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1er VOLET (en 7 chapitres) : La présence juive en Bretagne du Ve siècle apr. J.-C. à la seconde guerre mondiale

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Le dossier : Juifs en Bretagne

En 1918, l’euphorie de la victoire, le retour des « poilus », la joie d’avoir repris les provinces perdues, mais aussi la conscience douloureuse du prix qu’il avait fallu payer pour cela, forgèrent, pour un temps, une mentalité nouvelle qui put faire croire à l’éradication de l’antisémitisme.

Le patriotisme des Juifs était, cette fois, largement reconnu.

La mort héroïque du rabbin Abraham Bloch, aumônier militaire, tué alors qu’il présentait un crucifix à un soldat mourant, avait été popularisée par L’Illustration.

Abraham Bloch : un Grand rabbin dans la Grande Guerre

Maurice Barrès, luimême, évoqua à cette occasion « la fraternité [qui] trouve spontanément son geste parfait ; le vieux rabbin présentant au soldat qui meurt le signe immortel du Christ sur la Croix, c’est l’image qui ne périra pas ».

Combien d’anciens combattants juifs crurent à la pérennité de cette fraternité des tranchées jusqu’à attendre du Maréchal Pétain, en 1940, qu’il s’en souvienne?

Dès le début des années trente, la crise économique fut doublée, en France, d’une crise de Régime provoquée par les scandales financiers qui, éclaboussant quelques députés, jetèrent le discrédit sur toute la classe politique.

L’extrême-droite nationaliste et antirépublicaine désigna les responsables : les démocrates, les francs-maçons et les Juifs qu’elle opposait, à nouveau, aux patriotes.

Cependant, plus proches du fascisme italien que des nazis, les ligues qui rêvaient d’instaurer, en France, un régime autoritaire, n’étaient pas toutes antisémites.

En 1934, le colonel de la Roque et ses « Croix de Feu » furent reçus par le rabbin Jacob Kaplan, dans la synagogue de la rue de la Victoire, pour un hommage aux combattants juifs de la Première guerre mondiale.

L’antisémitisme se développa d’ailleurs, à cette époque, dans de larges couches de la population pour qui le Juif redevenait l’étranger, le nanti, tandis que la Guerre d’Espagne était, pour La Croix, en octobre 1936, l’œuvre de soixante Juifs communistes envoyés par Moscou pour fomenter la révolution1.

Si la majorité des conservateurs et des nationalistes voyaient dans le modèle fasciste une alternative à la République parlementaire honnie, certains adhérèrent à l’antisémitisme racial colporté par la propagande nazie.

En Bretagne, quelques militants indépendantistes, qui rêvaient d’un État breton instauré sur des bases ethniques, se rallièrent, à partir de 1933, à la vision hitlérienne d’une « société pure ».

Dès lors, pour ces partisans d’une « société bretonne uniraciale », le discours antisémite devint d’une rare violence.

L’illusion de l’assimilation

La tempête antisémite de la fin du XIXe siècle apaisée, en ses manifestations publiques tout au moins, les lois de la République, confortées par l’épreuve, continuèrent à garantir l’égalité des droits à tous les citoyens quelles que puissent être leurs opinions politiques et leurs appartenances religieuses.

L’adhésion des Français juifs aux valeurs républicaines favorisait leur intégration en même temps que l’État, après 1872, retirait des enquêtes de recensement la question concernant le culte pratiqué. La conjonction de ces deux facteurs allait rendre impossible pour l’historien, sauf situation exceptionnelle, comme à Nantes en 1898, l’étude démographique de cette minorité qui, jusqu’à la Seconde guerre mondiale, resta (c’est une approximation) inférieure à 1 % de la population nationale.

Tout essai d’approche numérique serait aussi illusoire en ce qui concerne la Bretagne. On peut néanmoins tenter de prendre conscience de la faible présence des Juifs à partir des exemples de Rennes et de Nantes.

À Rennes, pendant les années de l’entre-deux-guerres, au moins jusqu’aux années trente, la population juive paraît être limitée aux familles déjà établies à la fin du XIXe siècle. Un témoignage direct2, palliant l’absence de sources écrites, administratives ou privées, permet de les découvrir et d’évoquer leur place dans la ville.

La famille d’Edmond Samuel, père de Denise Simon, originaire de Château-Salins, faisait partie de ces Lorrains et Alsaciens qui, ayant opté en 1871 pour la nationalité française, durent s’exiler des territoires annexés par l’Allemagne. Elle vint s’établir à Rennes. À la même époque arrivaient de l’Est les familles Lehmann, Sexer, Weill.

En 1898, Edmond Samuel, qui avait ouvert un magasin, La Chemiserie moderne, rue La Fayette, subit les injures des bandes antisémites qui brandissaient des journaux enflammés devant sa porte sans aller jusqu’au pillage ou aux coups.

Denise Simon, évoquant sa scolarité au lycée Martenot, dans les années vingt, se souvenait : « J’étais la seule enfant juive, mes camarades ignoraient ce qu’étaient les Juifs. »

Il n’existait pas de communauté mais des liens d’amitié, des relations privilégiées unissaient ces familles juives appartenant à la bourgeoisie commerçante, à la classe moyenne : trois commerçants, un opticien, un dentiste, un représentant en cuirs et peaux, deux marchands de biens, un industriel. Il conviendrait d’y ajouter, sans doute, quelques autres personnes, ne fût-ce que Lucie Sée qui, après la mort du professeur Henri Sée, demeura à Rennes, dans sa maison de la rue du Bois Rondel.

Lucie Sée, mais aussi l’épouse et les deux fils d’André Lehmann, représentant en cuirs et peaux, l’épouse de René Lévy, dentiste, toute la famille du marchand de biens Worms, soit cinq personnes, dont un enfant de 10 ans furent, plus tard, déportés et assassinés à Auschwitz.

Ces Juifs établis, « tous de la vieille SFIO », selon Denise Simon, n’étaient guère pratiquants mais restaient, pour la plupart, attachés aux traditions.

Les événements de la vie familiale, circoncision, bar mitsvah, mariage nécessitaient de faire appel, après le décès du rabbin Samuel Korb, de Nantes, au rabbin de Tours ; tandis que les inhumations avaient lieu dans les cimetières juifs de Tours ou de la région parisienne.

On gardait la place vide pour le pauvre, chaque vendredi soir, et on ne manquait jamais de disposer le « plateau d’herbes amères » à Pessah.

François Delpech, brossant le portrait des Juifs de France pendant cette période, écrivait :

« Les Français israélites et les immigrés anciens étaient parfaitement intégrés et assimilés, mais ils étaient souvent déjudaïsés ou en voie de déjudaïsation. Souvent aisés, très fiers d’être Français, ils restaient très attachés à la solution française de l’assimilation. Pour la plupart d’entre eux le judaïsme n’était pas un phénomène national ni même une culture, mais une simple confession religieuse parmi d’autres, dont beaucoup s’étaient d’ailleurs détachés3. »

Ces observations ne s’appliquent que partiellement aux Juifs de Rennes. Ni déjudaïsés, ni en voie de déjudaïsation, la culture juive imprégnait leur vie familiale. Par contre, ils partageaient l’attachement à la République, le civisme, la fierté d’être français avec les autres Juifs de France ; et ils étaient parfaitement intégrés.

Commerçant aisé, très estimé, Edmond Samuel était vice-président du tribunal de commerce. Il avait des relations suivies, quotidiennes avec ses confrères, commerçants rennais catholiques, ils se tutoyaient.

Certes il n’était jamais, semble-t-il, reçu chez eux. « Mes parents recevaient beaucoup, mais toujours des Juifs. Juifs et Chrétiens, nous étions tous bien ensemble, mais il y avait des limites. Le dimanche nous ne nous connaissions pas », précise Denise Simon.

La vie des Juifs, à Rennes, fut paisible jusqu’à la crise des années trente où les sentiments antisémites réapparurent ; les Juifs étant « pris alors pour des nantis ».

C’est à cette époque, vers 1936, que de nouveaux immigrants arrivèrent. Petits négociants, ouvriers façonniers, confectionneurs, artisans, ils venaient d’Europe centrale après avoir, parfois, séjourné plus ou moins longtemps dans la région parisienne. Il semble bien difficile d’en savoir davantage à leur sujet car ils n’eurent guère de contacts avec les familles juives établies. « Ils devaient être très malheureux, dit Denise Simon, c’étaient des exilés. Moi, ma famille était française depuis quatre générations. J’étais chez moi. »

Au cours des siècles, Nantes fut, de toutes les villes bretonnes, celle qui accueillit le plus grand nombre de Juifs. Malgré la violence des manifestations antisémites de 1898, le XIXe siècle y reste marqué par le dynamisme d’une petite communauté qui, à force de persévérance, accomplit son grand œuvre : la construction de la première synagogue de Bretagne.

Une évolution, comparable à celle observée à Rennes, en modifie progressivement les structures pendant les premières décennies du XXe siècle.

Aux familles juives, nantaises de longue date, vinrent se joindre de nouveaux arrivants français ou immigrants attirés par les opportunités qu’offraient les multiples activités industrielles et commerciales de l’agglomération.

Mais si le nombre de Juifs augmenta durant cette période, cela n’entraîna pas une fréquentation plus importante de la synagogue de l’impasse Copernic.

La communauté qui avait eu tant de mal à obtenir un rabbin ne le garda pas au-delà de 1929. Cette année-là mourut Samuel Korb, rabbin de Nantes pendant 47 ans, il ne fut pas remplacé. Désormais il n’y eut plus qu’un ministre officiant et, quand les circonstances l’exigeaient, il fallut recourir au rabbin de Tours ou à ceux de Paris.

Le seul document qui ait échappé à la disparition des archives de l’association israélite de Nantes fait mention de 102 cotisants en 1936. Ce nombre, tout en révélant le maintien d’une communauté dynamique, traduit le détachement des pratiques cultuelles d’une partie des Juifs de la région nantaise, attitude que confirment nombre de réponses à la question du recensement d’octobre 1940 concernant « religion et pratique religieuse4 » ; même s’il convient, compte tenu des circonstances, de prendre cette dernière information avec prudence.

Cette tendance est confirmée par l’exemple connu d’une famille déjudaïsée, celle des Jacob, à Quimper. Max Jacob, dans ses lettres à son ami Marcel Béalu, évoque ses souvenirs d’enfance tout imprégnés de l’atmosphère des fêtes chrétiennes et du rythme des calendriers religieux et profane des autres enfants de la ville : « Oui, Noël m’apporte à moi aussi des souvenirs. C’était la fête de ma mère le 22, puis Noël […] puis les étrennes : on vivait double pendant dix jours en attendant le gâteau des Rois qui clôturait les ripailles et les indigestions de bonbons. Un oncle envoyait une énorme caisse de jouets5. »

Les quelques centaines de Juifs de Bretagne, bien intégrés et, pour certains, totalement assimilés, vécurent ainsi, paisiblement, jusqu’aux années trente. Une paix apparente car, en réalité, les invectives antisémites n’avaient jamais totalement disparu.

On en trouve une expression, dès 1927, dans le journal régional du jeune Parti communiste français. Le 3 septembre 1927 parut le premier numéro de La République ouvrière et paysanne, hebdomadaire communiste, défend les ouvriers, les paysans et les marins de l’Ouest6.

Cet hebdomadaire, à la fois organe du PCF et de la CGTU (CGT Unitaire), pourfendait la République bourgeoise et les valets de la bourgeoisie capitaliste. Parmi ces derniers figuraient, en bonne place, tous les autres journaux locaux.

Dans la « chronique de la Loire-Inférieure », ce 3 septembre, G. Carré, secrétaire de la région Ouest, accuse de mensonges et de calomnies les rédacteurs, « champions de la sainte morale bourgeoise » qui, rendant compte d’une bataille rangée, dans un café de Nantes, ont prétendu qu’elle avait été déclenchée par des militants communistes. Les journaux visés (G. Carré écrit « les torchons ») sont L’Écho de la Loire, Le Nouvelliste de Rennes et Le Phare.

À aucun moment dans l’article il n’est question de Juifs, mais alors, pourquoi ce titre : « Une réponse au Youpin Schwob du Phare et aux calotins du Nouvelliste et de L’Écho de la Loire » ? « Youpin » est-il simplement, ici, l’équivalent juif de « calotin » ? Deux mots pour fustiger deux avatars de l’opium du peuple ?

L’explication, malheureusement, ne tient pas longtemps. Le n° 4, trois semaines plus tard, publie un article du Secrétaire de la 15e Union Régionale des syndicats unitaires : « Nantes – Les procédés du Youpin Schwob ». Suivi d’un autre, le 15 octobre, signé « R », cette fois : « Au vieux Juif, Directeur du Phare : Dans l’infecte torchon qui s’intitule Le Phare […] le vieux Juif Schwob déverse chaque jour, sur les communistes, sa bave tarifée. Cet individu obséquieux, rampant aux pieds des puissants… »

La semaine suivante, G. Fourny s’en prend à « Monsieur Schwob, le youpin bien connu » accusé d’être l’ennemi de l’Union Soviétique, avant de devenir le « vieux youpin Schwob-Mussolini », le 28 janvier 1928.

Or Le Phare n’était pas le seul journal « bourgeois » et « réactionnaire » de l’Ouest. Outre Le Nouvelliste et L’Écho de la Loire, L’Ouest-Éclair avait droit aussi à de périodiques volées de bois vert de la part de l’hebdomadaire communiste. Leurs propos et leur ligne politique étaient violemment critiqués, mais rares, voire inexistantes étaient les attaques personnelles contre leurs rédacteurs. Il est difficile de croire que seuls les engagements politiques du directeur du Phare aient été visés par les différents collaborateurs de La République ouvrière. Le doute n’est plus permis quand on s’aperçoit que sa mort ne modifia pas leur discours.

Toujours dans la « chronique de la Loire-Inférieure », mais sous une nouvelle signature, L. Moreau, le n° 34 du 25 août 1928 décrit « La semaine d’un journaliste bourgeois ». Il s’agit du nouvel éditorialiste du Phare, Gaston Veil.

« Devant l’abominable hypocrisie de cet homme on se rend mieux compte des raisons qui ont fait que, dans le passé, des peuples ont frémi et écrasé de leur mépris, sous les épithètes de juif et de youpin, toute une race qui, en majorité ne le méritait pas, mais déshonorée aux yeux du populaire par les répugnants reptiles aux initiales de G. V. ou feu M. S. pour ne prendre que les exemples de Nantes. »

Pour le journal communiste, s’appeler Veil ou Schwob et être un homme de droite, c’est ne pas être seulement un ennemi de classe, mais d’abord un juif ou un youpin, avec toute la charge méprisante attribuée à ces termes.

Drumont aurait reconnu les siens dans les colonnes de La République ouvrière.

Il s’agit là, bien sûr, des relents de cet antisémitisme « de gauche » qui s’était développé parmi les socialistes, à la fin du XIXe siècle ; pour lequel, idée tenace, le Juif était un profiteur et un capitaliste.

Pendant ce temps, L’Action Française menait campagne contre les « communistes soviétiques tous Juifs » et, en Bretagne, n’allait pas tarder à se développer, chez certains militants nationalistes, un antisémitisme virulent inspiré des théories raciales les plus radicales.

L’antisémitisme dans le mouvement breton, à travers la presse régionaliste et autonomiste, des années trente à la fin de la Seconde guerre mondiale

journal breton

Genèse d’un nationalisme raciste et antisémite

Il ne s’agit pas ici d’écrire une histoire du mouvement régionaliste, mais, à partir des grands débats qui l’animent et le divisent pendant l’entre-deux-guerres, d’observer le ralliement d’une partie de ses militants à un nationalisme xénophobe, raciste et antisémite fortement inspiré de l’idéologie nationale-socialiste7.

À l’issue de la Première guerre mondiale, une nouvelle génération de militants ne se reconnaît pas dans l’Union Régionaliste Bretonne créée, à la fin du XIXe siècle, à l’initiative du marquis de l’Estourbeillon. Commence alors, sous l’impulsion d’hommes souvent très jeunes, une période où le dynamisme du mouvement breton ne doit pas faire oublier le petit nombre de ses adhérents, quelques centaines tout au plus, l’absence de base populaire, et la diversité de ses courants : fédéraliste, autonomiste, nationaliste.

Une unité de façade permit, en 1927, la fondation du PAB (Parti Autonomiste Breton) au congrès de Rosporden, en présence de 124 participants.

Elle ne survécut pas à la tentation démocratique des fédéralistes qui présentèrent un candidat aux élections législatives, dans la circonscription de Guingamp, en 1930. L’échec fut si cinglant, moins de 400 voix sur près de 17 000 électeurs, qu’il provoqua la scission des partisans d’un nationalisme intégral, Olier Mordrel, François Debauvais, Célestin Lainé, Yann Bricler, les frères Delaporte, qui fondèrent le PNB (Parti National Breton8).

En 1933, dans la revue Breiz Atao (Bretagne toujours), devenue l’organe du PNB, Olier Mordrel publia les « études SAGA » (Strollad ar Gelted Adsavet ou troupe des Celtes relevés ou éveillés).

Il y revendiquait un État national breton qui « procédera à l’exclusion des étrangers, et particulièrement des races latines et de couleur, de tous les postes responsables de la vie publique. Exception prévue pour les hommes de race nordique, [et] à l’expulsion des étrangers indésirables ou inassimilables9 ».

Quant à savoir qui étaient ces « étrangers inassimilables », les lecteurs de Breiz Atao ne se posaient pas la question.

L’année précédente, Mordrel, évoquant l’antisémitisme en France et en Allemagne, avait souligné, pour cette dernière, le danger d’une « masse juive […] race étrangère inassimilable10 », pour aussitôt s’inquiéter de ce qu’en « Bretagne où nous ne possédons peut-être pas plus de 2 000 Juifs sur une population de plus de 3 millions d’habitants, l’idée même de l’antisémitisme est incomprise, quand elle n’est pas inconnue ».

Pour expliquer cette ignorance des Bretons, Mordrel se référait au passé : « En Bretagne nous n’avons à connaître que les effets lointains du Juif depuis l’Édit d’expulsion dont l’a frappé notre bon duc Jean II en 1240. »

Depuis, « sur notre sol, le parfum des tribus du nord s’est conservé pur […] sans aucun mélange ni relent de graisse de mouton. Rendons hommage à Monseigneur Jean II de n’avoir point besoin aujourd’hui de bretelles de cuir pliées en deux dans la main pour rabattre de temps en temps […] l’insolence de cette race11 ».

Mordrel et les rédacteurs de Breiz Atao confondaient « Jean Ier Le Roux » et « Jean II » dont le règne ne débuta que 46 ans après la signature de l’ordonnance de Ploërmel. Cela ne les empêchait pas de passer, d’un même élan, de la référence historique erronée à des propos de bravaches inspirés par les exactions des SA.

Xénophobie, racisme« Le racisme est la phase préparatoire et indispensable du nationalisme12 » – et antisémitisme furent désormais les composantes fondamentales du discours tenu par ce petit groupe de militants extrémistes qui s’imposaient à la direction du PNB.

Le racisme et l’antisémitisme renforçaient l’argumentaire anti-français et antirépublicain – « On n’imagine pas un juif ou un nègre nationaliste breton. En France ces gens-là sont plus brillants Français que nous13 » – et, rejet suprême, « Jacobin rime avec Youppin14 ».

Dans cet article du 11 décembre 1932, qualifié par Breiz Atao de « remarquable et original […] fait d’un point de vue breton plus particulièrement culturel », Olier Mordrel cherchait à démontrer la collusion entre la France et les Juifs : « Sans aller jusqu’à dire, comme l’aurait dit Hitler, que la France et le Juif ne font qu’un, on doit reconnaître qu’elle est le fourrier de son protégé. »

Attitude suicidaire, selon lui, puisque « à moins d’être né dans un wagon ou dans un ghetto, on a un pays, une langue qui sont à soi. […] Le Juif migrateur et déraciné […] ne poursuit qu’un but : façonner le monde pour la commodité de ses ambitions ».

Cette apparente inconscience française ne le surprenait pas venant d’une nation « qui est une rencontre de races [et] s’est construite sur leur négation. […] L’idée nationale française, la seule en Europe qui exclut l’idée de race, n’a aucune raison valable de se prononcer contre celle des Juifs ».

Bel et involontaire hommage aux principes de la citoyenneté républicaine d’où venait, pour Breiz Atao, tout le mal dont le Juif était le vecteur : « Notre Juif à nous, en Bretagne, c’est donc surtout le théoricien de “l’Une et Indivisible” et […] celui de la mixture universelle », autrement dit de l’humanisme et des droits de l’homme, étrangers, selon les leaders du PNB, aux Bretons qui avaient « la fierté de n’être pas un des peuples bâtards des carrefours du monde ».

Bien entendu, Olier Mordrel n’inventait rien. Ses « études SAGA » s’inspiraient des théories pseudo-scientifiques, très répandues depuis le XIXe siècle, qui, partant d’études linguistiques sur la famille des langues indo-européennes, en déduisaient l’existence d’une prétendue « race aryenne » originelle et supérieure à toute autre.

Les vieux mythes germaniques qui, déjà, pouvaient se référer à Tacite jugeant la nation germanique « pure de tout mélange », furent confortés par l’Essai sur l’inégalité des races humaines de Arthur de Gobineau (1855). Prêtant à ce dernier, fort peu lu, des conclusions empruntées à H. S. Chamberlain ou à Vacher de Lapouge, certains en conclurent que le Germain était bien le parangon de « l’Aryen » : mystique, conquérant, créateur et en perpétuel conflit avec les peuples méditerranéens, représentés autrefois par Rome, mais qui, au cours des siècles, métissés de Gaulois, de Wisigoths, d’Arabes et de Juifs, s’étaient racialement affaiblis.

