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Des rives de la Seine aux rives du Jourdain

Depuis plus de cent ans, entre Paris et Jérusalem, Strasbourg et Tel-Aviv, Marseille et Netanya se sont noués des liens, subtils et complexes, tissés par les allers et venues, les rêves et les espoirs des émigrants et des voyageurs venus de France.

emigration france palestine

Ces milliers de fils, de diverses natures, qui relient les rives du Jourdain à celles de la Seine, de l’Ill ou de la Garonne, ont contribué à bâtir entre les Juifs français et la Palestine/Israël des relations profondes mais singulières.

L’émigration de France vers la Palestine (1880-1940)

par Catherine Nicault

En 1925, de retour d’un périple au Levant, Pierre Benoit publie Le Puits de Jacob, une fiction sur la nouvelle Palestine juive [1]..

Pierre Benoit, Le Puits de Jacob. Roman, Albin Michel..

Le personnage d’Henriette Weill, l’âme de la colonie sioniste collectiviste dont le nom donne son titre au roman, s’inspire-t-il d’une rencontre réelle ?

Française, dreyfusarde exaltée et bas-bleu marxisante, cette « israélite » est sensée avoir gagné le pays de ses ancêtres en 1920, littéralement soulevée d’enthousiasme par « la confirmation à San Remo de la déclaration Balfour ». Pour autant, l’auteur souligne dans la scène de son départ solitaire, gare de Lyon [2]

De fait, les contemporains de Pierre Benoit, venus eux-aussi visiter la Palestine dans les années vingt, sont plutôt frappés par l’absence de toute présence française dans le Foyer national juif, qu’ils soient bien disposés ou non à l’endroit du sionisme.

« J’ai fouillé la Judée, la Samarie, la haute et la basse Galilée, note le célèbre reporter Albert Londres. En vain j’ai gravi le mont Carmel, le mont Thabor et le mont Gilboe ; en vain j’ai appelé dans la plaine de Jesraël ; en vain j’ai ramé sur le lac de Tibériade : “Enfin montrez-moi un Juif, ai-je crié à la cantonade, un seul venant de France”. […] Ma voix resta sans écho [3] ».

Son confrère Henri de Kérillis ne découvrit « que quatre Français, vrais Français, qui se soient jamais fait palestiniens ! ». Sur deux dont il aurait retrouvé la trace, l’un serait « mort de chagrin » et l’autre, après trois ans de séjour en Palestine, se serait « enfui en Egypte [4]sans demander son reste. »

« L’an prochain Paris ! L’an prochain Verdun où sont tombés mes deux frères ! Mais la Palestine ? Non… Non… Ah ! Prévenez les Juifs de Paris. Ce n’est pas pour eux… [5]», lui aurait lancé l’immigrant dépité.

Aux dires de ces témoins, leur seule présence serait un sujet d’étonnement pour leurs hôtes palestiniens, peu accoutumés à recevoir des visiteurs venus de France.

L’affaire semble donc entendue : les Juifs de France sont une denrée rare dans la Palestine mandataire, a fortiori dans la Palestine ottomane.

Mais à ce point-là ?

Alors qu’il existe une vie sioniste, à Paris et en Alsace et en Lorraine, certes groupusculaire à la Belle Epoque mais plus développée dans l’entre-deux-guerres ?

Et à défaut d’olim [6]nombreux, est-il vraisemblable qu’Eretz Israel n’ait pas suscité, dans les milieux sionistes et sionisants, un attrait touristique comme pratique d’attente, de préparation ou de substitution à l’alyah [7]– surtout à partir des années vingt, lorsque les Lettres et les Arts sont traversés par une véritable « mode » juive et palestinienne [8] ?

Quels contacts tangibles existent-ils en somme entre les sionistes de France et la terre d’Israël entre les années 1890 et 1930?

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Timbre poste de 1928

C’est ce que nous nous proposons d’examiner de plus près.

La France, terre non d’alyah mais d’étape vers la Palestine

Inutile de chercher dans la littérature consacrée à l’histoire du peuplement juif de la Palestine ottomane, puis britannique, la moindre mention d’une figure de Juif français un peu notoire qui serait venu grossir les rangs du Yishouv (la communauté juive en Palestine) entre 1880 et 1945.

Sur les quelque 500 000 immigrants dénombrés dans cette période, la plupart, c’est bien connu, appartiennent aux cinq grandes alyot qui se sont succédées jusqu’aux années trente ; or les quatre premières ont puisé dans les vastes réservoirs des judaïcités russe, polonaise et roumaine, et la cinquième, contemporaine du règne du nazisme en Europe, est un produit du judaïsme centre-européen, polonais encore et surtout allemand.

Au milieu de ce « matériel » humain est-européen prépondérant, une poignée de Juifs occidentaux ont certes illustré la geste du Foyer national : des Juifs britanniques, souvent employés dans l’administration du Mandat, des Italiens, des Néerlandais, des Américains même.

De Juif français digne de mémoire, aucun hormis naturellement Charles Netter, le fondateur en 1870 de l’école d’agriculture de l’Alliance israélite universelle (AIU), Mikvé Israel, et le baron Edmond de Rothschild. Mais ils sont des philanthropes venus en aide aux Juifs en Terre sainte, qui ne se sont joints à eux qu’à l’occasion de courts séjours.

Si l’on se réfère cette fois aux comptages faits par les autorités sionistes des olim provenant de France [9]– ce qui, notons-le, ne préjuge pas de leur nationalité –, cette perception s’affine sans être démentie.

On distingue, très clairement, une première période correspondant aux années vingt et au tout début des années trente, où leur effectif concorde avec l’image d’un Yishouv dépourvu de toute présence française : on relève

  • 27 olim en 1923 [10],
  • 25 en 1924 [11],
  • 13 en 1925 [12],
  • 4 en 1925-1927 [13,
  • 3 en 1931 [14,
  • 7 en 1932 [15,
  • soit 79 en tout et pour tout de 1923 à 1932.

Puis, dans les années 1933 à 1940, les effectifs globaux de l’immigration de France atteignent les 2 466 immigrants, le rythme des entrées étant toutefois très irrégulier :

  • 119 en 1933 [16],
  • 561 en 1934 [17],
  • le maximum est atteint en 1935, avec 1021 individus [18];
  • la décrue s’amorce dès 1936 avec 446 olim [19]
  • et ils ne sont plus que 69 en 1937 [20],
  • 87 en 1938 [21],
  • 107 en 1939 [22]
  • et 56 en 1940 [23]

Au moins ces chiffres, sans doute approximatifs [24], donnent-ils un ordre de grandeur, ils confirment l’absence quasi totale d’une émigration de France métropolitaine vers la Palestine dans les années vingt.

Quant à la décennie suivante, la croissance, sensible, ne doit pas faire illusion : d’abord, les effectifs restent très en-deçà de ceux en provenance d’Europe centrale qui, dans cette période, se chiffrent, eux, en plusieurs dizaines de milliers [25], ensuite, sauf exceptions [26][, il ne s’agit pas de Juifs français mais de réfugiés de Pologne et d’Allemagne en France, qui embarquent à Marseille pour la Palestine mandataire.

S’il accède alors à la visibilité statistique, le phénomène de réémigration ou de transmigration remonte en fait aux deux dernières décennies du XIXe siècle, lorsque la France devint une terre d’accueil pour les Juifs fuyant l’Europe orientale.

La patrie des droits de l’Homme est certes un pays d’intégration, mais elle est aussi un lieu de transit vers le Nouveau Monde comme, à un bien moindre titre, vers la Palestine pour une minorité d’immigrants imbus de l’idée nationale juive. Dans ce dernier cas, il est fréquent, semble-t-il, que leur séjour préalable en France soit d’une certaine durée, le temps de se voir contraints à renoncer à un projet initial d’intégration sur place, soit d’acquérir une formation susceptible de leur faciliter une alyah programmée à l’avance.

Pierre Benoit rend d’ailleurs compte de cette dernière réalité dans le Puits de Jacob à travers le personnage de la doctoresse de la colonie, Ida Jokaï, une polonaise formée, nous dit-il, à Montpellier [27]

Dès lors, il est clair que ces immigrés ne constituent pas un apport que l’on peut qualifier de « français » au Yishouv, même s’ils peuvent avoir gardé quelque empreinte de leur passage en France.

La plupart, à l’évidence, n’y sont pas restés suffisamment ou y ont vécu trop en marge pour en avoir été durablement marqués.

Toujours est-il que, dans les parcours des Juifs d’Europe orientale vers la Palestine, la France est bien souvent une étape, un simple épisode au milieu de pérégrinations complexes, comme on peut le vérifier par les trajectoires de certains Amants de Sion [28] Le mouvement des Amants de Sion (Hovevei Sion), et sionistes de la Belle Époque.

les Amants de Sion.
les « Amants de Sion »

Avant la Grande Guerre

Dans les années 1880 et surtout 1890, le cœur de l’activité présioniste et palestinophile en Occident se trouve à Paris [29], autour du baron Edmond de Rothschild et du siège de l’administration des jeunes colonies palestiniennes, fondées en général par les Amants de Sion mais dont le « Bienfaiteur » a pris le destin vacillant en main.

