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Étude de documents juifs pseudépigraphiques relatifs à la littérature dite des Testaments des Douze Patriarches en hébreu et araméen trouvés parmi les manuscrits de la mer Morte (Qumrân), dans la Guénizah du Caire et d’autres midrashiques.

12 tribus

Conférence de Ursula Schattner-Rieser

La conférence a été affectée à la recherche sur l’origine du genre « Testament »1. Pour cela ont été étudiés les fragments hébreux et araméens de Qoumrân que l’on qualifie de « testamentaire ».

La science biblique qualifie certains passages, voire des livres entiers comme appartenant à un genre particulier, le soi-disant : « testament littéraire ».

Ce genre se caractérise par un corpus d’admonestations, d’instructions et de prophéties, mis dans la bouche d’un personnage illustre des temps passés sur son lit de mort. Ce dernier discours avant la mort se charge de ce fait d’un poids particulier.

Dans la Bible, l’exemple le plus important est le livre du Deutéronome et tout particulièrement Dt 33 qui se veut le discours final d’adieu de Moïse avant sa mort.

Le livre résume ses enseignements et ses recommandations au peuple israélite.

D’autres exemples se trouvent dans les bénédictions du patriarche Jacob Gén 49-50 et les discours d’adieu de Josué 23-24, de Samuel (1S 11,14-12,22) et de David (1R 2 :1-10, 1Chr 28-29).

Parmi les écrits Apocryphes et Pseudépigraphes en revanche se trouve de nombreux textes du genre testamentaire conservés principalement par diverses communautés chrétiennes et orthodoxes.

La collection testamentaire la plus importante est celle des Testaments des Douze Patriarches.

Cette œuvre apocryphe se veut, comme le nom l’indique un recueil des dernières paroles des patriarches sur leur lit de mort.

Dans ces textes le caractère testamentaire est exprimé par le mot clé διαθηκη que l’on trouve dans les titres et le début des gestes ; il est le mot technique du genre d’un discours littéraire d’adieu.

Aux Testaments des Douze Patriarches il faut ajouter d’autres textes parmi les Pseudépigraphes, tel le Testament d’Abraham, le Testament de Job, Le Testament de Salomon, et le Testament de Moïse (ou Assumptio Mosis) et l’Ascension d’Isaïe.

Ces textes, conservé par la chrétienté sont à l’origine des œuvres juives.

La découverte des manuscrits de la Guénizah du Caire en 1896 où on a trouvé un Document araméen de Lévi puis la découverte des nombreux manuscrits pseudépi­graphiques et prototypes de Testaments parmi les manuscrits de la mer Morte de Qumrân 2, a ravivé la question sur l’origine juive des Testaments des Douze Pa­triarches (en grec) et aussi sur les interpolations chrétiennes.

Cette découverte apporta la preuve qu’au départ il y a bien des traditions juives à ce qui est devenue finalement une œuvre chrétienne.

Certes, il existe dans le recueil grec des sémitismes, mais il y a aussi des tournures typiquement hellénistiques ; certains spécialistes pensent d’ailleurs que le texte grec a été rédigé directement en grec par un auteur juif.

La question des interpolations chrétiennes est délicate à traiter.

Tout passage messianique n’est pas forcément chrétien, à moins qu’il s’agisse explicitement à une référence évidente à Jésus ou la foi chrétienne.

Mais bien avant la découverte des manuscrits de la mer Morte l’érudit britannique R. H. Charles suggère une origine juive au IIe siècle av. n. ère et il débute son introduction aux « Testaments of the Twelve Patriarchs » (1908) ainsi : « the TP were written in Hebrew in the later years of John Hyrcanus… ».

Il est remarquable que ce savant a eu le pressentiment que les Testaments des Douze Patriarches sont une œuvre juive, quarante ans avant la découverte des manuscrits de la mer Morte.

Les plus anciennes mentions des Testaments se trouvent chez les Pères de l’Église Tertullien (seconde moitié du IIe s. de notre ère), Origène3 (de 184 à 254 de n. è.) dans ses Homélies sur Josué 15.6 et saint Jérôme4, dans les Homélies sur les Psaumes 61 (Ps. 15).

Cela fait remonter l’ensemble grec et chrétien des Testaments des Douze Patriarches au IIe siècle de notre ère.

Il paraît évident aujourd’hui que le genre « testamentaire » s’est développé à la période du Second Temple.

On le trouve par exemple aussi imbriqué dans d’autres textes, tel 1 Enoch (1 En 81-82 ; 91-105) et 2 Enoch (2 En 55-67) ou le Liber Antiquitatum biblicarum (LAB 19 :1-16).

Des traces de cette littérature se trouvent déjà dans la seconde partie du Roman d’Ahiqar d’époque perse (vers 500 av. n.è.) qui est constitué d’un recueil de maximes. Il y a aussi des parallèles dans la littérature de l’Égypte ancienne ou du monde hellénistico-romain, spécialement dans le genre des teleutai ou exitus illustrium virorum. Mais ces textes contiennent généralement que des for­mules brèves.

