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À partir du traité Meguila 14b du Talmud de Babylone

par Claude-Annie Gugenheim
Rédactrice en chef d’Hamoré, enseignante d’exégèse juive.

Les sept prophétesses

Sarah
Myriam
Deborah
Hannah
Abigaïl
Houldah
Esther

Tout au long du texte biblique, apparaissent des « hommes de Dieu », des « visionnaires », des « prophètes » (neviim) inspirés par Dieu pour communiquer sa parole.

Selon le Midrach [1], tout être humain est susceptible de recevoir l’inspiration prophétique s’il le mérite. C’est ce que nous trouvons dans un recueil de l’époque talmudique Tana debei Eliahou : « J’en prends à témoin le ciel et la terre ! L’esprit prophétique peut reposer sur toute personne selon ses actes, que ce soit ou non un Juif, un homme ou une femme, un esclave ou une servante [2]»

L’ensemble du peuple d’Israël a même été l’objet d’une Révélation exceptionnelle lors du don de la Tora au Sinaï et déjà auparavant, lors de la traversée de la Mer des Joncs, quand une simple « servante a vu ce que les prophètes (scripturaires) n’ont pas vu [3] » comme en témoigne le verset du Cantique de la Mer : « Voici (zé) mon Dieu […] [4] » Sur ce démonstratif zé, Rachi (1040-1105) commente : « Dieu s’est dévoilé à eux dans Sa majesté et ils L’ont montré du doigt [5]»

Des prophétesses apparaissent donc au milieu des prophètes dès l’époque des patriarches : « Rabbi Hagaï dit au nom de Rabbi Yitshak : Les matriarches étaient prophétesses » ; en effet, « Il fut dit à Rébecca quelles avaient été les paroles (menaçantes à l’égard de Jacob) d’Esaü son fils aîné… » [6]. Rachi commente ce passif : « C’est par l’Esprit saint qu’elle fut informée de ce que méditait Esaü […] [7.. »

Mais c’est un texte talmudique qui va nous révéler ce que fut réellement la prophétie au féminin.

Il s’agit de la page 14 a et b du traité Meguila du Talmud de Babylone, consacré à la fête de Pourim [8]..

Dans l’impossibilité d’en donner, dans le cadre de cet article, une traduction, nous allons tenter d’en extraire les enseignements essentiels. Nous étayerons également notre étude talmudique par des midrachim – pluriel de midrach – de la littérature rabbinique.

Les sept prophétesses

Par deux fois, la guemara c’est-à-dire la page de Talmud, mentionne ici que, pendant la période biblique d’Abraham à Néhémie, environ du XXe siècle au Ve siècle, quarante-huit prophètes et sept prophétesses ont prophétisé en Israël : le texte précise à ce propos qu’ils n’ont rien enlevé ni ajouté à ce qui est écrit dans la Tora [9] sauf l’obligation de « la lecture du Rouleau d’Esther » au cours de la fête de Pourim.

Par la suite, le texte talmudique s’étonne de la modicité de ces chiffres et il est alors précisé que seuls les messages prophétiques utiles à toutes les générations ont été consignés dans l’Écriture, c’est-à-dire ceux qui avaient une dimension historique ou eschatologique, « pour leur apprendre (au peuple d’Israël) le repentir ou leur apporter un enseignement [10]».

Tandis que le nombre des 48 prophètes ne fait l’objet d’aucune énumération ni justification, la guemara va citer le nom des sept prophétesses et faire la preuve, versets bibliques à l’appui, qu’elles méritent ce titre. Il s’agit de Sarah, Myriam, Deborah, Hannah, Abigaïl, Houldah et Esther.

Le Talmud n’énumère pas les quarante-huit prophètes mais Rachi en fournit la liste qu’il emprunte à un ancien ouvrage historique de l’époque talmudique, le Séder Olam.

Quant aux sept prophétesses, seules Myriam, Deborah et Houldah portent ce titre dans le texte biblique ; il fallait donc justifier la qualification des quatre autres (Sarah, Hannah, Abigail, et Esther) par des versets ; mais cette méthode a été appliquée aussi aux trois premières !

On peut penser que le choix du chiffre 7 est significatif, car elles sont en réalité au nombre de 11 puisque « les quatre matriarches étaient prophétesses » (et pas seulement Sara), comme nous l’avons mentionné plus haut.

Sarah

Que la première de nos matriarches soit une prophétesse (nevia), deux versets de la Genèse l’attestent selon le Talmud :

Genèse 11, 29 : « Abram et Nakhor prirent femme, celle d’Abram avait nom Saraï et celle de Nakhor Milka, fille de Haran, père de Milka et père de Yiska » – avec ce commentaire de Rachi : « Yiska c’est Sarah, car « elle voyait » (sakheta) par l’Esprit Saint ». Et il ajoute que Yiskah, comme Sarah, signifie « princesse ».

Rappelons qu’à ce stade du récit de la Genèse, Sarah s’appelle encore Saraï, de même qu’Abraham est encore Abram. Ces deux premiers noms restreignaient l’aire de leur influence, comme on le comprendra au chapitre 17 lors de l’Alliance liée à la circoncision : Abram signifie « père important », Abraham « père d’une multitude de nations » et Saraï, « ma princesse » devient Sarah, « la princesse ».

Genèse 21, 12 : « … tout ce que Sarah te dira, écoute sa voix ! »

Par ces mots, Dieu appuie auprès d’Abraham la demande de Sara concernant le renvoi de Hagar et Ismaël, car elle a compris que Isaac ne devait pas subir le mauvais exemple [11] de son demi-frère et qu’il serait le seul véritable héritier de la Promesse faite à Abraham concernant, en particulier, la possession du Pays de Canaan [12].

Elle « a vu » juste, elle était « inspirée » dans cette décision qui sera capitale pour l’existence du peuple d’Israël, car pour donner naissance au « peuple saint », partenaire de l’Alliance divine, il fallait des hommes répondant à l’enseignement d’Abraham : « ils garderont la voie de l’Éternel en faisant charité et justice… [13] », ce qui excluait Ismaël et Esaü.

Par ailleurs, R. Naftali Tsvi Berlin (le Netsiv) (1817-1893), dans son commentaire du texte biblique Haamek davar, attribue à Sarah une autre vision bien antérieure à celle-ci et tout aussi essentielle, en se fondant sur le premier verset cité. Selon l’usage antique, l’aîné épouse l’aînée – comme cela apparaît clairement dans le récit du mariage de Jacob [14] – et c’est Abram qui aurait dû prendre Milka, si Sara-Yiska n’avait « vu » qu’elle était destinée à Abraham : elle seule pouvait enfanter Isaac [15].

