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La raison profonde de l’exil
par Menahem Brod

Le siècle qui vient de s’écouler est considéré par l’ensemble des sages du peuple juif contemporains comme étant celle de « Ikvéta diMéchi’ha »« le talon du Machia’h », c’est-à-dire la période qui précède immédiatement la Délivrance.

On eut pu s’attendre à ce que cette période soit paisible, marquée par une progression globale dans le sens positif. Toutefois, lorsque l’on considère l’ensemble des évènements qui ont émaillé l’histoire récente, on constate qu’il n’y a jamais eu de période aussi dramatique dans l’histoire de l’humanité.

Des guerres terribles, des malheurs effroyables qui ont frappé l’humanité en général et le peuple juif en particulier, une confusion généralisée, une obscurité spirituelle absolue et un désespoir croissant ont caractérisé les dernières décennies. On peut légitimement se demander où est le Machia’h dans un tel tableau. Où est donc la Délivrance tellement annoncée ? Peut-on raisonnablement envisager que ces évènements constituent les stades préparatoires de l’avènement messianique ?

Il semble au contraire que nous ayons assisté (et continuons à assister) au summum de l’exil aussi bien matériellement que spirituellement !

Il est intéressant de noter que cette analyse est unanimement partagée : tous les observateurs s’accordent sur le fait que nous sommes au plus profond de l’exil et c’est précisément de cette constatation que découle leur assurance que la Délivrance est plus proche que jamais.

L’exil est comme des semailles

Cet apparent paradoxe est dû à la nature intrinsèque du concept d’exil. Celui-ci n’a pas uniquement pour objet de constituer un châtiment pour le peuple juif. Cet aspect des choses est trop limité et superficiel.

En effet, D.ieu n’avait-Il aucun moyen pour faire expier les fautes de nos ancêtres autre que ce terrible exil qui se poursuit depuis deux mille ans ? Il est évident que si l’on considère simplement l’exil comme un châtiment, il n’y a pas lieu de dire que nous sommes au seuil de la Rédemption. Lorsqu’un prisonnier approche du terme de sa peine, il n’est pas d’usage d’alourdir ses conditions de détention au point de les rendre insupportables. Si tel est effectivement le cas en ce qui nous concerne, c’est parce l’exil a une autre cause, bien plus profonde.

Le Talmud compare l’exil aux semailles.

Il donne sur le verset « Je la sèmerai pour moi dans la terre. » le commentaire suivant : « Si un homme sème un séa’h (une petite mesure) de grain, c’est uniquement dans l’intention de récolter plusieurs kourim (une mesure très abondante). »

Le Talmud explique la teneur de l’exil en lui appliquant ce raisonnement : « Le Saint béni soit-il n’a exilé le peuple juif que dans le but que des convertis s’ajoutent à lui. »

Le processus de la germination implique que la graine commence par pourrir et se décomposer dans le sol. Cependant, le résultat final est que la plante qui en résultera produira un grand nombre de grains.

Le paysan qui sème des tonnes de blé de premier choix en ayant pleinement conscience que celui-ci va se décomposer dans la terre ne le fait que parce qu’il est convaincu qu’il en retirera une récolte bien plus abondante que son investissement. Là où un observateur ignorant ne verrait que pourriture et destruction des semences, l’agriculteur avisé voit la germination de sa future récolte.

C’est avec cette perspective que nous devons considérer l’exil : sa cause superficielle est constituée par les fautes de nos ancêtres, mais sa raison profonde est la tâche et la mission divine que le peuple juif accomplit en exil. Cette « descente » n’a pour finalité que « l’élévation » qui s’ensuivra et, le jour venu, les bienfaits extraordinaires qui découleront des souffrances de l’exil seront apparents.

La mission s’achève

La « moisson » que nous récolterons à la suite à l’exil sera essentiellement le raffinement du monde et ses conséquences.

