive en Espagne, présence supposément antérieure aux Romains, déplaisait à certains érudits qui jugeaient qu’elle portait atteinte à l’honneur et à la pureté (limpieza) du pays.

La topo-étymologie activa une longue polémique qui participa pleinement à l’élaboration d’une identité collective et à sa représentation.

L’humaniste Benito Arias Montano, le meilleur hébraïste de son temps, fut à l’origine d’une polémique topo-étymologique animée par divers érudits parmi lesquels Esteban de Garibay, Bernardo de Aldrete et Sebastián de Covarrubias. Précisons que ladite polémique n’avait aucun caractère scientifique ; elle était plutôt mythologique.

Au Siècle d’Or, l’étymologie prenait appui sur l’analogie et la paronomase.

L’émergence de la mémoire de l’Espagne juive dans le monde chrétien au cours de la deuxième moitié du XVIe siècle : Benito Arias Montano et Juan de Mariana.

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Le jésuite Juan de Mariana (1536-1624)

La mémoire de l’antique présence juive en Espagne ayant trait à l’exégèse philologique des Écritures fut activée par l’interrogation concernant le toponyme ‟Sefarad”.

Dans ‟Comentaria in Duodecim Prophetas”, Benito Arias Montano analyse le verset 20 du prophète Abdias dans lequel figure ‟Sefarad” qu’il traduit par ‟Hispania”.

Par ailleurs, il rend largement compte de l’arrivée des Juifs en Espagne en s’appuyant sur des toponymes d’origine hébraïque. Dans ‟Comentaria in Duodecim Prophetas”, on peut lire (je propose une traduction allégée) : ‟L’Espagne fut habitée par un grand nombre de Juifs bien qu’à partir des années où fut promulgué le premier décret des Rois catholiques ils furent expulsés de la région de Séville et ensuite de celle de Tarragone puis, à la demande du roi Manuel de Portugal, de toute la Lusitanie. A en croire les écrits de ce peuple, tous ces Juifs venaient de Jérusalem et de la tribu de Judas, et d’aucune autre tribu. Par ailleurs et toujours selon ces écrits, nombre de Juifs furent amenés en Espagne par un certain Pyrrhus allié des Assyriens lors de la destruction du premier Temple par ces derniers.”

Et Benito Arias Montano poursuit : ‟Les Juifs commencèrent par fonder deux villes qu’ils nommèrent : l’une, Lucina, en Andalousie, une ville fortifiée et très peuplée pour l’époque qui s’appelle à présent Lucena ; l’autre, dans la région de Carpetania, qu’ils nommèrent en hébreu Tholedoth car, selon eux, les familles juives les plus distinguées s’y étaient établies. Le nom ‟Tholedoth” signifie ‟générations” ou ‟familles”. Par ailleurs, ils donnèrent des noms tels que Escalona, Maqueda et d’autres encore qui leur évoquaient la Judée. C’est ce que disent des commentaires du dernier chapitre du Livre des Rois.”

Dans son étude sur les toponymes espagnols, Benito Arias Montano affirme avoir consulté des écrits rabbiniques. C’est de ces écrits (il ne mentionne toutefois pas cette source) qu’il rapporte la tradition médiévale juive du roi Pyrrhus, allié de Nabuchodonosor qui le remercia en lui cédant notamment un grand nombre de captifs juifs que Pyrrhus transporta par bateaux vers l’Espagne (Sefarad) en 586 av. J.-C.

Cette tradition est véhiculée par le livre de Solomon Ibn Verga, ‟Sefer Shebet Yehudah” (‟La Vara de Yehudah”), écrit en 1536, à Constantinople.

L’auteur y évoque l’arrivée des Juifs dans la péninsule afin que les générations à venir conservent le souvenir de leurs prestigieux ancêtres.

Toujours selon cet écrit, les Hébreux auraient été conduits en Andalousie et à Tolède d’où ils seraient partis dans plusieurs directions. Certains d’entre eux, d’extraction royale, se seraient rendus à Séville puis à Grenade.

Que Benito Arias Montano fasse ainsi appel à la mémoire juive pour représenter le passé de l’Espagne n’était pas du goût de tout le monde. Parmi eux, Juan de Mariana. Ce jésuite se réfère pourtant à la mémoire juive dans ‟Historiae de Rebus Hispaniae”, en mentionnant l’étymologie juive de Tolède ; mais il le fait sans lui accorder une importance particulière.