Tandis que les fonctionnaires du Baron – pour la plupart juifs alsaciens, comme Michel Erlanger et Élie Scheid – multiplient les voyages de travail entre la France et la Palestine [30], trois petits groupes de Juifs immigrés, formés surtout d’étudiants mais aussi de « quelques commerçants, quelques petits bourgeois intellectuels [31]» y militent pour la renaissance de la Palestine juive.

Ces cercles microscopiques ne prônent pas tous l’émigration.

Le but des membres de Nosei Nes Ziona et de Yishouv Eretz Israël est de rassembler des fonds pour les colonies du Baron, elles-mêmes peuplées d’émigrants venant droit d’Europe orientale [32]

fond juif

En revanche les Bnei Zion, qui ont pour secrétaire un certain Lazare Baumgarten (1850-1905), le père du sioniste Baruch Hagani [33], prônent l’alyah personnelle.

Hagani n’évoque pourtant qu’un seul départ effectif, en 1893 ou 1894, celui du président du groupe de 1886 à 1893, Nissim Dobrouskine, « âme d’apôtre et de prophète [34] ». Encore peut-on à peine compter cet homme âgé, animé d’un sentiment profondément religieux pour Eretz Israel, au nombre des immigrants modernes ; il apparaît au jeune Hagani comme un « vieux pèlerin […] qui avait couronné son apostolat en s’en allant mourir en Terre Sainte [35]» dans la grande tradition des émigrants pieux de toujours.

Exceptionnel néanmoins dans le contexte français, ce départ est l’occasion de souvenirs mémorables pour l’enfant qu’il était : un grand dîner d’adieu donné dans « une salle assez vaste » qui exclut qu’il ait pu avoir pour cadre le modeste logis familial des Baumgarten, « une tribune ornée d’un immense drapeau bleu et blanc » et son père Lazare « se levant au dessert pour épingler à la boutonnière du héros de la soirée un moguen-dovid en or » [36] Ce départ signe aussi, semble-t-il, le prompt délitement du groupe sans que les Baumgarten et leurs amis proches aient jamais fait leur alyah [37

C’est aux cercles « palestinophiles » du Paris fin-de-siècle que se rattachent Éliezer Ben Yehouda (1858-1922) et Meïr Dizengoff (1861-1937), deux figures importantes du nouveau Yishouv.

On sait que le premier, artisan du renouveau de l’hébreu en tant que langue vivante, vint de Lituanie étudier la médecine à Paris en 1878, déterminé à s’installer ensuite en Eretz ; qu’atteint de tuberculose, il décide de précipiter son départ, et, pour ce faire, passe sur les bancs de l’École normale israélite orientale (ENIO) de l’Alliance israélite universelle sur les conseils de Charles Netter, dans l’espoir d’enseigner plus tard à Mikvé. Finalement, il s’installe à Jaffa en 1881, en passant par Vienne, la Roumanie et Constantinople [38]

On sait moins que le second, fondateur et premier maire de Tel Aviv, est « monté » de sa Bessarabie natale une première fois en Eretz en 1892, après deux ou trois années passées à étudier à Paris la chimie du verre pour le compte du Baron. Celui-ci escomptait en effet lui confier la direction d’une usine de fabrication de bouteilles à Tantura, créée pour appuyer la production viticole des colonies. L’échec de cette expérience contraignit Dizengoff à regagner la Russie en 1894, d’où il ne revint à Jaffa qu’en 1905, désormais sioniste et directeur/fondateur de la compagnie foncière Geulah [39]

Sans qu’il soit jamais fait allusion à ce passé, Meïr Dizengoff se rendra fréquemment en visite en France entre les deux guerres, époque où il est aussi l’un des interlocuteurs favoris des visiteurs français de marque en Palestine. À l’évidence la propagande sioniste a su faire bon usage de sa connaissance du français.

Nous connaissons au moins trois autres Amants de Sion, devenus ensuite des sionistes parisiens, dotés de parcours analogues mais pas forcément ponctués par une installation définitive en Palestine.

Les Russes Wladimir (1862-1926) et Zinovi Tiomkin se sont fixés à Paris après une tentative d’alyah avorté au début des années 1880 [40]; le Roumain Benzion Judcovici s’en fut assécher les marais de Tantura en 1892, avant que la malaria ne le contraigne à regagner son pays d’origine, puis qu’il ne s’installe à Paris en 1899 [41]

Le parcours de Nahum Slouschz (1872-1966) est plus tortueux encore [42]. Fils d’un rabbin acquis à l’Amour de Sion, il fait une première tentative ratée d’installation en Palestine du printemps 1891 à l’hiver 1892, mandaté par un groupe de candidats colons pour acheter une terre. Reparti en Russie, il opère une seconde tentative à l’été 1896, mais renonce à nouveau courant 1897, après y avoir appris la parution du manifeste du sionisme politique, L’État juif de Herzl.

Devenu sioniste, Slouschz se lance néanmoins dans des études de littérature française à Genève, puis à la Sorbonne, où il soutient en 1903 une thèse sur la littérature hébraïque moderne. Preuve sans doute de son intention à l’époque d’élire domicile en France, il obtient sa naturalisation mais peine terriblement à gagner sa vie entre ses charges de cours à la Sorbonne et à l’ENIO ; parvenu au fil de missions en Afrique du Nord à se forger un profil inattendu d’archéologue spécialiste du judaïsme nord-africain, ses thèses rencontrent le scepticisme de l’Université. Il passe la guerre entre le Maroc, Paris et les Etats-Unis, puis, de guerre lasse sans doute, finit par élire domicile à Jérusalem en 1919.

Son épouse, une juive russe épousée en 1900 en Russie [43], et sa fille ne l’y ayant pas suivi, il n’est pas exclu qu’il soit revenu ensuite en visite en France, mais nous ne connaissons avec certitude qu’un voyage de propagande accompli à Paris dans les premiers jours de 1922 pour le compte de l’Organisation sioniste mondiale [44]; il aurait aussi été tenté de s’y réinstaller en 1946 [45]

En dehors de Paris, Nancy et Montpellier abritent d’autres petites colonies d’étudiants d’Europe orientale à la fin du XIXe siècle.

Gagnés aux Amants de Sion, certains y étudient la médecine ou l’agronomie dans l’intention de faire leur vie en Eretz. Quelques-uns l’ont fait pour de bon. Ainsi l’épouse d’Itshak Ben Zvi, le second président d’Israël, est-elle une ancienne étudiante en agronomie de Nancy. Hayim Margalith-Kalvarisky, le célèbre agent du Keren Kayemeth Leisrael (KKL ou Fonds national juif) [46] en Palestine, a fait son alyah en 1895 après des études similaires à Montpellier. Il a compté parmi ses condisciples les sœurs Joffé, qui s’apprêtaient à rejoindre en Palestine leur frère Hillel, le représentant du comité exécutif des Hovevei Zion à Jaffa de 1895 à 1905 [47.

Terminons cette évocation par celle de quelques autres étudiants qui, inscrits à Paris ou à Montpellier à une date sans doute un peu postérieure, furent membres de la délégation censée représenter la France au premier congrès sioniste de Bâle en 1897, avant de faire de la Palestine leur choix de vie [48]

Il en fut ainsi de Joseph Myrkin et de Joshua Bouchmil (ou Buchmil), étudiants en agronomie à Montpellier – l’alyah du second datant précisément de 1906 [49], ou encore de Boris Katzmann (1872-1934), étudiant en chimie qui, lui, ne « monte » en Palestine qu’après la Déclaration Balfour [50]

Nous sommes mieux renseignés sur le Russe Abraham Ludvipol (1865-1921) : Paris est la ville de ses études, puis de ses premières armes de journaliste polyglotte, avant qu’il ne la quitte en 1903 pour Varsovie, haut lieu de la presse yiddish, et ne s’établisse finalement à Jaffa en 1907 [51].

Il arrive que le départ soit bien plus tardif. Celui de Myriam Schach par exemple, née en 1867 en Russie, arrivée en France en 1885, naturalisée en 1897 alors qu’elle préparait l’agrégation d’allemand, professeur au lycée de jeunes filles de Versailles puis au lycée Molière à Paris à partir de 1910, n’eut lieu qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à un âge déjà avancé [52]

Comme d’autres anciens Amants de Sion, elle appartenait en 1897 à la société qui regroupait les tout premiers sionistes (au sens herzlien du terme) de la capitale française, Mebassereth Sion.

Nous ne connaissons pas d’autres olim issus des rangs de cette société, pas plus que d’autres groupes sionistes parisiens, souvent plus éphémères, en dehors du sioniste-socialiste Marc Jarblum (1887-1972), venu de sa Pologne natale à Paris en 1907, reparti à diverses reprises en Pologne et en Russie, avant qu’il ne s’installe tout de bon au lendemain de la Grande Guerre dans une France qu’il ne quitta qu’après l’Occupation.