La dispersion du peuple juif a eu pour finalité de diffuser la lumière de la sainteté dans le monde entier et de « délivrer » les étincelles divines qui s’y trouvaient enfouies. Lorsqu’un Juif étudie la Torah ou accomplit une Mitsva quelque part, il sanctifie cet endroit et « délivre » les étincelles de sainteté qui s’y trouvaient depuis la création du monde.

Cela est vrai sur le plan géographique, mais aussi sur le plan des valeurs morales : le peuple juif a connu un exil en terme de morale et de spiritualité, depuis l’âge d’or spirituel jusqu’à l’époque la plus obscure dans un processus décroissant.

Tout au long de son exil, le peuple juif a affronté toutes les situations imaginables et subi toutes les conditions, et dans celles-ci il a fait se révéler la lumière de la Torah et des Mitsvot. Il ne nous reste plus qu’à achever de triompher de l’ère actuelle de confusion des valeurs et de nuit spirituelle qui est sans précédent.

Lorsque les Juifs vivent aujourd’hui une vie empreinte de foi, qu’ils ne se laissent pas abattre par l’obscurité de l’exil, mais au contraire restent attachés à la Torah et aux Mitsvot et repoussent les ténèbres spirituelles en diffusant la lumière de la sainteté, ils achèvent alors la mission que D.ieu leur a confiée et préparent le monde entier au dévoilement divin, qui, comme le dit Isaïe, recouvrira le monde « comme l’eau recouvre le fond des océans », avec la venue du Machia’h très bientôt.

Une génération entièrement méritante

Comment être digne de la délivrance messianique?

L’une des plus célèbres citations talmudiques au sujet de la Délivrance est celle de Rabbi Yo’hanan dans le traité Sanhédrine (98a) : « Le fils de David ne viendra que dans une génération totalement méritante ou totalement coupable. » Le sens simple de ces mots est que le Machia’h viendra dans l’une ou l’autre de ces situations extrêmes : soit quand le bien atteindra son apogée, soit que le mal sera à son comble.

Ceci nécessite néanmoins une explication. Nous savons, en effet, que le mal ne disparaîtra de ce monde qu’après la délivrance messianique, lorsque s’accomplira la prophétie « J’effacerai l’esprit du mal de la surface de la Terre. »

Comment, dès lors, peut-on envisager qu’une génération soit « totalement méritante » ? D’un autre côté, comment serait-il possible qu’une génération soit « totalement coupable » ? Pourrait-on concevoir une époque où plus aucun Juif n’étudierait la Torah et n’accomplirait de Mitsvot ?

Séparer le bien du mal

Le Maharcha explique dans son commentaire sur le Talmud que ces deux éventualités correspondent à deux scénarios possibles de la Délivrance précédemment évoqués dans le même traité (97b).

Rabbi Eliézer dit : « Si Israël fait téchouva (se repent), il sera délivré. » C’est le scénario de « totalement méritant » : le peuple juif, faisant de lui-même téchouva devient méritant et est immédiatement délivré. Rabbi Yéhochoua dit que si le peuple juif ne fait pas Téchouva de lui-même « D.ieu leur enverra un roi dont les décrets seront durs, comme Haman, et Israël fera téchouva. » C’est le scénario de « totalement coupable », dans lequel le peuple juif est en lui-même au plus bas, et D.ieu le force à revenir vers Lui et être ainsi digne d’être délivré.

Le Maharal de Prague2 explique de façon plus approfondie les paroles de Rabbi Yo’hanan :

La venue de Machia’h constituera une existence et une perfection nouvelles dans ce monde. Pour cette raison, elle ne peut se faire quand le monde mène son existence habituelle, mais seulement dans l’un de ces deux cas : soit que la génération est « totalement méritante », étant parvenue au sommet de la perfection humaine et se retrouve donc prête au dévoilement divin de la Rédemption. Soit qu’elle est « totalement coupable », étant tombée au plus bas niveau de la condition humaine, ce qui permet de « construire sur un terrain dégagé » le monde nouveau de l’ère messianique.

