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1er VOLET (en 7 chapitres) : La présence juive en Bretagne du Ve siècle apr. J.-C. à la seconde guerre mondiale

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Le dossier : Juifs en Bretagne
Le 7 avril 1791, le Saint-Pierre, navire morutier reconverti en transport de passagers, quittait Saint-Malo pour une traversée de trois mois qui allait le mener à Baltimore. À son bord, un jeune voyageur de 23 ans, François René de Chateaubriand.

Bien des années plus tard, un de ses compagnons de croisière, l’abbé de Mondésir, raconta l’intervention du vicomte après l’office du Vendredi Saint célébré à bord.

Poussé, sans doute, moins par un improbable zèle religieux que par la vanité de captiver, à bon compte, son auditoire, il harangua, crucifix au poing, la douzaine de matelots « bons Bretons et bons catholiques », sur le thème, traditionnel en cette circonstance, du peuple déicide. « Il débita des phrases extrêmement fortes et brûlantes au point que, s’il se fût trouvé un Juif à bord, je ne doute pas que nos matelots ne l’eussent jeté à la mer1. »

« Bons catholiques », ils avaient dû entendre, bien souvent, de semblables anathèmes lancés du haut de la chaire.

Un siècle et demi plus tard, en 1944, Rosa Rubinstein, juive clandestine, assistant à la messe à La Chapelle Chaussée, près de Rennes, entendit encore un jeune vicaire condamner, lui aussi avec fougue, les Juifs « responsables de la mort du Christ ».

Il était toujours dans le droit fil de la doctrine de l’Église qui n’abandonna l’accusation du crime de déicide qu’en 1965, par la déclaration Nostra Aetate après avoir renoncé, mais seulement en 1959, à qualifier les Juifs de perfidi dans les prières du Vendredi Saint.

Perfidi dont le sens originel (infidèle, incroyant) avait cédé la place, depuis des siècles, à celui de déloyal, fourbe, traître. C’est bien cette signification que retient Chateaubriand dans son prêche improvisé sur le pont du Saint-Pierre.

Plus intéressants que ces bouffées récurrentes d’antijudaïsme théologique sont les témoignages recueillis par les folkloristes bretons, depuis le XIXe siècle, sous forme de légendes, de cantiques ou de gwerziou2 ; or le Juif est, le plus souvent, absent de ce vaste corpus.

Parmi les très nombreuses complaintes qui témoignent de la richesse et de la pérennité de la tradition orale en Bretagne, rares sont celles qui ont pour thème « le Juif ». Soit le « Juif errant » qui, en Basse-Bretagne, est appelé Ar Boudedeo (le boute Dieu), soit « le grand Juif » (Ar Jouis braz). Enfin, plusieurs versions, en breton, de la Passion du Christ, Ar Basion vraz (la grande Passion), évoquent très brièvement les Juifs. Récits de chanteurs ambulants qui n’étaient pas destinés à être chantés à l’église, deux de ces passions anciennes, mais recueillies tardivement, n’expriment qu’un reproche voilé :

« Les Juifs ne portent pas
Sa croix à notre sauveur béni… » (texte recueilli à Corlay le 23 novembre 1977)
« Les Juifs ne portaient pas
La croix de notre sauveur béni… » (texte recueilli à Bonen, s. d.)

La troisième, par contre, recueillie à Plouray le 23 janvier 1982, introduit une variante :

« Les usuriers ne portaient pas
La croix là où il fallait3… »

L’emploi du terme péjoratif « d’usuriers », curieusement anachronique appliqué aux contemporains du Christ, surimpose à la représentation chrétienne du Juif, complice du martyre de Jésus, celle du Juif responsable de la misère des Chrétiens.

La modération des deux premiers chants fait place à un antijudaïsme affirmé, moins violent, toutefois, en ses termes, que celui d’Auguste Brizeux qui, dans le premier long poème consacré à son pays, « Marie », écrivait :

« Christ, après deux mille ans tes temples sont déserts,
Et l’on dit que ton nom s’éteint dans l’univers ;
…………………………………………………
Et pourtant, ô Jésus ! L’impie, avec audace,
Ne vient plus, comme un Juif, te cracher à la face4. »

L’antijudaïsme du « barde de la petite Bretagne » était plus virulent que celui des foules de pèlerins à qui s’adressaient les auteurs de Passions.