Le Germain, « pur de tout mélange », devait donc imposer, à son avantage, le mythe de la hiérarchie des races pour s’approprier le pouvoir, le réserver aux « hommes de race nordique » et en exclure ceux qui l’avaient usurpé : les « Latins » et les « Juifs ».

Le recours à la théorie des races européennes était banal en France dans les années vingt et trente.

Il figurait dans les manuels de géographie de l’enseignement secondaire où l’on dépeignait par leurs caractères physiques (dolichocéphales ou brachycéphales, blonds ou bruns, grands ou trapus) toutes les « races » censées composer la population française. Mais l’enseignement qui en était tiré visait surtout à exalter les vertus d’intégration, d’assimilation, d’une société fondée sur l’adhésion de chaque citoyen à l’égalité républicaine, et indifférente, en théorie, au « métissage ».

Dix ans avant le ralliement de la nouvelle rédaction de Breiz Atao aux doctrines raciales germaniques, sous la forme extrême que leur donnèrent les théoriciens du national-socialisme, Maurice Marchal (qui n’avait pas encore « celtisé » son prénom en Morvan), écrivit un article reprenant le thème de l’opposition Nord/Sud, sous le titre « Quand Rome passa15 », affirmant d’emblée « le devoir intellectuel des Bretons » : « Notre tradition est contre Rome. »

Ce principe est intéressant dans la mesure où il montre l’adhésion d’une partie au moins des militants bretons à une vision de l’histoire européenne centrée sur le conflit séculaire entre les civilisations latine et nordique. La première triomphant dans le cadre imposé par les conquêtes romaines : « Ce fut d’abord la conquête militaire et les Césars, et les Gaëls de Gaule parlèrent latin et se rasèrent la tête. ».

L’hégémonie romaine ne pouvant éternellement étouffer la vitalité « des peuples libres du Nord », ceux-ci finirent par ruiner « l’édifice, pourri jusqu’à la moelle, de l’État romain », dont subsistèrent, cependant, « la langue latine et des formules d’art latin. […] Alors, pendant tout le moyen âge, Celtes, Germains, Flamands, Saxons, broyèrent cet héritage d’une autre race que la leur, l’adaptèrent à l’esprit nordique, le mêlant de leur idéal et de leurs traditions propres. Cela donna la langue française d’avant Malherbe, et l’art ogival. […] Les Barbares du Nord avaient vaincu Rome ».

L’allusion à « la race » doit être comprise dans son acception courante alors, sans y chercher de filiation raciste ou « racio-biologique ». Maurice Marchal oppose deux cultures, deux civilisations et affirme la supériorité intellectuelle des Celtes. Il se montre, en cela, adepte des théories ethnicistes pour lesquelles « l’esprit de race » est le facteur premier de l’évolution. Rien, toutefois, qui ressemble au discours arrogant d’exclusion et de haine qui fut affiché, plus tard, dans la même revue devenue l’organe des indépendantistes.

En un lent mouvement de balancier, l’Histoire redonne l’avantage à Rome :

« Colporté par une armée d’archéologues, de rhéteurs, d’artistes, imbus d’un passé mort, le génie latin brisa triomphalement, en un demi siècle, l’œuvre de six cents ans de travail nordique. […] Ce fut la Renaissance, c’est-à-dire le retour à la formule et à l’esthétique d’une époque à jamais abolie, la suppression brutale d’un progrès continu de six siècles, pour en revenir à son point de départ. C’est la plus formidable réaction intellectuelle qu’ait vu le monde, et la plus superbement inutile ; c’est la nuit pour l’Intelligence du Nord. »

Une longue nuit de trois cents ans qui vit s’imposer la culture classique dans tous les « pays fortement latinisés », mais resta étrangère aux « races que Rome n’avait pu jadis ni conquérir, ni influencer » à savoir les Celtes, les Saxons, les Flamands qui durent attendre le XIXe siècle pour voir renaître l’esprit nordique au sein du mouvement romantique :

« Quand le génie latin fut certain de sa victoire incontestée, il se leva Chateaubriand et Schiller, et Wagner, et Ibsen, et Tolstoï, qui le mirent à néant. » Désormais, pour l’auteur, dans le monde éclairé par « la torche revivifiée des Nordiques […] les Celtes, et particulièrement la Bretagne, ont leur place parmi les porteurs du Feu Nouveau. Ils furent autrefois, face à Rome, les premiers d’entre les Barbares. Ils eurent, après la chute de l’Empire des Césars, le rôle sublime de guides intellectuels parmi la cohue des hordes germaines ou mongoles. […] Ils furent les premiers champions du “septentrionalisme” intellectuel ».

La Bretagne doit donc choisir son camp :

« Nous ne devons ni ne pouvons rester à croupir dans la médiocrité du latinisme en décomposition. Nous avons le devoir de ne pas nous accrocher à ce cadavre ; nous avons le devoir, par notre passé et par notre tradition raciale de participer à la formidable partie que jouent Vienne, Gand, Helsingfors16, Dublin, contre Rome […]. La culture latine que nous a apportée, depuis trois cents ans, la France, se meurt, sans avoir augmenté de quoi que ce soit notre patrimoine intellectuel. »

Rupture puis nouvelle alliance :

« Nous avons notre place dans ce grand mouvement de culture moderne que créent […] les peuples fils des Barbares indomptés qui bordaient l’empire des Césars.
Soyons modernes, soyons anti-latins. C’est là le devoir strict de tout intellectuel, de tout littérateur, de tout artiste breton. »

Aussi radicale et manichéenne qu’elle fût, cette théorie de l’antagonisme culturel des peuples du Nord et des peuples méditerranéens, moteur de l’histoire européenne, ne peut être considérée comme annonciatrice de futurs ralliements à l’idéologie nazie.

L’antisémitisme, l’analyse « racio-biologique » de l’Histoire, la notion de hiérarchie des races sur des critères biologiques et non plus culturels, lui sont étrangers. Morvan (Maurice) Marchal ne fut pas l’inspirateur des dérives pro-nazies ultérieures de Mordrel, Lainé, Debauvais et quelques autres.

Il n’était pas écrit, en 1924, que le fait de s’affirmer « nordique » et « anti-latin » pousserait à ces alliances, quelques années plus tard, quand un certain courant du mouvement breton crut reconnaître « les fils des Barbares indomptés » dans les foules fanatisées de Nuremberg. Quand vint ce moment, Morvan Marchal avait été évincé de Breiz Atao qu’il avait fondé en 1919. Lorsqu’il y publia sa lettre de démission du PAB, en juin 1931, la ligne éditoriale de la revue s’était déjà radicalisée sous l’influence de la faction nationaliste.

En juillet 1934, les leaders du PNB, tout en conservant la direction de Breiz Atao, lancèrent Stur (le gouvernail17), d’abord « revue d’études » puis, à partir de 1938, « revue d’études nationale bretonne ». Stur était administré et dirigé par François Debauvais, Yann Bricler et Olier Mordrel ; différents intervenants y signaient des articles de leur nom ou de pseudonymes qui entretiennent parfois la confusion quant à l’identité réelle des auteurs.

Évoquant, dans le premier numéro, « Les bases idéologiques d’une révolution nationale », les rédacteurs commencèrent par rejeter « la conception fasciste du destin de l’homme […] qui ne permet à l’homme de se réaliser qu’en groupe et à travers des chefs ». Cette réserve disparut dès les numéros 3 et 4 (janvier/avril 1935) pour faire place à un ralliement total : « Le fascisme a tout le prestige, à nos yeux, de l’enthousiasme révolutionnaire allié à la sagesse expérimentale. Il est jeunesse, force et renouveau. […] On ne nous fera crier ni “à bas Mussolini” ni “à bas Hitler”. On ne nous fera sympathiser aucunement avec un Niti, ni avec un Max Braun » qui appartiennent à « ces émigrés de partout ». L’article s’achève par l’affirmation du rejet de la « démente intellectualité de tous ces comités antifascistes peuplés de génies incompris et circoncis ».

Désormais, au fil des pages, s’affirme une adhésion croissante à l’idéal nationalsocialiste, défenseur des « races nordiques », germanique et… celte :

« Pourquoi dissimuler l’attraction qu’exerce sur nous la nouvelle vie allemande ? […] Nous envions leurs jeunesses à l’idéal élevé. […] Nous voudrions voir les jeunes Bretons engager comme eux leur vie privée au service de leur nationalité. Ceux qui sont allés là-bas nous reviennent plus purs, plus forts, plus bretons. […] L’État hitlérien est une nécessité actuelle qui remplit sa tâche historique… [il] a recréé, notamment par l’uniforme brun et la croix gammée sur tous les bras, une fraternité humaine que l’esprit de lucre des Juifs socialistes avait profondément détruite18. »

Breiz Atao, Stur, deux revues, désormais, pour une même idéologie étroitement inféodée aux théories de la hiérarchisation des races et au totalitarisme nazi.

Leur audience était cependant limitée. Sur trois exemplaires de Breiz Atao conservés aux Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine, figure une information manuscrite, le 28 août 1933 : « tirage de ce n° à 3 000 exemplaires », le n° 190 du 7 janvier 1934 : « 1 700 exemplaires » tandis que le numéro suivant, du 21 janvier, fut tiré à « 3 150 exemplaires ».

Stur se présentait comme une « revue d’études » et, ayant de hautes ambitions (« instrument de travail et de combat intellectuel »), elle s’adressait à un public plus restreint : « Nous croyons en l’existence d’une élite bretonne. »

En juillet 1937, le n° 10 annonçait 168 abonnés, 300 en octobre/décembre 1938 et 1 000 exemplaires étaient tirés pour le n° 16 de janvier/mars 193919. Belle progression mais, dans le même temps, Stur qui se voulait « mensuel », groupe ses envois, d’abord sur deux, puis sur trois mois, tout en lançant de fréquents appels à la générosité et au prosélytisme de ses lecteurs.

La ligne politique du PNB pendant les années trente n’était-elle que la copie conforme de celle adoptée par l’extrême-droite française ? Mais quelle extrême-droite ? Assurément pas celle des « Croix de feu », nationalistes germanophobes qui rendaient hommage aux combattants juifs.

Ni celle de « L’Action Française », certes antisémite mais d’un antisémitisme maurrassien, proche de l’antijudaïsme chrétien et, de toute façon, trop latin pour trouver grâce aux yeux des tenants de la supériorité des races nordiques.

La spécificité de l’idéologie nationaliste bretonne se développe à partir de 1931 ; à l’appel lancé en 1924 par Morvan Marchal :

« Soyons modernes, soyons anti-latins », Stur, dix ans plus tard, substitue « soyons pro-nazis ». Être pour ou contre Rome n’a plus grand sens dès lors qu’à l’opposition culturelle du Nord et du Sud se substitue la revendication essentielle d’une « celtité » raciale, biologique.

Olier Mordrel, en juillet 1937, consacrant une étude au « racisme breton », évoquait « le lien biologique national » et se référait à Gobineau, « hobereau normand [mais] né en Bretagne, à Redon ». Un tel patronage lui permettait de mettre en garde ses compatriotes contre le danger du métissage : « Le sang nègre ou juif peut se manifester au-delà de deux générations. » I

l fallait donc protéger « la pureté de la race celte [contre] les Italiens, Sidis, Nègres et Juifs qu’on rencontre de plus en plus et qui même se fixent en Bretagne… [ils]… ne feront jamais que des Bretons indésirables ».

L’exemple pernicieux de la France servait à l’édification des Bretons : « Il faut être Français pour reconnaître un compatriote dans un mulâtre (voyez les Dumas) ou dire, sans rire, d’une danseuse de couleur qu’elle est une vraie parisienne. »

Mordrel alignait ainsi le nationalisme breton sur l’idéologie nationale-socialiste.

Quatre ans plus tard, en 1941, le professeur Hermann Gmelin, de l’université de Kiel, lors d’une conférence sur « l’ethnicité et la culture des Français », soulignait les méfaits des principes démocratiques de 1789 responsables de « l’afflux de “Nègres et Juifs” en France » et, en parfait accord « intellectuel » avec Stur, ne trouvait pas d’exemple plus convaincant que celui des auteurs des Trois mousquetaires et de La dame aux camélias : « N’est-il pas symptomatique […] que les auteurs les plus populaires furent les Dumas, issus, d’une génération à l’autre, de métissages avec une négresse et avec une juive20 ? »

« L’État national breton » serait donc un État raciste qui chercherait « systématiquement l’extension du type nordique » et qui déciderait « sans doute un certain nombre de mesures, telles que la neutralisation des alcooliques et des dégénérés [car] le racisme qui a pour but la préservation de l’essence du peuple est aussi utile que la religion21 ».

Pour donner du poids à l’idéologie mortifère d’Olier Mordrel, et préciser, sans doute, aux lecteurs ce qu’il fallait entendre par « la neutralisation des alcooliques et des dégénérés », la revue, dans sa livraison d’avril/juin 1938, publia, sous le titre « La Science avec nous », de larges extraits du « Docteur Alexis Carrel » dont le passage où celui-ci évoque la possibilité de confier « la foule immense des déficients et des criminels […] à un établissement euthanasique pourvu de gaz appropriés [qui] permettraient d’en disposer de façon humaine et économique ».

En accord avec le racisme allemand qui affirmait la primauté aryenne des Germains, « le racisme breton » de Mordrel revendiquait, toutefois, « l’existence d’une super race nordique dont les Celtes et les Germains sont deux rameaux distincts et d’égale valeur ».

Restait à définir l’identité raciale bretonne, exercice périlleux où se mêlent références biologiques et culturelles et qui n’est pas sans rappeler la définition du « Juif » par les autorités de Vichy en octobre 1940, puis juin 41 : était Juif celui ou celle issu de trois grands-parents de race juive et étaient de race juive les grands-parents ayant appartenu à la religion juive !

Le n° 10 de Stur est consacré au « racisme breton » ; c’est « la fameuse étude », comme la qualifiait, en toute modestie, son auteur, Olier Mordrel. Après avoir cherché à définir le Breton « par le sang », il peaufinait en distinguant différents degrés de « bretonnité » : bretonnant aux ancêtres bretonnants, « la meilleure qualité » (dixit), jusqu’au Haut-Breton, francisant qui pouvait s’amender en… apprenant le breton. « La sottise abonde », écrivit plus tard un autre Breton, Jean Guéhenno22, réflexion qui ne lui était pas, il est vrai, inspirée par « la fameuse étude », mais sans doute n’était-il pas abonné à Stur.

Conscient, peut-être, du caractère abscons de sa longue chronique, Olier Mordrel, sous le pseudonyme, cette fois, d’André Calvez, offrait dans ce même numéro une version simplifiée de l’essence bretonne : « Il y a deux éléments dans le type breton : le génie immanent de la race […] et des qualités négatives que nous tenons, avant tout, de conditions historiques défavorables et de la domination étrangère », entendez française.

Le racisme des militants du PNB avait pour corollaire un attrait pour l’Allemagne nazie qui laissait peu de place au fascisme italien, étranger à l’âme celte nordique, voire source de corruption comme l’était la droite maurrassienne en France.

En octobre 1937, Stur fustige Maurras à qui il reproche « sa haine de Latin pour le Goth », qui l’assimile aux pires ennemis des Celtes et des Germains : « Une fois de plus […] le Latin a rencontré le maçon et le Juif. Il partage leurs responsabilités. »

À l’origine œuvre d’un petit groupe, cette doctrine était bien loin de faire l’unanimité parmi les militants bretons. Lorsque les fédéralistes, un temps compagnons de route des nationalistes au sein du PAB, s’exprimaient encore dans les colonnes de Breiz Atao, le succès électoral du parti nazi, qui avait obtenu 107 sièges au Bundestag en septembre 1930, donnait l’occasion à l’un d’entre eux, Maurice Duhamel, de prendre ses distances : « le chauvinisme xénophobe nous répugne23 ».

L’année suivante, Morvan Marchal, autre représentant de cette tendance, démissionnait du PAB ; il estimait que le parti s’inscrivait désormais trop à droite et avait perdu son caractère « d’union sacrée » de tous les Bretons24.

Au sein même du PNB, les excès pro-nazis finirent par indisposer certains nationalistes.

En 1937, les frères Delaporte, chrétiens proches de l’abbé Jean-Marie Perrot, démissionnèrent à leur tour. L’abbé Perrot, ardent défenseur de la langue bretonne, avait créé un mouvement culturel Bleun-Brug (Fleur de bruyère) et animait une revue Feiz ha Breiz (Foi et Bretagne). Autonomiste, pratiquant à l’occasion un antijudaïsme théologique, il éprouvait, par contre, une grande méfiance à l’encontre du paganisme nazi.

Hors de la mouvance indépendantiste, les discours racistes et antisémites n’étaient pas de mise.

Quant aux persécutions nazies, loin d’être occultées ou applaudies, elles purent donner lieu à des prises de position allant de la compassion à l’égard des Juifs à une condamnation ferme des « barbares germaniques » et de leurs admirateurs. Ce fut le cas de An Oaled (Le Foyer), revue trimestrielle du mouvement druidique, animée, en particulier, par le barde Taldir Jaffrennou. En 1934, celui-ci signa un article sur « Les Juifs en Bretagne » qui commençait par se référer à l’actualité :

« La question juive préoccupe actuellement les diplomaties. Quarante mille d’entre eux, chassés d’Allemagne, se sont réfugiés en France, en Angleterre, en Suisse. Mais les gouvernements n’ont pas tardé à être saisis de nombreuses protestations. Il fallait aviser à canaliser cet exode. On sait que la Grande-Bretagne a reçu mandat sur la Palestine, elle y a favorisé l’établissement des Juifs depuis 1919. Les Juifs exilés par les nazis sont allés en grand nombre renforcer les colons de Judée. Cette émigration a déterminé une réaction des Arabes et des troubles graves ont éclaté à Jérusalem il y a quelques semaines. Un fatal destin poursuit les Hébreux jusque dans leur propre pays25. »

Sous une forme assez neutre, la réprobation est sans ambiguïté. Les nazis « chassent » et « exilent ». Le sort des Juifs suscite de la sympathie. La « nuit de cristal » provoqua, cinq ans plus tard, une réaction d’indignation très vive de la rédaction de An Oaled :

« LA RACE PURE ne donne pas au monde l’impression d’être la plus civilisée. Sous prétexte qu’un adolescent juif a tué un attaché d’ambassade à Paris, les Allemands se sont livrés à une explosion de vengeance contre les Israélites du Reich, qui sont environ 700 000. Leurs magasins ont été pillés ; leurs synagogues incendiées ; ils ont été condamnés à payer à l’État une amende collective de 15 milliards de francs. Nous connaissons cette méthode spéciale aux Barbares germaniques : en France envahie, de 1914 à 1918, si un civil tirait sur un soldat boche, ils fusillaient vingt otages. […]

Nous avons été bien placés pour étudier cela de près. […] Il nous souvient d’avoir lu dans une publication soi-disant “bretonne” des dithyrambes sur la sympathie de l’Allemagne pour la Bretagne. Que le Ciel nous préserve de telles amitiés26 ! »

La diversité des courants, des objectifs, des options politiques au sein du mouvement breton réduisait à une poignée d’extrémistes ceux qui se reconnaissaient dans les « dithyrambes » pro-nazis de Stur et de Breiz Atao de 1933 à 1939.

Il ne faudrait toutefois pas en conclure, trop vite, à la marginalisation de ce courant de pensée.

Dans la France occupée, des masques tombèrent. Morvan Marchal se rallia à l’Europe nouvelle qui se créait « autour des peuples du nord […] monde neuf [qui devra beaucoup] par le peuple qui le construit et par son chef, à l’esprit nordique27 ».

Quant à Raymond Delaporte, remplaçant Olier Mordrel à la tête du PNB en décembre 1940, il oubliait ses réticences passées et développait une idéologie, xénophobe et raciale, dans ses éditoriaux de L’Heure bretonne28.

« La route vers nous-mêmes29 », publié en 1938, apparaît comme la synthèse des objectifs poursuivis par ceux qui prétendaient former « l’élite intellectuelle » bretonne. L’auteur, Roger Hervé, mort en 1998, signa d’un pseudonyme, « Katuvolkos30 ». On y retrouve les principaux thèmes et fantasmes que véhiculait la presse du PNB depuis sept ans. C’est d’abord la confirmation du caractère racial de la révolution nationale bretonne :

« Des études précédentes qu’on a lues dans cette revue a commencé l’esquisse de ce que peut être un racisme breton, c’est-à-dire la doctrine de la préservation et de l’épanouissement de tout ce que notre sang breton véhicule de nécessités et de possibilités. Elles ont fait justice des assimilations arbitraires et hâtives que certains critiques superficiels s’étaient empressés d’établir entre notre pensée éclose de l’expérience de notre peuple, et des doctrines étrangères les plus contestables. »

Cette dernière phrase semble témoigner d’une certaine confusion. Comment prétendre conserver une position critique à l’encontre du nazisme, sans le nommer, tout en se référant à « des études précédentes » qui en exaltaient « l’idéal élevé » ?

Préserver ces vertus du « sang breton » que Olier Mordrel appelait « le génie immanent de la race », supposait, pour Katuvolkos, prendre conscience de la menace que « la civilisation mécanisée » faisait peser sur « le génie celtique », menace dont les responsables étaient désignés : « Nous n’ignorons pas […] quelle responsabilité ont les affairistes et intellectuels de race juive dans les développements catastrophiques de ses positions matérialistes. »

Le prétendu antagonisme entre les Celtes, aryens donc mystiques, et les Juifs matérialistes dissimule mal le passéisme de l’argumentation nationaliste.