Nous savons cependant que certains caressèrent l’idée de « monter » en Palestine [53]

Divers témoignages attribuent notamment cette intention à Max Nordau, la plus grande figure sioniste de France avec Alexandre Marmorek, à la fin de sa vie [54]; la mort le surprend à Paris en 1923, mais sa femme et sa fille transfèrent ses restes à Tel Aviv en 1926. Le même désir a habité son médecin, l’ancien chef des Étudiants sionistes, David Élie Jacobsohn. Né en 1875 à Novojagory en Russie, il fait sa médecine à Paris où il soutient sa thèse en 1903, année de sa naturalisation [55] Mobilisé en 1914-1918, décoré de la croix de Guerre et de la Légion d’honneur, il continue de militer activement dans les rangs sionistes. Il meurt à Paris en 1937, alors qu’il s’apprêtait à prendre sa retraite et à faire, nous dit-on, son alyah, à la suite d’une partie de sa famille [56]

Ces parcours individuels ne doivent cependant pas cacher l’essentiel : les cas de présionistes et sionistes partis de France en Palestine avant la Grande Guerre sont rares, voire exceptionnels, même au sein des maigres cercles dont ils sont issus, et plus encore semble-t-il dans les rangs des sionistes herzliens purs que dans ceux qui avaient été engagés dans ceux des Amants de Sion.

Ils suggèrent aussi, s’il en est besoin, que bon nombre de ces premiers olim, vaincus par les rudes conditions d’existence dans une Palestine ottomane sous-développée, furent aussi des yordim, obligés de « redescendre » en Europe, un fait souvent gommé dans les histoires du Yishouv, pour lesquelles ils sont un objet de mépris.

La Palestine mandataire, un havre pour des réfugiés « indésirables »

palestine mandataire

La déclaration Balfour et le nouvel afflux des Juifs polonais dans la France d’après-guerre inaugurent-ils des jours meilleurs pour l’alyah en provenance de France?

Probablement la direction sioniste l’a-t-elle cru puisqu’elle cautionne, à la demande des militants de Mebassereth Sion, l’ouverture d’un Vaad Haalyah (Office palestinien) à Paris en février 1921 [57].

Mais l’organisme fonctionne mal et souvent pas du tout dans les années 1920, du fait à la fois de querelles internes, des troubles judéo-arabes en Palestine et du manque de « certificats » [58] autorisant l’entrée en Palestine – la direction sioniste de Londres s’en montrant avare, en partie parce qu’elle en manque, en partie parce qu’elle reproche aux sionistes parisiens de ne pas strictement les réserver, comme prescrit, aux jeunes travailleurs et aux émigrants polonais en transit en France [59]

On sait tout de même que dès février 1921, un groupe de 33 haloutzim (pionniers) a pu partir par ses soins, que d’autres jeunes ont suivi, parfois non sans mal [60], tous venant de Pologne hormis une poignée de jeunes originaires d’Alsace [61]

Il est fort probable que certaines années, au moins en 1926 et 1927, le solde migratoire entre la France et la Palestine – un bien grand mot pour les effectifs concernés – est à l’avantage de la France.

Comité France-Palestine, fondé en 1925

L’économie palestinienne traverse en effet une crise sévère qui pousse des sujets palestiniens à se replier en Europe, dont en France, dans l’espoir d’y trouver des moyens de subsister et/ou d’y parfaire leur formation, parfois avec l’aide du Comité France-Palestine, fondé en 1925, que préside Justin Godart [62]

Ces réfugiés économiques avaient-ils l’intention de regagner Eretz Israel une fois la tourmente passée ?

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Couverture d’un numéro de Palestine, la revue que publie France-Palestine chez Rieder de 1927 à 1931

Certains en tout cas se sont attardés comme l’indique assez la présence de quelques « Palestiniens » parmi les Juifs étrangers que le Comité d’assistance aux réfugiés (CAR) aide à quitter la France entre 1936 et 1938 [63], et ceux, plus nombreux hélas, qui figurent sur les listes des convois de déportés de France de 1942 à 1944.

Toujours est-il que la réémigration à partir du sol français reprend avec une vigueur inédite dans les années 1930.

C’est une période en effet où la France, en proie à une crise profonde, s’efforce de limiter au plus juste l’accueil des réfugiés, pour la plupart juifs, affluant d’Europe centrale, d’Allemagne surtout, d’où ils sont chassés par les persécutions.

Dans l’esprit des dirigeants politiques comme, dès 1934, dans celui des responsables des principales organisations juives, la France, déjà « saturée » d’étrangers et travaillée par la xénophobie et l’antisémitisme, ne peut guère être qu’un pays de séjour intermédiaire et de transit vers d’autres destinations définitives [64].

Or la Palestine, bien que l’immigration juive y soit contrôlée par les autorités mandataires, est l’une des rares destinations encore entrouvertes, vers laquelle les responsables juifs des associations françaises d’aide aux réfugiés s’empressent de diriger autant de ces « indésirables » qu’il lui est possible d’obtenir de certificats de l’Agence juive [65]et de soutien logistique de la part de la HICEM [66], l’organisation spécialisée depuis la fin du siècle précédent dans l’aide à l’émigration des Juifs européens.

Le Comité central d’assistance aux émigrants juifs, qui n’est autre que sa filiale française [67], et le Comité national de secours aux réfugiés allemands victimes de l’antisémitisme, la principale organisation juive française œuvrant dans ce domaine entre 1933 et 1936, partagent du reste la même adresse parisienne (5, rue de la Durance).

Dans ces conditions, le Comité national de secours, qui, du 11 mai au 31 décembre 1933, avait « expédié » 73 réfugiés en Palestine [68], fit mieux en 1934 avec l’envoi de 428 réfugiés [69]

Parmi eux, par exemple, les deux frères aînés de Léo Cohn, le futur aumônier des Éclaireurs israélites du centre de Lautrec pendant l’Occupation. Son père, un banquier d’affaires de Hambourg, se trouvait à Paris avec sa femme lors de l’accession d’Hitler au pouvoir ; il y avait aussitôt fait venir ses quatre fils, en attendant de trouver le moyen de rallier la Palestine [70]

De janvier à juin 1935 inclus, ce sont 131 autres réfugiés au moins qui les suivent [71]

Les rapports d’activité ne distinguent malheureusement plus, à compter de juillet 1935, les émigrants pour la Palestine parmi tous ceux qui partent outre-mer ; il en va de même des rapports d’activité du Comité d’assistance aux réfugiés (CAR), qui prend le relais du Comité national de secours à partir de l’été 1936 [72]

Les autorités sionistes de Palestine, on l’a dit, dénombrent 2 466 arrivées en provenance de la France de 1933 à 1940, soit une petite fraction des Juifs qui se sont réfugiés sur le sol français – évalués à 25 000 par exemple au début de 1934 [73]

Il arrive d’ailleurs que certains de ces réfugiés, incapables de s’acclimater au climat de violence judéo-arabe et aux conditions de vie locales, jugées trop spartiates, décident de revenir en France [74]. Ces allers et retours, évidemment très minoritaires, reflètent cependant le manque de motivations idéologiques de beaucoup de ces olim des années trente.

À Paris, le travail de l’Agence Juive, de la HICEM et des organisations françaises d’aide aux réfugiés est secondé par des rouages secondaires, préexistants ou non. Toujours chargé de la distribution des certificats alloués par l’Agence juive, l’Office palestinien de Paris (le Vaad Alyah) est réactivé [75]

Implanté jusqu’alors en Europe centrale, le mouvement Héhaloutz (Le Pionnier) se redéploye à partir de juin 1933 en territoire français sous la conduite du chaliah (émissaire) Fritz Lichtenstein, puis de Joseph Walden, secrétaire général du mouvement en France à la fin des années trente [76]

La vocation de celui-ci étant de préparer des jeunes au travail agricole et au kibboutz, l’institution pionnière (ou haloutzique) par excellence du Yishouv, quatre fermes-écoles ou harcharot (parfois nommées kibboutzim) sont ouvertes dès juin 1933 : « Haolim », la plus importante, se trouve à Altwies en Moselle, près de Metz où le mouvement bénéficie du soutien actif des sionistes alsaciens [77]; les autres sont nommées « Hulah » (Lot), « Mahar », et « Migdal » (Touraine) [78]

Fin 1935, leur nombre aurait été porté à sept, avant d’être ramené à trois au début de 1936 : Altwies toujours, « Hassela » (Gers) et « Namshir » (Haute-Garonne), qu’il fallut liquider en avril [79]. L’organisation a toujours dû, en parallèle, placer des jeunes en apprentissage dans des fermes et, pour quelques-uns, auprès d’artisans. Là encore, le résultat en termes d’alyah reste imprécis dans l’état de nos sources : le tout premier gdoud (groupe) de jeunes réfugiés allemands de France part d’Altwies au printemps 1933 – une trentaine semble-t-il, suivi en 1934 de 273 autres jeunes [80]»,….