On pourrait ajouter encore au crédit de Sarah l’apport de nombreux midrachim qui l’entourent d’un halo de sainteté ou soulignent son rôle « éducatif » auprès de ses contemporains.

Ainsi en est-il des miracles qui se produisaient dans sa tente : une lumière y brillait d’un Chabbat à l’autre, la bénédiction favorisait la pâte qu’elle faisait et une nuée planait constamment au-dessus de sa tente.

Les commentateurs comme Rachi [16] y ont vu une allusion aux trois mitsvot spécifiquement féminines : la lumière sabbatique représente la spiritualité, l’atmosphère de paix tranquille du foyer (qui fut pendant des siècles le domaine privilégié de la femme) ; la pâte symbolise l’apport matériel de la femme à la vie, dans la famille, et les mitsvot qu’elle implique dans l’observance du prélèvement de la pâte [17] et des lois alimentaires ; la nuée, elle, signifie la présence de la Chekhina, de Dieu dans cette tente grâce à la pureté qui y règne dans le domaine conjugal.

Dans une autre version de ce midrach (Beréchit Raba 60, 15), est mentionné un quatrième phénomène, non miraculeux : les portes de la tente de Sarah étaient largement ouvertes (comme celles de la tente d’Abraham), symbole de leur ouverture au monde et de leur hospitalité.

À propos du verset (Genèse 12, 5) : « les âmes qu’ils ont faites à Haran », Rachi précise qu’il s’agit des païens qu’ils ont amenés à la connaissance du vrai Dieu, Abraham convertissant les hommes et Sarah les femmes. Sa mission prophétique avait pour cadre sa tente et son champ d’action se situait autour de sa famille. Mais son rayonnement s’étendait bien au-delà de celui des trois autres matriarches, sans doute, est-ce la raison pour laquelle elle est la seule d’entre elles à figurer parmi les prophétesses.

Pour conclure sur les deux versets cités dans cette page du Talmud, on remarquera que la prophétie passe par la « vue » et l’« écoute » – en donnant à ces termes une double dimension physique et intellectuelle ou spirituelle. Ainsi le prophète saisit le projet divin et le traduit en actes.

Myriam

Sa qualité de prophétesse est homologuée en toutes lettres dans Exode 15, 20 : « Myriam la prophétesse (hanevia), sœur d’Aaron, prit en main un tambourin » pour faire écho au Cantique de la Mer entonné par Moïse et les Enfants d’Israël.

Et pourtant le Talmud s’attache à un autre détail, s’étonnant que le verset la nomme en référence à l’aîné de ses frères plutôt qu’à son illustre puîné ! Il explique cette particularité comme une allusion au fait que Myriam a déjà prophétisé quand elle n’avait encore qu’un seul frère, Aaron, pour annoncer que sa mère « allait donner naissance à un fils qui sauverait Israël de l’esclavage [18]».

En effet, comme ses parents s’étaient séparés de crainte de mettre au monde un fils condamné à mort dès sa naissance par le décret de Pharaon, enseigne-t-on dans le traité Sota, elle les a convaincus de reprendre la vie commune, les accusant de faire pire que le tyran en se privant de faire naître des filles !

Quand l’enfant vient au monde, rapporte la page de Meguila 14a, toute la maison est remplie de lumière [19 et son père embrasse Myriam sur la tête pour attester la vérité de sa prophétie. Mais lorsqu’il faut se résoudre à exposer l’enfant sur le Nil, son père la frappe à la tête, qu’il considère apparemment comme la source d’une fausse prophétie. Alors c’est elle qui veille de loin sur la corbeille, pour savoir ce qu’il adviendrait de l’enfant et finalement de sa prophétie à laquelle elle continuait à croire. Ainsi elle peut intervenir au moment opportun.

Et si elle est qualifiée de nevia par la Tora justement lorsqu’elle entonne à son tour le Cantique de la Mer, c’est parce que cette traversée miraculeuse, ultime étape de la Délivrance dont Moïse a été l’agent, est le résultat et la confirmation d’une prophétie (nevoua) très antérieure [20]….

Son influence sur ses proches est soulignée par divers midrachim. Ainsi, Caleb, le seul des douze explorateurs, avec Josué, à ne pas avoir « médit du pays » de Canaan était son époux.

Le verset explique son attitude par le fait que « rouah’ah’érèt’ – “un autre esprit” – était avec lui [21», un autre esprit, que l’on peut aussi comprendre : l’esprit d’une autre, à savoir l’esprit de Myriam.

Hour, leur fils, lors du combat contre Amalek, soutient avec Aaron, son oncle, les mains de Moïse tendues vers le ciel dans un geste de prière [22 et, rapporte le Midrach [23], il sacrifie sa vie en s’opposant à la révolte du peuple, angoissé par l’absence de Moïse et qui s’apprêtait à la pallier par l’adoration du Veau d’or.

Le rôle que joue Myriam après la traversée miraculeuse de la Mer des Joncs, entraînant les femmes – et d’après certains exégètes même les hommes – à reprendre en chœur le refrain du Cantique et à danser en reconnaissance de l’intervention divine, ce rôle éducatif, elle l’a joué, selon la lecture midrachique, tout au long des quarante années du désert, auprès des femmes.

En effet, ces dernières n’ont pas participé aux deux grands mouvements de révolte, en refusant leurs bijoux pour la confection du Veau d’or et en refusant de se laisser persuader, comme les hommes, par le récit pessimiste des Explorateurs, car elles aspiraient à connaître la Terre Promise : ainsi, elles ont mérité d’entrer en Canaan [24].

Certes elle-même, comme ses deux frères cadets, est morte, « par un baiser divin » [25], dans le désert, la première d’entre eux, le 10 nissan de la 40e année.

La tradition relève l’importance de cette « trinité » dans l’histoire biblique.

Le prophète Michée (10,4) écrit : « J’enverrai devant toi Moïse, Aaron et Myriam. » « Trois bons parnassim c’est-à-dire des chefs soucieux des conditions de vie de leurs administrés se sont levés pour Israël : Moïse, Aaron et Myriam [26].»