Le rejet de la société contemporaine « mécanisée », comme condition préalable à la renaissance des vertus ancestrales, la dénonciation de « l’utopie du progrès », relèvent du pathos habituel aux nostalgiques d’un mythique âge d’or.

Suit un long réquisitoire contre « le latinisme qui reste le grand ennemi », car « c’est lui seul qui, depuis 2000 ans, a sapé puis étouffé la société celtique, ses arts, ses aspirations et ses manières de vivre. C’est lui qu’il faut éliminer avant d’espérer pouvoir nous retrouver et nous réaliser ».

Pour atteindre ce but, Roger Hervé/Katuvolkos, souhaitait instaurer, y compris en Haute-Bretagne, « une action de rebretonnisation de la masse, doublée de la rééducation celtique consciente des éléments dirigeants ». Il fallait agir sur « toutes les disciplines spirituelles, maniant la psychologie et le tréfonds de l’âme humaine, d’où, quand il est historiquement mûr, jaillit le génie de quelques hommes qui donnent sa figure à un peuple ».

Manipulation psychologique de « la masse », dont l’instrument essentiel était la langue bretonne (y compris là où elle n’avait jamais été parlée), car « la presse moderne qui peut être, entre nos mains, un puissant instrument de renationalisation […] répand, par la langue française, les modes de penser d’un peuple étranger et en décomposition ». Ce même peuple, vecteur de « qualités négatives », dénoncé par O. Mordrel.

Quant à ces « modes de penser » pernicieux, le lecteur attentif de Stur en connaissait l’origine qui lui avait été révélée un an plus tôt. Ils étaient le fruit de l’alliance objective du franc-maçon, du Juif et du Latin.

Le franc-maçon et sa « formidable propagande anti-nazie », le Juif et sa « haine rabbique [sic] contre l’Allemagne nationale-socialiste » qui avaient su rallier les suffrages des Latins : « C’est sous le signe du monde latin en péril […] qu’un Léon Blum a réussi […] à rassembler les partis nationalistes français pour sa croisade anti-allemande. »

Or, poursuivait l’éditorialiste, cette croisade « va à l’encontre du développement du principe breton. […] L’utopie du progrès et de la fraternisation humaine a porté au cadre breton un coup aussi terrible que la campagne de La Tremoïlle au champ de Saint-Aubin du Cormier31. […] Notre devoir est donc d’ouvrir les yeux de ceux qui s’imaginent que les droits de l’homme, ou des peuples, ou des langues, mis en avant par des Juifs, des francs-maçons ou des démocrates peuvent servir en quoi que ce soit un nationalisme véritable ».

L’humanisme et la démocratie, « modes de penser » incompatibles avec le projet politique du PNB qui s’inspire du darwinisme social : « La Bretagne mondialisée où les “camarades” de toutes les couleurs de peau feraient l’éducation de notre peuple, nous ne voulons pas de cela. Nous voulons que chaque peuple se fraie sa route : les meilleurs domineront et ce sera justice. Nous croyons dans l’inégalité des races humaines et dans l’inégalité des hommes32. »

Un programme d’endoctrinement totalitaire

Les nationalistes bretons, pour réaliser leur projet d’un État indépendant, racialement et linguistiquement « pur », n’avaient d’autre choix que d’adopter, à leur tour, l’idéologie totalitaire qui, à leurs yeux, réussissait si bien dans l’Allemagne admirée.

Roger Hervé parlait de « l’expérience de notre peuple », mais ne songeait qu’à changer ce peuple qui ne lui convenait pas.

L’instrument de « rééducation celtique » serait la langue, outil indispensable pour trancher les liens unissant la Bretagne à la France et pour endoctriner, « rebretonniser la masse ».

Une masse passive, asservie, qui ne pouvait espérer le salut que du « génie de quelques hommes ». L’idée n’était pas nouvelle. Roparz Hemon, n’écrivait-il pas, en 1927, commentant son œuvre de recréation d’un breton unifié destiné à se substituer aux différents dialectes populaires de Basse-Bretagne : « Ce n’est pas au peuple domestiqué et ignare que nous irons demander ce qu’il convient de dire ou non33. »

Ne songeait-il pas, aussi, à l’endoctrinement nécessaire pour créer un peuple nouveau, conforme à l’image imposée par des guides géniaux, le 26 juillet 1942, alors que le « Vent printanier34 » venait de souffler en Bretagne comme dans toute la France occupée : « l’histoire de Bretagne […] est au programme des écoles, et obligatoirement les petits Bretons doivent apprendre que les Celtes ont subi plusieurs siècles de honte et d’esclavage, depuis le temps où les légions romaines débarquaient dans l’île de Bretagne jusqu’au temps où feue Marianne livrait notre pays à ses Juifs […]. Il s’agit de vérités à ancrer dans l’esprit de nos enfants, et plus souvent elles leur seront répétées, mieux cela vaudra35 »?

Roparz Hemon, membre d’aucun parti, prit grand soin, tout au long de sa vie militante, d’affirmer que son action se voulait exclusivement culturelle. Il révèle ici, néanmoins, ses tendances totalitaires (endoctrinement des enfants, révisionnisme historique, antisémitisme) qui n’avaient rien à envier à celles du PNB.

Dans les derniers mois précédant la guerre, la sympathie des rédacteurs de Stur pour le régime nazi tourna à la caricature.

En mars 1939, la revue s’ouvre sur la rubrique : « Espace vital : Hitler […] n’a rien inventé en invoquant les droits historiques du Reich sur le royaume de Bohême […]. Nous-mêmes, Bretons, rappelons volontiers que notre pays est allé autrefois jusqu’à la Maine, sans accorder un poids démesuré aux droits de nos frères inférieurs bas-normands, bas-manceaux et bas-angevins. »

La « critique cinématographique », signée des initiales « A. S. », dans ce même numéro, traitait du cinéma hollywoodien : « Les Marx Brothers, qui n’ont aucun talent […] s’étalent, encombrent, salopent, abusent comme des nègres mal élevés. Du juif à l’état pur. » Par contre A. S. s’enthousiasmait pour Laurel et Hardy : « Deux Suédois […] nordiques […] Laurel surtout, que nous soupçonnons fort d’être un peu celte. » Quant à Charlie Chaplin : « Il a senti, en homme de sang juif, les thèmes qui feraient recette36. »

Antisémitisme « grotesque sous la forme la plus stupide », dit de cette critique Pierre-Jean Simon37.

Grotesque et stupide, mais en parfaite harmonie avec l’idéologie nationaleraciste du PNB que l’éditorial appliquait aux dépens de la France et de son empire : assemblage hétéroclite de peuples, de civilisations et de « races » inférieures.

La France qui avait renoncé « à être une nation d’hommes blancs » et s’apprêtait à commettre le crime inexpiable d’entraîner « les Bretons à la guerre contre les compatriotes de Michel Ange et de Beethoven », ce qui équivalait à « leur demander de prendre parti pour les tam tam et l’art des paillottes contre le danger de la 9e Symphonie et l’opprobre de la Chapelle Sixtine […]. Pour sauvegarder quoi ? Leur servage [et] la bonne dégoûtation juive du théâtre, de la presse, de l’université, du cinéma, de “l’Art” ! Bernstein, Cocteau, Carco, Sacha Guitry, Paris Soir ! »

Seul citoyen français juif de cette curieuse énumération, le dramaturge Henri Bernstein, exilé à New York en 1940, opposa, à cette bouffonnerie géopolitique, une analyse d’une autre tenue :

« Il ne peut y avoir d’accord avec l’Allemagne. Ou le régime nazi tombera, ou le monde entier deviendra nazi […]. Le règne de l’horreur et de la terreur a à peine commencé […]. La guerre allemande est une guerre révolutionnaire et il faut y répondre par une guerre révolutionnaire, sinon il y aura les maîtres nazis et les esclaves des nazis. Je ne rêve pas, je ne suis pas fou. J’ai lu Mein Kampf38. »

Incident au Palais Bourbon : « Les Juifs valent bien les Bretons »

Quelle part, dans les prises de position de cette fraction du mouvement breton, relevait d’un engagement spécifique, intrinsèque à l’imaginaire celtique qu’elle cherchait à construire (en attendant de pouvoir l’imposer) sur le schéma racial nordique, mêlant le biologique et le culturel ?

Quelle autre part ressortissait à « l’air du temps », à cet antisémitisme xénophobe qui honnissait le Juif et l’étranger, le Juif, donc « métèque » ? Forme de pensée si répandue dans les dernières années de la IIIe République. Tel, par exemple, Jean Giraudoux qui, publiant Pleins pouvoirs, en 1939, y dénonçait ces immigrants « grouillant sur chacun de nos arts ou de nos industries […] dans une génération spontanée qui rappelle celle des puces sur le chien à peine né […] des centaines de mille Ashkénazes échappés des ghettos polonais ou roumains ».

Ou encore cet incident de séance, à la Chambre des députés, le 5 avril 1938, qui illustre ce climat politique délétère. Léon Blum, alors président du Conseil, « brosse un sombre tableau de la situation financière », titre L’Ouest-Éclair. Il demande aux députés de lui accorder une délégation de pouvoirs étendus et se heurte aux critiques de l’opposition. Le débat est houleux au point que le président de l’Assemblée, Édouard Herriot, se décide à suspendre la séance. Le « recueil des débats parlementaires » pour l’année 1938, se contente de citer les propos du président Herriot lorsque les députés regagnent l’hémicycle. Il regrette n’avoir pas entendu « des invectives » échangées qui, « si elles étaient parvenues jusqu’à moi, je les aurais réprimées comme je les réprouve ». Que s’était-il passé ?

L’Ouest-Éclair, le 6 avril, titre en première page « Un violent incident met aux prises M. Dormoy et les députés de l’opposition ».

Le récit en est fait en page intérieure :

« Un incident entre MM. Dormoy et Ihuel.
Un vif incident met aux prises M. Dormoy et M. Ihuel, député du Morbihan, qui menace de s’élancer sur le ministre de l’Intérieur […] Une clameur formidable monte de la droite : “Démission ! La France aux Français ! La France aux Français” ! »

L’article lu, on n’en sait guère plus sur la cause de cette extrême indignation qui semblait animer Paul Ihuel et ses amis politiques. Il faut nous reporter au Nouvelliste (quotidien régional catholique) qui est beaucoup plus explicite :

« Intervention de M. Creyssel et violent incident.
Voici M. Creyssel à la tribune. Aussitôt la température de l’Assemblée monte de plusieurs degrés.
M. Creyssel – Après le magnifique discours de mon excellent ami, M. de Montigny …
Voix à l’extrême gauche : “C’est un odieux Saxon !”
M. Blétrix – C’est au moins un bon Français. (Tumulte à gauche).
M. Lussy – Nous aussi, nous sommes de bons Français.
M. Blétrix – Assurément de bons Juifs.
M. Lussy descend alors dans l’hémicycle et fait signe à M. Blétrix de le suivre dans les couloirs. Le tumulte se généralise. Sur les bancs du centre et de la droite, on crie avec passion : “La France aux Français ! M. Blum au poteau ! Les Juifs au ghetto !”
Ihuel, député du Morbihan, se distingue par l’énergie de son attitude.
MM. Dormoy et Moutet, dressés au banc du gouvernement, proclament les vertus françaises d’Israël.
M. Dormoy à M. Ihuel : Les Juifs valent bien les Bretons !
Le tintamarre atteint son apogée39. »

La dispute continue dans les couloirs et manque tourner au pugilat entre un socialiste et M. Bardoul, député de la Loire-Inférieure, ce dernier « ayant relevé fort justement l’impertinence des propos de M. Dormoy », précise l’article.

Il avait donc suffi d’un propos peu amène à l’encontre d’un député conservateur, Monsieur de Montigny, pour provoquer aussitôt une réplique antisémite, classique depuis la fin du XIXe siècle, opposant « Juifs » et « bons Français ».

Mais le scandale qui suscite la sainte colère de Paul Ihuel est la répartie de Marx Dormoy : « Les Juifs valent bien les Bretons ! » Propos que Le Nouvelliste juge lui-même « impertinent » après avoir ironisé sur « les vertus françaises d’Israël », adoptant une attitude antisémite dont se garde L’Ouest-Éclair qui rapporte « l’indignation des amis de M. Blum », sans citer les termes de leurs adversaires.

Parmi les publications du mouvement breton, la réaction la plus violente à cet incident fut celle de Breiz Atao qui s’emporta contre… Le Canard enchaîné ! Le journal satirique avait publié, le 19 avril, un article : « La Youpaimpolaise », illustré « d’un Juif habillé en Breton », pour traiter, à sa façon, la querelle Dormoy-Ihuel. André Calvez (Olier Mordrel), après s’être excusé, auprès de ses lecteurs, « d’encombrer nos colonnes d’ordures franco-juives », conclut son commentaire en termes particulièrement haineux :

« Juif, moque-toi des Bretons, tourne leur langue en dérision… mais je t’assure que le jour où l’ennemi tombera sur le dos de tes frères, les français [sans majuscule dans le texte], nous, Bretons, ne bougerons pas d’un pouce pour te sauver, toi et tes pareilles de crapules. Foi de Breton, vous pourrez tous crever la face contre terre40. »

An Oaled émit un point de vue beaucoup plus modéré, la revue druidique se contenta d’un compte rendu très neutre sur « Un incident au Palais-Bourbon, les Juifs valent bien les Bretons », qu’elle fit suivre de ses commentaires :

« Assurément, un Juif vaut un Breton, un Allemand vaut un Français. La qualité des hommes ne se mesure pas au degré de latitude sous lequel ils sont nés, et pour notre part nous ne sommes pas antisémites. Nous connaissons et apprécions nombre de Juifs français. Mais si l’on se place à un point de vue national, on est obligé de convenir qu’un Juif ne vaut pas un Breton, d’abord parce qu’ils ne sont pas 3 millions en France ; ensuite parce que dans le cours de l’Histoire, ils n’ont pas eu l’occasion de faire à la France un rempart de leurs corps, sur la terre et sur la mer.
Si Marx Dormoy avait réfléchi une minute avant de se laisser entraîner par la colère, il n’eût pas tenu ce propos inconsidéré qui ne fait aucun bien aux Juifs en particulier, et qui fait du tort aux Bretons en général. »

Critique assez alambiquée qui oppose qualités individuelles et rapport de masses, nie injustement la valeur de l’engagement militaire des citoyens juifs41, mais désapprouve l’antisémitisme. Attitude, malgré tout bien timide si on la compare, en cette circonstance, à celle du fondateur des « Croix de feu » et du PSF (Parti Social Français), le colonel de la Rocque. En effet, le surlendemain des incidents de la Chambre, Le Nouvelliste de Rennes complétait l’information de ses lecteurs :

« Le colonel de la Rocque parle dans son article du Petit Journal de l’incident Ihuel-Dormoy dans la séance de mardi : Une vague d’antisémitisme est actuellement menaçante, dit le président du PSF, deux propos attribués par les journaux d’hier matin à un député de droite et à M. Marx Dormoy illustrent pleinement ce danger. Celui-là aurait crié : “Les Juifs au ghetto !” Celui-ci aurait répondu : “Les Juifs valent bien les Bretons !” De telles apostrophes illustrent le dérèglement de nos mœurs politiques. Voudrait-on introduire dans notre pays un racisme hitlérien ? Et que signifie dans la bouche d’un Ministre de l’Intérieur, cette opposition d’une religion, respectable comme toute croyance, à une province glorieuse ? Verrait-on la solution de nos difficultés dans le déclenchement d’un pogrom ou dans une guerre confessionnelle ? Cette combinaison meurtrière ne servirait-elle pas plutôt les tentations destructrices, impérialistes de Moscou et de Berlin42 ? »

Cette analyse d’un nationaliste français d’extrême-droite invite à nous méfier des jugements réducteurs : être antisémite en France, dans les années trente, même pour un nationaliste extrémiste, n’était ni une obligation, ni une fatalité.

Tout en renvoyant dos à dos les protagonistes du Palais Bourbon, le colonel de la Rocque dégage la signification essentielle de cette échauffourée, à savoir la montée de l’antisémitisme. Il affirme son hostilité au « racisme hitlérien » auquel il oppose sa conception purement religieuse du judaïsme : « religion respectable comme toute croyance ».

Il apparaît ici en totale opposition avec le nationalisme raciste, pro-nazi et anti-français du PNB. Un nationalisme « ethno-eugénique » clairement revendiqué par une fraction des militants bretons avant la guerre, mais qui fera d’autres adeptes à partir de 1940 pour largement déborder le clan des rédacteurs de Breiz Atao et de Stur.

Les années d’occupation

Dans le cercle restreint des partisans d’une Bretagne indépendante, 1940 fut l’année de la désillusion.

À la veille de la déclaration de guerre, Olier Mordrel et François Debauvais s’enfuirent en Allemagne, le 29 août 1939. Ils furent accueillis par des officiers de l’Abwehr (le service d’espionnage de l’Amiral Canaris). Ils mirent à profit leur séjour à Berlin pour tenter de convaincre la Wilhelmstrasse43 que l’intérêt bien compris du IIIe Reich était de favoriser la naissance d’un État breton indépendant, racialement et politiquement allié des peuples germaniques.

Ils pouvaient compter sur l’appui de l’Abwehr qui, depuis plusieurs années, avait établi des relations avec les nationalistes et finançait le PNB.

Ils rentrèrent en France après l’invasion.

Debauvais arriva à Rennes le 22 juin 1940, quatre jours après la Wehrmacht ; Mordrel, quelques jours plus tard44. Ils essayèrent, avec quelques autres, de forcer la main de leurs protecteurs en proclamant à Pontivy, le 5 juillet 1940, la formation du « Conseil national breton ».

Vaine agitation car les nazis avaient, finalement, fait un autre choix. Le 24 août 1940, le Haut Commandement allemand en France reçut, de Berlin, des directives sans équivoques :

« Le représentant du ministère des Affaires Étrangères auprès du Commandant en chef de l’armée de terre. SECRET.
Objet – Les aspirations autonomistes en Bretagne.
Il n’est pas souhaitable que les autonomistes bretons soient soutenus par l’Allemagne, les raisons sont :
Qu’il apparaît douteux que l’on puisse créer un mouvement séparatiste qui ait réellement du succès.
Que, en agissant ainsi on affaiblirait le gouvernement actuel plus que nous ne le souhaitons45. »

À quelque temps de là, une analyse de « la question bretonne » à l’intention des officiers allemands en garnison en Bretagne précisait et nuançait : « Les partisans du mouvement breton ne constituent qu’une minorité », l’armée allemande devait cependant « les protéger », mais avec discrétion car toute prise de position en leur faveur « porterait tort au mouvement breton auprès de la population ». Toutefois « si des incidents locaux imposent des mesures punitives ou des représailles, il faut veiller à ce que celles-ci ne touchent que les milieux anti-allemands et pro-français46 ».

Une même directive, mais simplifiée, fut rédigée pour l’homme de troupe. Un feuillet, retrouvé dans un blockhaus du Finistère (voir cahier photos, ill. 5), lui permettait de reconnaître, parmi les graffitis apposés sur les murs, les symboles et slogans des partis et groupes ennemis ou amis.

Le triskell des nationalistes bretons et leurs slogans figuraient en tête de la liste des Deutschfreundl Parteien (Partis amis de l’Allemagne47).

Le triskell des nationalistes bretons

Bien informé, le Commandement militaire allemand en France avait vite compris que les nationalistes bretons étaient isolés au milieu d’une population plutôt hostile et en majorité anglophile.

Olier Mordrel le savait aussi, ce qui le faisait enrager : « À Brest, des bombes anglaises avaient bouleversé, le 29 octobre, un cimetière et démoli plusieurs maisons : des tués et des blessés. Trois jours plus tard, la Toussaint voit s’amonceler les fleurs sur la tombe d’un soldat anglais inconnu, dans le même cimetière. […] On avait quêté dans les deux lycées de Brest, officiellement et impunément, pour fleurir les tombes anglaises48. »

Après ce bel hommage involontaire à l’esprit de résistance qui animait ces Brestois, il fustigeait « ces mangeurs de nazis […] degaullistes et revanchards », avant de lancer un véritable appel à l’Allemagne pour une collaboration plus étroite : « Ce n’est pas avec ses pires ennemis que l’Allemagne reconstruira l’Europe et partagera le pouvoir. » Si les jeunes lycéens de Brest et ceux qui les avaient laissé agir « impunément » étaient ainsi dénoncés comme « les pires ennemis » de l’Allemagne, où pouvaient être ses meilleurs amis, sinon dans les rangs du PNB ? C’est ce que L’Heure bretonne avec, puis, sans Mordrel, allait montrer pendant quatre ans.

Dans l’ensemble de la France occupée, toute la presse fut sous le contrôle de la Propaganda-Abteilung (service de la propagande) et de ses services régionaux, les Propaganda-Staffeln.

Dès lors, la censure allemande déforma l’image du mouvement breton en n’autorisant que l’expression des tendances favorables aux visées politiques nazies 49.

Parmi les militants qui, dans les années trente, évitèrent le ralliement inconditionnel à l’Allemagne nazie, certains choisirent la résistance intérieure ; tels Francis Gourvil et le libraire quimpérois Le Goaziou. D’autres rejoignirent Londres et les FFL au sein desquelles se créa une « association des Bretons des FFL » qui éditait une revue dont le titre-devise, Sao Breiz, Evit ar vro Gallek (Debout Bretagne, pour la France) est, aujourd’hui, curieusement amputé de sa seconde partie dans certains ouvrages d’histoire de la Bretagne.

Compte tenu du nombre infime de partisans du mouvement régionaliste, la grande majorité des Bretons qui répondirent à l’appel du général de Gaulle n’avaient aucun passé de militants et exprimaient, par leur engagement, leur attachement exclusif à la France et à la République.