La ‘Hassidout explique que la rédemption se fait lorsque la tâche d’extraire le bien du mal est terminée. Nous avons en effet pour mission de séparer le mal du bien auquel il s’est mélangé et d’établir des limites claires entre eux. Tant que le bien et le mal sont mélangés l’un dans l’autre, la Délivrance ne peut se faire. Elle adviendra dans l’un des deux cas : soit le bien repoussera totalement le mal (« totalement méritante »), soit le mal surmontera le bien et le dominera (« totalement coupable ») et D.ieu l’anéantira alors.

Les signes de la Délivrance

Cependant, si la génération est « totalement coupable », par quel mérite viendrait la Délivrance ? Le Talmud répond à cela par le verset suivant : « Et Il a vu qu’il n’y avait pas d’homme, Il a constaté avec stupeur que nul n’intervenait ; alors c’est Son bras qui vint à son secours… »

C’est-à-dire que lorsque D.ieu constatera que le peuple juif n’a pas de mérite propre, Il le délivrera de Lui-même.

Dans son commentaire sur ce verset, le Radak explique que cette situation n’aura lieu qu’au début du processus de la Délivrance. Il peut arriver que « le peuple ne fasse pas téchouva avant d’avoir vu le début de la Délivrance », mais lorsque les Juifs auront vu les signes de la Délivrance « la majorité d’entre eux feront Téchouva », dit le Radak. Il précise également qu’il ne saurait y avoir de génération « totalement coupable » : « Il est impossible qu’il ne se trouve dans le peuple juif des personnes justes et bonnes qui seront dignes de la Délivrance. » D’après lui, la qualification de « totalement coupable » se réfère seulement à la génération dans son ensemble et n’implique pas que tous soient déméritants.

Plusieurs Tsadikim de la génération précédente ont déclaré qu’ils ne laisseraient jamais se développer une situation où la génération serait « totalement coupable ». Cependant, cela implique de faire en sorte qu’elle soit « totalement méritante ». Comment est-ce envisageable dans la situation actuelle marquée par l’assimilation, etc ? Il ressort toutefois que c’est précisément parce que nous sommes une génération orpheline connaissant tant de difficultés et d’épreuves, celle dite du « talon du Machia’h », qu’il est plus facile de la considérer comme « totalement méritante ».

Ainsi écrivait le Rav de Chinava :

« Aujourd’hui, dans le “talon du Machia’h”, alors que s’est accomplie la prédiction des Sages selon laquelle “la sagesse des scribes sera corrompue et ceux qui craignent la faute seront méprisés par la foule”… notre étude et notre prière sont encore plus appréciées par D.ieu que celles des premières générations. »

Les douleurs de l’enfantement messianique

Bien que nous ne sachions pas avec exactitude comment se dérouleront les processus de la Délivrance messianique, les grandes lignes et les caractéristiques essentielles nous en ont été révélées. L’une de celles-ci, qui apparaît dans différentes sources, est que la transition de l’exil à la Délivrance ne se fera pas sous la forme d’un accroissement linéaire du bien, mais au contraire après une période de suprématie du mal.

La délivrance d’Égypte, qui constitue l’archétype de la Délivrance messianique prochaine, illustre bien ce schéma : à l’approche de la sortie d’Égypte, la souffrance des Enfants d’Israël s’amplifia et ils crièrent vers D.ieu leur désarroi (« Les enfants d’Israël gémirent du sein de l’esclavage et se lamentèrent, et leur plainte monta vers Dieu »1 ). D.ieu entendit leur plainte et leur envoya Moïse, porteur de l’annonce de la délivrance. On aurait pu croire qu’à partir de là, les Enfants d’Israël commenceraient à voir les signes de leur prochaine libération. C’est pourtant l’inverse qui se passa : Pharaon aggrava les conditions de leur servitude en ne leur fournissant plus la paille nécessaire à la confection des briques. Les contremaîtres hébreux en firent vivement grief à Moïse et celui-ci s’adressa à D.ieu en ces termes : « Pourquoi as-Tu fait du mal à ce peuple ? Pourquoi m’as-Tu envoyé ?! » Ce n’est qu’alors que commencèrent à s’abattre sur l’Égypte les plaies qui donnèrent ensuite lieu à la délivrance d’Israël.