On trouve même une halakha (règle rituelle) énonçant que, lors de la lecture de la Tora à la synagogue, il ne faut pas lire moins de trois versets, « ce qui correspond à Moïse, Aaron et Myriam » [27]..

La qualité inférieure des dons prophétiques de Myriam et Aaron par rapport à ceux exceptionnels de Moïse est soulignée dans l’épisode de la médisance des premiers à propos de leur cadet [28].

Par ailleurs, trois manifestations miraculeuses ont accompagné le peuple dans sa traversée du désert, jusqu’aux portes de la Terre Promise : la manne pour le nourrir, le puits pour le désaltérer, les nuées pour le guider.

La première a été obtenue par le mérite de Moïse, le second par celui de Myriam et les troisièmes par celui d’Aaron.

Le puits de Myriam suit mystérieusement la marche des Enfants d’Israël, selon le Midrach [29, et le verset qui annonce sa mort [30 est suivi immédiatement par la mention du manque d’eau qui afflige le peuple.

Dans la symbolique juive, l’eau, élément vital, représente la Tora : le puits apparaît donc comme la participation de la sœur à l’œuvre éducative sacrée des frères !

Deborah

Un verset du livre des Juges attribue à Deborah la qualité de prophétesse : « Deborah, femme prophétesse, femme de Lapidot… » [31].

Et pourtant la guemara relève cette dernière expression qu’elle interprète comme une sorte de qualificatif, en faisant de lapidot un nom commun signifiant « torches » ou « flammes » [32]

Le Rabbin Salzer traduit : « Deborah, femme prophétesse, d’où l’explication de Ralbag [33] Rabbi Lévi ben Guerchon, 1288-1344: son visage s’enflammait quand elle prophétisait.

La guemara explique : « Elle faisait des mèches pour le Sanctuaire. » Et le Midrach de commenter que c’était là un mérite qui lui avait valu le don de prophétie : « Elle réfléchissait et fabriquait des mèches plus épaisses pour qu’elles produisent plus de lumière, et Celui qui scrute les reins et les cœurs a dit : “Tu as voulu augmenter Ma lumière, J’augmenterai la tienne !” [34]» C’est en quelque sorte l’application du principe de réciprocité : « mesure pour mesure », mida kenègued mida.

Cette lecture du mot lapidot peut être justifiée par le fait que lorsqu’on désigne une femme par référence à son mari, c’est que ce dernier est un homme connu [35], mais ce n’est pas le cas ici pour le midrach qui choisit de lire lapidot comme un nom commun !

Pour un autre midrach [36], elle avait convaincu son mari d’apporter ces mèches au Sanctuaire afin que, tout ignorant qu’il fût, il ait néanmoins sa place parmi les hommes de bien et qu’il ait part au Monde futur.

C’est là un exemple explicite de l’influence bénéfique que Deborah a exercée sur sa génération, comme va l’attester la suite du texte talmudique.

« […] Et elle siégeait sous un palmier », poursuit le texte biblique [37] : quant à l’intérêt que peut représenter ce détail, la guemara propose deux réponses :

  • pour lui éviter un tête-à-tête avec un homme quand elle rendait la justice – le palmier n’ayant pas un feuillage touffu propre à dissimuler ceux qui s’y abritent ;
  • parce que, à l’image du palmier qui « n’a qu’un seul cœur [38][38] C’est ce qu’évoque aussi le nom du loulav, la palme… », Israël à cette génération, grâce à Deborah, « n’avait qu’un seul cœur (dirigé) vers leur Père céleste ».

La première réponse a un caractère juridique : la Tora interdit que « s’isolent » ensemble un homme et une femme qui ne sont pas mariés l’un à l’autre.

La deuxième réponse fait allusion au rôle positif qu’a joué Deborah auprès du peuple.

En effet, le chapitre 4 des « Juges » commence par mentionner la mauvaise conduite d’Israël qui a amené Dieu à les livrer au pouvoir oppressif de Yavin, roi cananéen. Cela durait depuis vingt ans quand le peuple enfin « a crié vers Dieu », dans un mouvement de retour vers Lui – ce qui a suscité l’envoi d’un sauveur providentiel en la personne de Deborah.

Celle-ci va intervenir en nommant avec l’aval divin un chef de guerre, Barak, et en lui indiquant quelle sera sa mission [39]. Sur son insistance, elle l’accompagne dans son expédition, tout en lui révélant (4 ; 9) qu’il ne pourra tirer gloire de cette action puisque « c’est à une femme (Yaël) que l’Éternel aura livré Sisera (le général ennemi) ». Les forces sont inégales de part et d’autre, les Cananéens ont l’avantage, mais une violente pluie providentielle fait déborder le torrent du Kichon, détrempant le terrain où s’embourbent les 900 chars ennemis. Dans le Cantique que Débora chante avec Barak, la prophétesse mentionne ce miracle [40]. Et le narrateur conclut le chapitre par ces mots : « Le pays fut tranquille pendant 40 ans. »

On s’étonnera alors de trouver vers la fin de cette souguia, de ce passage sur les sept prophétesses dans le traité de Meguila, un tout autre son de cloche !

« Rav Na’hman dit : L’orgueil ne sied pas aux femmes. Deux femmes ont été orgueilleuses et portent un vilain nom : Deborah, Abeille, et Houldah, Belette.

À propos de la première, il est écrit : « Elle envoya convoquer Barak », au lieu d’aller le trouver ! » Et Barak, selon le commentaire de Radak (1160-1235) sur ce verset [41], n’est autre que l’époux de Deborah ! Son nom signifie « éclair », un autre sens possible de Lapidot.

Il est loisible de voir aussi une note présomptueuse dans un verset du Cantique : « Jusqu’à ce que je me lève, Deborah, jusqu’à ce que je me lève [42] »

Cependant le Zohar écrit : « Deux femmes au monde ont dit des louanges au Saint béni soit-Il telles qu’aucun homme au monde n’en a dites : Deborah et Hannah. Tous ces versets qu’a énoncés Deborah proviennent du secret de la sagesse supérieure, jusqu’au moment où elle se loue elle-même et dit : Jusqu’à ce que je me lève… »

C’est que Deborah n’est pas une prophétesse comme les autres ! Elle est aussi un chef politique (sens du mot chofèt dans le contexte de ce livre biblique), juge et même stratège, des fonctions réservées par la Tora au monde masculin.