Les caractéristiques du genre testamentaire

Nous avons commencé alors par l’analyse du Document de Lévi de la Génizah du Caire, le plus long texte en araméen comparé à la version de Qumrân.

Il nous a servit de prototexte pour la définition, car selon un schéma quasi-général chaque testament commence avec une introduction plus ou moins standard précisant que le testament est une copie des dernières paroles du patriarche, il annonce sa mort imminente, précise son âge au moment de la mort et rassemble sa famille autour de lui pour écouter son dernier discours où il rappelle le passé, donne des instructions sur le présent et prédit le futur.

Certains testaments ajoutent d’autres éléments dans l’introduction, comme le Testament de Naphtali, qui se situe dans un contexte de banquet. (T. Naph 1.2).

La partie centrale se compose de trois parties :

  • 1) d’un récit autobiographique (hagiographie) ;
  • 2) d’un discours moral et éthique
  • et 3) de prédictions pour le futur (eschatologie).

Dans tous les cas le patriarche prie ses enfants de tout faire pour plaire à Dieu et de renier le mal (symbolisé parfois par Belial ou Satan).

Souvent le patriarche rappelle ses propres méfaits, par. ex. Reuben rappel sa transgression avec Bilha, Siméon raconte sa jalousie et son envie de tuer Joseph,… et on arrive à la conclusion que le plus grand des vices est la luxure. Mais non seulement ils stigmatisent un vice, ils exaltent aussi une vertu : Le Testament de Zabulon loue la piété, celui de Nephtali la bonté naturelle et la première des vertus qu’est la simplicité, l’humilité.

Le patriarche ne s’adresse qu’en apparence à ces enfants, en réalité il s’adresse aux lecteurs du testament.

Les dispositions que le patriarche prend sont d’ordre moral: ces « Testaments » n’ont aucune signification juridique réelle et ce qui importe sont l’enseignement moral, la didactique et la spiritualité.

Il convient de souligner que les textes ne contiennent pas forcément tous les cri­tères mentionnés ci-dessus.

Les trois critères absolument nécessaires sont :

  • 1) l’annonce de la mort de l’orateur ;
  • 2) le discours (ou l’écrit) lié à la mort imminente
  • et 3) les instructions aux destinataires qui restent derrière.

La partie centrale est tripartite et se compose de : a) un récit autobiographique (hagiographie) ; b) d’un discours moral et éthique et c) de prédictions pour le futur (eschatologie).

À ces trois critères s’ajoutent trois autres points qui définissent le genre « testament » :

  • 1) l’intention du discours est parénétique ;
  • 2) l’argumentation est exclusivement rationnelle ou sapientielle et, en dernier,
  • 3) la justification historique du discours, qui consiste en la transmission des expériences du passé dans le but de servir dans le présent ou le futur des destinataires.

Le christianisme naissant fait largement usage de ce genre littéraire, tel le Discours d’adieu de Jésus dans l’Évangile de Jean (Jn 13,31-17,26), qui est sans parallèle dans les Évangiles synoptiques.

D’autres exemples se trouvent dans Matt 28,16-20 ; le discours d’adieu de saint Paul adressé aux Anciens d’Éphèse dans les Actes 20,17-38 et parmi les épîtres plus tardifs, 2 Timothée et 2 Pierre ; la Vita Antonii d’Athanasios ou le Testamentum Domini Nostri Jesu Christi, le texte arabe de l’Instruction de David à Salomon.

L’évidence de la librairie de Qumrân

Une fois tout clarifié, nous avons abordé les textes de Qumrân qu’on qualifie de « Testaments » ou prototypes de Testaments.

La question qu’on se posait était la suivante : en quoi la découverte de ces « nouveaux » textes de Qumrân contribue donc à tracer l’évolution de l’histoire du genre « testamentaire » et d’après quels critères on qualifie ces textes de testamentaires ?

Pour cela nous avons analysé la stylistique d’un texte après l’autre pour définir si oui ou non les textes sont vraiment des « testaments ».

Nous avons ensuite analysé de près les treize textes en question, rédigés en hébreu et araméen :

  • 1) un Testament hébreu de Judah (3Q ; 4Q484) ;
  • 2) un Testament araméen relié à Benjamin (plutôt qu’à Judah) (4Q538) ;
  • 3) le Document araméen de Lévi (1Q21 ; 4Q213, 213a, 213b ; 4Q214, 214a, 214b) ;
  • 4) le Testament hébreu de Naphtali (4Q215) ;
  • 5) un Testament araméen de Jacob (4Q537) ;
  • 6) un Testament araméen de Joseph (4Q539) ;
  • 7) 4QApocrLévi serait un « unidentified Testament » (4Q540-541) ;
  • 8) le Testament araméen de Qahat (4Q542) ;
  • 9) les Visions araméennes d’Amram (4Q543-549) ;
  • 10) 4QTestamenta ? ar (4Q580) ;
  • 11) 4QTestamentb ? ar (4Q581) ;
  • 12) 4QTestamentc ar (4Q582) ;
  • 13. 4QTestamentd ar (4Q587).