Le froid s’accentue avant le lever du soleil

Voici comment le Zohar ‘Hadach décrit la délivrance messianique :

« Ainsi se déroulera la Délivrance d’Israël : lorsque viendra le moment que le soleil de la Délivrance brille pour eux, il leur arrivera malheur après malheur et ténèbres après ténèbres. Et, alors qu’ils s’y débattront, se répandra sur eux la lumière de l’Éternel. »

De son côté auteur du Keli Yakar affirme :

« Telle est la règle: chaque jour, peu avant l’aube, l’obscurité s’accroît à l’extrême… Il en est de même en hiver où, peu avant le lever du soleil, le froid ne cesse de croître avant d’être, en fin de compte, vaincu par le soleil… De même encore : le fait que le Pharaon ait, à présent, maltraité les Hébreux beaucoup plus durement que par le passé est le signe clair que sa fin et le temps de la délivrance sont proches. »

Le Maharal de Prague explique que lorsque doit se produire une « existence nouvelle », une réalité totalement nouvelle, celle-ci ne peut émaner de la précédente et il est nécessaire qu’intervienne un processus de « destruction de la réalité première », c’est-à-dire l’abolition de l’état antérieur et la création d’un vide dans lequel surgit la nouvelle réalité.

L’Admour Hazakène, auteur du Tanya, précise que, comme les Hébreux se trouvaient au seuil de la révélation du Nom divin lors du Don de la Torah, celle-ci devait être précédée par une phase d’« occultation de la vitalité », au cours de laquelle l’énergie divine serait dissimulée, ce qui entraina « la domination de l’Égypte ». Tel est le sens de la réponse de D.ieu à la question de Moïse lorsque celui-ci lui demanda « Pourquoi as-Tu fait du mal à ce peuple ? » : le temps était maintenant venu que se révèle le Nom ineffable de D.ieu et « ainsi, dis aux enfants d’Israël : Je suis l’Éternel. »

Ceci explique pourquoi avant la Délivrance vient la période dite de Ikveta DiMechi’ha, « le Talon du Machia’h », d’un niveau de dégradation et de difficulté jamais connu dans les générations précédentes, ainsi que d’autres événements dont le déroulement est spécifiquement lié à la proximité grandissante de l’avènement messianique. Il nous appartient de comprendre qu’il s’agit là de l’obscurité qui s’accroît avant l’apparition de la lumière.

Les douleurs de l’enfantement

Vus dans le détail, les tourments de l’exil se répartissent en trois catégories qui correspondent à la parabole citée plus haut dans laquelle l’exil est comparé à la gestation et la Délivrance à l’accouchement :

  • 1. Les souffrances « habituelles » du temps de l’Exil, analogues aux « peines de la grossesse » ;
  • 2. Les souffrances croissantes de l’époque prémessianique, les « douleurs de Machia’h », ressemblants aux douleurs de l’enfantement ;
  • 3. La douleur particulière lors du passage de l’exil à la Délivrance, comparée à celle de l’enfantement lui-même.

Les souffrances « habituelles » de l’exil sont comme le pressage de l’olive, par lequel celle-ci donne son huile.

Tel est le but profond des malheurs de l’exil et de toutes les persécutions : révéler « l’huile » présente dans le peuple juif, sa capacité de messirout nefech – de don de soi – et d’attachement absolu à D.ieu. C’est précisément à travers les épreuves subies en temps d’exil que le peuple juif exprime davantage la profondeur de sa foi et la puissance de son attachement à D.ieu, ouvrant ainsi la voie à la pleine révélation de la Majesté divine lors de la Délivrance.