« Malheur à la génération où l’on ne trouve qu’une femme pour juger le peuple ! » écrit le Zohar sur Lévitique 12, 8.

On peut comprendre qu’une telle personnalité ait rendu perplexes nombre de Maîtres.

D’où l’insistance sur certains aspects tout de même féminins de sa personnalité : la fabrication de mèches, la pudeur ou réserve manifestée par le choix du palmier comme lieu du tribunal. Ces dernières qualités, qui ne sont pas uniquement des attributs féminins [43] sont facteurs d’unité à l’intérieur du peuple.

Dans le traité d’éthique de la Michna [44], les Pirké Avot, plusieurs maximes mettent l’homme en garde contre l’orgueil. On peut s’étonner de ne pas trouver dans les commentaires traditionnels d’allusion en ce sens dans ce mot du verset : « Jusqu’à ce que je me lève, […] mère en Israël. »

Sans doute cette « maternité » se réfère-t-elle au rôle éducatif de la prophétesse auprès du peuple, comme on l’a relevé ci-dessus. Peut-on y voir un parallèle au titre de « père » donné au prophète par son disciple [45 ?

Un texte talmudique [46] considère que ses fonctions de juge se confondaient avec son rôle de prophétesse – elle était inspirée par l’Esprit saint dans le prononcé d’un verdict – ou d’enseignante : elle citait la loi.

Enfin, son Cantique (auquel elle associe Barak) peut lui conférer le titre de « prophète scripturaire », ce en quoi elle se distingue aussi de Sarah et de Myriam !

Hannah

Après de longues années de stérilité, Hannah avait eu la joie de devenir mère. Elle avait accompagné son mari au Sanctuaire de Chilo et y avait prié et fait le vœu, si sa demande était exaucée, de « donner à Dieu pour tous les jours de sa vie » (Samuel (I) 1, 11) l’enfant qu’elle mettrait au monde.

Ainsi, lorsqu’il fut sevré, elle amena son fils, qui deviendra le prophète Samuel, au grand prêtre Eli et exprima sa reconnaissance à Dieu en dix versets que le texte biblique nous restitue (Samuel (I) 2, 1-10). « Hannah pria et dit : Mon cœur se délecte en Dieu, ma corne (ou ma force – autre sens du mot hébreu kéren, la corne étant pour l’animal qui en est pourvu son atout principal) s’élève par Dieu [47]»

La même page du traité Meguila 14a remarque :

« Elle a dit : ma corne, et non ma fiole » : c’est une allusion prophétique au fait que les rois qui seront oints au moyen d’une corne d’huile – tels David et Salomon, auront une dynastie durable, alors que ceux, comme Saül et Jéhu, qui seront oints avec une fiole, récipient d’argile donc fragile, n’auront pas de dynastie.

Inutile de souligner la portée historique, messianique, de cette prophétie dans la bouche de la mère du prophète qui sacrera Saül et David.

D’ailleurs, selon le Targoum Yonathan (aux environs du Ier siècle) sur ce passage, c’est toute la prière de Hannah qui a ce caractère prophétique, puisque ce commentaire montre comment un événement futur correspond à chacun des versets. Ainsi le v. 1, « ma corne/force s’élève en Dieu » renvoie aux victoires sur les Philistins au temps de son fils Samuel, le v. 2 « Nul n’est saint comme Dieu » au roi assyrien Sénachérib [48]. Au v. 4, « l’arc des forts est brisé » fait allusion à la défaite d’Antiochus Épiphane par les Hasmonéens et au v. 10 se profilent les guerres de Gog et Magog suivies de l’avènement messianique : « ses agresseurs sont foudroyés… Dieu juge les confins de la terre, Il donnera la puissance à Son roi et élèvera la corne de Son oint »

La guemara, ici, s’est contentée de citer le premier verset qui, de David, conduit au Messie.

Cette prière d’action de grâces, comme celle du chapitre précédent suscitée par le désir de maternité [49] est apparue aux sages comme un modèle et une source d’enseignements, au point qu’ils s’en sont inspirés dans la formulation et la ritualisation de la principale des prières institutionnalisées : la ‘Amida [50].

« Deux femmes ont dit des louanges de Dieu avec des paroles qu’aucun homme au monde n’a su dire, ce sont Deborah et Hannah » énonce le Zohar [51]..

Le texte du traité Meguila en apporte pour preuve cette interprétation de cet autre verset de la prière de Hannah :

« Nul n’est saint comme l’Éternel, car il n’y en a pas d’autre que Toi (bilthekha) [52»

Rav Yehouda fils de Menachi a dit : « ne ponctue pas bilthekha (d’autre que Toi) mais levalotekha (pour Te survivre) » Cette lecture est possible si l’on ne tient compte que des consonnes et qu’on y place d’autres voyelles. Il faut rappeler que, jusqu’au vie siècle environ, le texte biblique n’était pas vocalisé.

Qu’est-ce à dire ? Et le traité Meguila de poursuivre :

« À la différence des hommes dont l’œuvre de leurs mains leur survit, Dieu survit à l’œuvre de Ses mains. » Et le verset continue : « Il n’est point de rocher (tsour) comme notre Dieu [53] » ; la guemara lit : Il n’est point d’artiste (tsayar) [54] comme notre Dieu car l’homme « trace une forme », un dessin (tsar, tsoura) sur un mur mais est incapable d’y insuffler une âme […] alors que Dieu trace une forme à l’intérieur d’une forme et y insuffle une âme […] ».

Comme le fait remarquer un commentateur : « Dieu survit aux parents auxquels Il s’est associé pour créer l’enfant et c’est Lui qui donne au fœtus le souffle de vie et l’âme [55]»

Il existe d’autres interprétations traditionnelles de la prière de Hannah qui soulignent la spécificité de la prière féminine, en particulier par rapport à l’expérience de la maternité.

C’est ce vécu, après l’épreuve d’une très longue stérilité (plus de dix-neuf ans, d’après le Midrach Tana debei Eliahou) qui ouvre les yeux à la prophétesse sur l’œuvre divine, Son action dans l’Histoire et dans l’existence de l’individu. « Nul n’est saint comme Dieu » exprime « une pensée théologique élevée » – qui évoque pour le lecteur de la Bible ce verset que, des siècles plus tard, Isaïe met dans la bouche des Séraphins, lors de la vision de sa vocation prophétique au chapitre 6 : « Saint, saint, saint est Hachem Tsevaot (Dieu des armées) [56]

D’ailleurs, ce nom divin, précisément, d’après le Talmud [57], Hannah est la première, dans la Bible, à le citer : c’est cette appellation qu’elle utilise au début de la prière et du vœu formulés par elle pour avoir un fils [58]..