Ainsi, de 1933 à la fin de 1935, 474 jeunes auraient émigré grâce au Héhaloutz de France [81], auxquels se seraient ajoutés 148 havérim (camarades) en 1936 [82], soit 624 olim au total en 3 ans d’activité.

D’esprit tout aussi haloutzique mais sans la taille du Héhaloutz, le mouvement scout sioniste d’extrême gauche, Hashomer Hatsaïr, comme sans doute le Bétar, celui d’extrême droite, qui sont présents en France depuis la fin des années vingt ou le début des années trente, envoient, eux-aussi, quelques pionniers en Eretz [83]

Enfin, Justin Godart, assisté d’André Spire, crée en 1933 Agriculture et artisanat. Cette organisation vise à favoriser, pour le compte du Comité national de secours, la formation professionnelle des réfugiés, mais aussi des « jeunes Juifs de l’Est en France depuis plusieurs années, désireux d’apprendre un métier manuel avant de rallier finalement la Palestine. Elle s’emploie donc à les placer en apprentissage chez des paysans et des artisans et, de plus en plus, en raison des difficultés croissantes pour obtenir des permis de travail, les place dans des écoles professionnelles : 350 jeunes auraient bénéficié de ses services en avril 1935, lesquels auraient gagné la Palestine pour la plupart [84].

Aidez-le à bâtir la Palestine » : affiche de l'Agence juive par Modest Stein, 1930
Aidez-le à bâtir la Palestine » : affiche de l’Agence juive par Modest Stein, 1930
La France devient donc dans les années 1930 une plate-forme pour la réémigration de certains réfugiés juifs d’Europe centrale, notamment vers la Palestine, jusqu’en septembre 1939.

Ce rôle, elle le tient encore dans une moindre mesure pendant la Drôle de guerre, malgré l’interdiction faite en principe de tout transit sur le territoire français, sauf « cas exceptionnels » [85]

Le romancier Albert Cohen, fonctionnaire de l’Agence juive et du Congrès juif mondial à Paris en 1939 et 1940, multiplie alors, avec des fortunes diverses, les interventions en faveur de militants sionistes ou de leurs proches fuyant les zones d’Europe envahies par le Reich hitlérien [86].

Cependant le lien entre les migrants de cette période et cette France inhospitalière se fait plus ténu que jamais. D’ailleurs la presse sioniste française n’est guère diserte sur les réfugiés passés de France en Eretz, signe que les militants de France ne se sentent guère impliqués par leur sort.

Reste à expliquer pourquoi, hormis une poignée de jeunes sionistes-religieux originaires d’Alsace, les sionistes de France ont persisté à bouder à ce point l’alyah en dépit d’une situation des Juifs en Europe qui semblait donner raison à l’idée nationale juive?

Un sionisme qui s’accommode fort bien de l’exil

On sait que le sionisme n’a pas trouvé un terrain favorable en France, foyer de l’idéologie de l’assimilation.

L’effectif des groupes militants organisés y est toujours resté des plus modestes, quelques centaines d’individus, tous Juifs immigrés et pour la plupart parisiens, par exemple, à la veille de la Première Guerre mondiale, alors que les manifestations sionistes les plus rassembleuses mobilisent un millier d’individus, au plus [87]; en 1919, 1 500 suffrages s’expriment en métropole à l’occasion de la convocation d’une conférence sioniste ; quant aux deux décennies qui suivent l’armistice et la création du Foyer national juif en Palestine, on peut tenir pour certain que le nombre des militants et plus encore des sympathisants progresse grâce aux nouvelles vagues d’immigration juive polonaise et au retour dans le giron français du judaïsme alsacien-lorrain, largement gagné au sionisme.

Il est même des notables israélites parisiens qui font alors profession de sionisme [88].

Seul chiffre indicatif disponible : La Terre retrouvée, le principal titre sioniste de France, tire à 17 000 exemplaires au début des années trente [89]. Aussi faut-il nuancer l’idée que la France ne serait pas un réservoir d’alyah en raison tout simplement de l’absence de tout sionisme local. Les sionistes y sont restés, certes, peu nombreux, même comparés à d’autres pays occidentaux comme l’Allemagne de Weimar ou la Grande Bretagne ; mais de leurs rangs auraient pu sortir plus d’olim et de haloutzim que cela n’a été effectivement le cas.

Aussi doit-on faire intervenir un autre paramètre explicatif: la nature du sionisme « français ».

La lecture du second Écho sioniste, l’organe de la Fédération sioniste de France que dirige Baruch Hagani de 1912 à 1914, montre l’affirmation dès l’avant-guerre – à une époque où le mouvement sioniste allemand, par exemple, se met à exiger en principe de ses membres un projet personnel d’alyah – d’un sionisme à la fois « identitaire » et « philanthropique » ou « charitable ».

Autrement dit d’un sionisme réussissant à concilier particularisme juif et attachement à la patrie française et qui, donc, récuse l’obligation, et même parfois le bien fondé pour les Juifs heureux dans leurs patries, de l’alyah.

À leurs yeux, la mission d’un sioniste en Occident et surtout en France, patrie des droits de l’Homme, consiste à porter haut les couleurs du judaïsme (c’est l’une des fonctions essentielles de leur sionisme), tout en concourant de toutes ses forces à l’immigration de leurs coreligionnaires persécutés d’Europe en Palestine ainsi qu’au développement matériel du Foyer national.

C’est là une conception « ouverte » du sionisme, capable de drainer les bonnes volontés palestinophiles, qui séduit manifestement Baruch Hagani, un représentant de la deuxième génération immigrée, alors qu’elle indigne l’ancienne garde, tels Marmorek, Nordau ou Myriam Schach, arc-boutés sur l’exigence d’une alyah, qu’ils sont du reste loin d’avoir tous accomplie.

Or c’est cette sorte de sionisme qui s’est imposé dans l’entre-deux-guerres dans les rangs du sionisme français, organisé et surtout non organisé, avec les encouragements explicites du sionisme officiel de l’époque et de son chef Chaïm Weizmann, soucieux de rassembler tous les concours possibles à la construction du Foyer national.

Ce point est essentiel pour comprendre le déclenchement du processus de « sionisation » contemporain dans certains secteurs du judaïsme français – jeunes, intellectuels, notables, rabbins et « laïcs », membres notamment des sections françaises du Fonds national juif et du Fonds social juif, ou encore du Comité France-Palestine [90.

Seule l’idée que le sionisme ne visait nullement à obtenir le départ des Juifs français en Terre sainte, mais uniquement leur aide pour les coreligionnaires désireux de s’y installer, était susceptible de décider ces israélites, juifs certes, mais fondamentalement patriotes, à se ranger derrière la bannière sioniste [91]

france palestine 19e

Encore ne sont-ils encore à la veille de la Seconde Guerre mondiale qu’une minorité, dont certains préfèrent toujours se définir comme des « amis de la Palestine » (entendons, bien sûr, la Palestine juive).

Dispensés de l’alyah, ces sionistes de France entretiennent cependant des liens, tangibles et symboliques à la fois, avec Eretz Israel.

Avant 1914, ils se réduisent encore à peu de choses : la possibilité, très peu utilisée faute de moyens suffisants dans le public visé, d’acquérir des actions de la Banque coloniale juive [92] ou des vins et liqueurs de la société « Carmel », très fière de sa médaille d’or remportée à l’Exposition internationale de 1900 [93], enfin celle, déjà plus répandue, de verser son obole au KKL [94]

C’est surtout dans l’entre-deux-guerres que se mettent en place des pratiques, des rituels collectifs propres à nourrir un sentiment nécessaire de communion avec la grande famille sioniste mondiale et avant tout palestinienne.

L’exemple le plus significatif est fourni, malgré leurs résultats régulièrement décevants, par les efforts des sections françaises des deux grands Fonds palestiniens, le Keren Hayesod (KH ou Fonds social juif) et surtout le KKL.

La diffusion de ses fameux « troncs bleus », les modalités imaginées pour qu’ils soient relevés fréquemment, la vente des « timbres palestiniens », les « dons d’arbres », l’inscription sur le « Livre d’or », la publication des listes des donateurs dans la presse sioniste, les ventes de charité avec leurs inévitables « stands palestiniens », la multiplication enfin des « projections lumineuses » avant la guerre puis de « films palestiniens » [95], etc., ne sont pas seulement des techniques de propagande et de « fund raising » ; elles sont aussi sources de représentations et d’un imaginaire de la Palestine juive chez les sionistes de Diaspora, corroborés par leur recours de plus en plus massif, particulièrement dans les mouvements de jeunesse, à un curieux sabir, mêlant français et termes hébraïques, à défaut de parvenir à maîtriser l’hébreu moderne [96].