Les quatre derniers textes de notre énumération provenant de la grotte 4 ont été récemment publiés dans le volume 37 la collection officielle des « Discoveries of the Judaean Desert » par É. Puech, Qumran Cave 4. XXVII : Textes araméens, deuxième partie : 4Q550-575, 580-582, Oxford, Clarendon Press, 2008(DJD, 37).

D’autres fragments ne contiennent que quelques mots, mais surtout pas de critères pour justifier une qualification d’appartenance à ce genre littéraire bien précis, qu’on trouve dans d’autres textes « testamen­taires », comme par ex. 4Q539 un texte sapientiel où on cite Jacob et que l’on a intitulé Testament de Joseph ; 4Q580, serait un Testament araméen non-identifié à cause de la mention « mon fils » au fragment 8,2 ; 4Q587) a été intitulé 4QTestamentd en araméen (DJD 37 Test– p. 501) à cause du mot « abaissement » ‎לשכ‏ que l’on trouve dans le Document de Lévi (TLévi 9, 8-10).

Conclusion

Notre examen a révélé que seuls les six textes suivants remplissent les critères d’appartenance au genre testamentaire :

  • 1) le Document araméen de Lévi (1Q21 ; 4Q213, 213a, 213b ; 4Q214, 214a, 214b) ;
  • 2) le Testament hébreu de Naphtali (4Q215) ;
  • 3) un Testament araméen de Jacob (4Q537) ;
  • 4) 4QApocrLévi serait un « unidentified Testament » (4Q540-541) ;
  • 5) le Testament araméen de Qahat (4Q542)
  • et 6) les Visions araméennes d’Amram (4Q543-549) ;
  • à ces textes on pourrait ajouter les passages du Premier livre d’Enoch (1 En 81-82 ; 91-105).

Ces textes prouvent que le genre testamentaire est bien représenté parmi les manuscrits de la mer Morte de Qumrân.

Et bien que ces six textes ne contiennent pas l’ensemble des critères tels qu’ils sont attestés dans les Testaments grecs, ils contiennent clairement des éléments testamentaires pour justifier l’appellation proto-testamentaire et se distinguent surtout des sept autres textes qualifiés improprement de testamentaires.

Les textes que nous avons exclus, souvent très fragmentaires, ont subi d’importantes reconstructions par certains chercheurs, ce qui induit d’autres à l’erreur de qualifier ces textes de Testaments, alors qu’il s’agit de lectures hypothétiques.

La comparaison avec le texte araméen dit, la Sagesse d’Ahiqar, d’époque perse (vers 450 av. n.è.) est à poursuivre pour remonter au tout début du genre testamentaire.

A LIRE en Pdf :

Le testament Des Patriarches : Adam, Abraham, Isaac, Jacob, Réuben, Siméon, Lévi, Judah, Issachar, Zebulon, Dan, Naphtali, Gad, Asher, Joseph, Benjamin

TESTAMENT DES 12 PATRIARCHES – Pdf

Notes

1 Introduction basée sur la conférence du prof. Jörg Frey, « On the origins of the genre “testament”: “Testaments” in the Qumran library and their relevance for the development of this genre », tenu en juin 2008 à Aix-en-Provence. Voir aussi : John J. Collins, « Testaments », dans M. E. Stone (éd.), Jewish Writings of the Second Temple Period. Apocrypha, Pseudepigrapha, Qumran Sectarian Writings, Philo, Josephus, Assen – Philadelphie, 1984 (CRINT II,2), p. 325-355.

2 Dont un prototype du Testament de Lévi qu’on appelle Document araméen de Lévi (1Q21 ; 4Q213-214b), un précurseur du Testament de Juda (4Q538), un Testament de Joseph (4Q539) et d’autres.

3 Cf. le Test. Ruben II,1 concernant les sept esprits mauvais (aussi Matt. 12,45) : « In aliquo quodam libello qui appelatur testamentum duodecim patriarcharum, quanvis non habeatur in canone, talem tamen quendam sensum invenimus quod per singulos peccantes singuli satanae intelligi debeant. »

4 « In libro quoque Patriarchum licet inter apocryphos comutetur, ita inueni, ut quomodo fel ad iracundiam, sic renes ad calliditatem et ad astutiam sint creati… »

Ursula Schattner-Rieser, « Hébreu qoumrânien et dialectes araméens », Annuaire de l’École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 141 | 2011, mis en ligne le 23 février 2011, consulté le 13 janvier 2018. URL : http://journals.openedition.org/ashp/964

Auteur
Mme Ursula Schattner-Rieser
Chargée de conférence

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