Maïmonide [59], énumérant les sept noms divins, mentionne celui-là en dernier lieu.

Abigaïl

Le traité Meguila consacre un long passage à Abigaïl, épouse de Nabal, un riche propriétaire rural qui avait refusé à David, alors qu’il était fugitif, des vivres pour sa troupe fidèle.

Au début de Samuel (I) 25, David est prêt à venger dans le sang l’affront qui lui est fait, mais Abigaïl descend à sa rencontre, munie des provisions réclamées, et lui tient un discours si brillant d’intelligence que David cède à sa demande d’épargner Nabal. Par ailleurs, le futur roi d’Israël est ébloui par son extraordinaire beauté et, lorsque le mari aura succombé à ce qu’on pourrait appeler un coup de sang en apprenant l’intervention de son épouse, celle-ci rejoindra David qui la prendra pour femme.

La guemara interprète les versets bibliques ayant trait à cet épisode de la manière suivante :

a) « À califourchon sur l’âne, elle descendait dans le secret de la montagne [60]. » On aurait attendu : elle descendait de la montagne, remarque la guemara, et cette anomalie inspire à Raba bar Samuel la restitution d’un dialogue entre les deux protagonistes : dans ce dialogue, Abigaïl prend prétexte d’une question halakhique c’est-à-dire juridique concernant les interdits liés à la vie conjugale ou lois de nida, – question d’intimité d’où le lien avec le secret de la montagne – pour démontrer à David qu’il n’a pas le droit de tuer Nabal.

S’adressant à David comme à un maître en Tora, elle lui montre un linge taché de sang « venant des parties secrètes », c’est-à-dire du vagin ou de l’utérus, pour savoir s’il s’agit d’un cas d’impureté interdisant toute relation sexuelle. Il objecte qu’on ne tranche pas ce type de question la nuit. Ce à quoi elle rétorque qu’on ne juge pas de procès criminels la nuit. Nul besoin de procès, répond David, car Nabal est en rébellion contre le roi. Mais Abigaïl a le mot de la fin : « Saül est vivant, on n’a pas encore frappé monnaie à ton effigie ! » Et lui de s’incliner devant son raisonnement : « Bénie soit ton intelligence et bénie sois-tu qui m’as empêché aujourd’hui d’en venir aux sangs [61] »

b) Pourquoi ce terme « sangs » est-il au pluriel ? On déduit de là qu’il l’a désirée mais qu’elle ne lui a pas cédé : « cette fois-ci ne sera pas pour toi un écueil [62]» – « cette fois », mais il y aura une autre fois qui, elle, sera un écueil – allusion à l’histoire de Bethsabée avec qui David cédera à la tentation : l’ayant aperçue, depuis sa terrasse, quand elle était en train de se baigner, il l’enverra chercher, la mettra enceinte et s’arrangera pour que son mari meure à la guerre [63]..

Ce qui permet à Abigaïl de conclure au verset 29 :

c) « Et l’âme de mon seigneur trouvera sa place dans le trésor des vivants. »

Cette expression (qui sera introduite par les rabbins dans la prière récitée en faveur d’un mort) est interprétée comme une allusion à la survie de l’âme des défunts. En effet, Abigaïl prophétise ainsi que, malgré les faits rapportés ci-dessus qui auraient pu exclure David de l’accès au « monde futur », sa faute sera effacée (grâce à son repentir sincère) et il méritera de figurer parmi ceux qui survivent à la mort, « dans le trésor des vivants ». Elle enseigne par ces mots l’existence du « monde futur », allusion que l’on trouve rarement dans la Bible.

d) Abigaïl termine sa plaidoirie par cette prière discrète : « L’Éternel sera bienfaisant envers mon seigneur et tu te souviendras de ta servante ! » (fin du v. 31).

Ce qui inspire à Rav Nahman, toujours dans cette même guemara, cette remarque : « D’où le dicton : la femme tout en parlant manipule son fuseau ! », ce qui signifie que la femme sait user de la parole pour tisser sa toile. Selon d’autres : « l’oie va tête basse et ses yeux voient loin ! » Autrement dit, la femme sait tirer profit de la situation. On peut expliquer cette fin comme faisant encore partie de l’ensemble de son discours prophétique : « l’oie voit loin » : Abigaïl prévoit la mort de Nabal et l’envoi par David de messagers pour l’amener à lui [64].

En quoi tous ces discours prouvent-ils qu’Abigaïl était une prophétesse ?

a) En empêchant David de tuer Nabal et sa maison, en lui évitant de transgresser les interdits sexuels, elle lui a rendu un service qui dépasse en valeur tous les sacrifices [65], car, comme l’indique le Midrach, ces derniers n’auraient pas eu la force d’effacer ces crimes.

La mission prophétique d’Abigaïl consistait donc à sauver non seulement l’homme et le roi, mais aussi le Messie qui serait l’aboutissement de sa dynastie.

b) Qu’elle n’obéissait pas alors à une intuition purement humaine, c’est son allusion à Bethsabée qui le prouve : « cette fois-ci ne sera pas pour toi un écueil » — sous-entend : « mais une autre fois oui… »

c) Néanmoins (autre prophétie) cette faute ne l’exclura pas du Monde futur : « et l’âme de mon seigneur trouvera sa place dans le trésor des vivants [66», grâce au repentir qu’il témoignera [67].

Abigaïl trouve ici la seule occasion de son existence d’agir en tant que prophétesse. Son intervention, motivée au départ par le souci d’éviter un massacre, a un caractère privé plutôt qu’historique, mais son action, par le contenu de sa prophétie, va gagner une dimension messianique – rendre possible l’avènement du Messie descendant de David – et eschatologique – enseigner l’existence du Monde futur, la survie de l’âme après la mort, vérité que le texte biblique n’exprime que très parcimonieusement.