Ar Boudedeo

La légende du Juif errant, dans la culture populaire bretonne, est avérée au XIXe siècle par la littérature de colportage sous forme de complaintes imprimées en français en Haute-Bretagne, en breton en Basse-Bretagne, parfois accompagnées de bois gravés5.

La gravure rennaise de « Pierret fils » (1855), reproduite dans l’ouvrage de Gaël Milin, imite une image d’Épinal de 1826. Même décor symbolique de l’éternel voyageur : le navire, la forêt, le bâton de pèlerin ; même attitude du personnage : « Isaac le marcheur », ainsi nommé dans une complainte imprimée à Morlaix, où le Juif errant dialogue avec « le bonhomme misère ».

Sans doute destinée à une large diffusion dans toute la Bretagne, cette image porte un titre bilingue, Ar boudedeo inspiré du français « boute Dieu », celui qui a repoussé, chassé Dieu, le Christ, qui s’appuyait un instant contre son échoppe sur le chemin du Golgotha.

Ce nom est déjà défini comme la désignation populaire du Juif errant dans le Dictionnaire de Grégoire de Rostrenen publié à Rennes en 17326. Cette légende a suscité en Bretagne, jusqu’à la fin du XIXe siècle, un intérêt soutenu et semble avoir fait partie du répertoire de tous les conteurs et chanteurs ambulants lors des multiples pèlerinages et pardons, mais ni les formes de représentation, ni la perception que pouvaient en avoir les auditoires populaires bretons, ne différaient de celles qui prévalaient ailleurs en Europe.

Parmi les versions les plus répandues, celle qui accompagne la gravure de l’atelier rennais n’est autre que la complainte « brabantine » qui doit son nom à la deuxième strophe où apparaissent les interlocuteurs qui vont solliciter les confidences du Juif errant :

Gaël Milin, op. cit., p. 133.
« Un jour, près de la ville
De Bruxelles, en Brabant,
Des bourgeois fort dociles
L’accostèrent en passant ;
Jamais ils n’avaient vu
Un homme aussi barbu7. »

.Les complaintes en langue bretonne empruntent elles-mêmes aux textes français. La plus connue en Basse-Bretagne : « L’histoire admirable du Juif errant » reprend le titre et s’inspire d’un livret de colportage de 1710 qui « sert de référence dans la culture populaire française pour tout ce qui touche au cordonnier de Jérusalem8 ».

Pour autant, les auteurs de complaintes ne se contentaient pas de traduire, mais adaptaient leurs récits au public breton concerné.

Les descriptions des pays traversés par le « Juif éternel », tantôt gardaient leurs caractères exotiques : « Je me suis trouvé dans un bois nommé Cisaria où l’on peut faire cent lieues au moins sans trouver de l’eau, ni source, ni ruisseau » ; tantôt s’attardaient sur les paysages locaux et leurs métamorphoses au cours des siècles : « J’ai vu un bois immense à l’endroit où est à présent Morlaix, des landes et des prairies où sont Brest et Quimper9. »

L’odyssée d’Ar boudedeo devait, avant tout, rester édifiante et inspirer à chacun la crainte de la colère divine :

« Comprenez, Bretons, quelle doit être désormais la douleur de Boudedeo sur la terre. »

Quelle vision ces Bretons, « bons catholiques », gardaient-ils de ce récit maintes fois entendu ou lu ? Voyaient-ils en ce personnage le symbole du peuple maudit pour son aveuglement et son obstination à nier le caractère divin du Christ ? Les malheurs du « cordonnier de Jérusalem » nourrissaient-ils un antijudaïsme populaire ou, au contraire, ne suscitaient-ils pas une certaine fascination pour ce vieillard éternel qui accumulait toute la mémoire du monde ?

