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2ème VOLET (en 7 chapitres) : La seconde guerre mondiale, les juifs de bretagne face à l’antisémitisme institutionnalisé.43298-225x270

Le dossier : Juifs en Bretagne

Deux photos que le temps a un peu jaunies

Août 1939, sur la plage, à Dinard, les enfants et adolescents de la colonie Lucien de Hirsch jouent et profitent pleinement de leurs vacances en Bretagne1.

Le retour dans la région parisienne et la rentrée scolaire sont encore si loin ! Il reste tant de jours de soleil, de vent au parfum de goémon, de baignades et ils ont presque oublié le front soucieux de leurs parents, à la lecture du journal, ou lorsque le poste de TSF diffuse les nouvelles parfois entrecoupées des accents gutturaux de cet Adolf Hitler qui donnait à « la fraternité humaine » l’image d’une « croix gammée sur tous les bras2 ».

Septembre, les plages de Dinard ou de La Baule, en cet été finissant, doivent être devenues bien désertes, livrées aux seuls gamins du pays et à quelques estivants que ne concernent pas les grandes affiches annonçant la « Mobilisation générale des armées de terre, de mer et de l’air ».

Ce n’est pas le cas de ces hommes, déjà en uniformes, réunis dans la Synagogue de Nantes avant de rejoindre leurs unités.

Citoyens français et, peut-être, pour les plus âgés, déjà anciens combattants de 14-18 ; ou bien immigrés à qui la naturalisation n’a pas encore été accordée, et qui viennent de s’engager dans un régiment de volontaires étrangers.

Enfants rieurs sur la plage ou adultes venus prier une dernière fois avant de rejoindre leurs unités, ils partagent les joies et les drames de tous les autres Français.

Ils sont citoyens français ou ils souhaitent ardemment le devenir.

L’intégration est pour eux une réalité ou un espoir.

L’idéal républicain gravé au fronton des mairies, ils l’ont fait leur.

Comment pourraient-ils imaginer qu’un an plus tard, introduits par la solennelle mention « Nous, Maréchal de France, Chef de l’État français », décrets et lois se succéderaient pour les exclure du corps social, les marginaliser et, finalement, pour beaucoup d’entre eux, les livrer aux nazis ?

Deux images figées qui témoignent de ce moment où les démocraties occidentales voient s’effondrer leur espoir de contenir l’impérialisme nazi au prix de lâches abandons, celui des Tchèques à Munich qu’avait précédé la conférence d’Évian (juillet 1938) où, n’ayant pu élaborer une politique d’accueil des réfugiés juifs, les États participants avaient reconnu à l’Allemagne son droit de souveraineté sur ses nationaux.

Dérobade diplomatique qui abandonnait les Juifs à leur sort et donnait aux nazis un droit de persécuter, officiellement reconnu par la communauté internationale.

C’est par un entrefilet en page 5, le 8 juillet, que les lecteurs de L’Ouest-Éclair sont informés que « la Conférence d’Évian pour l’aide aux réfugiés » va procéder à la nomination de son bureau, puis constituer deux sous-comités : « L’un chargé de recevoir les organisations intéressées à l’assistance aux réfugiés politiques venant d’Allemagne [y compris l’Autriche], […] l’autre qui a pour mission d’entendre, à titre confidentiel, des exposés sur le nombre et la catégorie d’immigrants que chacun est prêt à accueillir. »

EVIAN 1938 : De la Conférence de la PEUR à celle de la HONTE

Dérisoire et tragique, Évian annonçait Munich.

Préalable du tri des réfugiés selon des critères qui doivent demeurer confidentiels ; impression de vouloir faire traîner les choses en créant des commissions chargées de s’informer de problèmes connus de tous ces délégués.

Manifestement, à Évian, le sort des victimes du nazisme ne passionnait pas les chancelleries.