C’est pourquoi les sages du Talmud ont remarqué : « La vérité, c’est que la femme n’est pas quelque chose de secondaire, mais elle a une importance primordiale [68]»

Ainsi, on trouve certains enseignements essentiels de la Tora énoncés par des femmes (voir aussi Deborah et Hannah).

d) Quant à la conclusion de sa plaidoirie, « tu te souviendras de ta servante », elle indique que, tout en parlant de Nabal, elle prévoyait son propre destin. Elle avait résisté aux instances pressantes de David non par indifférence mais par une très forte maîtrise de soi, comme le montre l’ensemble de sa conduite dans ce passage. Rav Nahman commente donc ce verset en notant que, tout en prophétisant, elle était capable de tisser son propre destin ou, selon l’autre version, qu’elle voyait déjà la suite, comme l’oie qui voit loin.

Ce pouvoir de voir loin lui a été donné par le mérite de s’être abaissée devant David [69, elle, la femme d’un riche propriétaire, et prophétesse de surcroît, comme l’oie qui marche la tête basse.

Houldah

C’est Houldah que le grand prêtre alla consulter sur la demande de Josias, roi de Juda, après que celui-ci eut pris connaissance du contenu du rouleau de la Torah (Séfer Torah) qui venait d’être découvert dans le temple de Jérusalem dans la 18e année du règne de Josias, soit en – 621 [70].

Il était ouvert sur un passage du Deutéronome décrivant les châtiments qui frapperaient le peuple d’Israël s’il rompait par son comportement l’alliance conclue avec Dieu dans le désert. Il s’agit, selon le Midrach Hagadol, de Deut. 27,26 et selon Rachi sur 2 Rois 23,13, de Deut. 28,36. Dieu allait-Il mettre en œuvre les malédictions prévues dans le Deutéronome pour les transgressions de la Torah dont le peuple s’était rendu coupable ?

« Houldah la prophétesse, femme de Chaloum […] gardien des vêtements, qui habitait à Jérusalem dans le Michné […] leur dit : “Ainsi a parlé l’Éternel, Dieu d’Israël : Dites à l’homme qui vous a envoyés à moi : Voici ce qu’a dit l’Éternel : Je vais envoyer le malheur à cet endroit et à ses habitants, selon toutes les paroles du livre qu’a lu le roi de Juda, parce que vous M’avez abandonné […]. Ma colère s’est allumée contre cet endroit et ne s’éteindra pas […]. Et au roi de Juda qui vous a envoyés interroger l’Éternel, dites-lui […] : Parce que ton cœur est tendre et que tu t’es humilié devant l’Éternel en entendant ce que J’ai dit sur cet endroit et ses habitants […] Je te réunirai à tes pères […] dans la paix et tes yeux ne verront pas tout le mal que J’enverrai à cet endroit…” [71]»

La guemara dans Meguila 14b cite le premier de ces versets qui qualifie ‘Houldah du titre de prophétesse et se contente de cette preuve. Cependant elle s’interroge sur les raisons qui lui ont valu cette élection, alors qu’exerçait déjà à son époque le prophète Jérémie.

« L’École de Rav répond au nom de ce dernier : “elle était sa parente, donc cela ne le vexait pas.” Mais alors, pourquoi Josias ne s’est-il pas adressé plutôt à Jérémie ? »

Deux réponses sont données :

  • parce que les femmes sont plus accessibles à la pitié (en hébreu, ce mot ra’hamim est de la même racine que celui qui désigne la matrice, ré’hem) : tel est l’avis de l’école de Rav Chéla ; Non pas que ‘Houldah puisse modifier la prophétie qu’elle reçoit de Dieu, mais que la compassion la pousse à implorer la miséricorde divine afin d’abolir le décret fatal.
  • parce que Jérémie était parti à la recherche des Dix Tribus exilées par l’Assyrie, pour les amener au royaume de Juda, explique Rabbi Yohanan.

Quel mérite avait Houldah pour la vocation prophétique?

D’abord la naissance : comme Jérémie, elle descendait de l’union de Josué et Rahab, cette aubergiste qui avait sauvé à Jéricho les deux explorateurs envoyés par le successeur de Moïse. Mais elle avait aussi reçu une formation spirituelle : « elle habitait à Jérusalem dans le Michné », dans le beth oulpena traduit le Targoum, version araméenne du texte biblique « la maison d’étude ». Selon Rachi sur ce mot michné, elle enseignait à ses concitoyens le Michné Tora, le Deutéronome.

Si Josias s’est adressé à elle, c’est parce que Jérémie avait la réputation d’être le prophète du malheur et qu’il pensait qu’une femme devait s’exprimer avec plus de compassion, comme l’énonce l’École de Rav Chéla. Sans doute a-t-il été déçu par la rigueur de la réponse, mais peut-être soulagé de savoir qu’il ne serait pas témoin des châtiments annoncés ! En tout cas, il en a tiré la leçon car la suite du récit biblique le concernant décrit une longue suite d’actions destinées à effacer le culte des idoles et faire revivre la pratique religieuse d’Israël : apparemment il continue d’espérer que la techouva, le repentir sincère, aura raison du projet divin annoncé par Houldah !

L’explication ci-dessus de R. Yohanan laisse entendre que, si Jérémie n’était pas parti (providentiellement !) en mission, c’est tout de même à lui qu’il aurait fallu s’adresser. Sa notoriété était plus grande !

Un midrach [72] précise qu’à cette époque, trois prophètes annonçaient la parole divine :

Jérémie prophétisait sur les places publiques, Sophonie dans les maisons de prière et ‘Houldah s’adressait spécifiquement aux femmes.

Un parallélisme est même proposé avec les trois prophètes du désert : Moïse, Aaron et Myriam !

En quoi la prophétie de Houldah concerne-t-elle toutes les générations?

C’est en raison de l’appel à la pénitence qu’elle renferme. « Chaque prophète n’a prophétisé que pour les jours du Messie et pour prêcher la pénitence » exprime le traité Berakhot 34b du T.B, ce qu’avait déjà rapporté Rachi au début de notre page talmudique dans Meguila 14a.

Dans la suite, la guemara réserve à Houldah un jugement sévère, à partir du sens de son nom (« belette », un animal qui mord) et de l’exégèse de sa réponse : « Dites à l’homme qui vous a envoyés… » : est-ce un langage respectueux quand il s’agit du roi de Juda ?

