SHARE
Étrange destin que celui des Khazars. Ce peuple turcophone issu des steppes d’Asie centrale a constitué un puissant empire autour de l’actuelle mer Caspienne.

C’est lui qui a préservé le Caucase de la conquête arabe musulmane et soutenu la lutte de l’empire byzantin contre son puissant voisin perse.

khazars-guerrier
Buste d’un guerrier khazar, illustration extraite d’une encyclopédie ukrainienne, Institut des études ukrainiennes, Université de Toronto, Canada.

Aux VIIe-IXe siècles, il jouait donc un rôle déterminant sur la scène du monde.

Plus étonnant encore : ce peuple turcophone s’est en partie converti au judaïsme, cas unique en son genre.

« On trouve des musulmans, des chrétiens, des juifs, des païens. Le roi, sa suite et sa parentèle sont juifs. Le roi des Khazars est devenu juif à l’époque du califat d’Haroun al-Rashid », témoigne vers 950 le géographe et voyageur de Bagdad al-Masudi.

Malgré son importance stratégique, dont le monde actuel porte encore la marque, l’empire khazar a pourtant disparu sans guère laisser de traces

khazars14-boucle-guerrier
Boucle de guerrier khazar

Les Khazars, un peuple de la steppe

Ensemble composite de populations turques et nomades, le peuple khazar s’est uni autour d’un clan dirigeant, les Ashina, fondateurs de l’empire turc céleste.

C’est en 589 qu’ils apparaissent pour la première fois comme un ensemble constitué, lorsqu’ils sont intégrés à l’armée turque pour attaquer les Perses. À cette date, il s’agit encore d’une tribu sans grande importance, basée dans le Daghestan actuel, situé dans le Caucase.

Daghestan

Leur destin bascule à la génération suivante…

En 626, l’empire byzantin semble perdu. Alors que les armées du basileus Héraclius sont occupées en Asie mineure à lutter contre les Perses, les Avars, un peuple turcophone allié à des Slaves venus des Balkans, assiègent Constantinople.

En désespoir de cause, Héraclius renverse la situation en nouant une alliance avec les Khazars.

L’année suivante, il fait sa jonction avec les troupes du grand-khan khazar Ziebil devant Tiflis (Tbilissi), actuelle capitale de la Géorgie.

khazars4-guerrier-avar-prisonnier
Détail d’une gravure représentant un guerrier bulgare ou avar victorieux à cheval avec un captif, aiguière en or, VIIe-IXe siècle. L’agrandissement présente l’un des objets du trésor de Nagyszentmiklós, trouvé en 1799 à Sânnicolau Mare (anciennement la Hongrie – actuellement la Roumanie), Kunsthistorisches Museum, Vienne, Autriche.

Pris en tenaille, les Perses sont enfin vaincus.

La catastrophe annoncée s’est transformée en victoire miraculeuse, propulsant les Khazars sur les devants de la scène de l’Histoire.

L’empire khazar de 600 à 850

khazar-carte-mini

Vers 670, ils dominent un immense territoire, allant de l’embouchure du Danube jusqu’à la mer Caspienne, avec un centre de gravité situé sur la basse-Volga, dont Atil est la capitale.

La Crimée passe alors progressivement sous leur domination, à l’exception de l’important port grec de Chersonèse (la Sébastopol actuelle).

Ce vaste empire Khazar va jouer un rôle fondamental aux VIIIe et IXe siècles…

Le verrou de la mer Noire

À partir des années 630, les Arabes musulmans réussissent à conquérir un immense espace.

Après s’être emparés de la Perse, ils sont en mesure d’investir le Caucase dès 654. Ils se heurtent alors pour la première fois aux Khazars. C’est le début d’un long conflit, émaillé de trêves périodiques.

Au siècle suivant, Byzance doit également subir l’assaut des Arabes qui assiègent la ville.

Une fois encore, l’empire byzantin sera sauvé par les Khazars.

Pour se prémunir de leurs attaques, le calife de Bagdad a dû détourner contre eux une partie de ses troupes. Il a donc entamé le siège de Byzance avec une armée amoindrie et, de ce fait, ne parvient pas à obtenir la reddition de la ville.

Parfaitement conscient des enjeux stratégiques, l’empereur Léon III scelle une alliance avec ses nouveaux alliés en mariant son fils et héritier, Constantin, à une princesse khazare nommée Çicek (Fleur).

Leon III d'Armenie
Léon III d’Arménie – par Toros Roslin – 1250

Baptisée sous le nom d’Irène, elle donnera le jour à l’empereur Léon IV « le Khazar ». Cette alliance, prolongée jusqu’à l’orée de l’An Mil, a préservé Byzance des conquérants arabes.

Dans le Caucase, par leur résistance obstinée, les Khazars font aussi obstacle à l’expansion musulmane qui va se détourner vers l’Asie centrale, préservant du même coup le monde russe.

Si ces rapports conflictuels avec le monde arabo-musulman laissait difficilement augurer une conversion à l’Islam, conduisaient-ils pour autant à l’adoption de la religion juive ? C’est pourtant cette voie qu’ont décidé d’emprunter les dirigeants khazars au VIIIe siècle.

Les Juifs de la steppe

Alliés de l’empire byzantin orthodoxe et en butte aux volontés expansionnistes des Arabes musulmans, les chefs khazars vont se convertir à la religion des tribus d’Israël.