Depuis plusieurs années déjà, Rennes, comme les autres villes bretonnes, recevait des exilés d’Europe centrale, juifs ou non.

Parmi ces derniers, le docteur Heller, catholique et démocrate autrichien, menacé dans son pays il choisit l’exil, avec son épouse, en 1934, après l’assassinat du Chancelier Dolfuss3.

Émigré, hostile à l’Anschluss, il n’eut pas la nationalité allemande et n’était plus que « ex-autrichien », apatride, en 1939. Le docteur Heller fréquentait le lycée de Rennes où il comptait de nombreux amis parmi les professeurs et à l’aumônerie du chanoine Baudry. C’est là que Henri Fréville, futur maire de Rennes, fit sa connaissance. Il échappa à la déportation, après l’armistice, grâce à l’aide de Monseigneur Roques, archevêque de Rennes, qui confia le couple de fugitifs aux Trappistes d’Entrammes, dans la Mayenne.

En 1934, ce n’était pas au docteur Heller que s’intéressait Breiz Atao, mais à ces Juifs, nouveaux venus à Rennes ou à Brest, accusés par le PNB, de vendre « à des prix anormaux » et de faire « le plus grand tort aux petits commerçants bretons4 ».

Si ces réfugiés pensent que la province la plus occidentale du « pays des Droits de l’Homme » est un asile inaccessible à leurs persécuteurs, d’autres, surtout après 1938, veulent quitter l’Europe et gagner le continent américain. La Bretagne, pour eux aussi, peut être la destination première, le port de Saint-Nazaire étant une des têtes de ligne des paquebots de la Compagnie Transatlantique.

6 juillet 1938 : 32 nations, y compris la France, refusent les quotas des réfugiés juifs allemands

Printemps 1939, l’Amérique refuse l’arrivée de 20 000 enfants juifs du Reich

Le nouveau monde refuse les juifs, l’odyssée du Flandre

En 1939, l’Allemagne nazie autorise encore l’émigration des Juifs.

Obtenir un visa pour sortir du Reich coûte cher à ceux qui veulent acheter leur passage pour la liberté et, parfois, achève de les spolier. Avoir pu conserver un pécule reste, cependant, une condition vitale ; beaucoup ne tarderont pas à l’apprendre.

Le 2 avril 1939, le quotidien régional, Le Phare, annonce : « Le Flandre s’apprête à son départ pour le Mexique ».

Il accompagne d’une légende la photo du paquebot à quai : « Après-demain, 4 avril, le Flandre partira pour Cuba et le Mexique ».

Le journaliste assiste au départ, attristé, précise-t-il, par « la présence de 450 réfugiés » : des Juifs allemands, polonais, italiens ; mais également des réfugiés espagnols. Tous ayant dû « quitter leur pays par force ». Il observe que, comparé au dénuement des républicains espagnols, « les Juifs allemands avaient encore l’aspect de gens qui n’ont pas tout perdu et conservent une partie au moins de leurs affaires et de leur argent ».

Le 10 mai, le paquebot est de retour et le journal annonce un nouveau départ pour le Mexique la semaine suivante.

À ce moment, bien loin de Saint-Nazaire, un autre transatlantique, le Saint-Louis, s’apprêtait à appareiller de Hambourg avec 937 passagers juifs fuyant l’Allemagne pour La Havane.

Le départ était fixé au 13 mai. Pour ces centaines d’émigrants qui se croyaient arrivés au bout de leurs épreuves, allait commencer une vaine et tragique errance en quête d’un pays d’accueil.

En ce printemps où habite encore l’espoir, les candidats à l’émigration continuent à affluer à Saint-Nazaire. 539 embarquent le 16 mai dont 310 Juifs allemands.

Le Phare détaille leur répartition en fonction des tarifs pratiqués par la Compagnie Transatlantique : 100 en première classe, 122 en seconde, 85 en classe intermédiaire et 232 en troisième. Cette précision, anecdotique quand le journaliste l’écrivit, ne tarda pas à prendre une signification redoutable lorsque le droit de prendre pied sur le continent américain fut subordonné, pour les Juifs, à la possession de 500 dollars.