Houldah est la seule personne, en dehors des rois de Juda, à avoir eu sa sépulture dans la Ville sainte et une double porte du Temple portait son nom. On remarquera que Josias est le dernier roi de la dynastie de David à avoir bénéficié aussi du premier de ces deux privilèges. Cela avait été annoncé dans la prophétie de Houldah : « Je te réunirai à tes pères et tu iras les rejoindre en paix dans la tombe. »

Esther

Le traité de Meguila est consacré à la fête de Pourim et aux événements qui lui sont liés ; c’est sans doute la raison pour laquelle la preuve apportée à la qualité prophétique de l’héroïne, Esther, est exposée en si peu de mots : « Esther se revêtit de royauté [73», avant de se présenter chez le roi sans y avoir été invitée, donc au péril de sa vie, après trois jours de jeûne qu’elle s’est imposés ainsi qu’à l’ensemble du peuple juif menacé de mort par l’édit d’Haman.

Un parallèle est fait de cette expression étrange – on aurait attendu : de vêtements royaux – avec Chroniques (I) 12, 18 : « L’esprit revêtit Amassaï » qui se mit à prophétiser un message de paix à l’égard de David.

Les paroles d’Esther, lors de cette entrevue, n’ont rien de prophétique : elles consistent à inviter Assuérus, dont l’accueil lui a été favorable, et son ministre Haman à un premier festin. Il s’agit ici d’une action inspirée. Car qui, sinon une prophétesse, allait se mesurer avec la menace de la « solution finale » projetée à l’encontre du peuple juif ! ?

Aussi la tradition juive interprète-t-elle d’une façon mystique les détails prosaïques de ce verset du Livre d’Esther. « Elle se tint dans la cour du palais royal, face au palais royal » : elle priait, face au Temple céleste [74].

Au cours dudit festin, elle ne fera rien d’autre que d’inviter les mêmes à un deuxième festin. Cependant, entre les deux festins, la situation aura commencé à changer. Le roi, saisi de jalousie devant l’insistance de la reine à faire partager leurs agapes intimes avec Haman, est pris d’insomnie et se fait lire les annales du royaume. Il y découvre qu’un homme lui a sauvé la vie et n’en a pas été récompensé ; lorsque surgit Haman pour demander l’autorisation de pendre précisément cet homme qui n’est autre que Mardochée le Juif, le persécuteur, victime d’un quiproquo, se voit confier la tâche de prodiguer à son ennemi les honneurs qu’il ambitionnait pour lui-même.

Lorsqu’au second festin, Esther enfin se décide à agir, elle trouvera un allié en ce roi versatile et impulsif.

Quatorze sages talmudiques – Tanaïm et Amoraïm [75] – ont proposé diverses hypothèses concernant la stratégie d’Esther, qui finalement s’est révélée payante, dont celle-ci : si elle a agi ainsi, c’est afin que les Juifs ne disent pas : nous avons une sœur au palais, inutile donc de continuer à prier et nous repentir ! « Qui sait si ce n’est pas pour un temps comme celui-ci que tu es arrivée au trône », lui avait suggéré Mardochée [76].

Mais Esther est aussi, avec son cousin et tuteur Mardochée, l’auteur du Livre d’Esther [77]: celui-ci rend compte du « dernier de tous les miracles qui ont été livrés à l’Écriture » et Esther est la seule prophétesse à avoir ajouté un commandement (mitsva) à la Tora [78].

Il s’agit, bien entendu, de la fête de Pourim, avec ses prescriptions énumérées dans Esther 9, 22 : festin, envoi de vivres à un ami, dons aux pauvres – à quoi s’ajoute l’obligation de lire le Livre d’Esther.

Le Maharcha [79] remarque, dans son commentaire sur le passage cité au début de cet article concernant les quarante-huit prophètes et les sept prophétesses, qu’Esther est la seule des sept qui ait une connexion avec un traité talmudique ; si notre agada figure en cet endroit, c’est parce que la Lecture de la Meguila a été instituée précisément par un prophète (Mardochée) et une prophétesse (Esther) – l’un des quarante-huit et l’une des sept !

C’est le livre du « miracle caché » où la Providence se dissimule derrière ce que l’agnostique appelle « hasard » et laisse apparemment l’initiative des événements aux êtres humains.

Dieu est absent du texte. Il y est caché, comme Esther a caché son origine juive (la racine de son nom est celle du mystère).

C’est le livre d’Israël dans la diaspora, lorsque Dieu se cache. « Où trouve-t-on une allusion à Esther dans la Tora ? » demande le Talmud [80] Réponse : « Et Moi, Je cacherai Ma face – en hébreu : hasther Asthir – de vous [81]»

Dans ce passage, Dieu prédit à Moïse, qui va bientôt mourir, qu’un temps viendra où son peuple sera infidèle à l’alliance divine qu’il a contribué à conclure, en s’attachant au culte des idoles dans le pays où il va s’installer. C’est tout le mystère de la survie d’Israël à travers les siècles, malgré les persécutions, les expulsions, les massacres dont il a fait l’objet.

« Écrivez-moi (c’est-à-dire mon histoire) pour les générations futures », demande Esther aux Sages de la Kenessèt haguedola, « la Grande Assemblée ». « Tu vas éveiller la haine des nations ! » objectent-ils [82]. « Mon histoire est déjà inscrite dans les livres de Perse et de Médie », leur répond-elle et elle ajoute : « Seules ont été écrites les prophéties ayant valeur pour toutes les générations [83]»

Esther est donc une prophétesse d’un type particulier, dont le caractère prophétique est caché, non explicité, et qui exploite les ressources de sa beauté pour le salut de son peuple.

Conclusion

Dans l’analyse de ce passage talmudique sur les sept prophétesses, un certain nombre de remarques se sont imposées à nous.

Tout d’abord, le caractère spécifiquement féminin de leur vocation prophétique, liée aux particularités de leur sexe et souvent à leurs attaches familiales – maternelles, conjugales, fraternelles.

Elles voient généralement leur influence déborder sur leurs contemporains Sarah, Myriam, Deborah, Abigaïl, Houldah, Esther s’expriment dans une perspective historique et messianique. Leur intervention se présente en général comme un facteur primordial du salut d’Israël dont elles sont les agents privilégiés.

Quant à l’ordre de leur apparition, il suit la chronologie et correspond aux grandes périodes du récit biblique :

  • celle des patriarches avec Sarah ;
  • de l’esclavage et la libération d’Égypte avec Myriam ;
  • de l’installation dans le Pays avec Deborah ;
  • de la fin de l’époque des Juges avec Hannah ;
  • du début de la royauté avec Abigaïl ;
  • du déclin de la royauté avec Houldah ;
  • de l’exil, de la diaspora avec Esther.