La presse « bretonne », rattachée à la mouvance régionaliste ou nationaliste, vit son audience s’élargir grâce à deux nouveaux titres, L’Heure bretonne et La Bretagne, tandis que l’éventail des revues aux tirages modestes, voire confidentiels, était assez profondément modifié.

Stur et Breiz Atao, victimes des dissensions au sein du PNB ne parurent, sous l’Occupation, que tardivement et brièvement.

Stur, nouvelle formule, en mai 1942, arborait un titre dont le « S » avait été remplacé par les runes de la SS. Il disparut définitivement un an plus tard sans avoir, semble-t-il, dépassé les 250 abonnés. Breiz Atao connut un sort encore plus pitoyable, édité en mai 1944, sous le n° 337 qui le rattachait à la publication d’avant-guerre, cet exemplaire ne fut suivi d’aucun autre.

L’Heure bretonne, vitrine politique du PNB de juillet 1940 à juillet 1944

L’Heure bretonne 50, hebdomadaire, parut dès le 14 juillet 1940, sous la direction d’Olier Mordrel, chef du PNB, fraîchement rentré de Berlin. Le premier rédacteur en chef, Morvan Lebesque, n’y fit qu’un bref passage de quinze jours. Il céda la place à Jean Merrien (pseudonyme de René de Fréminville) qui la conserva jusqu’en décembre 1940.

Intéressant parcours que celui de Morvan Lebesque, militant breton. Membre du PNB, il collabora, durant les années trente, à Breiz Atao et à Breiz da zont (Bretagne à venir). Cette publication, créée par Théophile Jeusset, surnommé « le petit papiste antijuif », était l’organe des nationalistes bretons catholiques.

Jeusset, en août 1931, sous prétexte de dénoncer les capitalistes juifs, y proclamait : « Ils sont tous pareils dans cette race-là qui mérite encore aujourd’hui la haine que lui portèrent nos ancêtres51. »

Après sa démission de L’Heure bretonne, en 1940, Morvan Lebesque fut rédacteur au Petit Parisien et à Je suis partout, fonctions qu’il abandonna en 1943.

Après la Libération, il poursuivit sa carrière au Canard enchaîné, et écrivait, dans un de ses essais : « Quoiqu’il fasse, le Juif est réputé autre : il a beau appartenir à une famille française depuis des siècles, servir passionnément la France, l’honorer par des chefs-d’œuvre, il trouvera toujours un imbécile pour lui crier : Retourne dans ton pays52 ! »

Bien rares furent, parmi ses amis des années noires, ceux qui accomplirent un tel aggiornamento.

L’Heure bretonne connut le plus fort tirage de la presse militante bretonne de tous les temps : 40 000 exemplaires à la fin novembre 1940. Ce nombre fut ramené, il est vrai, à des niveaux plus modestes par la suite mais, pendant toute l’Occupation (le dernier numéro est daté du 30 juillet 1944), ce journal eut des milliers de lecteurs. L’auteur des « études SAGA » à sa tête, il n’est guère surprenant que L’Heure bretonne distille, dès ses premières livraisons, un antisémitisme récurrent et « autochtone », ajoutant un commentaire « régional » même quand il cite Au pilori53.

Ce qui est plus remarquable, c’est que cet antisémitisme perdura bien après le départ d’Olier Mordrel, écarté de la direction du PNB et du journal en décembre 1940, lorsque ses prétentions indépendantistes indisposèrent Berlin qui entendait ménager le gouvernement du Maréchal Pétain. Son successeur, Raymond Delaporte, lui-même ancien membre de la faction ultra du PNB pendant les années trente, en avait démissionné en 1937. Réputé plus modéré, il n’en était pas moins resté partisan de la création, à terme, d’un État breton conçu sur des bases ethniques et, sous sa direction, la ligne éditoriale de L’Heure bretonne ne fut guère modifiée.

Un outil de vulgarisation de l’antisémitisme

Du n° 4 (août 1940) au n° 128 (décembre 1942), furent publiés 109 entrefilets ou articles xénophobes, la plupart antisémites, dont 24 dans les 23 premiers numéros de la « période Mordrel ».

Certes, dans un hebdomadaire où les rubriques, politiques, économiques, culturelles étaient nombreuses ; où la première page devait, en priorité, être consacrée à la situation internationale et à l’avenir de la Bretagne dans l’Europe nouvelle en gestation, la place réservée aux Juifs peut sembler mince, mais l’attention du lecteur était sollicitée de diverses façons.

Souvent, en première ou deuxième page, figuraient les articles les plus haineux, sous un titre accrocheur, « À la porte les Juifs et les enjuivés », ou neutre, « En attendant que ça change », dont on ne découvre l’objectif réel qu’au cours de la lecture ; parfois dans les pages intérieures, au détour d’un article « culturel », surgit l’antisémitisme : « La reconstruction des villes de Bretagne par les architectes français54 » permet à son auteur (A. S.) de vilipender, en un style hésitant, « P. Abraham […] au nom peu catholique, qui a construit à Sable-d’Or-les-Pins [des] constructions hétéroclites pour aptitudes prônées par la juiverie internationale. » Ce qui lui vaut une réponse de l’intéressé qui lui fait savoir qu’il n’est pas juif. L’Heure bretonne ne dit pas si ses « constructions » le demeurent, quand même, après ce rectificatif.

Les premières mesures antisémites édictées en 1940 furent l’occasion pour le journal d’affirmer sa position dans ce domaine.

Le 4 août 1940, il rendait compte des lois des 16 et 22 juillet sur la révision des naturalisations acquises depuis 1927 : « Les mesures visent particulièrement les Juifs et les métèques fraîchement importés55. »

Le statut des Juifs du 3 octobre conforta sa méfiance à l’encontre du gouvernement français : « La définition du Juif [celui qui a trois grands-parents juifs] permettra à un grand nombre de youpins de passer entre les grilles56. »

Huit ans plus tôt, en décembre 1932, O. Mordrel, dans Breiz Atao, dénonçait déjà la France, « fourrier du Juif » : « Son antisémitisme a toujours paru un peu mesquin et puéril. »

Ayant ainsi souligné le laxisme de Vichy, il lui était aisé de l’opposer à l’efficacité nazie.

Le 10 novembre, le ton était plus serein : « Une action vigoureuse et nécessaire est entreprise contre les Juifs. Voilà qui est parfait. » Cette satisfaction trouvait sa source dans les ordonnances allemandes imposant les pancartes « Entreprises juives » et le cachet « Juif » sur les cartes d’identité ; les nazis avaient refermé un peu plus les grilles. L’Heure bretonne était rassurée, également, par la présence de ces soldats allemands que, dans son éditorial du 6 octobre, Olier Mordrel jugeait « guère plus gênants que des touristes bien élevés ».

Le départ d’Olier Mordrel et du rédacteur en chef, Jean Merrien, annoncé dans l’édition du 14 décembre 1940, ne se ressentit guère dans le choix des sujets. Le numéro suivant expliquait aux lecteurs pourquoi il était justifié de persécuter les Juifs :

« On persécute le Juif parce que lui, il a persécuté l’Europe […]. L’histoire du Juif dans toute sa pouillerie, […] fruit d’obscures combines ou de recels criminels, commence après la destruction du temple de Jérusalem […]. Le Juif était déjà honni parce qu’il avait crucifié le Christ. […] Pour un Juif allemand, trahir l’Allemagne, c’est tout naturel, pour un Juif français, trahir la France ne l’est pas moins. […] Maîtres du pays, les Juifs firent accéder à toutes les charges politiques, artistiques, commerciales, les créatures qui se réclamaient de la race des Hébreux ! […] L’idéal serait de les grouper en un seul pays et de les faire travailler manuellement. »

Ce même jour, 21 décembre, un autre article : « Ouvrier breton quelle est ta voie ? », signé Yves Kerbrat, fustigeait « les chefs syndicalistes vendus à la finance juive et maçonne » ainsi que les « degaullistes qui te promettent le retour de ceux qui t’ont berné : les Juifs et les francs-maçons ».

Tout le PNB, et non pas une poignée de militants égarés, partageait désormais l’idéologie raciste et xénophobe développée avant guerre par Stur et Breiz Atao. Qu’il fût dirigé par le « modéré » Raymond Delaporte, n’atténuait en rien la haine des Juifs qu’exprimait l’hebdomadaire du parti. Tantôt elle sourd d’un propos anodin, tantôt elle enfle jusqu’à égaler les délires céliniens, souvent associée à des commentaires méprisants et haineux à l’encontre des « Français », plus particulièrement méridionaux : les « mocos ».

À la première catégorie, celle de la xénophobie et de l’antisémitisme rampants, appartient la rubrique, « À travers le pays », où l’on affirme que, parmi les vingt-deux conseillers municipaux de Dinard, seul un tiers était composé de Bretons, les autres étant « étrangers, attirés par la beauté du site, la douceur du climat […] ou le “bedide gommerze” », donc « hors-venus sans attaches dans le pays57 ».

Ou encore cette critique cinématographique, dans une page consacrée à la « jeunesse intellectuelle bretonne ». L’auteur se souvient de films documentaires consacrés, avant-guerre, aux îles bretonnes par « le Juif Epstein […] où l’âme de notre pays était tellement puissante qu’elle s’exprimait malgré le youtre […]. On sentait que le Juif, ébloui par tant de beauté, s’était oublié lui-même58 ». Finalement, concluait l’article, « la Bretagne avait rejeté l’artiste juif, comme elle fait pour tous les artistes étrangers ».

À l’occasion, L’Heure bretonne savait se montrer pédagogue. Le 21 novembre 1942, il convenait de rassurer les lecteurs éventuellement alarmés par un article du Pilori qui, confondant « Gradlon » et « Salomon », attribuait à ce dernier la royauté de la Ville d’Ys et y voyait l’influence « d’importantes colonies juives en Bretagne au IVe siècle ». Indignation à L’Heure bretonne qui s’empresse de rappeler que « Les Salomon de Bretagne ne sont pas des Juifs […]. Ce sont de “purs” Bretons […]. Leur malheur est que leurs très lointains ancêtres furent affublés de noms hébraïques ».

Quelques mois plus tôt (n° 52, 5 juillet 1941), un article signé d’Arundel de Bédée, dans la chronique « La défense de la race », relatait l’expulsion des Juifs de Bretagne en 1240 sous le titre : « Comment la Bretagne se défendit contre les Juifs. »

En introduction, était évoqué le bien-fondé des « nouvelles mesures contre les Juifs […] ce virus israélite59 », et l’auteur se félicitait de ces « mesures de protection contre cette race sans patrie. Ces rapaces […] qu’une démocratie imbécile nous représentait comme inoffensifs ».

Suivait une réécriture de l’histoire de la Bretagne au XIIIe siècle, où un « gouvernement breton, jusqu’alors excessivement libéral, avait laissé […] s’installer dans le duché quantité d’Israélites qui […] s’emparant peu à peu de toutes les terres, faisant vendre sans pitié leurs débiteurs […] menaçaient de devenir les maîtres du pays ».

Devant cette « véritable catastrophe », Jean le Roux ne pouvait qu’édicter l’ordonnance de Ploërmel et « Il appartiendra au nouvel État breton de s’inspirer de cette loi pour la protection de ses nationaux. Comme l’écrivait L’Heure bretonne du 3 mai dernier : “Que Vichy garde ses Juifs, nous n’en voulons pas en Bretagne” ».

Justement, le 2 août 41 (n° 56), L’Heure bretonne accusa Vichy d’envoyer des Juifs en Bretagne. Peu importe l’origine de cette rumeur, l’important réside dans l’explosion de haine qu’elle provoque à la rédaction du journal :

« Importation interdite : Grâce à la bienveillante complicité des services du Secrétariat à la jeunesse, la peste [puisqu’il faut l’appeler par son nom], c’est-à-dire les Juifs commencent leur invasion des centres ruraux de Bretagne. Un youpin par ici, trois ou quatre par là, la délégation régionale, les services départementaux importent le “virus filtrant” et l’on s’étonne, après, de la propagande communiste qui se glisse dans les centres de jeunesse. Continuez ainsi, Messieurs, remplissez vos camps d’enfants d’Israël, le jour viendra où nous, Bretons, nous saurons vous renvoyer vos youtres, car retenez bien que si la France a pu élire des ministres juifs, la Bretagne ne veut pas, même comme domestique, du plus petit de ces rongeurs. »

Morceau d’anthologie digne des pires obscénités de Je suis partout, du Pilori ou des pamphlets de Céline (souvent cité, au demeurant, par L’Heure bretonne). « Peste », « virus », « rongeurs », ralliement servile au vocabulaire nazi, à l’entreprise de déshumanisation des Juifs, ces « non-hommes » (Unmenschen) dont l’anéantissement a déjà commencé dans le sillage de la Wehrmacht à l’Est de l’Europe.

Un an après cette charge antisémite censée dénoncer le laxisme, voire la complicité bienveillante de l’administration de Vichy à l’égard des Juifs, un éditorial de Marcel Guillaume était publié, dans des conditions dont la gravité n’a guère été soulignée : « Nous devons connaître nos ennemis : […] Le Juif reste évidemment l’ennemi de tout ordre nouveau […] Il représente un danger […] et Breiz Atao, avant la guerre, avait à plusieurs reprises, dénoncé la nocivité de leur influence60. »

Cette fois, la « destruction des Juifs d’Europe » a bien commencé et, fait troublant, L’Heure bretonne est, semble-t-il, le seul organe de la presse régionale à informer ses lecteurs de l’opération « Vent printanier » qui vient aussi de frapper la Bretagne. Marcel Guillaume, après avoir rappelé le « nombre infime [des Juifs] en Bretagne, à peine 2 000 », se réjouit : « ajoutons que les rafles qui ont eu lieu dernièrement dans nos cinq départements et le port de l’étoile jaune ont également contribué à affaiblir leur action. On peut dire qu’aujourd’hui les Juifs de Bretagne sont presque neutralisés ».

La délation de Juifs dans L’Heure bretonne

Quel rôle cette presse a-t-elle pu jouer dans la propagation de l’antisémitisme parmi des lecteurs qui, pour la plupart, n’avaient jamais connu de Juifs ?

Même si l’efficacité du discours resta, sans doute, limitée, la responsabilité morale de L’Heure bretonne et du PNB fut incontestable.

Ces multiples appels à la haine et au rejet du Juif n’étaient pas imposés par l’autorité occupante.

L’Ouest-Éclair publia aussi un certain nombre d’éditoriaux et d’articles antisémites, cherchant à justifier la politique du gouvernement français aux yeux d’une opinion publique de plus en plus réticente au fur et à mesure que les persécutions devenaient plus visibles et plus brutales. Certes, ces articles égrenaient la litanie habituelle des griefs judéophobes, mais sans recourir à l’injure ou à la dérision. Rien, ni par leur fréquence ni par la violence du verbe qui se rapprochât de L’Heure bretonne. En outre, à plusieurs reprises, L’Ouest-Éclair se contenta de publier sans commentaire les textes des ordonnances allemandes et des décrets et lois de Vichy61.

Au diable cette retenue à la rédaction de L’Heure bretonne ! On n’y reculait même pas devant la délation dont, par six fois au moins, se rendit coupable l’hebdomadaire du PNB. Le 30 août 1941, en première et deuxième pages, un article traitait des problèmes de ravitaillement, de restrictions, sous un titre banal : « En attendant que ça change. » L’auteur, G. Connan (Germain Connan, pseudonyme de Jos Jaffré, rédacteur en chef de L’Heure bretonne depuis le départ de Jean Merrien), soulignait l’incurie de l’administration « française », bête noire des nationalistes. « La véritable raison [des difficultés de ravitaillement], nous l’avons donnée voici près de deux mois : l’administration française a vidé la Bretagne de son blé pour le livrer au Midi62. »

Non content de rejeter la responsabilité des restrictions sur les véritables « occupants » en Bretagne, les fonctionnaires de l’État français, l’hebdomadaire s’indignait fréquemment des rumeurs accusant les réquisitions allemandes d’en être la cause. Le PNB désignait ainsi le préfet de région, François Ripert, mais également le futur cardinal Roques, archevêque de Rennes, parmi les auteurs de ces informations aussi fausses que désobligeantes, bien entendu, à l’égard de l’Allemagne63. Évoquant les diverses pénuries, G. Connan en arrivait aux moyens de chauffage : « Du reste les trois-quarts des Bretons n’auront pas de charbon. Les Finistériens le savent mieux que quiconque puisqu’on les a prévenus. On leur donnera de la tourbe s’ils daignent la demander à la maison juive WORMS64. »

Si l’on peut hésiter sur le nombre réel des lecteurs de L’Heure bretonne, il en est au moins un dont on connaît le nom, c’est le docteur Rheinfels de la Feldkommandantur de Nantes qui, dans une note à la préfecture, le 11 septembre 1941, s’enquiert de la situation réelle de la firme Worms : « Dans le journal L’Heure bretonne du 30 août 41 a paru, sous le titre “En attendant que ça change”, un article où il est dit que la direction de la dite firme est juive. Je vous prie de le vérifier et d’établir un rapport pour le 1er octobre. Je me réserve de vérifier moi-même les constatations faites par vous65. »

Cette dénonciation ne semble pas avoir eu de suites fâcheuses, la firme ne figurant sur aucun document relatif à « l’aryanisation » des entreprises juives de Loire-Inférieure ou du Finistère. Il n’en demeure pas moins que la dénonciation était établie, lue et prise au sérieux par l’administration nazie. Elle ne fut ni la première, ni la dernière.

En février 1941, la cible avait été un couple de notables de Mordelles. Le titre de l’article en caractères gras : « Moco + Juive = Breton », qui n’avait pu échapper à l’œil du censeur de la Feldkommandantur de Rennes, annonce une diatribe contre le mari, méridional, donc « moco » méprisé par les militants du PNB, et son épouse : « À Mordelles, les méchantes langues insinuent que la charmante épousée est nièce d’un baron […] qui serait à la fois israélite et banquier66. » Le préfet Ripert était, quant à lui, égratigné, dans ce même article où l’on notait que son passage à la mairie de Mordelles lui avait permis de « trouver un homme de sa race », c’est-à-dire un méridional !

Cette fois encore la délation ne passa pas inaperçue. Dans les archives du haut commandement militaire allemand en France, un long rapport sur le préfet Ripert avait été rédigé par le « professeur docteur Léo Weisgerber67 ». Daté du 15 avril 1942, ce rapport, parmi de nombreuses autres accusations à l’égard de propos et attitudes germanophobes reprochés au préfet68, énonçait la critique suivante. Il avait nommé Monsieur de Toulouse-Lautrec, « propriétaire agricole » et maire de Mordelles, membre de la commission départementale d’Ille-et-Vilaine, le 30 janvier 1941. Or : « Ce personnage, très anti-allemand, est lié à la famille des Rothschild par son mariage avec l’une de leurs parentes du nom de Mademoiselle Bamberger69. »

Au gré des circonstances, L’Heure bretonne continua à dénoncer des Juifs réels ou imaginaires.

Le 22 février 1941 (n° 33), le ton était satisfait : « Devançant l’enquête réclamée par nos amis de Lorient et du Morbihan, le maire juif Svob a démissionné pour raison de santé. » Le 3 mai 1941 (n° 43), sous le titre « Que Vichy garde ses Juifs, nous n’en voulons pas en Bretagne », deux médecins étaient publiquement désignés comme Juifs : « À Dinard un certain docteur Reiss [Juda pour les dames], expulsé de Metz, est venu s’installer comme chez lui avec […] une autorisation du Conseil de l’Ordre des médecins français. »

La suite de l’article élargissait le problème :

« Dinard ne doit pas être le seul coin de Bretagne où le Conseil de l’Ordre français expédie les “collègues” juifs. Il est donc […] urgent que les médecins bretons, pour se garantir de l’invasion juive et étrangère, […] décident […] la création d’un Conseil de l’Ordre des médecins de Bretagne qui les protégera […] en ordonnant l’expulsion immédiate de tout médecin juif. Tant qu’on n’aura pas, selon le mot de Céline, “viré” les Juifs, à commencer par les toubibs, la pourriture continuera à s’étendre chez nous. »

Sous le parrainage de Céline, l’auteur (Le Mézeg, pseudonyme : « le médecin ») en profitait pour dénoncer « un nommé Landowsky qui, lui aussi, sévit à Dinard ».

Le 14 juin 41 (n° 49), l’hebdomadaire devait reconnaître son erreur, le docteur Reiss n’était pas juif. Pour se consoler, sans doute, il jetait un nouveau nom en pâture aux antisémites : « Madame Candrelier, fille de feu Bénac, fait maintenant partie du conseil municipal de Fouesnant. Ne suffit-il pas d’être sémite et de disposer de quelques centaines de millions pour que toutes les portes restent ouvertes ? » « Fille de feu Bénac », pour les lecteurs attentifs, suffisait à désigner Madame Candrelier comme juive. Le « Juif Bénac », ancien chef de cabinet ministériel sous la IIIe République, avait fait l’objet d’un article vengeur quelques mois plus tôt. Peut-être plus grave encore est la dernière dénonciation, compte tenu de la date, 18 juillet 1942 (n° 105), et du niveau d’information dont disposait alors la rédaction de L’Heure bretonne. Le 15 août, ne se réjouissait-elle pas « des rafles qui ont eu lieu récemment dans nos cinq départements » ?