Une seconde sorte de malheurs et de souffrances apparaît peu avant la Délivrance, ce sont les « douleurs de [l’enfantement du] Machia’h » qui ont pour objet de réaliser l’ultime raffinement avant l’avènement messianique et d’en créer les circonstances. En effet, dans la mesure où la Délivrance constituera une réalité totalement nouvelle, elle ne pourra pas se concrétiser sur les bases de l’existence ordinaire, d’où la nécessité d’un processus de destruction de cette dernière et de la création d’un espace vide dans lequel pourra se construire la Délivrance.

La troisième sorte de souffrances de l’exil est comparée aux douleurs de l’accouchement lui-même. C’est le dernier soubresaut de l’exil, particulièrement douloureux, mais qui ouvre la voie à la Délivrance. C’est ce qui arriva en Égypte : juste avant la délivrance, après que l’annonce en avait été faite par Moïse, vint l’étape si douloureuse où Pharaon ordonna « Que le travail s’appesantisse sur les hommes ! », jusqu’à ce que Moïse s’écrie à l’adresse de D.ieu « Pourquoi as-Tu fait du mal à ce peuple ?! » Mais immédiatement après survinrent les miracles de la délivrance, comme le déclara D.ieu dans sa réponse à Moïse : « Maintenant tu vas voir ce que Je vais faire à Pharaon. »

Et, de fait, il ressort clairement des enseignements de nos Sages que juste avant l’avènement messianique se produit la déchéance générale de la période du « Talon du Machia’h ».

Le Talmud dit que le Fils de David viendra « lorsque tout le gouvernement sera renégat » et lorsque la bassesse triomphera, ce qui portera atteinte dans la foi de nombreux Juifs en l’éventualité même de la Délivrance : « …au point où ils désespèreront de la Délivrance. » C’est l’instant qui précède immédiatement sa concrétisation.

Combattre l’obscurité

Toutefois, le fait de comprendre cela n’a pour unique avantage que de nous éviter de désespérer et de douter – à D.ieu ne plaise – de la Délivrance. Mais, simultanément, nous devons faire entendre notre cri et notre prière à l’adresse de D.ieu pour que l’obscurité prenne fin et que la Délivrance intervienne immédiatement.

Le Rabbi de Loubavitch explique, dans l’un de ses discours, la raison pour laquelle Moïse s’était écrié « Pourquoi as-Tu fait du mal ? », bien qu’il n’ait assurément pas mis en doute la promesse divine d’une délivrance prochaine et qu’il eut su qu’il ne convient pas de remettre en cause les choix de D.ieu. Moïse savait qu’en sa position d’observateur de la souffrance du peuple d’Israël asservi, il était de son devoir de crier à D.ieu « Pourquoi leur as-Tu fait du mal ? », même si D.ieu devait le réprimander pour cela.

Une telle situation exige une approche complexe : un Juif qui constate à quel point la période du « Talon du Machia’h » est corrompue ne devra assurément pas la « justifier » au motif que tel est l’ordre des choses avant la Délivrance messianique. Il doit se rappeler que, bien que cela soit le signe de sa proximité, ce n’en est pas moins son antithèse absolue.

Un Juif doit combattre le mal et le désespoir. Il doit lutter de toutes ses forces contre l’obscurité régnante en priant D.ieu, en intensifiant la lumière de la Torah et des Mitsvot, etc. Et, parallèlement, devant l’état de fait, devant l’obscurité qui s’est installée, il doit comprendre qu’il ne s’agit que d’une étape transitoire vers la Délivrance prochaine.