KKL
Bon du kkl

Quant à la pratique du voyage en Eretz Israel, elle n’est pas tout-à-fait ignorée à la Belle Époque : Abraham Ludvipol et David Jacobsohn ont visité tous deux la Palestine encore ottomane, et le second même à deux reprises [97]. Le ministre-officiant Joseph Spanien, père de l’avocat Samuel Spanien, fait au printemps 1904 un périple en Terre sainte dont il rend compte à Yishouv Eretz Israël [98]. Mais ce sont là des expériences individuelles et très rares.

Le seul récit de voyage en langue française, Eretz Israël, le pays juif. Impressions d’un voyage en Palestine, par J. H. Kahn, est une traduction du hollandais parue dans une édition assez luxueuse en 1910 et disponible seulement à la rédaction de l’Écho sioniste.

Dès le début des années vingt, les facilités de transport proposées par les Messageries maritimes rendent le voyage en Palestine « agréable [99]», à ceux qui en ont évidemment les moyens.

Les voyageurs ont le choix entre emprunter les « bateaux de grand luxe » qui desservent la « ligne d’Égypte », puis gagner la Palestine par le train partant du Caire, et débarquer à Beyrouth, puis descendre vers le sud par la mer, le train ou la route.

Certains s’y rendent en service commandé, ainsi Léon Zadoc-Kahn, fils du Grand Rabbin, et futur président du KH-France, à l’automne 1918 pour le compte du Comité d’études sionistes [100], ou André Spire, qui y accompagne Weizmann en mars 1920 à la demande du gouvernement français [101], ou encore Jean-Richard Bloch venu couvrir pour un journal en avril 1925 l’inauguration de l’Université hébraïque [102].

Mais d’autres viennent ou reviennent, comme le banquier Charles Baur, l’avocat Fernand Corcos et David Jacobsohn [103], retremper leurs convictions au spectacle des progrès inlassablement célébrés du Foyer national juif. Il appartient, semble-t-il, à la revue sionisante de Gustave Kahn, Menorah, d’avoir organisé le premier « Pèlerinage en Palestine » en 1925, à la fois pour la Pâque et l’inauguration de l’Université de Jérusalem [104].

C’est toutefois dans les années trente que la pratique de ce que l’on pourrait appeler un « tourisme idéologique » ou « politique » s’instaure pleinement chez les notabilités sionistes.

Il suffit pour s’en convaincre de feuilleter La Terre retrouvée, qui ne perd jamais l’occasion de signaler leurs déplacements en Palestine, puis de se faire l’écho de leurs impressions – forcément enthousiastes [105]; mais le récit qu’Edmond Fleg, plus sionisant que sioniste, fait de son propre voyage, Ma Palestine [106], l’est à peine moins.

Edmond Fleg

La nouveauté réside surtout, de 1929 à 1934, dans l’avènement d’un tourisme de groupe qui permet d’obtenir des conditions plus avantageuses.

cook palestine

En 1929, l’agence Cook offre de passer « Pésach à Jérusalem » et de visiter « les institutions sionistes », tandis que l’Union universelle de la jeunesse juive monte avec la Palestine & Orient Lloyd une « excursion en Palestine, Égypte, Syrie » [107]

Cette compagnie propose en 1932 un tour du pays à l’occasion des Maccabiades de Tel Aviv, tandis que le KKL et France Palestine traitent avec les Messageries maritimes pour l’organisation de sa « grande croisière en Eretz Israel » au printemps 1933.

1935_Maccabiah_logo

De même le KKL et La Terre retrouvée pour leur « Croisière juive en Palestine » du printemps 1934 [108].

Il semble que la révolte palestinienne ait sonné le glas de ces initiatives, mais non pas celui des visites individuelles, comme en atteste la parution régulière dans la presse sioniste d’encarts publicitaires pour les compagnies maritimes qui desservent la Palestine et, depuis 1937, celles d’« Océania », l’agence de voyages d’Israël Jefroykin, militant sioniste bien connu dans la capitale [109]

Le déplacement en Palestine peut mêler diverses motivations – politiques, religieuses, occasions d’assister à un événement mémorable – mais pour en parler on utilise volontiers les termes de « voyage d’études » ou de « pèlerinage ».

Difficile en fait de distinguer deux approches, car il s’agit toujours de constater de visu les progrès du Foyer national, de conforter ses convictions sionistes, de se rassurer sur l’avenir du Yishouv après une période de troubles judéo-arabes comme Justin Godart, accouru après ceux de 1929, mais aussi, et de plus en plus, d’effectuer un circuit bien rodé dans les nouveaux « lieux saints » du sionisme – qui réduisent d’autant les visites traditionnelles au Mur et aux « villes saintes » du judaïsme.

Le lien avec la Palestine est parfois personnalisé.

Certains sionistes de France, comme David Jacobsohn, y ont de la famille, d’où sans doute ses visites fréquentes. Maxa Nordau, elle, se rend très régulièrement sur la tombe de son père, et tout aussi régulièrement expose à son retour des « peintures palestiniennes », qui sacrifient d’ailleurs bien souvent, comme celles d’un certain nombre de confrères, à l’orientalisme le plus classique [110].

Dès 1929, la mode s’instaure dans le « gratin » sioniste parisien et alsacien-lorrain de créer, grâce à un financement familial ou à une souscription, une « forêt » en Palestine pour perpétuer la mémoire de l’un des siens.

Après la « Forêt Marmorek » et, semble-t-il, dans ses parages, on plante ainsi dans le sol palestinien une « Forêt Myriam et Israël Roukhomovsky », une « Allée Stourdzé », un « Jardin Léopold Metzger », une « Forêt Henri Lévy » et une « Forêt David Jacobsohn » [111]. Raison de plus pour les enfants Roukhomovsky ou Mme Jacobsohn de se rendre en terre d’Israël où s’inscrit désormais le souvenir de leurs proches.

Au total, la confirmation a été apportée qu’avant 1940 la France n’est pas un pays d’émigration, mais, dans une certaine mesure, de réémigration vers la Palestine.

Par son territoire, transitent des Juifs immigrés et réfugiés ; avant 1914, puis au tout début des années vingt, certains militants d’Europe orientale, très motivés idéologiquement, font une étape française, plus ou moins longue, plus ou moins marquante, avant de gagner Eretz Israel ; hormis la jeunesse, prise en charge par des mouvements d’esprit vigoureusement haloutzique, les réfugiés des années trente, eux, ont été fermement poussés sur la route de la Palestine, avec l’aide active des organisations juives françaises.

De ce fait entre la France et ces réémigrants peu de liens ont été noués : essentiellement une connaissance de la langue française, dont la propagande du Yishouv saura faire usage, pour la minorité qui y fit des études ; des sentiments plus que mitigés même bien souvent chez les réfugiés du nazisme.

Si les sionistes de France, pour ne pas parler des Juifs de France dont ils ne représentent qu’une fraction étroite, sont remarquablement peu portés sur l’alyah, même par rapport à leurs confrères des autres pays occidentaux, cela tient moins à leurs faibles effectifs qu’au type de sionisme qu’ils professent en général.

Un sionisme « diasporique » qui permet en effet d’accorder l’exigence d’affirmation juive avec la poursuite d’une existence satisfaisante dans un pays auquel ils sont bien souvent profondément attachés.

En même temps il serait un peu court d’en rester à ce constat.

Il ressort en effet que les sionistes français ne sont pas seulement des sionistes pour les autres, ou, comme disait Lénine à propos des bundistes, des sionistes frappés du mal de mer.

Le travail de propagande et de collecte de fonds pour la Palestine juive constitue déjà un lien symbolique avec elle en même temps qu’avec les sionistes du monde entier, mais celui-ci ne dépasse guère les frontières du sionisme militant.

Il n’en va pas de même du tourisme dans la « nouvelle Palestine » dont nous avons pu suivre l’apparition et les premiers développements.

Meyer, Erna, Dr. HOW TO COOK IN PALESTINE. WIE KOCHT MAN IN EREZ-ISRAEL. Tel Aviv, for WIZO: circa 1930. First edition.
Meyer, Erna, Dr. HOW TO COOK IN PALESTINE. WIE KOCHT MAN IN EREZ-ISRAEL. Tel Aviv, for WIZO: circa 1930. First edition.

Dès les années trente, il est fréquent, pour un responsable du sionisme français, de s’être rendu en visite, et même à plusieurs reprises, en Eretz Israel ; c’est là, souvent, le début d’un investissement personnel qui se traduit, parfois, par la volonté d’y inscrire le nom familial, le souvenir d’un être cher, en y plantant notamment des arbres du souvenir.

Faut-il voir dans ces pratiques, qui s’entourent d’un certain rituel, une sorte d’alyah symbolique ? Elles témoignent en tout cas d’un souci de marquer un attachement affectif propre à la terre d’Israël.

Surtout elles ont eu un impact plus large, à la différence de la propagande politique classique, sur le judaïsme français. Car une autre étude pourrait montrer l’écho très réel de la littérature née des voyages sionistes, les récits édités en particulier, dans certains milieux juifs (et non juifs d’ailleurs) non sionistes, sensibles à ces chants d’amour et d’admiration pour la beauté des paysages, la modernité de sa transformation économique, le courage et l’entrain de sa belle jeunesse, libre et fière.