Souvent légendes ou complaintes mettent le « Juif errant » en relation avec des Chrétiens ; or chaque rencontre est amicale, familière. Les deux « bourgeois de Bruxelles, en Brabant » l’accostent avec déférence :

« Entrez dans cette auberge,
Vénérable vieillard,
D’un pot de bière fraîche
Vous prendrez votre part. »

Citant Paul Sébillot, folkloriste de la fin du XIXe siècle, Gaël Milin évoque le passage du Juif errant près de Saint-Briac : « Une jeune fille me dit que le Juif errant était passé à La Chapelle l’année précédente : “C’était un grand vieillard, maigre, avec une grande barbe blanche […]. Nous lui offrîmes de le faire entrer pour se reposer”10. »

Devoir d’hospitalité et compassion envers un voyageur âgé et fatigué, peut-être, mais la sympathie perdure lors même que l’identité du héros est connue :

« Isaac Laquedem
Pour nom me fut donné
Né à Jérusalem,
Ville bien renommée.
Oui, c’est moi, mes enfants,
Qui suis le Juif errant11. »

Tradition écrite « brabantine » ou témoignage inspiré par la culture populaire de Haute-Bretagne, la légende d’Isaac Laquedem ne participe pas à « l’enseignement du mépris ».

Une autre version de la complainte apparue, probablement, au début du XIXe siècle, conforte le « Juif errant » dans son rôle de héros positif, c’est la Disput hac entretien etre ar Juif errant hac ar bonom mizer (Dispute et entretien entre le Juif errant et le bonhomme misère).

La feuille était imprimée et vendue « dans la ville de Morlaix, au bas de la rue du mur12 ». Le Juif errant y dialogue avec « la Pauvreté » (ar Baourente) qui, en breton, est un être masculin. Il l’apostrophe durement : « Vieux misérable », « Vieillard maudit », « O vieillard plein de trahison, de malices et de méchancetés ».

Il prend la défense du « pauvre genre humain » et devient, lui qu’on ne désigne plus dans le texte du nom de Juif errant mais « d’Isaac le marcheur », une sorte de justicier qui implore le ciel d’épargner misère et pauvreté aux Bretons : « Fasse le ciel que les Bretons ne voient jamais son hideux visage. »

Évolution sociale, socialiste, contemporaine du Juif errant d’Eugène Sue, aussi farouche adversaire des ennemis de l’humanité, les jésuites en l’occurrence, que notre Isaac le marcheur l’était des souffrances des plus démunis.

La victime de l’anathème divin oublie généreusement son propre malheur pour, à son tour, jeter l’anathème sur l’injustice sociale. Dernier avatar d’un mythe fondé peut-être pour fustiger le « peuple déicide » mais dont la culture populaire, bretonne ou non, retint d’abord le merveilleux avant de transfigurer le banni immortel en porte-parole de l’humanité souffrante.

Émile Bernard, à son tour, en 1890, contribua à immortaliser le cordonnier de Jérusalem.

Bientôt, lors des mutations sociales et culturelles accélérées par la Grande Guerre, le Juif errant allait disparaître de l’imaginaire breton. Ce n’est plus une jeune fille qui croisa son chemin, en 1924 à Nantes, mais un dessinateur qui, de cette rencontre fit, non une gwerz, mais une affiche. C’est ainsi qu’Isaac le marcheur acheva son dernier Tro Breiz chaussé par Perrouin Frères.

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Avatar publicitaire du Juif errant au service des Chaussures Perrouin Frères de Nantes, dessin de P. Baudrier, extrait de L’Illustration, 6 décembre 1924 – © Cyril Plomteux @ MAJH)

Le grand Juif

Toutes ces versions sont consultables aux archives de l’association DASTUM à Rennes.

Autre personnage du Juif intégré à la culture populaire en Bretagne, Ar Jouiz braz (Le grand Juif).

De nombreuses complaintes sur ce thème ont été recueillies au XIXe siècle, parmi lesquelles : Izabell ar Ian (Isabelle le Jean), complainte du Trégor qui était chantée en 1868 par Marguerite Philippe, de Pluzunet et fut publiée par F. M. Luzel en 1874 ; « Le grand Juif », chanté par « Marie Ferchal, fileuse à Guingamp » et édité, en 1873, dans La Revue de Bretagne et de Vendée (t. 34).

Il faut y ajouter l’interprétation très personnelle qu’en donne La Villemarqué dans le Barzaz Breiz, transformant « Jouiz » en « Jauioz », baron du Languedoc, venu guerroyer en Bretagne vers 1378. Interprétation qui occulte toute référence au Juif mais qu’un de ses condisciples à l’École des Chartes critiqua vivement dès sa publication. La collecte des folkloristes ne fut d’ailleurs pas exhaustive puisqu’en 1977, J. Y. Thoraval découvrait une version plus courte, chantée par Madame Le Corre, de Peumerit-Quintin, sous le titre Ar Jouis13.