Le Talmud enseigne : « Que doit-on faire pour se voir épargner les douleurs [de l’enfantement] du Machia’h ? S’investir dans la Torah et les bonnes actions. » La Torah, la bienfaisance et le renforcement de la foi en la Délivrance sauvent de ces souffrances, raccourcissent la durée de « l’accouchement » et rapprochent la Délivrance.

Sur les épaules des géants

Pourquoi notre génération?

Dans la perspective historique du Judaïsme, on trouve l’idée d’un affaiblissement progressif des générations : il y eut la génération des Patriarches, d’une extrême hauteur spirituelle ; celle qui sortit d’Égypte et reçut la Torah, certes moins élevée, mais néanmoins qualifiée de « génération de connaissance » ; il y eut ensuite la période des Prophètes qui s’acheva peu avant la destruction du Temple. Ce fut ensuite le temps des Tannaïm, les Sages de la Michna, dont l’autorité juridique dépasse celle des Amoraïm, les Sages du Talmud, qui leur succédèrent. Il y eut ensuite les Guéonim, recteurs des grandes académies talmudiques de Babylone, puis les décisionnaires médiévaux que l’on appelle les Richonim (« Premiers »), suivis des A’haronim (« Derniers »), jusqu’aux A’haronei haa’haronim (« Derniers parmi les Derniers »), chaque génération étant perçue comme inférieure à la précédente.

De ce principe, il ressort que notre génération, dite du « Talon du Machia’h », est la plus basse de l’histoire.

Et cependant, c’est précisément cette génération orpheline qui est appelée à accueillir le Machia’h et à connaître les immenses bienfaits matériels et spirituels de l’ère messianique. Les Prophètes n’en ont pas mérité l’avènement, ni les Tannaïm, ni les Amoraïm, ni les Richonim et les A’haronim, ni toutes les illustres générations qui nous ont précédés et c’est nous, malgré notre insignifiance en comparaison à eux, qui allons le mériter. À ce sujet, le Talmud s’interroge : « une telle génération en est-elle digne ? »

Sur les épaules des géants
Plusieurs réponses ont été données à cette question :

1. Le nain sur les épaules du géant :

La situation est comparable au cas d’un nain juché sur les épaules d’un géant : il s’agit certes d’un nain, mais sa position lui confère une hauteur de vue qui lui permet de voir plus loin encore que le géant lui-même. Ainsi en est-il de notre génération : il s’agit d’une génération humble et pauvre, mais du fait qu’elle vient à la suite des géants spirituels qui l’ont précédé, elle est l’héritière de leur Torah et de leurs accomplissements, et c’est donc grâce à leurs forces qu’elle peut s’élever à un degré supérieur au leur.

2. Le bien accumulé :

À mesure que les générations se succèdent, le bien accompli dans le monde s’accumule de manière considérable. C’est en effet la différence fondamentale entre le bien et le mal : le mal ne constitue pas une existence objective, et dès lors que le pécheur a reçu son châtiment, il ne reste pas de trace du mal ; le bien, en revanche, est éternel et s’accumule ainsi de génération en génération. Il en ressort que c’est précisément aujourd’hui que se trouve dans le monde la plus grande mesure de bien : le bien accumulé par tous ceux qui nous ont précédés.

3. Il ne reste que les tâches simples :

Chaque génération s’est vue attribuer une mission particulière dans le plan divin. Les premières générations reçurent des tâches ardues et complexes, et furent ainsi dotées de forces colossales pour les mener à bien. Ils furent donc en mesure de révéler une immense mesure de sainteté dans le monde et mener ainsi à bien l’essentiel du combat contre l’obscurité de l’exil. Ainsi, après ce travail considérable, il ne reste que de « petites choses » à réaliser, des tâches « simples » (analogues à celle de débarrasser un chantier des détritus qui l’encombre une fois la construction achevée). Pour ce faire, il n’est pas besoin de géants de l’esprit ; des gens simples comme nous suffisent. Lorsque notre faible génération aura achevé le travail, le Machia’h viendra, non par notre mérite, mais par celui des puissantes générations qui nous ont précédés.