C’est là, pensons-nous, un important maillon dans la « sionisation » des Juifs de France, qui s’épanouira après la guerre, sans donner lieu pour autant à une alyah significative.

un melon hébreu - 1930
un melon hébreu – 1930

Dossier à suivre : De la France vers la Palestine/Israël – 2 L’étape française des émigrants du Maghreb en route vers Israël (1952-1966)

Notes

  • [1]
    Pierre Benoit, Le Puits de Jacob. Roman, Albin Michel Éditeurs, 1925.
  • [2]
    Ibid., p. 116.
  • [3]
    Albert Londres, Le Juif errant est arrivé, Paris, Union générale d’édition, 1975, p. 24.
  • [4]
    Henri de Kérillis, Du Pacifique à la mer Morte : notes d’un journaliste, Paris, Spes, 1930, p. 196.
  • [5]
    Ibid., p. 197.
  • [6]
    Olim : substantif hébraïque désignant ceux qui font leur alyah, c’est à dire, littéralement, qui « montent » en Palestine.
  • [7]
    Alyah (plur. alyot) : substantif hébraïque signifiant « montée » en Eretz Israel.
  • [8]
    Cf. « Le “réveil” juif des années vingt », dossier d’Archives juives. Revue d’histoire des Juifs de France, n° 39/1, 1er semestre 2006.
  • [9]
    Nous ne saurions remercier assez chaleureusement Shoshanah-Rose Marzel d’avoir bien voulu faire cette recherche pour nous dans les comptes-rendus des Congrès sionistes et dans les rapports du département de l’Alyah de l’Agence juive aux Central Zionist Archives de Jérusalem (désormais CZA). Toute notre reconnaissance aussi à Simone Schliachter, conservatrice dans cette institution.
  • [10]
    CZA, Rapport présenté au Congrès sioniste de 1925.
  • [11]
    Ibid.
  • [12]
    Ibid. Le rapport indique 13 olim à la date d’avril 1925. Celui présenté au Congrès sioniste de 1927 n’indique en revanche aucun immigrant pour 1925. Leur trop petit nombre les aurait-il fait inclure dans la catégorie « Autres » ?
  • [13]
    CZA, Rapport présenté au Congrès sioniste de 1929.
  • [14]
    CZA, Rapport du département de l’Alyah de l’Agence juive (1931).
  • [15]
    CZA, Rapport du département de l’Alyah de l’Agence juive (1932).
  • [16]
    CZA, Rapport présenté au Congrès sioniste de 1935.
  • [17]
    Ibid.
  • [18]
    CZA, Rapport présenté au Congrès sioniste de 1937.
  • [19]
    Ibid.
  • [20]
    ASJ, Rapport présenté au Congrès sioniste de 1939.
  • [21]
    Ibid.
  • [22]
    CZA, Dossier S25/2333.
  • [23]
    Ibid.
  • [24]
    Les sources comportent en effet des lacunes et des incohérences statistiques. Voir, à titre d’exemple, le rapport cité note 13. Les autorités sionistes n’incluent pas non plus dans l’émigration venue de France celle d’Afrique du Nord, alors qu’il y a une vague de départ du Maroc à l’issue de la Grande Guerre, ni même de l’Algérie.
  • [25]
    Ainsi l’immigration venant de France ne représente-t-elle en 1937 que 0,7 % de l’immigration totale. Selon CZA, Rapport présenté au Congrès sioniste de 1939.
  • [26]
    Par exemple : La Terre retrouvée (désormais LTR) du 25 mai 1929 mentionne, sans le nommer, le départ d’un émigrant français ; Joseph Fischer a rencontré sur le bateau qui le mène en Palestine un couple qui fait son alyah, formé d’une Juive française, seule à bord de son espèce, mariée à un jeune Juif lituanien (LTR, 25 octobre 1935, p. 6) ; écho dans LTR du 15 novembre 1936, p. 15, de la soirée d’adieu organisée à Zeire Mizrahi, en présence de Théo Klein son président et du rabbin Soil, le 7 novembre, en l’honneur de Mlle Esther Englander qui quitte Strasbourg pour rejoindre son père en Palestine ; Simon Levitte, ancien commissaire des Éclaireurs israélites de Metz, est « monté » en 1936, avant d’être nommé délégué du Fonds national juif en Algérie (LTR, 1er septembre 1938, p. 16).
  • [27]
    Pierre Benoit, op. cit., p 143.
  • [28]
    Le mouvement des Amants de Sion (Hovevei Sion) est l’une des principales manifestations du présionisme en Europe orientale. Cf. Jean-Marie Delmaire, De Jaffa jusqu’en Galilée. Les premiers pionniers juifs (1882/1904), Lille, Presses universitaires du Septentrion, 1999.
  • [29]
    Pour plus de détails, Jean-Marie Delmaire, De Hibbat Zion au sionisme politique, thèse pour le doctorat d’État inédite, université de Strasbourg, 1986, 3 t.
  • [30]
    Cf. Israël Margalith, Le Baron Edmond de Rothschild et la colonisation juive en Palestine 1882-1899, Paris, Librairie Marcel Rivière et Cie, 1957, et Élisabeth Antébi, Edmond de Rothschild. L’homme qui racheta la Terre sainte, Paris, Rocher, 2003.
  • [31]
    Témoignage de Baruch Hagani, « Les débuts du sionisme à Paris (Souvenirs d’enfance) », LTR, 20 mars 1929, p. 2.
  • [32]
    Selon LTR du 25 février 1936, p. 5, Yshouv Eretz Israel, « société d’assistance aux colons israélites en Palestine », a été autorisée le 9 mars 1891.Cette société palestinophile, fréquentée par des notables israélites, eut une plus grande longévité que les autres. Cf. Archives israélites, 1905, vol. 66, n° 2, pp. 11-12, « Une soirée palestinienne » (repris dans Écho sioniste (désormais ES), 15 février 1905, p. 35).
  • [33]
    Selon son fils, Lazare Baumgarten, né à Kalvaria (Pologne russe), se serait installé à Paris pour ses affaires dès avant 1870. Cf. Baruch Hagani, op. cit., p. 2.
  • [34]
    Ibid., pp. 2-4. Le souvenir de N. Dobrouskine perdura assez dans les milieux immigrés de France pour que LTR reproduise, dans son numéro du 25 avril 1931 (p. 9), le portrait du personnage peint par Max Kaplan, assorti d’un court hommage à sa mémoire.
  • [35]
    Baruch Hagani, op. cit. p. 4.
  • [36]
    Ibid.
  • [37]
    Ibid., pp. 2-4 : l’auteur y évoque ses rencontres dans leur âge avancé à Paris avec deux anciens piliers des Bnei Zion, Sidersky « un hébraïsant distingué en même temps qu’un chimiste de valeur », et Chmerkine, futur publiciste spécialiste des questions économiques et de l’antisémitisme russe. Par ailleurs, LTR du 25 septembre 1931 (p. 4), signale le décès à Paris de Mme Lazare Baumgarten dans sa 81e année.
  • [38]
    Cf. Éliezer ben Yehouda, Le Rêve traversé : l’autobiographie du père de l’hébreu en Israël. Précédée de La Psychose inversée de Gérard Haddad, postface de Michel Masson, Paris, Éd. du Scribe, 1988. Il y affirme avoir rompu tout lien avec les autres contrées après son alyah (p. 38). Il revint cependant au moins une fois à Paris, en 1903 (où il assista à la soutenance de thèse de Nahum Slouschz dont il est question un peu plus loin).
  • [39]
    Cf. notice « Meïr Dizengoff » dans l’Encyclopedia Judaïca.
  • [40]
    Il aurait été chargé d’y acheter des terres. Selon LTR, 15 décembre 1933. Malgré l’appartenance des deux frères au mouvement sioniste-révisionniste dans les années 1930, Zinovi fut vice-président du KKL-France (LTR, 25 février 1933, p. 15).
  • [41]
    LTR, 25 mai 1932, « Fêtons les 40 ans de sionisme de M. Judcovici », p. 18.
  • [42]
    Nous connaissons les tribulations de Nahum Slouschz grâce à une brochure hagiographique éditée en 1947 à Tel Aviv par Itahdout Bne Hayishouv Beeretz Israel-Comité exécutif (en hébreu), ainsi que par nos divers travaux sur le sionisme en France.
  • [43]
    CZA, A 119/165, lettre de Nahum Slouschz à Max Nordau, Simferopol (Crimée), 28 octobre 1900.
  • [44]
    Selon L’Univers israélite (désormais UI), 20 janvier 1922 et ES, 27 janvier 1922, p. 6.
  • [45]
    Selon sa fille, la poétesse, comédienne et journaliste Emmy Slouschz, de son nom de plume Guittès, interviewée par nos soins à Paris en 1978. Signalons au passage le rôle de passeur culturel, dans le sens France-Palestine, de Slouschz, traducteur de Flaubert, Zola et Maupassant en hébreu.
  • [46]
    Le KKL est une institution fondée par les sionistes en 1901. Il est chargé de l’achat des terres en Palestine.