A la fin du XVIe siècle s’ouvre donc un débat sur l’ancienneté de la présence juive en Espagne, une ancienneté qui intéresse non seulement les hébraïsants mais aussi les défenseurs de la langue basque.

L’argumentation toponymique hébraïque en défense de la langue basque : Esteban de Garibay.

Les recherches toponymiques en regard de l’hébreu intéressent particulièrement ceux qui veulent prouver que le basque est la langue primitive parlée dans la péninsule ibérique, l’une des soixante-douze langues post-babéliques.

En 1571 paraît le livre d’Esteban de Garibay, ‟Historial de las Crónicas”, dans lequel l’auteur s’efforce de démontrer que la première région qu’aborda Tubal (ancêtre légendaire des Espagnols), cinquième fils de Japhet, petit-fils de Noé, fut le Pays Basque.

En conséquence, la langue espagnole (le castillan) procèderait non seulement de l’hébreu mais aussi du basque.

Selon Esteban de Garibay, la toponymie de l’Espagne témoignerait de la présence historique du Peuple de la Bible.

Ainsi de Sevilla. ‟Sepilla”, nom chaldéen qui, nous dit l’auteur, signifie ‟llanura”, ce qui correspond bien à la situation de cette ville d’Andalousie.

Je pourrais citer de nombreux passages de ‟Historial de las Crónicas” ; mais afin de ne pas alourdir le présent article, je m’en tiendrai au point central de sa démonstration : le nom ‟Toledo”, une ville fondée selon lui par les Juifs.

Fait rare pour l’époque, l’auteur se livre à une apologie du monothéisme juif qui ouvrit la voie à l’évangélisation de l’Espagne.

Esteban de Garibay affirme qu’au retour de l’exil babylonien, les Juifs préférèrent ne pas retourner à Jérusalem ; ils restèrent en Espagne où ils fondèrent d’autres villes, répliques de celles d’Israël, non seulement Toledo (alors la principale ville juive du pays) mais aussi Escalona, Maqueda et Noves pour ne citer qu’elles, autant de noms qui évoquent leur patrie d’origine.

Esteban de Garibay ne s’en tient pas à la toponymie, il en vient à la topographie. Il remarque que la distance qui sépare Toledo des agglomérations fondées par les Juifs dans les environs est identique à celle qui sépare Jérusalem des villes alentours. Et l’insistance d’Esteban de Garibay sur une certaine toponymie espagnole a pour but l’exaltation de ‟la mucha santidad y religión de la nación española.”

Le Siècle d’Or reste l’un des temps les plus prestigieux de l’histoire de l’Espagne. Ce siècle n’a cessé de vouloir sacraliser la terre d’Espagne en commençant par s’approprier tout ce qui était supposé avoir un rapport avec les Juifs : la terre, les personnages, l’histoire, etc.

Ainsi, Esteban de Garibay s’efforce de débusquer des indices qui lui permettraient d’unir la terre d’Israël (la ‟Tierra Santa” pour les Chrétiens) et l’Espagne (‟Sefarad” pour les Juifs).

Pour confirmer ce lien, Esteban de Garibay s’en réfère à la venue de Pyrrhus ; mais il ne va toutefois pas aussi loin que Benito Arias Montano. Lorsqu’il évoque la tradition qui disculpe les Juifs d’Espagne (les Séfarades) de la mort de Jésus-Christ, il opère un revirement à 180°. Exit le Pyrrhus allié de Nabuchodonosor et entrée en scène d’un autre Pyrrhus, gouverneur de Mérida sous l’empereur Vespasien.

Esteban de Garibay est un philohébraïste (filohebraísta) qui ne se départit pas pour autant du carcan théologique de son époque selon lequel tous les Juifs descendaient de ceux qui avaient crucifié Jésus-Christ. Il loue la fidélité et l’amour des Séfarades envers l’Espagne sans pour autant des laver de la faute suprême…

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Frontispice de ‟Del origen y principio de la lengua castellana o Romance que hoy se usa en España” de Bernardo de Aldrete (1560-1641) 

L’occultation de la mémoire juive en Espagne : la violente réaction de Bernardo de Aldrete à l’encontre de la topo-étymologie juive.