Une génération de don de soi

Une autre approche considère à l’inverse que notre génération est dotée d’une qualité qui la rend supérieure aux précédentes : nous vivons en effet une période dans laquelle les esprits se sont atrophiés et la grandeur d’âme s’est raréfiée.

Une époque obscure sur le plan spirituel, dans laquelle nous n’avons plus les repères que pouvaient constituer pour les générations passées les grands hommes qui vivaient alors, tandis que nous sommes confrontés à de si nombreuses perturbations concernant l’observance de la Torah et des Mitsvot, au premier rang desquelles la nécessité constante de « ne pas se laisser abattre par les moqueurs ». Et malgré ces difficultés, les Juifs observent avec abnégation la Torah et les Mitsvot ! Une telle génération mérite assurément de recevoir le Machia’h.

Sur le verset « Or, cet homme, Moïse, était fort humble, plus qu’aucun homme qui fût sur la terre » il est expliqué dans l’enseignement ‘hassidique que pour l’essentiel, Moïse se sentait humble vis-à-vis de notre génération, la génération du « Talon du Machia’h ».

Lorsque Moïse vit prophétiquement que celle-ci connaîtrait de si terribles malheurs matériels et spirituels et aurait à affronter tellement d’opposition et d’obscurité et, malgré cela, persévèrerait envers et contre tout dans son attachement à la Torah et aux Mitsvot, il fut pénétré d’un sentiment d’humilité devant elle.

Paradoxalement, c’est précisément l’affaiblissement des générations qui est à l’origine de la qualité particulière de la nôtre.

Les «égarés» et les «éloignés»

On raconte que le tsadik qu’on surnommait le Shpoler Zeïdé – le « Grand-Père de Shipoli » – adressa un jour au Tout-Puissant ce poignant appel : « Maître du monde ! Envoie la Délivrance et le Machia’h tant que le peuple juif l’attend et désire Ton dévoilement. Car si Tu ne le fais pas, un jour viendra où l’on n’attendra plus ni Toi, ni Ton Machia’h, et alors Tu seras bien obligé de l’envoyer. »

Cette déclaration à la fois virulente et incisive, que seul un tsadik comme le Zeïdé pouvait oser, illustre une vérité remarquable : si le peuple juif ne mérite pas que la Délivrance intervienne plus tôt, dans des générations antérieures, celle-ci se fera alors dans une génération orpheline et défaillante sur le plan spirituel.

C’est également ce qui ressort des signes que les Sages du Talmud annoncent comme caractérisant la période prémessianique, dite du « Talon du Machia’h ».

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce ne sera pas une période d’élévation spirituelle, de sainteté, de pureté, marquée par l’attachement à la Torah et aux qualités morales. Ce sera au contraire une période d’une bassesse jamais égalée, aussi bien sur le plan moral que sur le plan de la pratique du Judaïsme et de la connaissance de la Torah.

Une époque d’arrogance, de rébellion contre les traditions ancestrales, de ternissement du prestige de la Torah et de ceux qui l’étudient, comme l’expriment nos Sages dans cette saisissante formule : « La face de la génération sera semblable à la face du chien. »

La majorité des gens sont « égarés »

On constate que tout cela décrit la réalité actuelle. Ainsi, à en juger par tous les signes qui se manifestent dans le monde, il est clair que le Machia’h est actuellement sur le point de venir, dans notre génération. Celle-ci n’est certes pas une génération de renégats déclarés contre la Torah, comme ce fut le cas de celle des « maskilim » ou de celle qui la suivit, mais une génération « d’enfants captifs ». Cependant, concrètement, elle reste une génération éloignée de son Créateur.

Lorsque le Machia’h viendra et rassemblera les exilés d’Israël, la plupart des Juifs qu’il ramènera des quatre coins du monde appartiendront aux catégories des gens « égarés » et « éloignés ». Et c’est précisément dans une telle génération que se fera l’avènement messianique !