Des variantes existent d’une complainte à l’autre mais l’argument reste le même.

Une jeune fille, « Isabelle le Jean » ou « Louise le Roux » (version de Guingamp), tantôt revenant de « faire cuire au four » ou de faire « la lessive au lavoir », tantôt « de retour de l’office », rencontre, au pied de la croix, « quatre laquais et un Juif ».

Le « grand Juif » demande : « Jeune fille, voulez-vous vous marier ? » ou « vous fianceriez-vous ? »

Rentrée à la maison, la fille veut se cacher : « Ma pauvre petite mère, si vous m’aimez, préservez moi des Juifs » supplie Isabelle le Jean.

Survient alors le Juif et l’héroïne apprend qu’elle a été vendue, pour « Quatre cents écus en argent blanc et autant en or jaune », dit la ballade de Guingamp. Le responsable de la transaction, dont le père et la mère ont touché leur part, est, chaque fois, son « frère Louis » :

« Oui, il faudra aller avec le Juif,
Puisque le prix est touché ;
Quatre cents écus, en bon argent,
Ont reçu votre mère et votre père,
Et autant votre frère Louis,
Pour promettre de vous donner au Juif. »
(Complainte d’Isabelle le Jean.)

Malgré les prévenances dont l’entoure son fiancé :

« Ma haquenée est à la porte de la cour,
Isabelle le Jean, qui vous attend ;
Bien ferrée de laiton blanc,
Et une bride d’argent à sa tête »,

la belle se lamente de devoir partir si loin : « Il y a cent lieues d’ici Paris, cent lieues plus loin est le pays des Juifs » (Complainte du « grand Juif » à Guingamp).

La naissance d’un enfant est commune aux diverses versions, par contre l’interprétation de cet événement varie d’un chant à l’autre:

« Et au bout de neuf mois après,
Isabelle eut du contentement :
Isabelle était auprès du feu,
Chauffant un petit Juif. »
(Isabelle le Jean.)

Dans le « grand Juif », Louise le Roux demande aux oiseaux d’annoncer la nouvelle au pays :

« O roitelet […] fais mes compliments aux gens de mon pays;
Dis-leur que je suis auprès du feu, à chauffer un petit Juif,
Un enfant beau comme le jour. »

Heureux événement, « contentement » d’Isabelle, beauté de l’enfant de Louise qui, à la question inquiète de son époux répond: « Oui, Juif, je vous aime. »

Toute autre est la complainte recueillie en 1977 :

« Envoie des nouvelles à la maison, à ma mère,
Dis-lui que j’ai eu un petit Juif,
Que j’ai eu un petit Juif,
Mais sa peau est couleur de corbeau. »

« J’ai eu un petit Juif,
Mais sa peau est couleur de corbeau,
Il a une chaîne en or au cou,
J’aimerais que ce soit une corde. »

Or il semblerait que cette version ne soit pas seulement tardive par la date où elle fut recueillie mais également dans sa conception : une histoire très concise (32 vers contre 136 pour « Isabelle le Jean » et 191 pour Ar Jouis braz), très appauvrie par rapport aux modèles antérieurs dont certains éléments supprimés compromettent la cohérence du récit.

C’est ainsi que le rôle du « frère Louis », dans la vente de la jeune fille, n’est pas évoqué mais l’auteur a néanmoins conservé l’expression : « Mon traître de frère Louis » qui devient incompréhensible. La différence la plus troublante s’affiche dans les deux strophes citées. Le « contentement », l’admiration maternels font place, ici, à la répulsion : « Sa peau est couleur de corbeau », exprimée deux fois avant ce souhait infanticide terrifiant.

La logique de l’intrigue pourrait suggérer une explication, le refus d’un enfant né d’une union imposée et jamais acceptée, si ce n’était que, en contradiction totale avec ce qui vient d’être dit, la strophe suivante, et finale, ne plagiait le dialogue amoureux de la complainte de Guingamp. « Me diriez-vous si vous m’aimez ou pas ? » s’enquiert le « grand Juif », « Oh oui, je vous aime de tout le cœur que je porte14 ».

Ce récit décousu semble avoir été rédigé à la hâte à partir du fonds ancien pour « habiller » la seule partie de la complainte qui soit originale : le message de haine à l’encontre d’un enfant pour l’unique raison qu’il est juif.