Un choix pour le moins surprenant de la part de ces redoutables nomades de la steppe, mais rationnel d’un point de vue géopolitique…

khazars24-ibn-fadlan-voyage

La conversion au judaïsme

D’après les sources arabes, la religion des Khazars était à l’origine tout à fait représentative des pratiques religieuses des peuples de la steppe.

Ils vénéraient le Tengri, la divinité supérieure assimilée à la voûte céleste, le tout sans doute accompagné d’un culte des esprits et de pratiques chamaniques.

khazars11-ermitage1
Artefacts extraits des fouilles de Sarkel, musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg, Russie, B.R. Long, DR.

Des marchands chrétiens et musulmans se sont rapidement installés le long des voies commerciales qui animaient l’empire khazar.

Les esclaves capturés à la guerre nourrissaient aussi les flux commerciaux vers le Moyen-Orient et la Méditerranée. Progressivement, les Khazars se sont de ce fait sédentarisés et ont développé une économie urbaine.

De petites communautés juives se sont aussi installée le long des axes commerciaux.

C’est dans ce contexte qu’est intervenu la conversion du peuple khazar au judaïsme.

Les sources arabes du IXe siècle la datent du califat d’Haroun al-Rachid, aux environs de l’an 800, mais elle a dû se faire progressivement à partir des années 730.

khazars12-ermitage2
Artefacts extraits des fouilles de Sarkel, musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg, Russie, B. R. Long, DR.

Se convertir au judaïsme présentait pour les Khazars un intérêt évident : préserver leur indépendance tout en entrant dans le monde des religions monothéistes et des grands empires sédentaires !

En effet, s’ils avaient adopté la foi chrétienne, ils seraient entrés dans la sphère d’influence byzantine. Devenir musulmans était une option encore moins envisageable puisque le califat était un ennemi de toujours.

Dans un premier temps, seul le clan dirigeant a dû se convertir.

La diffusion du judaïsme a dû s’élargir ensuite, au cours des IXe et Xe siècles, à des couches plus larges de la population, même si elle est restée globalement minoritaire.

D’autres Khazars sont tout de même aussi devenus chrétiens ou musulmans, sans oublier ceux qui ont choisi de conserver leur foi traditionnelle.

khazars-8-celavero-vestiges
Un fragment de brique avec des symboles juifs, menorah (chandelier), lulav (branche de palmier) et etrog (cédrat), retrouvé sur le site funéraire de Čipska šuma, embouchure du Danube, près de Čelarevo (Bačka, Voïvodine), D.R.

L’arrivée des Magyars va rebattre les cartes dans la steppe et conduire à la disparition des Khazars et l’oubli de leur singulière judéité…

La chute de l’empire

Ce qui a fait la force des Khazars va cependant causer leur perte.

S’ils réussissent à garder leur identité de peuple de la steppe, jusqu’à se convertir au judaïsme, ils conservent aussi un pouvoir essentiellement clanique, sans État.

Au moindre signe de faiblesse, les clans et tribus qui leurs sont soumis sont tentés de se révolter.

Après une période de troubles dans les années 830, le rapport de force se renverse dans la seconde moitié du IXe siècle et conduit à la chute de l’empire khazar.

Combats autour de la steppe

Un nouveau peuple, les Magyars, commence à prendre de l’importance. Ils ne sont pas turcophones ; leur langue est ougrienne et ils apparaissent dans les régions de l’Oural et de la Volga.

Les Khazars s’allient à de nouveaux-venus, les Magyars, pour affronter d’autres nomades, les Petchenègues.

Au IXe siècle, ils doivent aussi affronter des musulmans de plus en plus redoutables.

C’est également au cours de ces années, de la fin du IXe siècle au début du Xe, que se rassemblent les populations slaves du Dniepr à la Volga autour d’un pouvoir d’origine viking.

khazars21-leon6-constantin7
Solidus de Léon VI et Constantin VII Porphyrogennetos, 908-912
Pendant ce temps, dans les Balkans, l’empire bulgare est à son apogée.

Pour les contenir, l’empereur byzantin Léon VI (886-912) demande l’aide des Khazars ainsi que de leurs alliés magyars dirigés par Arpad.

Mais en retour, les Bulgares encouragent les Petchenègues à attaquer les Magyars et les Khazars sur leurs arrières.

Une stratégie payante puisque les Magyars sont obligés de fuir en Pannonie vers 895. Ils sont accompagnés d’un groupe de rebelles khazars, les Kabars : ils formeront plus tard la Hongrie.

Au Xe siècle, les Petchenègues contrôlent les rives de la mer Noire et les Byzantins entament une reconquête de la Crimée : le territoire khazar se réduit donc comme peau de chagrin.

Cessant de soutenir ses alliés d’hier, Constantinople entre en relations avec les Petchenègues ou les Russes.

Les Byzantins estiment les Khazars incapables de maîtriser la situation et les jugent d’autant moins utiles qu’ils se sont convertis au judaïsme.

Mais c’est la principauté de Kiev qui va porter le coup de grâce aux Khazars et ravage leur capitale Atil.

Après lui viennent les Oghouz…

Le khanat des Khazars n’est plus que l’ombre de lui-même…

https://www.herodote.net

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité, de citer le site: http://www.terrepromise.fr

Copyright Terre Promise © Elishean/2009-2018/Terre Promise




Print Friendly, PDF & Email