En vérité, ce scénario ne devrait pas constituer un motif d’étonnement, car il est clairement annoncé dans le verset : « En ce jour résonnera le Grand Chofar ; alors arriveront ceux qui étaient égarés dans le pays d’Achour, et ceux qui étaient éloignés dans la terre d’Égypte, et ils se prosterneront devant l’Éternel, sur la montagne sainte, à Jérusalem. »

C’est donc ainsi que se définit l’avènement du Machia’h : il apparaîtra précisément dans une réalité où la masse des Juifs sera constituée de « égarés » et d’« éloignés », il les rassemblera et les amènera se prosterner devant l’Éternel.

Un espace vide

Bien évidemment, ceci n’est pas fortuit, mais correspond à un dessein profond.

Dans son ouvrage Netsa’h Israël, le Maharal de Prague explique qu’une situation nouvelle peut apparaître de deux manières : elle peut surgir du sein même de la situation antérieure, celle-ci se modifiant progressivement pour donner lieu à la nouvelle situation ; mais lorsqu’il s’agit de donner lieu à une réalité fondamentalement nouvelle, celle-ci ne peut se baser sur la situation qui prévalait auparavant.

Il est donc nécessaire qu’intervienne un processus de « disparition de la réalité antérieure », c’est-à-dire que la situation précédente périclite et donne lieu à un « espace vide », dans lequel surgira la nouvelle réalité.

Il en est de même concernant l’avènement messianique : étant une réalité intrinsèquement nouvelle, il n’est pas possible d’y parvenir par un processus graduel qui viendrait modifier la réalité antérieure petit à petit. Ce n’est qu’à travers une déchéance considérable, détruisant l’état précédent et créant un vide, que survient la Délivrance messianique qui remplit alors ce vide.

La qualité du pauvre

Le Rabbi de Loubavitch ajoute à cela un éclairage supplémentaire,6 basé sur l’enseignement du Baal Chem Tov sur le verset des Psaumes « Prière d’un pauvre qui se sent défaillir et répand sa plainte devant l’Éternel »

Le Baal Chem Tov enseigne que la prière d’un pauvre possède une qualité particulière qui est que, du fait qu’elle émane d’un cœur brisé, elle est une demande de se trouver « devant l’Éternel », d’être attaché à D.ieu, et se trouve de ce fait d’autant plus agréée. Une autre qualité du pauvre est que sa joie est encore plus grande lorsqu’il voit sa prière exaucée, du fait de l’ampleur du manque dont il souffrait précédemment.

Ceci permet de comprendre que c’est grâce aux « égarés » et aux « éloignés » que la révélation messianique sera si importante. Car lorsque des Juifs proches de D.ieu et de la Torah prient pour la révélation de la royauté divine, ils ont en tête des éléments partiels, tels que pouvoir avoir plus de ferveur dans la prière, plus d’enthousiasme dans l’étude de la Torah, plus d’attachement à D.ieu dans l’accomplissement des commandements, etc.

En revanche, lorsque le « Grand Chofar » du Machia’h réveillera l’âme des « égarés » et des « éloignés », ils ne demanderont pas d’atteindre tel ou tel « niveau », mais ils réclameront D.ieu Lui-même : C’est afin d’être « devant l’éternel » qu’ils « répandront leur plainte ». C’est justement parce qu’ils se trouvent dans la plus grande « étroitesse » qu’ils susciteront la plus grande mesure de « largesse » dans la révélation divine.

Et qu’en sera-t-il des Juifs qui servent D.ieu ? Le Rabbi explique qu’ils peuvent aussi mériter la révélation du Grand Chofar à travers le sentiment d’être « égarés » et « éloignés » de la grandeur infinie de D.ieu. Une telle humilité constitue le réceptacle adéquat pour recevoir l’incommensurable révélation messianique.

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