Disséminées dans l’histoire biblique, ces figures de femmes-prophètes se dressent pour assumer, à côté des prophètes masculins leurs contemporains (Sarah, Myriam, Abigaïl, Houldah et Esther) ou même, à leur place, quand il n’y en a pas (Déborah et ‘Hannah), l’existence et la persistance du Peuple de l’Alliance et pour annoncer l’espérance messianique et celle du Monde futur, et enfin l’efficacité du repentir.

Notes
  • [1]
    Commentaire homilétique de la Bible (ndr).
  • [2]
    Midrach Tana debei Eliahou Rabba 9,10 et Midrach Yalkout Chimoni sur Juges 4, 4.
  • [3]
    Yalkout Chimoni sur Juges 4, 4.
  • [4]
    Exode 15, 2.
  • [5]
    Rachi sur Ex 15, 2.
  • [6]
    Genèse 27, 42.
  • [7]
    Midrach Genèse Rabba 67, 9.
  • [8]
    Littéralement « la fête des sorts » qui célèbre le massacre auquel les Juifs ont échappé et que relate la Meguila (Rouleau) d’Esther (ndr).
  • [9]
    Deutéronome 13, 1.
  • [10]
    Rachi sur Meguila 14a du T.B.
  • [11]
    Cf. Rachi sur le sens de « s’amusait » dans son commentaire sur Genèse 21, 9 où il cite des versets contenant cette racine metsah’ek, découvrant dans ce verbe une allusion aux trois péchés capitaux : idolâtrie, interdits sexuels et meurtre.
  • [12]
    Genèse 12, 2 ; 13, 12 ; 15, 5.
  • [13]
    Genèse 18, 19.
  • [14]
    Genèse 29, 26.
  • [15]
    Haemek Davar sur Gen 11, 29.
  • [16]
    Genèse 24, 67.
  • [17]
    Nombres 15, 19-20.
  • [18]
    Rachi sur Exode 15, 20 et Sota 13a du T.B.
  • [19]
    Rachi sur Exode 2, 2.
  • [20]
    D’après R. Samuel Eliézer Edels, le Maharcha. (1555-1631), commentateur du Talmud – ici sur Sota 11 a du T.B.
  • [21]
    Nombres 14, 24.
  • [22]
    Exode 17, 12.
  • [23]
    Exode Rabba 41, 7.
  • [24]
    Rachi sur Nombres 26, 64.
  • [25]
    Moed Katan 28 a du T.B.
  • [26]
    Taanit 9 a du T.B.
  • [27]
    Deutéronome Rabba 87.
  • [28]
    Nombres 12.
  • [29]
    Taanit 9a du T.B.
  • [30]
    Nombres 20, 1.
  • [31]
    Juges 4, 4.
  • [32]
    Le Rabbin Salzer traduit : « Deborah, femme prophétesse, femme de flammes. »
  • [33]
    Rabbi Lévi ben Guerchon, 1288-1344.
  • [34]
    Yalkout Chimoni sur Juges 42.
  • [35]
    Maharcha sur Nida 50 a du T.B.
  • [36]
    Midrach Tana debei Eliahou 9, 10.
  • [37]
    Juges 4, 4.
  • [38]
    C’est ce qu’évoque aussi le nom du loulav, la palme qu’on agite à la fête de Soucot : lo-lev, littéralement il a un (seul) cœur.
  • [39]
    Juges 4, 6.
  • [40]
    Juges 5, 4-5 et 20-21.
  • [41]
    Rabbi David Kim’hi, (1160-1235).
  • [42]
    Juges 5, 7.
  • [43]
    Voir, par exemple, Michée 6, 5 : « Marcher avec réserve devant ton Dieu. »
  • [44]
    Code la loi orale, première partie du Talmud.
  • [45]
    Rois (II) 2, 12.
  • [46]
    Nidda 50 a du T.B.
  • [47]
    Samuel (I) 2, 1.
  • [48]
    Rois (II) 18-19, en particulier v. 35 avec l’intervention miraculeuse qui sauve Jérusalem.
  • [49]
    Samuel (I) 1, 10, 12, 13.
  • [50]
    Voir le traité Berachot du T.B.
  • [51]
    Zoha sur Lévitique 19b.
  • [52]
    Samuel (I) 2, 2.
  • [53]
    Samuel (I) 2, 2.
  • [54]
    Les lettres vav et yod dans TS-OU-R et TS-Y-R étant interchangeables.
  • [55]
    Ben Yehoyada sur Berakhot 10 a du T.B, de R. Yossef ‘Haïm de Bagdad (xixe siècle)
  • [56]
    Dieu des armées, il s’agit bien entendu des « armées célestes » c’est-à-dire de l’ensemble de la création qui loue Dieu.
  • [57]
    Berakhot 31a du T.B.
  • [58]
    Samuel (I) 1, 11.
  • [59]
    Hilkhot Yessodé ha-Tora 6,2
  • [60]
    Samuel (I) 25, 20.
  • [61]
    Samuel (I) 25, 23.
  • [62]
    Ibid., verset 31.
  • [63]
    Samuel (II) 11.
  • [64]
    Dans la littérature hébraïque, l’oie n’est pas notée négativement comme dans la littérature européenne.
  • [65]
    Yalkout Chimoni 135.
  • [66]
    Samuel (I) 12, 13.
  • [67]
    Sefat Emèt de R. Yehouda Arié Leib de Gour (1847-1903).
  • [68]
    Rabbenou Be’hayé (xiiie siècle) sur Exode 15, 21.
  • [69]
    Samuel (I) 25, 24-25.
  • [70]
    Rois (II) 22.
  • [71]
    Rois (II) 22, 14 à 20.
  • [72]
    Midrach Psikta rabbati 26, 20.
  • [73]
    Esther 5, 1.
  • [74]
    Zohar 3, 109.
  • [75]
    Respectivement les Sages de la Michna et de la Guemara (ndr).
  • [76]
    Esther 4, 14.
  • [77]
    Voir chap. 9, v. 20, 29 et 32.
  • [78]
    Meguila 14 a du T.B.
  • [79]
    Rav Samuel Eliézer Edels, Pologne, 1555-1631.
  • [80]
    Traité Houlin 139 a.
  • [81]
    Deutéronome 31, 18.
  • [82]
    Meguila 7 du T.B.
  • [83]
    Meguila 14 a du T.B.

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