Rupture brutale avec la tradition qui peignait le séducteur sous les traits de l’étranger, sans autre connotation : le Juif était, dans d’autres versions, un Suisse, voire un Anglais. Doit-on dater cette dernière complainte de la fin du XIXe siècle, contemporaine de la montée de l’antisémitisme ? Cette corruption d’un genre jusque-là exempt de prévention antisémite fut-elle appréciée ?

La légende du mineur

À Noël 1862, les lecteurs du Lannionnais découvrirent un conte qui pouvait passer pour la transcription d’une de ces histoires qu’on ne se lasse pas d’entendre à la veillée. Une aventure ancrée dans le pays (du Huelgoat à Morlaix) où Satan va mener sa danse et faire frémir l’auditoire.

Dans la région du Huelgoat vivait un cordier très pauvre, Yan Kaër, qui avait femme et enfants à nourrir.

« Quand l’année était bonne, quand les Juifs de Saint-Michel [Saint-Michel-en-Grève près de Lannion] et de Morlaix donnaient à Yan Kaër un prix à peu près raisonnable de sa corde, celui-ci, qui était réduit à ne commercer qu’avec eux […] vivait tant bien que mal, lui et sa couvée […]. Vint un hiver plus rude que tous les autres. Les Juifs de Morlaix ne commandèrent pas de corde car ils employèrent tout ce qu’ils avaient d’argent à acheter, à vil prix, les pauvres meubles et hardes des gens de l’alentour… »

Première évocation des Juifs : ils sont riches et tirent profit, sans scrupule, soit du travail, soit du malheur des « gens de l’alentour », c’est-à-dire des Chrétiens.

Un soir où Yan Kaër était sorti pour ne plus entendre ses enfants crier famine, le Diable, rencontré au bord du chemin, lui révéla l’existence d’une mine d’argent dans les cavernes du Huelgoat : « Va-t-en, avec cette espèce de caillou qu’on appelle du minerai, trouver les Juifs de Morlaix. […] Yan Kaër s’en fut à Morlaix. Il arriva chez le Juif le plus fameux de la ville qui, par hasard, avait invité ses coreligionnaires les plus fervents à manger en cachette un délicieux cochon de lait… »

Par touches successives le portrait des Juifs se précise, exploiteurs et cupides ils sont aussi faux dévots et violent sans remords les règles de la cacherout ; cyniques, au point de faire ripaille quand les pauvres Chrétiens souffrent de froid et de faim.

Bien candide face à de tels interlocuteurs, Yan aura besoin de l’aide de Satan pour marchander son secret, car « on sait que si un Juif est plus rusé que n’importe quel Chrétien, il n’est tout de même pas de force avec le Diable, son maître ».

Finalement le cordier obtient dix mille écus pour révéler l’emplacement de la mine dont l’exploitation commence aussitôt. Yan Kaër avait désormais « une maison neuve et de jolis champs à l’entour » mais il « voyait les Juifs de Morlaix s’enrichir à vue d’œil » et regrettait le marché conclu. « Une nuit, c’était la nuit de Pâques, les travaux étaient abandonnés, les Juifs et les Chrétiens fêtaient la solennité, les uns de la résurrection du crucifié, les autres du départ de l’Égypte. » L’occasion était trop belle, Yan descendit dans la mine et commença à remplir son sac, mais « le Diable ne se dérange jamais pour rien ». Le lendemain on trouva le malheureux cordier broyé sous un éboulement.

En apprenant le secret de la mine, Yan Kaër avait, sans le savoir, vendu son âme au Diable qui, en l’envoyant chez les Juifs de Morlaix, confiait à ceux-ci le soin de le corrompre. Un marché par trop inégal d’où allaient naître regret et convoitise, le piège tendu par Satan s’était refermé.

Auxiliaires du Diable, les Juifs lui livraient l’âme d’un Chrétien non, cette fois, pour trente deniers mais pour une mine d’argent.

Légende troublante où l’on retrouve, pêle-mêle, tous les procès faits aux Juifs pendant des siècles, transposés dans l’univers du conte.

Les Juifs, serviteurs du mal, qui empoisonnent l’âme du pauvre Yan comme ils furent bien des fois accusés d’empoisonner les puits. Les Juifs « perfides » et déloyaux en affaires, les Juifs étrangers à la société chrétienne et qui, ne pouvant en partager les valeurs, ne songent qu’à l’exploiter ou à la pervertir.