  • [47]
    Sur Kalvarisky et les sœurs Joffé (nommées parfois Jaffé), qui devaient s’illustrer dans le domaine de l’éducation hébraïque, voir Jean-Marie Delmaire, « La France à Bâle : les délégués français au premier congrès sioniste », Archives juives. Revue d’histoire des Juifs de France, n° 30/2, 2e semestre 1997, pp. 4-21.
  • [48]
    Les renseignements contenus dans ce paragraphe sont empruntés, saut indications contraires, à Jean-Marie Delmaire, ibid.
  • [49]
    Ibid.
  • [50]
    Ibid.
  • [51]
    Abraham Ludvipol, qui collabore à de nombreux titres juifs, en hébreu, en yiddish et en français, fait partie de l’équipe du premier Écho sioniste (1899-1905). Il envoya de Jaffa quelques correspondances à ses anciens amis français, parues dans ES du 10 mai 1912, et dans Le Peuple juif du 25 février 1921. Cf. notice « Abraham Ludvipol » dans l’Encyclopedia Judaïca.
  • [52]
    Préfecture de Police, PP BA Provisoire 59, Note du chef de service des Renseignements généraux au Préfet, 12 mai 1916.
  • [53]
    Catherine Nicault, La France et le sionisme, 1897-1948. Une rencontre manquée ?, Paris, Calmann-Lévy, 1992, passim.
  • [54]
    Selon Anna et Maxa Nordau, Max Nordau : L’homme-la pensée-le sioniste, préface de Pierre Paraf, Paris, Éditions de La Terre Retrouvée, 1948.
  • [55]
    Ibid. et ES, 15 juin 1903, p. 116.
  • [56]
    LTR, 15 mai 1937, pp. 10-11. Sa mère, Asneh Jacobson, était décédée en Palestine le 16 septembre 1931 (LTR, 25 février 1932, p. 19). On sait aussi que des membres de sa belle-famille, les Roukhomovsky, avaient fait leur alyah entre les deux guerres.
  • [57]
    Léon Filderman est alors désigné comme le délégué de l’immigration pour la France, un rôle souvent plus nominal qu’effectif dans les années vingt. Cf. Le Peuple juif, 11 mars 1921.
  • [58]
    Dès 1920-1921, le nombre de « certificats » est régulièrement négocié entre les autorités britanniques et les autorités sionistes mondiales ; leur distribution est confiée à l’Organisation sioniste, puis, à partir de 1929, à l’Agence juive pour la Palestine, qui les répartissent selon leurs critères.
  • [59]
    Les sionistes herzliens de Paris et la nouvelle direction mondiale, présidée par Chaïm Weizmann, entretiennent alors de fort mauvais rapports. Cf. CZA, Z4/ 716, Z4/395 et F11/13, F11/14 et Z4/3232I.
  • [60]
    CZA, Z4/195 : une lettre de Hans Kohn (Organisation sioniste, Bureau de Paris) à Londres en date du 7 mars 1921 (en anglais) signale la situation « terrible » dans laquelle se trouve une centaine de haloutzim, pour lesquels Chaïm Weizmann avait promis des certificats qui ne sont pas arrivés.
  • [61]
    Ces jeunes Juifs français sont issus, semble-t-il, des mouvements de jeunesse Hatikvah (Espérance), créé à Strasbourg en 1917, et Brit Hanoar Hamizrahi de Metz. Selon Danielle Delmaire, « Les mouvements de jeunesse juifs en France, 1919-1939 », in Gérard Cholvy, Mouvements de jeunesse. Chrétiens et juifs : sociabilité juvénile dans un cadre européen 1799-1968, Paris, Cerf, 1985.
  • [62]
    Le Comité France-Palestine s’efforce de faciliter le placement professionnel : par exemple, Archives du ministère des Affaires étrangères (désormais MAE, Paris), Série E Levant, Palestine, 29, note de Louis Canet pour M. Harismendy, 8 décembre 1926 : André Spire, membre du Comité, sollicite pour 15 haloutzim, munis seulement d’un visa de transit, des permis de séjour et l’autorisation de se placer en France comme ouvriers agricoles. Le Comité accorde aussi quelques bourses d’études : demandes d’admission soumises à l’approbation du ministère de l’Agriculture pour l’École nationale d’agriculture de Grignon, l’École vétérinaire d’Alfort ou l’École nationale d’horticulture de Versailles, et du ministère des Travaux publics pour l’École nationale des Ponts et Chaussées, cf. MAE, Série E Levant, Palestine, 54.
  • [63]
    Cf. Alliance israélite universelle (désormais AIU), France X D 56, comptes-rendus d’activité dactylographiés du CAR (rubrique « Émigration. Cas examinés par Bureau et Commission technique »).
  • [64]
    Cf. Vicky Caron, Uneasy Asylum. France and the Jewish Refugee Crisis, 1933-1942, Stanford University Press, Stanford, California, 1999.
  • [65]
    Sur les tractations relatives aux attributions de certificats entre Chaïm Weizmann et Robert de Rothschild, président du Comité national, en octobre- novembre 1933 et en 1934, voir M. Weisgal (dir.), The Letters and Papers of Chaïm Weizmann, Séries A. Letters, vol. XVI, ainsi que CZA, Z4/17007.
  • [66]
    La HICEM (contraction de HIAS-ICA-Emigdirekt), que préside Édouard Oungre, est financée dans les années trente par le judaïsme français et l’American Jewish Joint Distribution Committee (ou Joint). Son bureau central a été transféré à la fin de 1928 de Berlin à Paris. Cf. AIU, France IX D 55.
  • [67]
    La création du Comité central d’assistance aux émigrants juifs, dit aussi « Comité de Paris », remonte à la conférence tenue à Luxembourg, sur l’initiative de la HICEM, en mars 1932 par les organisations européennes intéressées à la protection des migrants. Il y fut décidé en effet de centraliser « l’assistance aux migrants continentaux […] dans chaque pays en une organisation territoriale », « les diverses organisations territoriales form[ant] un organe de coordination internationale » géré par la HICEM. Cf. AIU, France IX D 54, 55, Bulletin d’information de l’Association pour l’émigration, n° 6, 3 mai 1932. Présidé par le professeur William Oualid, le Comité central a aussi des bureaux à Marseille, Lille et Strasbourg. Cf. AIU, MS 650 Boîte 14.
  • [68]
    Selon les données recueillies dans AIU France X D 56, Comptes-rendus d’activité du secrétariat général pour la période du 16 mai au 16 octobre 1933, s.d., et pour celle du 16 octobre au 31 décembre 1933, ce dernier étant intégré au courrier adressé par le Comité national à Sylvain Halff (AIU), le 17 avril 1934.
  • [69]
    Ibid. Voir aussi LTR, 25 janvier 1934, p. 18 : une fête a été organisée en l’honneur du départ de Paris d’un premier groupe de 100 réfugiés le 18 janvier.
  • [70]
    Les autres membres de la famille suivent en 1936, sauf Léo, qui choisit de rester en France. Il y est arrêté par la Gestapo le 16 mai 1944 et disparaît à Auschwitz. Cf. Frédéric C. Hammel, Souviens-toi d’Amalek, Paris, CLKH, 1982, p. 278 sq.
  • [71]
    Ce chiffre est la somme de ceux figurant dans les rapports mensuels d’activité du Comité national pour cette période, in AIU, France X D 56.
  • [72]
    Installé 44 rue de Lisbonne, puis 60 rue Jouffroy en 1939, le CAR a pour président Albert Lévy et pour secrétaire général Raymond-Raoul Lambert. Comptes rendus d’activité dans AIU, France X D 56.
  • [73]
    Selon Norman Bentwich, The Refugees from Germany, April 1933 to December 1935, Londres, George Allen & Unwin Ltd, 1936.
  • [74]
    Nous en connaissons au moins un cas : celui des Steinhart, la mère et la fille, réfugiées de Sarre en France en 1935, parties en Palestine puis revenues en France. Cf. les mémoires d’Ève Dessare (pseud. d’Éva Steinhart), Mon enfance d’avant le déluge, Paris, Fayard, 1976.
  • [75]
    LTR, 25 juin 1933, « Vaad Haaliyah, Sa mission, son action », par Léon Filderman, pp. 17-19. Léon Filderman en est toujours le président de l’Office, secondé désormais par M. Idelman, vice-président, et une secrétaire, Mlle Karatiol. L’Agence juive a dépêché auprès de l’Office en 1933 le Dr Martin Rosenblueth, remplacé par A. Seror en janvier 1939 (CZA, Z4/17007).
  • [76]