« Le Flandre est parti hier pour le Mexique. »

Étalé sur trois colonnes, le titre du 17 mai semble annoncer une victoire sur la persécution. Quelques jours plus tard, le 28, le journal évoque le prochain départ, pour la même destination, de 2 000 Juifs allemands sur un autre paquebot de la même compagnie.

Mais voilà que le 11 juin tout est remis en question : « Le paquebot Flandre est reparti vers Saint-Nazaire avec les réfugiés juifs qu’il n’a pu débarquer à Vera Cruz. »

Le Phare, sur la foi de dépêches d’agences, expliquait que les autorités mexicaines avaient refusé de les accueillir.

La situation était plus complexe et dramatique, le quotidien le reconnaît dans son édition du 20 juin. La destination des passagers juifs du Flandre n’était pas Vera Cruz mais La Havane. Ils possédaient soit des billets avec visa touristique pour Cuba, soit des permis réguliers d’immigration qui leur avaient été délivrés par le consulat cubain de Gdynia (le 1er mai 1939) ou par celui de Vienne (le 3 mai).

Ces Juifs allemands étaient donc en règle et officiellement attendus par les services de l’immigration.

Leur destin allait dépendre d’une étrange « course transatlantique » dont aucun des acteurs n’eut, sans doute, conscience.

Le Saint-Louis, parti de Hambourg, transportait un millier de réfugiés « autorisés » à partir, en fait, chassés d’Allemagne dans des conditions telles qu’ils n’avaient pas eu le loisir de négocier leur accueil.

Dès le 5 mai, un arrêté présidentiel cubain avait interdit l’entrée sur le territoire de ces expatriés sans titres. Le commandant du Saint-Louis mit, cependant, le cap sur La Havane et, parti trois jours avant le Flandre, il y arriva le premier et fut aussitôt refoulé.

Après avoir, en vain, sollicité d’autres gouvernements il dut se résoudre à revenir en Europe.

L’errance des passagers juifs du « Saint-Louis »

Lorsque, à son tour, le Flandre jeta l’ancre dans le port de La Havane, Cuba se déclara lié par le précédent du Saint-Louis et refusa d’honorer ses propres visas.

Finalement 213 Juifs, qui purent verser une caution de 500 dollars, furent admis à débarquer et à séjourner provisoirement dans l’île.

Les 97 autres, possesseurs de permis d’immigration en règle mais sans ressources suffisantes, durent rester à bord. Pour beaucoup d’entre eux, ce jour-là, faute d’avoir 500 dollars en poche, commençait le « voyage au bout de la nuit ».

Pour ces 97 bannis c’est le retour à Saint-Nazaire que décrit Le Phare du 20 juin : « L’atmosphère était exactement celle de toutes les arrivées de paquebots. Les 97 réfugiés juifs allemands, qui se trouvaient groupés à l’avant du Flandre, passaient inaperçus dans le flot des passagers, comme étaient noyés dans la foule des parents qui attendaient sur le quai les deux délégués du comité juif d’assistance aux réfugiés. »

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Ceux qui en avaient les moyens purent gagner les hôtels de leur choix après avoir remis leurs passeports au commissaire responsable du service des étrangers.

Les indigents, au nombre de 39, furent hébergés à l’Hôtel des célibataires à Penhoët. Le comité d’assistance aux réfugiés, auquel participaient des membres de la communauté juive nantaise, dont M. Sexer, opticien, prit en charge les plus démunis. Les jours suivants, des laissez-passer furent distribués, autorisant ces étrangers à séjourner en France ou, sous réserve d’obtenir un visa, tenter à nouveau l’aventure de l’émigration.