Cette curieuse charge antisémite s’oppose à l’image du Juif observée précédemment, et paraît être l’œuvre d’un pseudo-folkloriste, sans lien avec la tradition populaire. Il n’en demeure pas moins qu’elle fut publiée dans deux revues locales qui avaient, on peut le supposer, une certaine audience.

La plupart des Bretons, au XIXe siècle, n’ayant jamais eu l’occasion de rencontrer un Juif, ne pouvaient s’en forger une image qu’à travers les prêches de leurs curés ou de prédicateurs de passage, en particulier lors de la Semaine Sainte, ou lors des pèlerinages annuels, en écoutant les conteurs et chanteurs héritiers de thèmes récurrents enrichis de quelques variantes.

Si les différentes versions de la Grande Passion étaient tributaires de la tradition évangélique, les autres récits en étaient indépendants et pouvaient plus facilement chercher, soit à exprimer ce que leur public populaire souhaitait entendre, soit à modifier sa représentation du Juif.

Or que constate-t-on ? Ar Boudedeo, le Juif maudit de Dieu, devient un héros positif qui laisse éclater sa colère contre les injustices sociales, et s’érige en défenseur des pauvres jusque dans la Patrie de Saint-Yves. Quant au personnage du grand Juif, la façon dont il acquiert son épouse ne discrédite que la famille de celle-ci. Mari prévenant, il finit par gagner l’amour de sa femme malgré la nostalgie de l’exil, loin de la Bretagne.

La manière dont le Juif est traité, dans ces diverses expressions de la littérature populaire bretonne, à l’exception de « La légende du mineur », dont l’origine populaire est douteuse, et d’une complainte, recueillie trop tardivement pour qu’il soit possible d’en dater la conception, semble convenir à un public que l’antijudaïsme théologique n’a guère affecté. Les Juifs ne tenaient pas une grande place dans l’imaginaire breton où ils semblaient ne souffrir d’aucun a priori hostile.

NOTES
  • 1 Anecdote rapportée par Robert Laulan. Cf. « Chateaubriand et les Juifs, sentiments contrastés », Actes du 91e Congrès National des Sociétés Savantes, Rennes 1966 (Paris-BN-1969).
  • 2 Une gwerz est une complainte à caractère historique, légendaire, fantastique ou anecdotique liée à la tradition orale de Basse-Bretagne (cf. Alain Croix, Dictionnaire du patrimoine de Bretagne, Rennes, Apogée, 2001).
  • 3 Archives de l’association DASTUM, 16 rue de la Santé, Rennes.
  • 4 Auguste Brizeux, Œuvres complètes, « Marie », t. 1, Paris, Michel Lévy frères, libraires éditeurs, 1860, p. 73.
  • 5 Gaël Milin, Le cordonnier de Jérusalem, la véritable histoire du Juif errant, Rennes, PUR coll. « Histoire », 1997. L’étude du Juif errant dans l’imaginaire breton a été réalisée par Gaël Milin au chapitre III de son livre. L’évocation qui va suivre s’en inspire étroitement mais n’en donne qu’un très superficiel aperçu.
  • 6 Le cordonnier de Jérusalem…, op. cit., p. 120 et 121 (note 35).
  • 7 Gaël Milin, op. cit., p. 133.
  • 8 Idem, p. 139.
  • 9 Extraits des strophes 26 et 32 de « L’histoire admirable du Juif errant » citée dans Le cordonnier de Jérusalem, p. 138.
  • 10 Op. cit., p. 124.
  • 11 Op. cit., p. 133.
  • 12 Gaël Milin, op. cit., p. 147-156.
  • 13 Toutes ces versions sont consultables aux archives de l’association DASTUM à Rennes.
  • 14 Dans la ballade du « Grand Juif » éditée en 1873 dans la Revue de Bretagne et de Vendée, les termes sont pratiquement identiques :
    « Oh ! dites-moi si vous m’aimez ou si vous ne m’aimez pas.
    – Oui, Juif, je vous aime comme le cœur que je porte. »
  • 15 Légende publiée par Pierre Saintive dans Le Lannionnais (27 décembre 1862 et 3 janvier 1863) puis dans Le Collectionneur breton, t. II-n° 2 (1863), p. 83 (ADIV).

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