Dans une virulente charge : « À la porte les Juifs et les enjuivés », en première page, « D. R. » (?) s’en prenait au Phare de Nantes accusé de faire preuve d’une « sollicitude vraiment curieuse […] à l’égard de la youpinerie ». La fureur de D. R. était provoquée par le ton amical dont usait son confrère pour faire part de l’autorisation d’exercer qui venait d’être accordée à un médecin nantais, Madame Montaubin née Weiler, fille d’un notable de la ville. Pour L’Heure bretonne : « Un fait seul est important. Monsieur Weiler est juif ou non ? Sa fille […] est-elle juive, oui ou non ? S’ils le sont, qu’attend-on pour les prier d’aller exercer leur petite industrie sous des cieux étrangers ? »

Première délation, suivie aussitôt d’une seconde : « Il est vrai que nous risquons d’attendre longtemps si nous comptons, pour cette besogne d’épuration urgente, sur l’aide du grand quotidien nantais, lui-même enjuivé. Un de ses directeurs n’était-il pas le sinistre Schwob, au nom bien breton. Les Youpins à la porte et la Bretagne aux Bretons ! »

Certes, en 1898, les manifestants nantais criaient cette même haine sous les fenêtres du Phare de la Loire mais, à l’époque, les nazis n’étaient pas là pour, éventuellement, en tirer profit.

Une nouvelle fois victime de sa précipitation, l’hebdomadaire dut, le 15 août, présenter ses excuses à la famille Weiler : « M. Weiler n’est pas Israélite mais Belge. » Bien entendu, pour la rédaction de Jos Jaffré chacune de ces qualités excluait l’autre. « La bonne foi de notre correspondant aura sans doute été surprise dans cette affaire », ajoutait le journal qui confirmait ainsi, après sa référence à « nos amis de Lorient et du Morbihan », l’existence d’une filière informelle de dénonciation pouvant, le cas échéant, relayer d’éventuelles défaillances des administrations nazie ou préfectorale.

Auxiliaires utiles de l’écrit, le dessin, la caricature pouvaient aussi jouer leur rôle, dans les pages de L’Heure bretonne, pour parfaire l’éducation du public. Image de la Bretagne chassant les derniers Juifs : « Du balai ! », ou évocation du sacrilège perpétré par le Juif accaparant le sol « sacré » des Celtes (voir cahier photos, ill. 6).

L’idéologie raciale enseignée aux Bretons

Tandis que le journal diffusait ainsi l’antisémitisme dans l’esprit de ses lecteurs, variant les approches, de l’ironie pesante à l’injure haineuse sans reculer devant la délation, l’autre face du racisme breton était présentée, à partir de 1941, dans certains éditoriaux de Raymond Delaporte. Ceux des 21 et 28 juin confirmaient le ralliement de l’ensemble du PNB à la doctrine raciale germanique élaborée par Olier Mordrel. Le 21 juin 1941, Raymond Delaporte évoquait : « Un grave problème pour la Bretagne de demain : la protection de la race bretonne. »

Il commençait par faire étalage d’un antisémitisme qui n’avait rien à envier à celui de ses prédécesseurs à la tête du parti et fustigeait la propagande antiraciste de l’avant-guerre qui, selon lui, interdisait « toute tentative de discuter de cette question », la question des races humaines et de leur protection.

Les Juifs, cela allait de soi, étaient responsables de cet ostracisme. Il le démontrait à partir de la situation en Bretagne : « Lorsque l’on s’appelle Karfunkelstein ou Zyrymski et que l’on veut s’installer à Lorient ou à Quimper, comme avocat, médecin ou commerçant, il n’est pas bon que les Lagadec, les Morvan, les Caradec et les Naour du cru local soient persuadés qu’ils constituent une race à part et que cette race a le droit de vivre et de se développer sur son territoire, sans apport inconnu et douteux70. »

Puis, il récusait les arguments des « esprits obtus » qui prétendaient « que notre peuple doit son existence à un mélange de nombreuses populations ».

Il ne reconnaissait l’héritage que des « constructeurs des monuments mégalithiques » et des Celtes (armoricains et bretons). Il admettait l’apport scandinave du Xe siècle et, au XVIIIe siècle, celui « des Irlandais fuyant la tyrannie anglaise » ; mélanges marginaux et sans conséquence fâcheuse pour la pureté de la race puisque s’agissant de peuples nordique et celte ! Pourtant, « à un moment de son histoire […], la race bretonne s’est trouvée en danger : dans les années qui ont suivi la guerre mondiale »… à cause du tourisme. « Nous avons vu une foule cosmopolite et sans pudeur envahir nos plages », en même temps que se précisaient d’autres menaces. « Nous avons vu […] un sergent nègre commander des soldats bretons à Quimper ; des marchands de tapis nord-africains et levantins, au profil inquiétant, vendre leur étrange marchandise dans nos foires et nos marchés. » Enfin, « à partir de 1933, l’immigration juive s’est installée dans nos centres les plus importants : à Nantes, à Rennes, à Saint-Brieuc, à Lorient, à Brest, à Quimper ». Le tout sous l’œil complice « des fonctionnaires mocos (de la IIIe République) guère plus appréciables que leurs parents d’outre-Méditerranée ».

Ainsi, la liste des indésirables s’élargissait.

Aux Juifs venaient se joindre les Arabes, les Nègres, les Mocos et les touristes !

Le tout au nom de la « protection de la race bretonne », cette question devant être, selon Raymond Delaporte, « l’une des principales de la Bretagne de demain ».

Les Celtes ainsi « éveillés », un second éditorial s’imposait : « Dans la Bretagne de demain, la race bretonne doit être protégée de l’extérieur et de l’intérieur. » Une nouvelle fois, la République était condamnée pour avoir voulu imposer l’idée « qu’un petit Breton, un petit Flamand, un petit Alsacien devaient se montrer fiers d’être les frères des jeunes sidis algériens, des petits nègres du Gabon, des jeunes Malgaches et des petits Annamites ».

Pensée pernicieuse qui faisait fi de la supériorité des Celtes et des Germains, et l’auteur de rappeler, preuve des excès auxquels pouvaient porter les principes démocratiques, « la célèbre apostrophe du ministre de l’Intérieur, Marx Dormoy, au député du Morbihan, Paul Ihuel […] Un Juif vaut bien un Breton71 ! ».

Raymond Delaporte, se posant en porte-parole de ses compatriotes qui ne lui en demandaient pas tant, se croyait autorisé à affirmer : « Apostrophe qui, même à cette époque d’antiracisme, fit frémir toute la Bretagne. »

En un discours confus, où il rejetait l’idée d’égalité des races humaines, le chef du PNB se défendait, cependant, de prétendre à la supériorité des Celtes, tout en voulant les protéger « contre tout apport allogène douteux », et en affirmant que « en aucune manière nous ne pouvons adopter l’idée de l’unité raciale des Bretons, des Toulousains, des Berbères et des Congolais ».

On pourrait être tenté d’en rire si ce discours ne débouchait, comme tout discours à la gloire de la « pureté ethnique », sur une idéologie d’exclusion la plus radicale : « Avec quelles autres races accepterions-nous les unions de Bretons et de Bretonnes ? Pour qui connaît et comprend la question bretonne, la réponse vient tout naturellement : avec les autres peuples nordiques et, spécialement, avec les autres peuples insulaires. » Dans l’État breton dont rêvaient les militants du PNB, « Moco + Juive » était l’archétype du couple à mettre au pilori ou, mieux, à reconduire aux frontières. Élément corrupteur de la société dans « la Bretagne de demain [où] l’appartenance à la race bretonne devra faire l’objet d’un contrôle rigoureux et sévère qui donnera à son bénéficiaire certains droits et certains devoirs ».

La race, le sang, le sol, conception de la nation bretonne copiée sur les théories raciales germaniques relayées par les élucubrations des Gobineau, Gustave Lebon ou Vacher de Lapouge. Ce combat pour la pureté de la « race bretonne » contre le cosmopolitisme et le métissage, fut repris, un an plus tard, le 25 juillet 1942, dans un article, « Les Français sont-ils des Juifs ? », signé « A. L. B. ». La conclusion dut réconforter Raymond Delaporte et ses lecteurs : « Le merveilleux équilibre du peuple breton apparaît, en même temps que sa jeunesse et sa pureté. Les analyses de sang faites par le service médical allemand sur les engagés bretons de la légion antibolchevique prouvent une pureté absolue. »

Racisme, antisémitisme, xénophobie, adhésion au fantasme exacerbé par les nazis de la supériorité des « races » nordiques aryennes, projet d’une société pure, protégée de tout métissage, composaient les messages récurrents colportés par L’Heure bretonne à l’intention de quelques milliers de lecteurs. Combien s’indignaient de cet avenir réservé à la Bretagne ? Combien abandonnèrent cet hebdomadaire par opposition à de tels discours ? Questions sans réponses, comme l’est celle de savoir dans quelle mesure ces propos modifièrent l’image du Juif et de l’étranger dans le regard des Bretons qui les lurent, chaque semaine, pendant quatre ans.

Outre L’Heure bretonne, d’autres journaux et revues, représentant les diverses composantes du mouvement breton, choisirent aussi de solliciter l’autorisation des services de la Propaganda Abteilung. Certains reprenaient une publication interrompue en 1939, ce fut le cas de Stur (en mai 1942), puis de Breiz Atao (tardive et éphémère résurrection, en mai 1944) ; d’autres étaient des créations nouvelles comme Arvor, Nemeton ou La Bretagne.

Créée et dirigée par Morvan Marchal qui en était aussi le principal rédacteur, sous le pseudonyme « Artonovios », cette revue parut à partir du second semestre 1942. Membre éminent du mouvement breton dans l’entre-deux-guerres, Morvan Marchal se situait alors dans la mouvance fédéraliste. Dès le n° 2 de sa nouvelle revue, il publia la liste des « journaux et revues en relations d’échanges avec Nemeton ».

Sept titres figuraient dans cette liste, accompagnés parfois de commentaires élogieux. On y trouve : « Stur, d’Olier Mordrel, revue de culture bretonne d’un niveau élevé. Remarquables études sur la géopolitique française. »

« L’ethnie française, revue de doctrine ethno-sociale. Directeur scientifique : le Professeur Montandon. C’est la grande revue française spécialisée [et accessible au grand public] dans la question des races. Clamart-Seine. »

Le professeur Montandon de Clamart, un nom et une adresse que de nombreux Juifs connurent. Lorsque le Commissariat Général aux Questions Juives exigeait un examen « ethno-racial » pour une personne prétendant ne pas répondre aux critères établis par les ordonnances allemandes et les statuts français, c’est au professeur Montandon qu’on envoyait le « suspect ». Il payait son voyage et 500 F pour la « consultation » (en 1943), pour s’entendre dire : « Vous avez le type juif. » Verdict sans appel, les conclusions du « professeur » faisaient autorité, aussi bien auprès du Commissariat aux questions juives qu’auprès des services allemands.

M. Jacques Cohen, propriétaire du Magasin des galeries armoricaines, à Nantes, fut une de ses victimes. D’origine grecque, il avait été baptisé à sa naissance selon le rite orthodoxe.

En mars 1918, désirant épouser une catholique, il adopta cette religion. N’ayant pu se procurer les certificats de baptême de ses parents et grands-parents, il fut invité, en 1943, à faire le voyage à Clamart. Peu de temps après, le directeur de la SEC (section d’enquête et de contrôle) du Commissariat aux questions juives écrivit à son délégué régional à Angers : « Cohen Jacques a été reconnu juif par le professeur Montandon, le 18 décembre 1943. La direction du statut des personnes a demandé à la Préfecture de la Loire-Inférieure de considérer l’intéressé comme Juif73. »

Jacques Cohen fut arrêté à Vertou en avril 1944 et déporté par le convoi n° 73 qui partit de Drancy le 15 mai 1944, non pour Auschwitz, mais pour Kovno, en Lituanie et Reval, en Estonie. De ce convoi, en 1945, il n’y avait que 16 survivants. Jacques Cohen n’était pas du nombre.

Druidisme et néo-paganisme nazi unis contre le monothéisme sémite

Morvan Marchal (Artonovios), affirme d’emblée, dans son premier éditorial (n° 1 de Nemeton), son attachement « spirituellement, comme politiquement et économiquement [à] l’Europe unie de demain, grandiose espérance que réalise devant nous la force intelligente des Nordiques-Germains ».

Enthousiasme que l’évolution de la situation militaire n’a pas affecté, à l’automne 1943, quand paraît le cinquième volume de la revue qui offre à ses lecteurs un exemple à suivre :

« Là encore, le IIIe Reich d’Adolf Hitler, en donnant aux Églises leur place et rien que leur place, indique la juste voie. Pour nous autres Celtes, à Rennes comme à Vichy […] nous ferions pas mal de regarder un peu à l’Est. C’est de l’Orient, une fois de plus, que nous vient la lumière. »

Pour comprendre un tel comportement, il faut savoir que pour Morvan Marchal, Judaïsme, Christianisme, Islam, les « religions sémitiques », jusqu’ici « toutes puissantes », avaient triomphé du polythéisme indo-européen et qu’il fallait revenir à une « pensée aryenne primitive » dont le druidisme celte était « le système métaphysique resté le plus pur ».

Dans cette optique, le néo-paganisme nazi offrait la chance historique que devaient saisir les Celtes et les Germains « unis sous l’emblème de la roue solaire74 ».

Si en 1924, « Maurice » Marchal invitait les Bretons à rejoindre leur place dans « ce grand mouvement de culture moderne », né du génie de Chateaubriand, Schiller, Ibsen et Wagner, qui avait ébranlé la suprématie séculaire de Rome et permis « l’essor triomphal […] de l’esprit septentrional75 », vingt ans plus tard « Artonovios-Marchal » voyait, dans l’impérialisme nazi, l’instrument qui permettait la réalisation de son rêve :

« Devant nous, l’Europe, pensée millénaire, se refait […] cette fois […] autour des peuples du Nord […]. Le grand espoir médiéval se réalise devant nous […]. Ce monde neuf devra beaucoup, par le peuple qui le construit et par son chef, à l’esprit nordique. »

Il proclamait les Celtes « absolument étrangers aux métaphysiques sémites desquelles nous n’excluons nullement le Christianisme ».

Il se félicitait que l’antisémitisme nazi « va jusqu’à mettre en balance la personne centrale de la Sainte Trinité », et y voyait le signe « d’une révolte religieuse dans le style traditionnel et presque Moyen-âge ».

Cette approche philosophico-religieuse l’entraînait à pourfendre tous les ennemis de ce peuple providentiel, à commencer par les Anglo-Saxons corrompus par le judaïsme. « L’ethnie anglaise a été une proie extrêmement facile, par ses tendances cosmopolites, pour le cosmopolitisme juif. »

Cette réflexion lui inspirait une image hardie, comparant l’Anglicanisme à « la juiverie de stricte observance aux derniers temps du temple d’Hérode ».

À ces Anglais cosmopolites, zélotes et ennemis de l’Europe nouvelle, Morvan Marchal opposait l’attitude des Irlandais dont le gouvernement d’Eamon de Valéra observait une neutralité bienveillante à l’égard du IIIe Reich :

« Les Celtes des îles, détenteurs d’une civilisation millénaire et absolument originale, n’ont rien à apprendre, en vérité, des mercantis enjuivés et abâtardis de Londres. » Il faut reconnaître que, pensant incarner les vertus du druidisme le plus pur, le directeur de Nemeton ne dédaignait pas l’usage des formules antisémites les plus triviales.

Hostile à ces Anglo-saxons dont « les sordides machinations » avaient provoqué « l’inexpiable conflit » contre l’Allemagne76, Marchal stigmatisait aussi la collusion du Gouvernement de Vichy avec l’Église catholique, rappelant au passage : « Ils [les catholiques] pleurent sur le passé comme Pie XI pleurait, un jour, sur les malheurs de Sion en lançant cette inoubliable formule : “Nous aussi nous sommes des Sémites”77. » Ces propos de Pie XI ne pouvaient toutefois pas le surprendre, venant d’un des représentants de ce Christianisme apporté en Europe par « toute une tourbe d’immigrants juifs et orientaux […] éclos et couvés au sein des synagogues78 ».

Ralliement à l’antisémitisme de Mein Kampf et du Protocole des Sages de Sion

En 1943, Marchal revendiquait clairement son attachement à la conception nationalesocialiste de l’antisémitisme :

« Tous les États autoritaires d’Europe ont dû adopter une législation d’exception concernant les Juifs. En Allemagne, cette législation est fondée, d’une part, sur les principes ethno-eugéniques formant la base de la communauté germanique ; d’autre part, sur le rôle économique purement parasitaire que joue l’Israélite au sein de la société […] problème convenablement posé. » Il comparait cette conception à celle de Xavier Vallat, auteur du second statut des Juifs en 1941, à qui il reprochait son « point de vue confessionnel chrétien [le peuple déicide] […] argument pitoyable pour la grande partie de l’Europe moderne qui a perdu la foi79 ».

Morvan Marchal croyait découvrir de nouveaux complices des Juifs au détour de sujets qui, a priori, ne s’y prêtaient guère. En évoquant la délégation druidique de Bretagne présente à l’assemblée bardique de Cardiff en 1899, il cite, en note, une bibliographie où est mentionnée l’étude sur « Les Celtes au XIXe siècle, de Charles de Gaulle ». C’est l’occasion d’un commentaire acerbe : « Rien de commun, sinon le nom, avec l’actuel général, plus préoccupé du salut d’Israël que de celui des Celtes80. » Ce disant, il se trompait, le barde « de Gaulle » était un oncle du général… !

Dans le long article « Le druidisme dans la nouvelle Europe », du premier numéro de Nemeton, Marchal prétend démontrer la responsabilité des Juifs dans l’apport d’un monothéisme chrétien « radicalement extérieur aux hommes du Nord et du Nord-Ouest ».

Citant un explorateur allemand au Yémen, Hans Hellfritz, il développe une argumentation inspirée des Protocoles des Sages de Sion. « Un vieux rabbin » des Juifs yéménites aurait confié à l’explorateur son espoir dans « la venue d’un roi des Juifs qui régnera sur le Yémen ». Confidence aussitôt commentée par Artonovios : « Ainsi, il y a à peine quelques années, les Juifs du Yémen espéraient en un messie qui assurerait la prédominance hébraïque sur le royaume où ils vivent […] comme hôtes […]. Il s’agit toujours […] d’établir […] la conquête des aborigènes au profit d’Israël […]. Les Juifs européanisés de France, d’Angleterre ou de New York ne pensent aujourd’hui pas autrement. »

Du Christianisme introduit en Europe pour détruire les Dieux celtes, aux complots contemporains des « sages de Sion » dont le dernier avatar avait été cette guerre « inexpiable » contre « la force intelligente des Nordiques-Germains », la démonstration était faite de la volonté hégémonique des Juifs à travers les âges.

Morvan Marchal aboyait avec les loups sous le contrôle bienveillant des censeurs nazis.

Stur, L’Heure bretonne, Nemeton, dans des registres différents, ont diffusé la gamme complète des fantasmes et ainsi contribué, à leur niveau, à justifier les persécutions institutionnalisées. Si Stur pouvait revendiquer l’antériorité, Nemeton choisissait de se joindre à la ligue l’année de l’étoile jaune et des premières rafles. Tous se sont évertués à propager l’image :

Du Juif corrupteur, en dénonçant, comme le fit Morvan Marchal, « le rôle économique purement parasitaire que joue l’Israélite au sein de la société81 », qui fait écho à la « critique théâtrale » de Stur (livraison de mai-juin 1942) où P. Le Stiff, ayant assisté à la représentation de The importance of being earnest par la troupe du « Jeune Colombier », conclut que « Au sein de l’île de Victoria, Wilde fut un corrupteur, quelque chose comme un Juif au cœur d’une société aryenne ».

Du Juif responsable de la guerre dont il tirera profit pour dominer le monde.

Du Juif oppresseur grâce à la complicité de la République française jacobine et, en 1943, des puissances anglo-saxonnes :

« En Afrique du Nord comme en Sicile occupée, la première ordonnance des Américains consiste à supprimer les lois de défense aryenne, c’est-à-dire à rétablir les Juifs dans leurs monopoles82. »

Cet antisémitisme, dans les colonnes de Stur et de Nemeton surtout, est associé au nécessaire succès du national-socialisme : « Ceux d’entre les Bretons que tente le métier des armes ont une rare occasion de servir leur pays, car l’élaboration d’un monde où notre droit de vivre soit reconnu n’est pas pensable en dehors de la victoire de l’Allemagne83. » Cette victoire, pour Olier Mordrel et ses amis, aurait consacré « la solution Europe préconisée par le Reich [qui] spirituellement, nous fera échapper à l’oppression de la souveraineté française ». La victoire anglo-américaine et soviétique, au contraire, « nous livrerait à la barbarie asiate et au sadisme juif84 ».

Les autres publications se référant soit au régionalisme telles que La Bretagne de Yann Fouéré ou Le Réveil breton dirigé par Jean Choleau, soit à une vision plus littéraire de la bretonnité comme Le Goéland de Théophile Briant, présentent aussi, à des degrés divers, une attirance marquée pour certains aspects de l’idéologie dominante dans la France des années d’Occupation.

Quand un notable vitréen rêve d’espace vital

Le Réveil breton 85, publication trimestrielle, fondée en 1921, organe de la Fédération Régionaliste de Bretagne, continua à paraître pendant la guerre. Aucune allusion antisémite dans les articles de son directeur, Jean Choleau, industriel vitréen et « membre titulaire de la Société d’économie politique », qui adhère cependant aux théories raciales et en tire certaines conclusions que n’aurait pas désavouées Olier Mordrel.

Il estime que la Bretagne, dans ses limites ducales, est incomplète et qu’il faut y annexer « une partie de la Manche, les îles anglo-normandes, l’Ouest de la Mayenne, une partie de la Vendée jusqu’à la rivière “le Lay” […] pour former un tout ethnique, géologique, climatique, racique, historique86 ».