En 1606, Bernardo de Aldrete publie à Rome ‟Del origen y principio de la lengua castellana o romance que hoy se usa en España”. La controverse concernant la topo-étymologie hébraïque et ses implications historiques va se convertir en une polémique autour du concept de l’identité nationale.

Jusqu’alors, tous les intellectuels s’accordaient à présenter l’hébreu comme la langue des fondateurs de la nation évoquant avec plus ou moins d’insistance l’ancienne présence juive dans le pays.

Bernardo de Aldrete va toutefois adopter un point de vue critique sur les origines bibliques du castillan. Il déclare comme un fait certain que la langue espagnole est d’origine latine. Concernant l’arrivée des Juifs en Espagne sous Nabuchodonosor et les villes qu’ils auraient fondées, il écrit : ‟Imaginación aguda sin duda, pero sin fundamento, como dixo muy bien el padre Juan de Mariana.” (‟Imagination aiguë sans aucun doute mais sans fondement, comme le dit si bien le père Juan de Mariana.”)

Bernardo de Aldrete se fait de plus en plus vindicatif. Il déclare qu’une étincelle est à l’origine d’un incendie qu’il sera bien difficile d’éteindre. Et il invite à combattre l’affirmation selon laquelle la présence juive en Espagne remonterait au VIe siècle avant J.-C. Il en appelle aux autorités ecclésiastiques ainsi qu’aux travaux d’une historiographie juive qui date l’arrivée des Juifs en Espagne aux Romains, à l’empereur Vespasien plus précisément.

Il finit par s’emporter contre les Juifs, incapables de reconnaître le Christ, enfermés dans le Talmud, ergoteurs, coupeurs de cheveux en quatre, et j’en passe. Avec cette diatribe, Bernardo de Aldrete quitte le champ de la linguistique pour celui de la polémique anti-juive, les Juifs qu’il accuse par ailleurs d’être vendus aux Musulmans (Moros).

Ce refus d’admettre l’hypothèse d’une présence juive en Espagne avant la venue du Christ est sous-tendu par une intention sournoise : il ne s’agit pas de disculper un seul Juif du déicide… Ceux qui accostèrent sur les côtes d’Espagne ne pouvaient donc être que des Juifs, responsables de la mort du Christ, en aucun cas des Hébreux, membres d’un peuple élu.

Avec Bernardo de Aldrete, la polémique passe du plan philologique au plan théologique. Une fois encore, il juge que dater l’arrivée des Juifs en Espagne sous Nabuchodonosor revient à les innocenter, et qu’alors cette arrivée tardive ne peut que réduire considérablement l’influence de l’hébreu sur la toponymie du pays.

Dans ‟Varias Antigüedades de España, África y otras provincias”, paru en 1614, Bernardo de Aldrete intensifie la polémique.

Considérant les ‟péchés” d’Israël, il fait un tour de passe-passe et opère une distinction entre l’hébreu, prestigieux, et une langue vulgaire employée par le peuple d’Israël à son retour de l’exil babylonien : il oppose l’hébreu liturgique au chaldéen vulgaire.

Le chanoine conclut que l’hébreu ne fut jamais parlé en Espagne et que les mots espagnols supposément hébreux sont d’origine arabe !

La polémique de Bernardo de Aldrete au sujet de la toponymie, polémique reprise par Jacinto de Ledesma (dans ‟Dos libros de la lengua primera en España”) et José Pellicer de Ossau Salas y Tovar (dans ‟Población y lengua primitiva de España”), tend à vouloir défendre l’‟honneur” d’une Espagne ‟non corrompue” (limpia) par le sang d’un peuple déicide.

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Sebastián de Covarrubias y Orozco (1539-1613)

Sebastián de Covarrubias y Orozco synthèse de Covarrubias : l’hébraïsation de toponymes et l’élection de l’Espagne dans ‟Tesoro de la lengua castellana o española”.

Cinq ans plus tard, Sebastián de Covarrubias présente tous les partis dans le ‟Tesoro de la Lengua Española Castellana” et son ‟Suplemento”.