    LTR, 25 janvier 1934, « Le premier congrès du ‘Héhaloutz’ français », pp. 17-18 ; LTR, 25 février 1935, article de F. Lichtenstein, p. 16 ; LTR, 1er avril 1937, « Le Héhalouts en France en 1936 » par Joseph Walden.
  • [77]
    AIU, France IX D 54. Lettre du Comité, signée du président du Comité d’information et d’aide aux réfugiés allemands de Strasbourg, Henri Lévy, au président de l’AIU, Strasbourg, 9 août 1933.
  • [78]
    LTR, 25 janvier 1934, « Le premier congrès du ‘Héhaloutz’ français », pp. 17-18.
  • [79]
    LTR, 25 décembre 1935, pp. 16-17, et 25 février 1935, p. 13.
  • [80]
    LTR, 25 juin 1933 et 25 novembre 1934, « Appel du Héhaloutz », p. 15.
  • [81]
    LTR, 25 février 1935, p. 16, et 25 décembre 1935, pp. 16-17. Ils ont été répartis entre plusieurs kibboutzim, notamment Ayeleth-Hashachar.
  • [82]
    LTR, 1er avril 1937, Joseph Walden, op. cit. : sur ces 148 émigrants, 98 sont des réfugiés allemands (dont 75 hommes) et 50 des Juifs immigrés en France.
  • [83]
    LTR, 25 juin 1933, p. 21 : relation d’une soirée d’adieu donnée pour les « menahelim » ( sic. La forme correcte d’un point de vue grammatical est menahalim), i. e. les chefs du Hashomer qui partent au kibboutz préparer la venue de leurs camarades.
  • [84]
    Ibid., p. 130 sq. Le paiement des pensions était assuré par des fonds du judaïsme français et des bourses d’origine américaine et britannique. Cf. également LTR, 25 avril 1934, p. 9, et 25 avril 1935, pp. 19-20.
  • [85]
    CZA, Z4/1567, Lettre du général Jouard (Ministère de la Guerre et ministère de l’Intérieur-Bureau central militaire et de la circulation) à Albert Cohen, secrétaire général de la Délégation permanente de l’Agence juive à Paris, Paris, 12 décembre 1939.
  • [86]
    Cf. CZA, Z4/15167 : documents portant notamment sur un groupe de réfugiés bloqués à Kaunas au tournant de 1939 et de 1940. Cf. Catherine Nicault, « Albert Cohen et le comité Pro causa judaïca : nouveaux documents », Cahiers Albert Cohen, n° 10, septembre 2000, pp. 9-50.
  • [87]
    Cf. Catherine Lévigne-Nicault, « Le mouvement sioniste en France des environs de 1880 à 1921 », Le Monde juif, octobre-décembre 1977, n° 88, pp. 137-153.
  • [88]
    Catherine Nicault, La France et le sionisme, op. cit. passim.
  • [89]
    Selon Nelly Las, Les Juifs de France et le sionisme de l’affaire Dreyfus à la seconde guerre mondiale (1896-1939), doctorat de IIIe cycle, La Sorbonne nouvelle-Paris III, 1985, pp. 176-177.
  • [90]
    Cf. Catherine Nicault, « Le sionisme à la mode française : au cœur du « réveil juif » des années vingt », Archives juives, n° 39/1, 1er semestre 2006, pp. 9-28.
  • [91]
    Ibid.
  • [92]
    Les actions de la Banque coloniale juive, créée en 1898, ne peuvent être acquises directement en France qu’à partir de janvier 1903 (chez les banquiers S. et E. Cohen, 28, rue Saint Georges). Cf. ES, 15 janvier 1903. Des encarts publicitaires sont insérés dans l’Écho sioniste à partir de 1902.
  • [93]
    Fondée par les colons de Rehovot en 1896, la société « Carmel », devenue la société des « Vins Carmel et Mont Thabor », ne semble avoir disposé d’un point de vente parisien qu’en 1912 : cf. ES, 10 mars 1912. L’Écho sioniste publie des encarts publicitaires dès 1899.
  • [94]
    Dès 1901, année de la création du KKL, l’Écho sioniste s’est attaché à publier les listes des (tout petits et rares) donateurs.
  • [95]
    De ces pratiques témoignent abondamment toute la presse sioniste et sionisante, en particulier l’Écho sioniste et La Terre retrouvée, plus particulièrement consultés pour cette étude.
  • [96]
    On en trouve une illustration dans le passage traitant plus haut de l’aide apportée à l’alyah des réfugiés allemands, pp. 17-19.
  • [97]
    Le premier Écho sioniste s’y étend d’ailleurs abondamment. Voyage d’Abraham Ludvipol : ES, n°s du 20 mars-5 avril, 5 mai-20 mai, 5 juin 1901 ; premier voyage de David Jacobsohn : n°s du 15 décembre 1912, 15 janvier, 15 février, 15 avril 1903 ; second voyage de ce dernier : n°s du 10 novembre 1912 et 10 janvier 1913.
  • [98]
    ES., 15 février 1905, p. 35. Voir sa notice dans Jean-Philippe Chaumont et Monique Lévy, Dictionnaire biographique des rabbins et autres ministres du culte israélite, France et Algérie, T. 1 : Du Grand Sanhédrin (1807) à la loi de Séparation (1905), Paris, Berg International Éditeurs, 2007, pp. 678-679.
  • [99]
    UI, 15 avril 1921, « Impressions de Palestine », par C. B., pp. 756-759.
  • [100]
    CZA, Z4/1700II, Lettre de Roger Lévy (Paris) à M. Landmann (Londres), s.d. (reçue le 11 novembre 1918).
  • [101]
    Spire doit contribuer aux négociations relatives au tracé de la frontière entre la Palestine et le Liban et au partage des eaux. Il revient toujours sioniste mais furieux contre Weizmann et les fonctionnaires sionistes. Voir son journal de voyage (46 feuillets) dans CZA, A93/11. On notera qu’il a dû embarquer à Trieste.
  • [102]
    Son récit, Le Robinson juif, publié en 1925 en feuilleton dans Le Quotidien et L’Intransigeant, paraît en volume en 1928. J.-R. Bloch est alors proche du sionisme, malgré certaines interrogations, ce qui n’est pas le cas de Joseph Kessel, venu en Palestine en 1926, à l’occasion d’un reportage pour Le Journal sur la révolte druze au Liban. Frappé alors d’« un coup de foudre », il devint un sioniste convaincu quoique non militant. Son reportage est publié sous le titre de Terre d’amour, Paris, Flammarion, 1926.
  • [103]
    Nous pensons que Charles Baur se cache derrière la signature « C. B. », auteur de l’article intitulé « Impressions de Palestine », UI, 8 avril 1921, pp. 726-730 ; voir aussi sa nécrologie dans UI, 27 mai 1927 qui mentionne plusieurs « pèlerinages » ; relevons qu’il avait aussi des intérêts dans les Grands Moulins de Palestine. Corcos est un propagandiste du KH et l’auteur de : Israël sur la terre biblique, Paris, Jouve, 1923 ; Le Sionisme au travail. À travers la Palestine juive, Paris, Jouve et Cie, 1926. Quant au nouveau voyage du Dr Jacobsohn (orthographié désormais Jacobson), voir UI, 20 et 28 novembre, et 11 décembre 1925.
  • [104]
    UI, 20 février 1925. Le voyage a lieu du 23 mars au 18 avril. Le tarif, de 3000 francs en 1ère classe, est de 2200 francs en seconde et de 1320 francs en troisième classe (tarifs n’incluant pas les excursions).
  • [105]
    Cf. à titre d’exemples LTR, n°s du 15 décembre 1928 (Fanny Weill, propagandiste du KKL), du 25 décembre 1930 (Rabbin Haïm Stourdzé), du 25 juin 1931 (Lily Jean-Javal), du 25 septembre 1932 et du 15 octobre 1937 (Tobie Salomon), du 1er janvier 1937 (Joseph Milbauer), des 25 décembre 1930, 25 juin 1933 et 25 octobre 1935 (Joseph Fischer), du 15 octobre 1937 (Nahum Hermann, du KH-France), etc.
  • [106]
    Paru chez Rieder en 1932.
  • [107]
    LTR, 20 mars et 25 juin 1929. Le coût de cette « excursion » d’un mois est de 5000 francs tout compris.
  • [108]
    LTR, 25 novembre et 25 décembre 1932, 25 février et 25 juin 1933, 25 février et 25 mars 1934.
  • [109]
    Le premier encart publicitaire pour « Océania, I. Jefroykin et Cie », 4 rue de Castellane, paraît dans LTR, 1er août 1937 (2e de couverture).
  • [110]
    Cf. Dominique Jarrassé, « Visions françaises de la Palestine de l’entre-deux-guerres : orientalisme, art colonial et sionisme », dans Dominique Trimbur et Ran Aaronsohn (dir.), De Balfour à Ben Gourion. Les puissances européennes et la Palestine, 1917/1948, Paris, CNRS Éditions, 2008, pp. 291-306.
  • [111]
    LTR, 20 avril 1929, 25 novembre 1930, 25 septembre 1934, 25 janvier 1936, 1er novembre et 1er décembre 1936.

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