Il justifie cette perspective conquérante par la croissance démographique : « Peuplée d’un million de plus d’habitants qu’au début du XIXe siècle, la Bretagne a besoin, pour son peuple, d’élargir ses frontières de 1532. »

Théorie de l’espace vital empruntée à Hitler et à Olier Mordrel. Ce dernier n’écrivait-il pas en 1938, dans Stur : « Reculer devant l’assimilation ou le refoulement des populations de l’Ouest français qui habitent notre zone d’influence […] c’est se montrer indigne des Bretons de Fracan, ceux du premier bateau abordé en Gaule romaine ? »

Déplacement de population, zone d’influence, rêve d’expansion territoriale, même si tout cela est plus ridicule que tragique il n’en reste pas moins que la différence est devenue bien ténue, en 1941, entre les extrémistes, partisans d’un nationalisme breton intégral, et les régionalistes modérés qui ont choisi de continuer à s’exprimer et à militer.

Là où Stur, en 1939, évoquait « nos frères inférieurs bas-normands, bas-manceaux et bas-angevins », Jean Choleau, en 1941, développe une approche « scientifique ». Il découvre des frontières naturelles « britto-mancelles » matérialisées par la rivière Mayenne et de soi-disant forêts. Mais d’autres critères justifieraient, à ses yeux, les prétentions bretonnes. L’élevage tout d’abord : « Dans le Mortenais, la variété bovine est à peine normande. » Dans le Cotentin, par contre, elle est incontestablement normande mais… ne devrait pas l’être, car « en raison de la nature de leur sol, ces régions de Basse-Normandie devraient posséder une race bovine de petite taille, comme la race bretonne ». Il ne précise toutefois pas si, en cas d’annexion, il conviendrait de refouler les bovins indésirables et, sans doute, « inassimilables » !

Le beurre justifierait aussi une extension bretonne vers l’Est : « Au point de vue beurrier la Basse-Normandie, tout comme la Bretagne, ne fabrique guère de fromage, elle transforme son lait en beurre. Le beurre de l’Avranchin ne porte-t-il pas le nom de “beurre de Bretagne” ? » Que « nos frères inférieurs bas-normands » lui pardonnent, Jean Choleau, victime du rationnement, avait déjà oublié jusqu’à l’existence du Livarot… !

Enfin, argument péremptoire asséné par le directeur du Réveil breton, la Basse-Normandie comptait un nombre élevé de suicides, donc : « Si le Normand se suicide volontairement, ne renonce-t-il pas, par là même, à la propriété du sol et à la direction politique de la Basse-Normandie qui n’est plus normande du jour où l’autochtone l’a désertée. »

Devant une démonstration aussi limpide des droits des Celtes sur la Normandie, on ne peut s’empêcher de songer à cet article de L’Heure bretonne : « René Descartes, mathématicien et philosophe breton : Descartes est nôtre, il est incontestablement d’origine bretonne. L’esprit cartésien, du reste, n’est-il pas typiquement breton87 ? » On s’en était douté en lisant Jean Choleau.

L’antisémitisme du poète de la « Tour du vent »

Très différent est Le Goéland88, mensuel fondé en 1936 par Théophile Briant, le poète de la « Tour du vent », sa résidence à Paramé. Écrivain et galériste, il était l’ami de nombreuses célébrités artistiques et littéraires de l’entre-deux-guerres dont Max Jacob, Céline, Colette, Saint-Pol Roux, Francis Picabia…

Aucune revendication régionaliste chez lui qui partageait son temps entre Paris, où se trouvait sa galerie d’art, et Paramé. Son attachement à la Bretagne transparaît uniquement dans son œuvre, Les amazones de la Chouannerie, Le testament de Merlin ou dans le pseudonyme, Jean-Marie de Saint-Ideuc89, dont il signe nombre d’articles du Goéland.

Pas trace d’antipathie à l’égard des Juifs dans ses livres, si ce n’est dans un pamphlet, « Sabatrion », paru d’abord dans Le Goéland, le 15 août 1937, avant d’être publié aux « Éditions du Goéland, Paramé en Bretagne », l’année suivante. On y lit, page 58, cette phrase qui se veut prophétique :

« Enfin, les chers Juifs reparaîtront à la surface, plus vivaces que jamais, orgueilleusement pénétrés de leur destin messianique. »

Le contraste est d’autant plus surprenant lorsqu’on procède à la lecture du mensuel.

Dans divers articles, signés J. M. De Saint-Ideuc, ou attribués au poète Vanderpyl, collaborateur de la revue, s’exprime un antisémitisme parfois assez caricatural. Le n° 1, du 22 juin 1936, lance ses premières flèches dans la rubrique « Éphémérides » : « 5 juin 1936 – [Paris] – Léon Blum prend le pouvoir. Discours de réception de Xavier Vallat ».

Léon Blum assimilé à un putschiste, est-ce le leader socialiste ou le Juif que Théophile Briant brocarde ? L’allusion à l’intervention de Xavier Vallat sous-entend qu’il souscrit aux propos émis, à la tribune de l’Assemblée, par le député de l’Ardèche s’étonnant de voir « ce vieux pays gallo-romain […] gouverné par un Juif, [par] un talmudiste subtil ». Dans la même rubrique, l’auteur relatait une cérémonie à la Sorbonne : « Les sauveteurs bretons sont décorés à l’amphithéâtre de la Sorbonne. Reconnu parmi les lauréats, le patron Lévy, le gabier Dreyfus, le quartier-maître Rothschild. »

En 1938, le poète Fritz Vanderpyl signe « La profession de foi d’un naturalisé90 ». Long article suscité par l’émotion d’avoir été nommé, par un conseiller municipal de Paris, dans une « longue énumération d’Israélites ». Il rappelle ses origines néerlandaises, d’une famille « notoirement catholique », sa naturalisation en 1918 et le fait qu’il ne chercha pas à tirer profit de son nouveau statut, contrairement à « d’insolents orientaux ou des métèques dénués de tact ». Critique d’art, il se dit « pessimiste à propos de l’avènement des Hébraïques dans la peinture et la sculpture » et se méfie, plus généralement, des « Israélites pour la plupart nourris […] de l’inquiétant Vieux Testament […] écrit avec le sang de toutes les initiations cruelles […] commandées par un Jéhovah sans clémence ».

Interrompue en 1940, la publication du Goéland reprit à partir de 1942. Ce fut l’occasion pour Théophile Briant d’évoquer, sous le titre « Léon Daudet et les amazones de la Chouannerie », ses relations avec le directeur de L’Action Française (fonction partagée avec Charles Maurras).

On y apprend qu’en 1938, Léon Daudet s’était engagé à voter pour lui au Goncourt. Les amazones de la Chouannerie venaient d’être publiées. « Je voterai pour vous au prix Goncourt, au moins au début, afin que votre nom soit prononcé à cette occasion. » De sombres machinations furent alors ourdies pour discréditer Théophile Briant aux yeux de son protecteur. Il s’indigne qu’on allât jusqu’à l’accuser de « collusion avec les milieux démocratiques ». Peine perdue, Léon Daudet lui donna sa voix « aux deux premiers tours ». Mais il fut le seul et « ce fut L’Araigne de Troyat, au titre symbolique, qui obtint ce dernier prix Goncourt du temps de paix ».

Sous son pseudonyme, J. M. de Saint-Ideuc, Théophile Briant écrit des lettres à « Mon cher Théophile ». La « lettre de Novembre91 » est une réflexion à propos d’un livre de Vanderpyl : L’art sans patrie, un mensonge, dont le sous-titre, Le pinceau d’Israël, annonce clairement le sujet.

L’auteur estime que « la peinture juive est sortie de cette école impressionniste qui […] improvise, ne maîtrise plus le motif […] et, pour celui qui se contente d’artificiel ou qui manque de conscience, rend simpliste la profession de peintre ».

La peinture devient « accessible aux moyennes intelligences », à tous ceux qui n’ont « ni conscience, ni personnalité […]. Pinceau et palette deviennent la proie des sans patrie ».

Pour J. M. de Saint-Ideuc, évidemment Vanderpyl a raison ; la vraie peinture est essentiellement nationale : « Elle raconte la vie raciale des forêts et des céréales […] J’en faisais moi-même la réflexion en visitant, il y a quelques semaines, l’exposition d’art breton au musée de Rennes. » Véritable révélation pour le directeur de la « feuille de poésie et d’art » (sous-titre du Goéland) qui distingue désormais les peintres bretons « nourris de son ciel, de ses coquillages, de sa farine de blé noir », auxquels il oppose « le voyageur au chevalet qui n’a rien vu que le décor et le pittoresque ».

Un exemple va éclairer le lecteur, l’opposition entre Henri Duringer et Renoir. Ce dernier « rapporte de son séjour à Pont-Aven » quelques toiles où, juge Théophile Briant, « le peintre a amené dans ses bagages sa vision méditerranéenne, comme un naturel de Jaffa eût amené sa vision palestinienne ». Par contre, grâce sans doute aux galettes de blé noir, « voyez […] le grand paysage de Duringer, avec ses cailloux millénaires, ses fougères orfévrées par les vents du large ». Ce dernier détail, en effet, ne peut que susciter l’admiration, surtout quand on sait que le tableau représente une vallée des environs de Pontivy…

Emporté par son enthousiasme, Théophile Briant adopte des accents lyriques : « Tout cela est breton, celtique, nordique jusqu’au trognon, et je défie bien les commisvoyageurs de la peinture d’accéder, sans le don héréditaire, à de pareils vertiges. »

Voilà, en une phrase, Renoir relégué au rang de « commis-voyageur de la peinture » pour n’avoir pas hérité de ses ancêtres le sang celtique et l’amour des galettes. Mais tout cela est insuffisant, car, après tout, Renoir n’était pas juif. Il convient donc de revenir à l’essentiel : « Je suis tout à fait d’accord avec Vanderpyl quand il s’insurge contre le Juif, expert en contrefaçons de toute sorte, spéculateur et assimilateur, qui a puissamment aidé à l’entretien de “pépinières factices” où s’épanouissent des fleurs sans parfum dans le fumier du moindre effort. »

Le poète de la « Tour du vent » aimait envoyer un exemplaire du Goéland à ses amis. Colette en reçut et l’en remercia. Envoya-t-il celui-ci à Max Jacob ? La livraison de marsavril 1944 (n° 73), comporte une « lettre d’Avril » qui rend compte « du récent ouvrage de Paul Le Cour, Hellénisme et Christianisme ». J. M. de Saint-Ideuc y sélectionne le passage le plus intéressant : « Jésus, que les Juifs revendiquent comme un des leurs, après l’avoir conspué et crucifié […] n’était-il pas […] d’origine gaélique ? »

La démonstration est convaincante : Galilée = Gaule = Galles = Galice, ce qui serait « de nature à lézarder, sinon à démolir la fameuse histoire du bloc judéo-chrétien ».

Morvan Marchal lui-même n’y avait pas pensé ! La suite reprend les thèmes habituels du peuple d’usuriers : « Ce n’est […] pas dans une cervelle sémite que pouvait germer l’admirable parabole de l’enfant prodigue », ou du peuple assoiffé de puissance : « On serait en présence d’une énorme histoire de trafic d’influence où le judaïsme, en mettant le grappin sur une religion qu’il sentait monter au zénith, serait dans la tradition raciale de l’embargo et aurait fini par faire croire aux Chrétiens que le surnaturel avènement de Jésus-Christ n’était qu’un produit de la tradition mosaïque. »

Preuve ultime : « Jésus avait les yeux bleus et les cheveux longs. » Conclusion de Théophile Briant : ces problèmes doivent « intéresser […] des Celtes comme nous ». Qu’en eût pensé Max Jacob qui venait de mourir à Drancy le 5 mars ? Lui qui écrivait à Marcel Béalu : « Lis donc le Zohar, il finira par faire de toi un bon Juif, c’est-à-dire un futur Catholique92. »

Deux quotidiens tiennent une place à part dans cette revue de la presse écrite, en Bretagne, sous l’Occupation. Le premier, L’Ouest-Éclair, avait déjà une audience considérable avant guerre. Journal démocrate-chrétien sous la IIIe République, il n’avait jamais adhéré aux doctrines fédéralistes ou autonomistes. De 1940 à 1944, il défendit la politique du gouvernement du Maréchal Pétain, se comportant toutefois, dans quelques circonstances relatives aux persécutions antisémites, avec une réserve dont ne firent pas preuve les autres organes de la presse bretonne.

Le second, appartenant à la mouvance régionaliste, était La Bretagne93 fondée en 1941 par Yann Fouéré qui avait créé, avant la guerre, l’association pour le breton à l’école, Ar brezoneg er skol. En 1940, il fut, par intérim et pour une très brève période (un mois), sous-préfet de Morlaix, nommé par le gouvernement de Vichy. Opportuniste, persuadé d’avoir, dans le mouvement breton, plus d’influence qu’il n’en avait réellement, il chercha, pendant les années d’occupation, à ménager l’administration de « l’État français » tout en rappelant ses revendications pour une Bretagne dotée d’une large autonomie politique94.

La Bretagne se posait en concurrent de L’Ouest-Éclair dans la mesure où il défendait l’idée régionaliste, contrairement à son rival. Régionalisme qui n’eut d’ailleurs pas plus de succès que le nationalisme du PNB auprès des Bretons. Tandis que L’Ouest-Éclair, malgré « les difficultés d’acheminement vers les secteurs éloignés de Rennes », tirait encore à 220 000 exemplaires à la fin de 1940, « La Bretagne vit sa vente plafonner entre 10 000 et 14 000 exemplaires95 ».

Ni l’un ni l’autre de ces quotidiens ne fit de l’antisémitisme un thème récurrent à la manière de L’Heure bretonne ou de Stur.

De 1932 à 1939, L’Ouest-Éclair avait régulièrement informé ses lecteurs du développement des persécutions antisémites nazies, relatant les actes de violence physique ou les ostracismes professionnels.

C’est ainsi que, le 14 avril 1933, on pouvait lire : « La section de Berlin de la fédération d’empire de la presse allemande […] a décidé, hier, à l’unanimité, l’exclusion de tous les journalistes marxistes et juifs. »

Le 2 novembre 1938, le journal dressait un bilan des mesures anti-juives allemandes :

« Le malheur des Israélites vient du fait qu’on ne leur permet plus de gagner leur vie, tout en les mettant bien souvent dans l’impossibilité d’aller s’installer à l’étranger et de tenter d’y refaire une nouvelle existence. Les pouvoirs publics ne se contentent pas d’ailleurs de ruiner les Israélites ou de les empêcher de gagner leur vie. Ils leur rendent l’existence en Allemagne de plus en plus intolérable. On ne compte plus le nombre de Juifs arrêtés, emprisonnés, envoyés dans le camp de concentration de Weimar dont le régime est plus dur encore que celui des autres camps de ce genre. D’innombrables Juifs et Juives de tout âge doivent se rendre chaque semaine au commissariat de police de leur quartier, y passer des heures à attendre, debout, et y répondre toujours à la même question : “Avez-vous des armes ?” ».

Ses lecteurs juifs purent ainsi suivre la montée des périls, sans pour autant imaginer, qu’un jour, ils en seraient eux-mêmes victimes.

L’occupation allemande et le régime de Vichy changèrent la donne. La censure, dont celle de la Propaganda Abteilung, imposa la publication d’un minimum d’articles « justifiant » la politique antisémite.

L’équipe éditoriale de L’Ouest-Éclair sut faire preuve, en l’occurrence, d’une retenue certaine et chercha à éviter toute surenchère. Héritière d’une droite catholique alors influente en Bretagne et, plus généralement, dans la France de l’Ouest, elle tenta de conserver une modération qui tranche avec la virulence de la presse régionaliste militante. Néanmoins, plusieurs éditoriaux antisémites parurent durant les premiers mois du nouveau régime. Certains ne sont pas signés, d’autres sont l’œuvre de Jacques Favières, pseudonyme de André Cochinal, « avocat à la Cour d’Appel de Paris, collaborateur pigiste » au journal rennais96. « Plume » imposée à une rédaction hostile ?

Le premier éditorial, anonyme, « Israël et la France97 » dénonçait la mainmise des Juifs sur les moyens d’information. « Lorsque Monsieur Mandel devint ministre des PTT, il plaça à la tête de tous les postes de la radio des représentants du peuple élu. » Après en avoir dressé la liste, l’auteur les accusait d’avoir usé de leur pouvoir afin de tromper l’opinion en calomniant l’Allemagne :

« Comment après la lecture d’un tel palmarès […] nous étonner que nous n’ayons jamais appris la vérité sur l’Allemagne ? Nous recevions presque uniquement nos informations de ceux qui assouvissaient leur vengeance contre une nation qui les avait dépossédés de leur influence délétère. Nous ne savions des Allemands que ce que nous en disaient ceux qui avaient résolu d’engager les peuples dans une conflagration mondiale avec l’espoir de rétablir leur ancienne domination. »

L’antienne du Juif, premier responsable de la guerre.

Cinq jours plus tard, le journal saluait les premières mesures d’exclusion visant les Français naturalisés, désormais interdits de toute fonction dans l’administration et les établissements publics : « Voici qui est de bon augure. » À l’intention des lecteurs qui n’auraient pas fait spontanément le lien entre l’étranger et le Juif, L’Ouest-Éclair affinait le portrait des exclus, dans son numéro du 27 juillet :

« Depuis quatre ans, la situation s’était encore aggravée : ces messieurs installés à des bureaux où travaillèrent tant d’illustres “commis”, n’étaient même pas français. Les yeux, le nez, les pommettes et l’insupportable accent trahissaient les origines lointaines. Qu’ils étaient nombreux au temps des Blum, des Zay ! […] Les marchands du Temple avaient envahi la demeure. »

Ces trois éditoriaux des 18, 23 et 27 juillet 1940, ouvraient une véritable campagne de presse qui visait à cristalliser sur les Juifs la rancœur des Français abasourdis par la soudaineté de la défaite. Elle se poursuivit durant l’été par des articles dénonçant « la fuite » de personnalités importantes ou se félicitant des mesures xénophobes. Ainsi le 24 août, la première page titrait sur « L’épuration du corps médical : Le pays a accueilli avec soulagement cette mesure de salut public […]. L’invasion se multipliait, menaçante. En 1936, dans une seule université, sur 100 candidats à la profession médicale, 95 étaient des étrangers de la fameuse minorité ethnique, c’est-à-dire Juifs. »

Septembre et octobre préparèrent l’opinion à une prochaine application d’un statut des Juifs. Une dépêche de Genève, datée du 14 septembre, servit à transmettre la première information : « On annonce à Vichy que l’institution d’un statut des Juifs semble se réaliser plus vite qu’on ne le prévoyait. […] Le projet qui est soumis au gouvernement […] prévoit, d’après les dires des milieux autorisés, des mesures draconiennes. »

Divers articles se succédèrent qui, tous, rendaient compte soit de manifestations hostiles : « On manifeste à Nice contre les Juifs » (21 septembre), soit de l’internationalisation des législations : « De Belgrade, 22 septembre. Les Juifs ne pourront plus ouvrir de magasins d’alimentation en Yougoslavie. »

À cette approche assez neutre, par petites touches empruntées à des confrères ou à des dépêches d’agences, succéda, le 24 septembre, un long et très pédagogique éditorial sur le thème, déjà traité en juillet : « Israël et la France. » « Plusieurs communications du Chef de l’État laissent prévoir de prochaines mesures réglementant l’admission des Juifs dans les carrières libérales. Pourquoi ces limitations sont-elles nécessaires ? C’est ce point particulier de la question juive que nous voudrions préciser à la lumière de l’enseignement de l’Histoire. »

Le ton était donné, on s’adressait à un public bien élevé pour justifier la politique d’un Maréchal de France. Les injures, les grossièretés que L’heure bretonne se permettait, à la même époque, n’étaient pas de mise. On pratiquait, ici, un antisémitisme policé. « Ainsi que l’a déjà exposé L’Ouest-Éclair, l’antisémitisme, comme on l’entend communément, ne procède pas en France, aujourd’hui, d’une doctrine confessionnelle ou même raciste. Il est “un mouvement de défense instinctif”. »

Suivait un long développement visant à rejeter la responsabilité sur les Juifs eux-mêmes. Les références historiques annoncées étaient de qualité, à commencer par Hitler : les Juifs s’imposaient outrageusement « dans les rangs supérieurs de l’administration » de tous les pays qui les accueillaient. « Il en fut de même […] en Allemagne lors du régime de Weimar, ainsi que le démontre avec force Mein Kampf. »

Fort d’un pareil parrainage, l’éditorialiste appliquait ce postulat à la France, citant la loi Crémieux par laquelle la IIIe République accordait aux Juifs « des droits excessifs » en Algérie, l’affaire Dreyfus, puis Léon Blum par qui s’acheva « cette colonisation de la France. […] Une fois encore Israël n’avait pas su conserver la mesure. La réaction était inévitable ».

Conscient, sans doute, d’avoir suffisamment convaincu ses lecteurs de l’urgente nécessité où se trouvait le gouvernement de réagir face à ce péril, L’Ouest-Éclair, le 19 octobre, s’abstient de tout commentaire en publiant « Le Statut des Juifs fixé par une loi ». Seuls sont présentés, en pages 1 et 2 les neuf articles de la « loi du 3 octobre 1940 portant statut des Juifs », suivis des trois articles de la « loi du 4 octobre 1940 sur les ressortissants étrangers de race juive », toutes les deux publiées seulement le 18 octobre au Journal Officiel.