Dès le début, ce lexicographe, auteur d’une œuvre majeure comparable à celle d’Antonio de Nebrija, adopte une position distincte de celle de Bernardo de Aldrete puisqu’il fait dériver un grand nombre de toponymes espagnols et l’arabe de l’hébreu qu’il voit comme la ‟lengua matriz”.

Sebastián de Covarrubias, lui, ne rechigne pas à faire remonter l’arrivée des Juifs en Espagne à Nabuchodonosor. Après avoir détruit Jérusalem, il serait venu en Espagne, l’aurait soumise et y aurait laissé un grand nombre de Juifs qu’il avait emmenés avec lui.

Sebastián de Covarrubias énumère des villes où ces derniers se seraient installés : Toledo, Sevilla, Cádiz, Ávila ; et des bourgades: Yepes, Alverche, Azeca, Escalona, Maqueda, Melgar, Tembleque et El Romeral. Cette arrivée aurait été suivie de deux autres, postérieures à la mort du Christ, sous Vespasien puis Antonin le Pieux, ainsi qu’il l’affirme dans le ‟Suplemento”.

D’une manière générale, Sebastián de Covarrubias adopte une attitude prudente, il ne rejette ni Esteban de Garibay ni Bernardo de Aldrete. Au fond, l’ancienneté de la présence juive en Espagne ne le préoccupe pas tant. Ce qu’il veut, c’est mettre à profit les ressources didactiques de la lexicographie pour défendre la nation espagnole.

En ménageant deux entrées distinctes, l’une pour le toponyme castillan et l’autre pour le toponyme biblique, Sebastián de Covarrubias souligne ainsi le lien étroit qui, selon lui, unit l’Espagne à la Terre Sainte.

Dans le ‟Suplemento”, par exemple, il insiste sur la relation toponymique entre Ashkelon (Ascalón) en Terre Sainte et Escalona, non loin de Toledo. Les rapprochements de la sorte sont nombreux ; l’un d’eux est particulièrement émouvant : le nom ‟Cavañuelas” (agglomération des environs de Toledo) viendrait de ‟cavañas” (cabanes) et tirerait son origine du fait que les Juifs y célébraient Sukkot.

Sebastián de Covarrubias évoque la coutume onomastique juive selon laquelle les noms d’Israël sont emportés dans l’exil afin de véhiculer la mémoire et de renforcer la fidélité aux rites religieux.

Avec lui, Toledo se fait ‟Nueva Jerusalén”, même s’il ne fait pas un usage explicite de cette appellation. Ce transfert est symptomatique de la théologie de la substitution : d’Israël au ‟Nouvel Israël” (l’Église et l’Espagne) avec pour centre Toledo, la ‟Nueva Jerusalén”.

Le bénédictin Fray Benito de Peñalosa y Mondragón écrit : ‟El pueblo español recibe las bendiciones que Dios ortogó primero a Abraham, y a Jacob y los españoles dilatan la fe católica por todo el mundo, oficio y prerogativa que tenía el pueblo de Dios escogido.” (‟Le peuple espagnol reçoit les bénédictions que Dieu commença par accorder à Abraham et à Jacob, et les Espagnols fortifient la foi catholique dans le monde, une fonction et une prérogative qui étaient celles du peuple élu par Dieu.”)

Plus près de nous, Marcelino Menéndez y Pelayo avertit dans ‟Calderón y su teatro” que ‟España se creyó, por decirlo así, el pueblo elegido de Dios, llamado por él para ser brazo y espada suya, como lo fue el pueblo de los judíos.” (‟L’Espagne s’est considérée, pour ainsi dire, comme le peuple élu de Dieu, appelé par Lui afin d’être Son bras et Son épée, comme l’avait été le peuple juif.”) On ne saurait être plus clair.

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El Escorial, deuxième moitié du XVIe siècle. 

Cette volonté de se présenter comme la ‟Nueva Jerusalén” s’exalte dans la construction du Real Monasterio del Escorial, conçu comme ‟otro Templo de Salomón a quien (…) Felipe II fue imitando en esta obra” ainsi que l’écrit le père Sigüenza qui s’emploie à démontrer que El Escorial n’est pas une copie mais bien une version améliorée car, selon la théologie de la substitution, il s’agissait en captant le legs de Salomon (l’Ancien Testament) de le parfaire par le Nouveau Testament et l’Evangélisation du monde.

Source : http://zakhor-online.com/

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