En dehors des membres du comité d’assistance, le sort pitoyable de ces réfugiés émut-il l’opinion ? Oui, sans doute, pour une fraction, au moins, des lecteurs du Phare tenus informés, avec beaucoup de précision, des difficultés vécues par ces familles désormais sans projet, leurs dernières économies englouties au terme d’un voyage inutile. Émotion de voisinage, car se pose déjà la question de la connaissance des faits.

À Rennes, pour les lecteurs de L’Ouest-Éclair, l’information, concernant l’odyssée des derniers émigrants juifs de cette ligne transatlantique, se réduisit, le 20 juin 1939, à la rubrique « Nouvelles maritimes » : « Mouvements de paquebots et vapeurs long-courriers – Flandre : arrivé à Saint-Nazaire le 19 venant de Vera Cruz. »

Selon l’expression prémonitoire du quotidien nantais, le drame des réfugiés juifs, ici, « passait inaperçu ».

Les destins individuels de ces 97 Juifs nous sont, pour la plupart, inconnus. Que sont devenus, d’autre part, les 2 000 émigrants qui devaient, en juin, embarquer à Saint-Nazaire pour chercher la liberté à Cuba ? Tentèrent-ils leur chance par Bordeaux, Le Havre ou Marseille ?

Le recensement d’octobre 1940 ne fait apparaître, en Loire-Inférieure, que 29 Juifs allemands, 21 ex-Autrichiens, 19 Tchèques et 3 Slovaques. Toutefois, la trace de deux familles allemandes pour qui Saint-Nazaire avait été, un temps, la porte ouverte sur l’Amérique, réapparaît, à Cholet, pendant l’Occupation.

La région côtière, stratégique, de Saint-Nazaire, fut très tôt interdite aux Juifs, certains de ceux qui y étaient demeurés depuis 1939 furent déplacés vers le Maine-et-Loire.

Ilse et Alfred Lœw et leur fille Anne, âgée de deux ans, Margot et Georges Baum et leur fils Pierre, âgé de 13 ans, arrivèrent à Cholet le 30 novembre 1940.

Ces derniers, « réfugiés débarqués du Flandre […]. Ils sont à Cholet […] venant de Nantes (25 rue Léon Say), […] étrangers juifs refoulés, par ordre des autorités allemandes, du département de Loire-Inférieure ».

Une lettre de Georges Baum au préfet du Maine-et-Loire, datée du 10 avril 1941, retrace leurs pérégrinations depuis leur retour en France.

Munis de leur permis de séjour, ils résidèrent d’abord trois mois à Pornichet, puis gagnèrent Châteaubriant où ils restèrent jusqu’au 27 juin 1940, date à laquelle ils vinrent à Nantes.

Le 27 novembre 1940, ils furent transférés à Angers « avec le train des évacués5 ». Ils rêvaient encore de pouvoir, un jour, partir pour les États-Unis où résidait, à New York, la sœur de Margot Baum.

Le rêve se brise définitivement un an et demi plus tard : les deux familles sont arrêtées lors de la rafle du 15 juillet 1942 et déportées par le convoi n° 8 parti d’Angers, le 20 juillet, directement pour Auschwitz.

Le jeune Pierre Baum, élève au collège Colbert de Cholet, est déporté avec ses parents. La petite Anne Lœw est confiée à une autre famille juive de Cholet, les De Wyse. Tous furent arrêtés le 26 janvier 1944, transférés à Drancy et déportés par le convoi n° 68 du 10 février.

NOTES
  • 1 Images de la mémoire juive, Éd. du CDJC, p. 163.
  • 2 Stur, n° 5/6, janvier-avril 1936.
  • 3 ADIV, Fonds Fréville 52 J 207.
  • 4 Cf. supra, 1re partie, chapitre 2, « Négociants juifs en Bretagne au XVIIIe siècle ».
  • 5 AD du Maine-et-Loire, série W, dossier 120 W 40.

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