Les mois suivants, le quotidien garda la même retenue, se contentant de publier les textes officiels ou de citer des articles de journaux parisiens. Les lois de juin 1941, qui modifiaient le premier statut d’octobre 1940 et imposaient un second recensement, suscitèrent, par contre, le 25 juin, un éditorial de Jacques Favières sur « Le problème juif ». L’avocat plaida la cause de Xavier Vallat, Commissaire général aux questions juives et auteur du nouveau statut. Ses arguments semblent, tout d’abord, destinés à rassurer, ou endormir, une opinion publique qui pourrait commencer à s’inquiéter de l’aggravation des mesures antisémites :

« Deux lois intéressant les Juifs viennent d’être promulguées coup sur coup à la date du 2 et du 14 juin. La première fixe le statut des fils d’Israël en France, la seconde en organise le recensement. Ces deux textes sont l’œuvre du Commissaire aux affaires juives, Monsieur Xavier Vallat. […] Pour ceux qui n’ont jamais vu sans quelque crainte grandir la présence et l’activité des Juifs en France, le problème […] doit être traité sans passion. Il ne s’agit pas de persécuter des êtres humains, si encombrants qu’ils soient. Il s’agit de remettre à la place qui est la sienne une minorité ethnique dont la puissance de désagrégation constitue un danger indéniable.

La législation nouvelle répond à cette double préoccupation. On n’y trouve rien qui puisse être considéré comme une violence à l’égard des personnes. On a tenu compte, et c’est justice, du tribut payé à la France par les Juifs anciens combattants qui échappent généralement à l’interdit dont sont frappés leurs congénères. […] Il est cependant dans la loi et dans le commentaire qu’en a fait Monsieur Xavier Vallat, un point sur lequel on nous permettra de formuler quelques réserves. Pour définir le Juif on choisit comme critérium la religion et non la race. N’est-ce pas là une très regrettable erreur ? Le problème juif n’est pas un problème confessionnel […]. Les mesures prises à l’encontre des Juifs sont des mesures de prophylaxie sociale. »

Prétendre, en juin 1941, que ces nouvelles contraintes ne procédaient ni de persécutions ni de violences peut paraître relever d’un aveuglement ou d’un cynisme peu commun.

Cette position était, toutefois, conforme à la volonté du gouvernement qui entendait maintenir la fiction d’une politique antisémite autonome répondant à un péril national.

La réponse qui s’imposait devait donc être, à la fois, sévère et mesurée, ce que garantissait l’autorité morale du Chef de l’État. L’important était de préserver le mythe d’une relative liberté de décision face à l’occupant.

Quant aux réserves émises à l’encontre du critère retenu pour définir le Juif, elles méritent qu’on s’y arrête un instant.

Finasser sur la préséance de la race ou de la religion souligne, une fois de plus, la profonde inanité de ces législateurs, nazis ou français, qui prétendaient reconnaître le Juif au fait que ses aïeux étaient de « race » juive, cette qualité dépendant de l’appartenance à la religion juive. Deux ans plus tard, le druide de Nemeton fit, à Xavier Vallat, le même reproche, préférant, lui aussi, le critère ethno-eugénique.

L’importance des textes publiés dans L’Ouest-Éclair continua à fluctuer au gré des initiatives du gouvernement de Vichy. Il faut attendre mai 1942, le retour de Laval au pouvoir et la nomination d’un nouveau Commissaire général aux questions juives, Darquier de Pellepoix, pour lire, à nouveau, de longues élucubrations sur le « problème » juif.

« La question juive et le gouvernement du Maréchal » est le titre de première page du 27 mai 1942. Cet éditorial anonyme, en voulant défendre le régime, révélait, a contrario, l’évolution de l’opinion publique et ses réticences croissantes devant les compromissions qu’exigeait la politique de collaboration.

« Le problème juif reste mystérieux pour bien des gens qui croient de bonne foi à une question de pure intolérance religieuse ou de simple antipathie politique. Selon eux, si le Juif, “Français tout comme un autre”, est l’objet de mesures spéciales de la part du gouvernement du Maréchal, c’est pour des raisons de réaction sociale, de chauvinisme sectaire ou pour complaire aux Allemands. En réalité c’est sur un plan tout différent et purement national que se pose le problème ! »

Bel aveu d’échec, après deux ans de propagande effrénée, relayée par presque toute la presse régionaliste ou nationale, le Juif faisait figure de victime, « pour bien des gens ». Euphémisme qui pourrait sous-entendre : pour un nombre croissant de Français.

Conscient de l’impopularité de ses « mesures spéciales », le pouvoir en était réduit à se justifier :

« Le Juif n’est d’abord, dans l’esprit de nos dirigeants, voué à aucune brimade, soit à titre punitif, soit en guise de représailles. Les décisions récentes prises pour assurer le contrôle et la limite de ses activités sociales et surtout politiques, ne tendent qu’à mettre notre communauté nationale à l’abri de ses déprédations. Elles portent sur des mesures non offensives mais défensives. »

L’argument n’était pas nouveau, pas plus que ne l’étaient les reproches qui suivaient contre le Juif inassimilable, le Juif intrigant, le Juif capitaliste…

Entraîné par un ardent désir d’emporter l’adhésion de tous ces « gens » qui s’entêtaient à ne voir dans le Juif « qu’un Français tout comme un autre », le pigiste faisait de surprenantes concessions :

« Que les Juifs tiennent jalousement à le rester au sein de notre communauté française, nous n’y voyons pas d’inconvénient ! Nous admettons volontiers même “qu’un Juif vaille bien un Breton”, comme l’a dit un jour Monsieur Marx Dormoy. »

L’idée avait pour but d’affirmer l’ouverture d’esprit du gouvernement du Maréchal Pétain, avant d’asséner l’accusation majeure du Juif fauteur de guerre qui, « pour venger ses “frères” chassés d’Allemagne et d’Italie […] exige impérieusement, par la voix de ses coreligionnaires au Parlement, Léon Blum, Rothschild dit Mandel, Jean Zay, Schramek, Grumbach, Mendès, Jules Moch… que les cultivateurs bretons, normands, vendéens ou tourangeaux, mettent sac au dos et aillent conquérir la ligne Siegfried ».

La présence attentive du Chef de l’État censé, une fois de plus, séparer le bon grain de l’ivraie, devait suffire à rassurer les timorés :

« Certes, il y a parfois de “bons Juifs”, et certains, selon l’état des services rendus à la France, seront l’objet de mesures particulières, d’ordre du Maréchal ; mais ce n’est tout de même pas une raison pour que les éléments nocifs […] prennent le contrôle de la communauté française et l’entraînent dans des catastrophes telles que celle qui s’est abattue sur nous. Voilà pourquoi le gouvernement du Maréchal Pétain a dû prendre, sans esprit de haine, mais avec fermeté, contre cette minorité remuante et redoutable, les mesures de défense que l’on sait, pour le salut et la tranquillité de notre pays. »

Le 1er juin 1942, L’Ouest-Éclair titrait : « Les Juifs soumis à l’obligation de porter un insigne obligatoire », simple publication de la 8e ordonnance allemande sur les mesures prises contre les Juifs.

La même retenue fut observée en juin et juillet, le quotidien n’accompagnant d’aucune remarque les textes imposés par l’administration nazie en ce début d’application de la « solution finale » aux Juifs de France.

Trois articles, au mois d’août, ramenèrent le journal au pitoyable niveau de ses concurrents régionaux. L’un cherchant à justifier les mesures de spoliation : « L’éloignement du capitalisme juif de la vie économique française » ; l’autre accusant les Juifs de s’enrichir, grâce au marché noir, « aux dépens de la misère publique ». Le troisième qui rendait compte des premières déportations de Juifs étrangers de la zone sud, livrés aux nazis par le gouvernement français, était beaucoup plus grave :

« 4 000 arrestations en zone non occupée : Ce serait une erreur de croire […] que le marché noir est la seule activité répréhensible à laquelle les Juifs se livrent. C’est d’un véritable complot permanent contre la France que bon nombre d’entre eux sont coupables depuis plusieurs années, tant en zone occupée qu’en zone non occupée. Dans cette dernière 4 000 Juifs apatrides viennent d’être déportés. On soulignera à ce sujet que ces individus n’ont en aucun cas été séparés de leurs femmes et de leurs enfants. Les bruits répandus à cet égard sont des “bobards” de la veine la plus classique. »

Œuvre d’un journaliste de la rédaction ou article imposé par les censures allemande ou française ? Peu importe, il était difficile, en ce temps, de participer à la fabrication d’un journal autorisé sans se compromettre.

Cela ne préoccupait guère Jacques Favières en octobre 1942, mais plutôt ce fait, incompréhensible pour lui, que la collaboration de l’État français à la persécution des Juifs était de plus en plus mal perçue par une partie de l’opinion. Il s’en étonne dans son éditorial du 7 octobre :

« Illogisme ou reniement ? […] Il y a des patriotes clairvoyants qui, jadis, alors qu’il paraissait indécent et presque sacrilège de dénoncer le péril juif, n’ont pas craint de heurter une opinion publique mal informée et de réclamer des mesures de préservation. Ils professaient un antisémitisme intransigeant et combatif, auquel l’affaire Dreyfus et la constitution du ministère Blum ont fourni des aliments de choix. Ils disaient qu’Israël perdrait la France si la France ne se débarrassait pas d’Israël. Et, aujourd’hui que le pays, pour sortir du gouffre, essaye de résoudre ce problème délicat, ils prennent des mines scandalisées et parlent de persécution. Illogisme ou reniement ? »

Deux jours plus tard, le 9 octobre, eut lieu la principale rafle des Juifs en Ille-et-Vilaine.

Absent des kiosques en 1940, le journal de Yann Fouéré révèle plus tardivement sa haine et son mépris des Juifs. 17 juillet 1942, en première page, La Bretagne titre : « Les établissements publics interdits aux Juifs » et cite la 9e ordonnance allemande, du 8 juillet 1942, qui énumérait les lieux publics et manifestations désormais réservés aux seuls « aryens ». Publication obligatoire, imposée par l’autorité militaire, à laquelle L’Ouest-Éclair se soumet le lendemain, 18 juillet, en deuxième page. La différence de traitement de l’information par les deux quotidiens offre un exemple significatif, non pas de la liberté, mais, plutôt, de la faculté de réserve dont disposaient les rédactions, malgré la censure et les exigences de la Propaganda Abteilung.

Dans L’Ouest-Éclair : « Neuvième ordonnance du 8 juillet 1942 concernant les mesures contre les Juifs. Le Journal Officiel contenant les ordonnances du Militarbefehlshaber in Frankreich publie le texte suivant ». Aucun commentaire, le lecteur sait qu’il s’agit d’un message imposé. La rédaction garde le silence.

Dans La Bretagne, sous le titre ajouté en caractères gras, le texte cité de l’ordonnance comporte 26 lignes. Il est suivi d’un commentaire qui s’étale sur une trentaine de lignes :

« Les Juifs n’ont jamais été très nombreux en Bretagne, notre province n’étant pas assez riche pour leur permettre d’y vivre au détriment de la population. Jamais, en effet, on n’a vu un Juif paysan ou un Juif pêcheur ou un Juif terrassier.

Les Juifs se glissaient dans les professions où les combines permettent de gros profits sans grand effort.

Si leur activité s’était limitée au négoce, le mal n’eût pas été grave, malheureusement, leur esprit perverti s’étendait à tous les cerveaux qui les entouraient. On l’a bien vu en 1936 quand Blum prit le pouvoir.

Il fallait, pour assainir la mentalité française, éliminer cet élément de corruption qu’est le Juif. D’où le port obligatoire de l’étoile de David. Les Juifs ne parurent pas comprendre. Ils prirent des attitudes de martyrs ou se firent provoquants.

Les mesures que vient de prendre, à leur égard, le Chef de la police allemande en France, sont destinées à protéger les Français de leur promiscuité afin d’éviter l’influence, sur la masse de la population, de cette minorité turbulente et délétère. »

Signé des initiales « A. T. », ce texte réunit tous les poncifs habituels : le Juif parasite, « combinard », exploiteur, corrupteur de la société « aryenne ».

S’y ajoute la justification des mesures prises, l’étoile jaune et les interdits, en deux temps : la faute en incombe aux Juifs eux-mêmes et l’autorité allemande protège ainsi les « Français » ; mesure prophylactique, en quelque sorte. Le journal de Yann Fouéré allait, spontanément, dans son adhésion à la persécution des Juifs, bien au-delà de ce qu’attendait de lui l’occupant nazi.

Ce mois de juillet 1942, le premier mois de l’accélération, en France, de la Shoah, inspira aussi la verve des rédacteurs d’une chronique quotidienne du journal : Ar Seiz Avel (la rose des vents). Cette chronique, seule en langue bretonne, abordait les sujets les plus divers, traités par, au moins, une douzaine d’intervenants, certains prolifiques, d’autres épisodiques, sous un pseudonyme commun : Lan Hag Herve. La responsabilité d’Ar Seiz Avel était confiée au peintre et militant breton Xavier de Langlais qui écrivit personnellement un grand nombre d’articles. En 1973, il se souvenait avec certitude de 137 rubriques mais pensait en avoir rédigé beaucoup plus98.

Du 1er juillet au 9 août 1942, trois chroniques de Ar Seiz Avel prennent pour cibles les Juifs.

Exemplaires à plus d’un titre, leur traduction intégrale s’imposait99. Quant à leurs auteurs, il serait bien difficile et, dans une certaine mesure, superflu, de les connaître. Lan Hag Herve assure l’anonymat mais impose une responsabilité morale collective partagée au moins par tous ceux qui, après l’été 1942, ont continué à écrire sous ce nom. Évoquant sa collaboration à La Bretagne, dans l’article de Al liamm cité, Xavier de Langlais écrivait, page 439, « Quand fus-je nommé directeur du “Coin de la langue bretonne” du journal ? Je ne sais plus précisément. À la fin de 1941, ou [au plus tard] au début de l’année 1942 ? » S’il ne peut être tenu pour l’auteur de l’un ou l’autre de ces trois textes, il est par contre incontestable que, pendant l’été 1942, il recrutait les chroniqueurs, choisissait les textes, faisait ce qu’on attend d’un responsable de rubrique.

1er juillet 1942 :

« Jakob ha Jakob a zo » (Il y a Jacob et Jacob)
« Depuis qu’a été promulguée la loi contre les Juifs, on s’efforce, comme cela se fait en France, de faire la chasse aux “nez crochus” qui peuvent se cacher parmi les petites gens, pendant que se promènent bien tranquilles ceux d’entre eux qui ont de l’argent et des postes élevés.

Ainsi, on voit maintenant des gens de la campagne, des Bretons sans mélange de génération en génération depuis le Ve ou le VIe siècle que les fonctionnaires imbéciles viennent asticoter parce qu’ils portent un nom tiré de l’Écriture sainte. Ils sont nombreux en Bretagne, ceux dont les noms de famille sont Jacob, David, Abraham […] et ils n’ont pourtant pas une goutte de sang juif dans les veines.

Les fonctionnaires français ne cherchent pas à savoir l’origine de leurs noms. La seule chose qui les intéresse est d’appliquer la loi à tous ceux qui ne parviennent pas à leur prouver qu’ils sont “français” comme ils disent, depuis quatre ou cinq générations. Pour certains, qui n’ont pas quitté la paroisse de leurs parents, c’est facile. Pour ceux qui ont changé souvent de paroisse, c’est beaucoup plus difficile.

C’est ainsi qu’un pauvre paysan de Bretagne a été accusé d’être juif et s’est vu obligé de porter l’étoile.
Pourtant, comme tous les Jacob, les David, les Abraham et autres de nos campagnes, tout homme qui connaît un peu la vie des Bretons voit clair comme le jour qu’ils n’ont rien à voir avec les enfants de ceux qui ont mis Notre Sauveur en croix.

Ces noms leur ont été donnés comme noms de baptême, au temps où l’on donnait des surnoms aux gens ou peut-être pour un sobriquet donné à un de leurs ancêtres qui avait joué dans un “Mystère” comme on en jouait si souvent aux XVe, XVIe, XVIIe siècles. Il y a d’autres Jacob et David à pourchasser, plus faciles à distinguer, les doigts plus crochus, et qui vivent encore pour cela aux crochets des chrétiens comme des poux sur la peau des pauvres.

Que les fonctionnaires aillent donc leur chercher des poux à eux, et laissent en paix nos Jacob à nous, issus de la race celtique sans mélange. »

Stéréotypes antisémites habituels, qu’ils soient anatomiques, « la chasse aux nez crochus », ou relèvent de l’accusation de parasitisme social ; glorification, a contrario, de la « pureté de la race » celtique, dénonciation indignée du scandale qui consiste à confondre des Celtes « sans mélange » avec des Juifs.

Ce thème fut bientôt repris par L’Heure bretonne : « Les Salomon de Bretagne ne sont pas juifs », le 21 novembre 1942.

19 juillet : La rafle du Vel d’hiv et la première rafle en Bretagne se sont déroulées quatre jours plus tôt.

Les chroniqueurs de Ar Seiz Avel dialoguent sur : « Les Juifs et le breton ».

« Est-ce que tu as vu un Juif en Bretagne depuis qu’on leur a donné ordre de porter une étoile jaune sur leur veste ou leur manteau ? demanda Alain Gouzin, hier soir, comme il traînait avec moi dans les rues endormies de Rennes.
Pas une fois ! répondis-je, et c’est étonnant, d’une certaine manière, car les Juifs ne doivent pas manquer en Bretagne, je suppose. J’en ai vu un nombre incroyable à Paris, la semaine dernière, des étoiles jaunes plein les rues, autant dire, et qui crânaient, la plupart du temps. Pourquoi auraient-ils eu honte, s’ils étaient plus nombreux que les gens sans étoiles !
Alain hurla de rire : en Bretagne ce n’est pas la même chose […] ils ont peur à cause du breton. Voilà pourquoi ils n’ont pas réussi à s’implanter profond, dit-il en jetant à la ronde des regards furieux comme s’il cherchait un Juif à foudroyer. […] Écoute ! continua-t-il, as-tu vu par hasard dans ton journal […] le nombre des Juifs en Bretagne ? As-tu cherché à tirer quelque leçon de ce nombre ? Voilà : 717 dans la région nantaise, 268 dans la région rennaise, 197 seulement en Trégor et pays briochin, 151 en Cornouaille et Léon, et 104, 104 seulement en pays vannetais.
Est-ce que ces chiffres-là ne montrent pas d’évidence que les Juifs n’aiment pas beaucoup le breton ? Là où on ne parle que français il y en a beaucoup, quoique ce nombre n’ait rien à voir avec le nombre de ceux qui vivent en France. Il serait infime en comparaison. Mais là où on parle breton il n’y en a quasiment plus.
Et Alain de me quitter tout à trac […] Où vas-tu comme cela ? demandai-je […] Je vais écrire une lettre au gouvernement français, pour lui proposer de promouvoir l’enseignement du breton dans la France entière s’il veut se débarrasser pour de bon des Juifs et les faire décamper au grand galop. […] Ces gens-là ne peuvent pas supporter le breton, je te dis. »

191Nouvelle similitude entre L’Heure bretonne et La Bretagne, le premier avait publié, quelques jours plus tôt (le 4 juillet) : « À propos de l’étoile jaune, le nombre des Juifs en Bretagne », article où il exprimait la même satisfaction, « l’humour » en moins ! Un humour qui dut plaire à la rédaction de La Bretagne et au responsable de la chronique puisque, le 9 août, Lan Hag Herve récidivait, décidément très inspiré par : « L’étoile jaune. »

« Depuis le 7 juin dernier tous les Juifs doivent porter une étoile jaune sur la poitrine. En Bretagne, on ne voit peut-être pas beaucoup de ces étoiles se promener le jour. Mais à Paris on en voit à chaque pas. Certains portaient déjà inscrit sur leur visage leur race et leur religion : gros nez crochu, cheveux noirs et ondulés, pieds plats… que sais-je ! D’autres, cependant, ressemblaient à n’importe quel chrétien et on leur aurait donné le bon Dieu sans confession. Voilà pourquoi ç’a été une bonne chose de les obliger à porter l’étoile de David ; comme ça personne ne pourra s’y tromper : quand on voudra conclure un marché avec un Juif, ça ne sera pas chat en poche, on pourra se tenir sur ses gardes. À mon avis les vrais Juifs, ceux qui n’ont pas honte de leur race, n’ont pas à se soucier beaucoup de cette étoile. Il y a pourtant des gens qui trouvent à les plaindre. Hier, dans le métro, une chrétienne, s’approchant de trois filles d’Israël au corsage étoilé, gémissait ainsi : “Si ce n’est pas une honte de vous faire ça, mes pauvres. Et en plus vous faire dépenser de l’argent pour ça, peut-être bien. – Oh, dit l’une des plus jeunes filles de Jacob, pour ça non. Notre étoile, on nous l’a offerte”. Elle était sûrement de bonne race, celle-ci ; peut-être Sarah, fille de Déborah et de Samuel, petite-fille de Rachel et Jonathan… et ainsi de suite… sans une goutte de sang étranger depuis Moïse. Si j’avais été celui qui distribue les étoiles, pour une si belle réponse, j’aurais mis à la petite-fille du Juif errant, en plus d’une étoile à se coller sur la poitrine, une autre à se coller… où vous savez, comme la nouvelle plaque des vélos100. »

Le caractère abject de ce pamphlet, à la conclusion d’une grossièreté déshonorante pour son auteur et pour La Bretagne qui accueillait une telle prose, est encore aggravé par le moment choisi pour le publier.

Rappelons-nous que L’Heure bretonne du 15 août publiait l’éditorial de Marcel Guillaume qui mentionnait « les rafles qui ont eu lieu dernièrement dans nos 5 départements ».

Or L’Heure bretonne était un hebdomadaire dont les articles étaient, pour la plupart, conçus plusieurs jours avant leur publication. Les informations sur les rafles des Juifs, à Paris et en Bretagne, circulaient, à l’évidence, dans les milieux informés de la presse bretonne. Peut-on croire que la rédaction de La Bretagne et Lan hag Herve les ignoraient ?

Entre la seconde et la troisième chronique de Ar Seizh Avel, le quotidien, pour ne pas interrompre, sans doute, « l’éducation » de ses lecteurs, ouvre ses colonnes à un certain « Abbé X » qui, le 31 juillet, traite de « L’emprise juive sur la Chrétienté101 ».

« Depuis trop longtemps, depuis des siècles […] notre société européenne infidèle à sa foi chrétienne vivait sous la domination de la juiverie et de la maçonnerie. Juiverie et maçonnerie avaient chloroformé la société chrétienne, pris en mains tous les leviers de commande, occupé toutes les places importantes. »

Très pédagogue, notre « Abbé X » cite l’exemple « le plus représentatif des enjuivés et des maçons », Roosevelt, avant de développer la litanie habituelle :

« En résumé, Juifs et maçons, deux dénominations qui souvent conviennent aux
mêmes individus :
possédaient la fortune des peuples
dominaient le commerce international
accaparaient les carrières libérales
dirigeaient la presse asservie
ruinaient les classes moyennes
corrompaient les mœurs
déchristianisaient notre société…
Telle lettre pastorale comme : “Nos déficiences vues à la lumière de l’épreuve” mettent le doigt dans la plaie. […] C’est par des études aussi éclairées et aussi courageuses que nos chères populations bretonnes, dans l’ensemble moins entamées que celles du reste de la France […] se soustrairont au cancer rongeur […] de ces deux ennemies de toute société naturelle : Juiverie et Maçonnerie. »

L’auteur conclut en rappelant l’action séculaire de l’Église catholique contre « la race déicide », mais sa dialectique relève moins de l’antijudaïsme théologique traditionnel que de l’antisémitisme social à la Drumont.

Du 1er juillet au 9 août 1942, par cinq fois, La Bretagne répand la haine des Juifs parmi ses lecteurs et tente de les persuader que les persécutions ne sont que mesures de protection de la « race » et de la société, voire juste sanction divine.

Une fois retombée cette fièvre, le thème ne disparaît pas des colonnes du quotidien mais se fait plus discret, une chiquenaude, en passant. Henri Pollès, le 11 janvier 1943, commet un article sur « Le régionalisme, vérité pour la France ». Il s’y lamente sur l’amoindrissement spirituel dû, selon lui, au désintérêt dont souffrent les cultures régionales : « Le saxophone et les trompettes noires font partie de l’univers contemporain des Français. C’est leur folklore actuel, si l’on peut dire ; c’est-à-dire que le folklore français s’est négro-judaïsé (Haarlem est une ville noire fécondée par le bacille juif). »

Satisfait de sa contribution il poursuit sa docte réflexion sur cette mode « qui limite notre curiosité à un seul aspect de la beauté du monde […] quand ce n’est pas une pseudo-beauté », s’empresse-t-il de préciser en s’apercevant, sans doute, qu’il avait failli reconnaître aux Juifs et aux Nègres le pouvoir d’exprimer la beauté du monde.

Une semaine plus tard, le journal diffuse une nouvelle petite goutte de venin. Taldir (Taldir Jaffrennou) s’en charge dans « Les Juifs en Bretagne ». Il commence par reprendre les termes utilisés, neuf ans plus tôt, dans An Oaled : « La question juive préoccupe actuellement le monde entier », mais les Juifs ne sont plus des réfugiés, des exilés indignement traités : « détenteurs de la richesse par la finance internationale, les magnats, dont 40 000 ont été chassés d’Allemagne, se vengent en essayant d’abattre cette nation ». Les rôles sont inversés, l’Allemagne est la victime et les Juifs, devenus « magnats » portent la responsabilité de la guerre. Il reste, pour Taldir, à expliquer aux Bretons épargnés par ce problème, grâce à la sagesse de leurs ducs, « les raisons vitales qui ont obligé d’autres nations européennes à chasser les Juifs ».

Nemeton, L’Heure bretonne, La Bretagne, autant de publications, dirigées par des hommes qui, dans les années trente, avaient pris, semblait-il, leurs distances par rapport aux vociférations racistes et antisémites de Stur et de Breiz Atao. Pourtant, au moment où les Juifs sont marginalisés, spoliés, marqués du cachet rouge sur leurs pièces d’identité et de cette étoile « dont ils n’ont pas à se soucier beaucoup », au moment où commencent les rafles et partent d’Angers et de Drancy les premiers convois, ces journaux, sans que nul ne les y contraigne, participent à la curée, par le verbe : le dénigrement, l’injure et la raillerie.

La guerre finie, les conséquences tragiques des théories raciales « nordiques » connues, ces acteurs du mouvement breton ne se reconnaissent aucune responsabilité dans la persécution antisémite.

Roparz Hemon, en 1950, n’éprouve que de la nostalgie pour ces « quatre années précieuses. Dans le quart de siècle écoulé, il se produisit un miracle : pendant quatre ans, de 1940 à 1944, il passa un vent de liberté sur la Bretagne […] et la vie de l’esprit fut florissante […] le blé lèvera à partir de la graine mise en terre à ce moment-là, une terre amendée par les peines cruelles subies pendant la persécution102 ». Non, pas la persécution des Juifs, mais celle des militants de l’Emsav103, à la Libération.

Six ans plus tard, le 16 mai 1956, Yann Fouéré donna une conférence devant la section de Rennes de la Jeunesse Étudiante Bretonne. Il la répétera, un peu plus tard, au cercle celtique de Quimperlé104. Au terme d’une longue autojustification, sa conclusion est très proche des propos de Roparz Hémon : « J’ai eu cette chance, pendant quatre années […] à la tête de mon journal ou au secrétariat du Conseil Culturel de Bretagne, […] j’ai pu faire coïncider les nécessités du gagne-pain avec la poursuite de mon idéal : quatre années, c’est peu de chose. » Peu de chose pour Yann Fouéré, mais qu’en fut-il pour les Juifs que les chroniqueurs de son journal injurièrent et humilièrent en 1942 ?

Pour Olier Mordrel, le temps de la réflexion avait été plus long lorsqu’il publia, à Quimper, en 1975, La voie bretonne. Il s’y interroge, à la page 45, sur ce que sont les hommes, quand ils ne sont pas bretons. Ils « sont des hommes comme nous, c’est-à-dire la même espèce de mammifères. C’est toute la parenté que nous nous reconnaissons avec l’excellent Mohamed ben Mohamed qui, en bas de chez nous, pousse une brouette, ou Boudoubabadou, le brave Malien qui, un peu plus loin, vide une poubelle ».

2Toujours imbu de sa supériorité « nordique », Mordrel a aussi conservé toute sa fraîcheur antisémite :

« L’espèce des Kautski, des Rosa Luxembourg, des Trotsky, des Blum n’est pas près de s’éteindre. Ce sont des déracinés, des sang-mêlés qui ne se trouvent à l’aise que parmi d’autres déracinés et d’autres métis et ont la phobie des sociétés traditionnelles et racées. […] Nous voulons une société bretonne uniraciale […] pour échapper à la fusion dans un […] magma de déracinés où sombrerait ce qui reste de personnalité, de culture et de langue. » (p. 71.)

Chez aucun des trois, sinon du regret au moins la naissance d’un doute ; pas même un essai d’explication. La Shoah ne les concerne pas. Ils n’ont ni à justifier, ni à nier le petit rôle qu’ils y ont tenu.

Peut-être souhaitent-ils encore retrancher ces Juifs de l’Histoire ou, au moins, de leur histoire, « les retirer des livres par où ils nous parlent, effacer enfin cette présence qu’est, avant et après tout livre, la parole inscrite et par laquelle l’homme, du plus loin, là où manque tout horizon, s’est déjà tourné vers l’homme : en un mot supprimer “autrui” » (Maurice Blanchot).

NOTES
  • 1 Pierre L’Ermite, La Croix, 20 octobre 1936, cité par Béatrice Philippe, Être Juif dans la société française du moyen-âge à nos jours, Paris, Éd. Montalba, 1979, p. 216.
  • 2 Denise Simon, rencontrée en 1987.
  • 3 François Delpech, « La persécution nazie et l’attitude de Vichy », Historiens-Géographes, n° 273, mai-juin 1979, p. 591 à 635.
  • 4 Annie Lambert et Claude Toczé, Être Juif à Nantes sous Vichy, Nantes, Éd. Siloë, 1994.
  • 5 Marcel Béalu, Dernier visage de Max Jacob, suivi de lettres à Marcel Béalu, Lyon, Éd. Emmanuel Vitte, 1959 (lettre du 24 décembre 1942, p. 288).
  • 6 ADIV, cote 1 Per 1167.
  • 7 Parmi les nombreux ouvrages consacrés à l’histoire du Mouvement breton, l’essai de Françoise Morvan, Le Monde comme si. Nationalisme et dérive identitaire en Bretagne, Actes Sud, 2002, chapitres VIII à XII, analyse les rapports complexes, voire la répartition des rôles entre les différents courants du Mouvement, durant la période 1920-1945.
  • 8 Pour une synthèse sur cette période, cf. Alain Deniel, « Le mouvement breton des années vingt » et Pierre-Jean Simon, « Racisme et antisémitisme dans le mouvement breton des années trente », Pluriel-débat, n° 18, 1979 (ADIV 7 Per 3431).
  • 9 Breiz Atao, n° 170, 12 mars 1933 (Breiz Atao, ADIV 1 Per 451).
  • 10 Breiz Atao, n° 162, 10 novembre 1932.
  • 11 Breiz Atao, n° 162, 10 novembre 1932. Ce long article, publié dans la rubrique « Questions culturelles », s’étale sur deux numéros (n° 162 et n° 164). Il est signé d’un des pseudonymes d’Olier Mordrel, « Jean la Bénelais ».
  • 12 Breiz Atao, n° 186, 5 novembre 1933.
  • 13 Breiz Atao, n° 186.
  • 14 Olier Mordrel, Breiz Atao, 11 décembre 1932.
  • 15 Breiz Atao, n° 61/62, janvier-février 1924.
  • 16 Nom suédois d’Helsinki.
  • 17 ADIV, 3 Per 833.
  • 18 Stur, n° 5/6, janvier-avril 1936.
  • 19 Le n° 16 de Stur, conservé aux Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine, contient un bulletin de l’Imprimerie Centrale de Rennes qui mentionne ce tirage.
  • 20 Wolfgang Geiger, L’image de la France dans l’Allemagne nazie (1933/1945), Rennes, PUR, 1999. (Voir plus particulièrement le chapitre 10, « Regards croisés sur la France »).
  • 21 Stur, n° 10, juillet 1937.
  • 22 Jean Guéhenno, Journal des années noires, Gallimard, 1947 : « La sottise abonde […] pour la quatrième fois, j’ai dû, aujourd’hui, déclarer sur l’honneur que je ne suis ni juif ni franc-maçon. »
  • 23 Breiz Atao, n° 125, 2 novembre 1930.
  • 24 Cf. Breiz Atao, 7 juin 1931, p. 3 (ADIV).
  • 25 An Oaled, n° 47, 1er trimestre 1934 (BM de Rennes).
  • 26 An Oaled, n° 67, 1er trimestre 1939, p. 73.
  • 27 Nemeton, n° 1, second semestre 1942, p. 23 et 24.
  • 28 L’Heure bretonne, hebdomadaire, fut l’organe du PNB du 14 juillet 1940 au 30 juillet 1944.
  • 29 Stur, n° 13, avril-juin 1938, p. 11-24.
  • 30 Pseudonyme inspiré, sans doute, de ce chef gaulois allié aux Germains dont le nom, latinisé par Jules César, « Catuvolcus », est évoqué dans les livres V et VI de La guerre des Gaules.
  • 31 Allusion à la défaite des armées bretonnes du duc François II face aux troupes royales, en 1488. Défaite qui entraîna, à terme, le rattachement de la Bretagne à la France.
  • 32 Stur, n° 10, juillet 1937, p. 10-19.
  • 33 Gwalarn, n° 10, 1927. Gwalarn, revue littéraire en langue bretonne avait été créée en 1925 par Roparz Hemon.
  • 34 Nom de code utilisé lors des préparatifs de la rafle du 16 juillet 1942 (à Paris, Rafle du Vel’ d’Hiv’).
  • 35 Arvor, n° 81, 26 juillet 1942 – Éditorial signé « Pendaran », pseudonyme de Roparz Hemon, sous le titre « Me a lenno » (moi je lis), ADIV (1 Per 1176).
  • 36 Stur, n° 16, janvier-mars 1939.
  • 37 Art. cité, Pluriel, n° 18, 1979.
  • 38 Conclusion d’un discours prononcé par Henri Bernstein, le 19 septembre 1940, à New York, devant le « Comité de défense de l’Amérique et de l’aide aux alliés » ; citée par Aurélie Landau, L’antisémitisme à Rennes et l’image du Juif au théâtre municipal dans L’entre-deux-guerres, mémoire de maîtrise d’histoire de l’art, Université de Haute-Bretagne, Rennes II, 2000.
  • 39 Le Nouvelliste, 6 avril 1938.
  • 40 Breiz Atao, « Esprit franco-juif », n° 302, 15 mai 1938, p. 3.
  • 41 Sur le patriotisme et l’engagement militaire des Juifs de France, cf., par exemple, Philippe Landau, Les Juifs de France et la Grande Guerre – Un patriotisme républicain 1914-1941, Paris, CNRS éditions, 1999.
  • 42 Le Nouvelliste, 7 avril 1938.
  • 43 Nom donné au ministère des Affaires Étrangères allemand situé dans cette rue de Berlin.
  • 44 Henri Fréville, Archives secrètes de Bretagne, 1940-1944, Rennes, Éd. Ouest-France, 2004, chap. II et III, [1re éd. 1985]. Cet épisode devient, dans L’Histoire de Bretagne d’H. Poisson et J.- P. Le Mat, Éd. Coop Breiz : « Lorsque la guerre éclata, en 1939, Mordrel et Debauvais passèrent à l’étranger. »
  • 45 ADIV – Cote 52 J 155 – fonds « Henri Fréville », archives de l’hôtel Majestic, siège, à Paris, du Haut Commandement militaire allemand.
  • 46 Idem.
  • 47 Document des archives du Musée de la Résistance bretonne à Saint-Marcel, Morbihan.
  • 48 L’Heure bretonne, n° 18, 10 novembre 1940, éditorial.
  • 49 Sur l’organisation du contrôle de l’information en Bretagne pendant les années d’occupation, cf. Henri Fréville, La presse bretonne dans la tourmente, Paris, Plon, 1979, (plus particulièrement, chapitre premier, « Une unité nouvelle dans l’armée de Hitler : la Propaganda-Abteilung »).
  • 50 ADIV, 1 Per 1204.
  • 51 Cité par Francis Lesquer, Les espoirs, les efforts et les épreuves du mouvement breton catholique de 1891 à 1945, thèse de doctorat, Université Strasbourg II, 1997.
  • 52 Morvan Lebesque, Comment peut-on être Breton ? Essai sur la démocratie française, Seuil, 1970, p. 16.
  • 53 Au pilori et Je suis partout, deux hebdomadaires parisiens collaborationnistes, racistes et antisémites, dont L’Heure bretonne citait fréquemment les articles.
  • 54 L’Heure bretonne, n° 109, 15 août 1942, p. 4.
  • 55 « Lois raciales en France », L’Heure bretonne, n° 4, août 1940.
  • 56 L’Heure bretonne, n° 16, 27 octobre 1940, p. 2.
  • 57 L’Heure bretonne, n° 12, 29 septembre 1940, p. 2.
  • 58 Idem, n° 18, 10 novembre 1940, p. 4.
  • 59 Il s’agit de la loi du 2 juin 1941 remplaçant la loi du 3 octobre 1940 portant statut des Juifs, et de la loi du 21 juin 41 réglant les conditions d’admission des étudiants juifs dans les établissements d’enseignement supérieur.
  • 60 L’Heure bretonne, n° 109, 15 août 1942.
  • 61 Voir, infra p. 149, l’exemple du traitement de l’information par L’Ouest-Éclair et La Bretagne à l’occasion de la publication de la 9e ordonnance allemande du 8 juillet 1942.
  • 62 En caractères gras dans le texte.
  • 63 « Monseigneur Roques […] croit et propage dans les milieux religieux l’idée que les Allemands sont la cause de notre pénurie alimentaire. Il l’a dit à M. Rouault, rédacteur à La Bretagne » (ADIV, fonds Henri Fréville, 52 J 55, documents découverts au siège du PNB, à la libération de Rennes).
  • 64 L’Heure bretonne, n° 60, 30 août 1941.
  • 65 ADLA, cote 13 W 44.
  • 66 L’Heure bretonne n° 32, 15 février 1941.
  • 67 ADIV, fonds Henri Fréville, 52 J 59. Le barde Taldir Jaffrennou, reniant ses propos de 1939 contre les « barbares germaniques », fit présent de son livre, Les Carhaisiens célèbres, au professeur Weisgerber, le 10 septembre 1941. Il le dédicaça à « L’Allemand le mieux informé sur le bretonnisme, son aire, son nombre, sa force vitale ». Léo Weisgerber fut chargé de la propagande radiophonique et, plus particulièrement, de Rennes-Bretagne. À ce titre, il recruta Roparz Hemon et Abeozen afin qu’ils assurent l’heure hebdomadaire en langue bretonne.
  • 68 Accusations fondées, quelques jours après la rédaction de ce rapport (dont il n’avait pas connaissance), M. François Ripert, préfet régional de Bretagne, démissionnait de ses fonctions. Après le retour de Pierre Laval au gouvernement (avril 1942), il déclarait être dans « l’impossibilité morale […] d’appliquer ses nouvelles instructions sur la collaboration étroite prévue des polices française et allemande ». (cf. Henri Fréville, Archives secrètes de Bretagne 1940-44, op. cit., chap. VI).
  • 69 Archives de l’hôtel Majestic (AN – cote AJ 40/544).
  • 70 L’Heure bretonne, n° 50, 21 juin 1941.
  • 71 Idem, n° 51.
  • 72 ADIV, 3 Per 597.
  • 73 Archives Départementales du Maine-et-Loire – cote 12 W 41 – « correspondance du CGQJ » et Archives Municipales de Nantes – cote 1 J (3 à 10) – Témoignage de l’abbé Jugeau, archiviste de l’Archevêché de Nantes pendant la Seconde guerre mondiale.
  • 74 Montherlant, Le solstice de Juin, Grasset, 1941, « Si la France et l’Allemagne unies sous l’emblème de la roue solaire… », c’est-à-dire la Svastika.
  • 75 « Quand Rome passa… », Breiz Atao, janvier/février 1924.
  • 76 « Éditorial », Nemeton, n° 1, 1942.
  • 77 Pie XI, en 1938, déclara : « Par le Christ et dans le Christ nous sommes de la descendance spirituelle d’Abraham […] l’antisémitisme est inadmissible. Nous sommes spirituellement des Sémites. »
  • 78 « Le druidisme dans la nouvelle Europe », Nemeton, n° 1, p. 13.
  • 79 Nemeton, n° 5, automne 1943, p. 149.
  • 80 Nemeton, n° 3/4, 1er et 2e trimestres 1943.
  • 81 Nemeton, n° 5, automne 1943.
  • 82 Olier Mordrel, « Éditorial », Stur, été 1943.
  • 83 Idem, mai/juin 1942.
  • 84 Idem, juillet/août 1942.
  • 85 ADIV, 3 Per 504.
  • 86 Cette citation et celles qui suivent sont des extraits de la longue étude de Jean Choleau, « Les deux Bretagnes historiques », Le Réveil breton, n° 29, 4e trimestre 1941.
  • 87 L’Heure bretonne, n° 56, 2 août 1941.
  • 88 ADIV, 1 Per 1701.
  • 89 Saint-Ideuc est un village proche de Paramé, commune limitrophe de Saint-Malo.
  • 90 Le Goéland, n° 38, 1938.
  • 91 Le Goéland, n° 60, novembre 1942.
  • 92 Dernier visage de Max Jacob suivi de lettres à Marcel Béalu, Lyon, Emmanuel Vitte éditeur, 1959, p. 164, (lettre de Max Jacob à Marcel Béalu [17 avril 1939]).
  • 93 ADIV, L’Ouest-Éclair et La Bretagne peuvent être consultés sur microfilms.
  • 94 Pour une étude approfondie du cas de La Bretagne, cf. Henri Fréville, La presse bretonne dans la tourmente (1940/1946), Paris, Plon, 1979.
  • 95 La presse bretonne dans la tourmente, op. cit., p. 208 et p. 225.
  • 96 Idem, p. 138 et p. 140-141.
  • 97 L’Ouest-Éclair, 18 juillet 1940.
  • 98 Al Liamm, n° 161, 1973, p. 438-445.
  • 99 La traduction des textes antisémites de La Bretagne a été réalisée et rendue publique par Françoise Morvan dans le dossier Réécriture de l’Histoire en Bretagne, établi par la section rennaise de la Ligue des Droits de l’Homme, puis dans Le Monde comme si, cité supra p. 113.
  • 100 Françoise Morvan, Le Monde comme si, Nationalisme et dérive identitaire en Bretagne, Actes Sud, octobre 2002, p. 160.
  • 101 La Bretagne, n° 424.
  • 102 Al liamm, n° 20, 1950.
  • 103 Le Mouvement breton.
  • 104 Le texte en est reproduit dans un fascicule : « De la Bretagne à la France et à l’Europe », édition du COB, Lorient – AD35 – Dossier Henri Fréville – 52 J 60.
  • 105 Alain Finkielkraut, L’avenir d’une négation, Paris, Le Seuil, 1982.

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