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Massada, c’est un rocher perdu dans le Néguev. C’est aussi un plateau où des Hébreux se donnèrent la mort avant que les armées romaines n’envahissent leur camp. Depuis, c’est devenu un mythe qui fascine autant qu’il déroute.

par Laurent Sagalovitsch

Au fond, peu importe que cela soit un mythe, une invention fantasmée ou le fidèle récit d’une épopée aussi sanglante que grandiose: si Massada et tout ce qu’il peut représenter a fasciné et continue encore à fasciner, c’est qu’il constitue à coup sûr un fait assez marquant dans l’histoire juive pour en être devenu, au fil du temps, comme un marqueur, un symbole puissant dont on ne saurait faire l’économie.

Massada, pour ceux qui l’ignoraient, est le nom d’un rocher haut de plusieurs dizaines de mètres qui s’élève, solitaire et majestueux, au beau milieu du désert du Néguev. Un morceau de pierre crayeuse que le temps a pris soin de façonner et de polir comme ces merveilles de la nature qui semblent être nées de rien et viennent à surgir des tréfonds du néant pour mieux impressionner les hommes. Un bout de roche aux teintes orangées, perdu dans l’immensité d’un désert fait tout alentour de pierres et de sable, un désert que le soleil incendie de sa lumière bleutée et dont chaque centimètre résonne si fort dans le cœur de celui qui se risque à l’affronter qu’il jurerait s’y être déjà perdu, comme si, à un moment donné de son histoire, son âme infiniment ressuscitée avait parcouru ces paysages hostiles en ces temps immémoriaux où les hommes écrivaient les pages les plus illustres de leur histoire.

massada

La chaleur est écrasante, le vent absent, le soleil omniprésent, et c’est dans ce décor lunaire, aussi solennel qu’éternel, que se tient, d’un seul bloc, Massada.

L’histoire raconte que, suite à une décision prise par les Romains de débarrasser le pays de toute présence juive, en l’an 73 après J.-C., une troupe d’Hébreux quelque peu zélotes, bien résolus à contrecarrer cet édit, se réfugièrent à son sommet et restèrent retranchés durant trois longues années, soit le temps nécessaire aux puissantes armées romaines de bâtir des rampes capables de transporter leurs soldats sur ce plateau par nature inaccessible.

Et le jour où, finalement, ils parvinrent à leur but et envahirent le camp retranché, la seule chose que ces centurions trouvèrent furent les cadavres des Hébreux qui, préférant la mort à l’esclavage, avaient procédé peu de temps avant à un suicide collectif, chacun donnant la mort à l’autre, ne laissant derrière eux qu’une poignée de survivants. Et une terre mouillée de leur propre sang.

Voilà.

Les Romains pensaient enfin triompher, la mort leur enleva ce prestige: les Hébreux les avaient devancés dans un geste qui était tout à la fois un bras d’honneur ultime, une échappée funèbre et un refus obstiné de se plier à une armée qui n’aurait pas manqué de les humilier, les torturer et les exhiber avant de les tuer. La mort, ce jour-là, était de leur côté, la mort était leur alliée, la mort était leur sauf-conduit que personne, pas même les Romains, ne pouvait leur contester.

La mort était leur liberté ultime.

Ce refus marquait, de la manière la plus spectaculaire qui soit, la volonté d’un peuple qui jamais ne se laisserait dicter sa conduite.

Qui jamais ne se laisserait humilier au point d’oublier d’où il venait et où il allait. Qui jamais ne renoncerait à ce qu’il était. L’expression d’une obstination que rien ne parviendrait à raisonner.

L’idéal d’un peuple qui, entre l’asservissement et la mort, choisirait toujours cette dernière éventualité.

Le choix de demeurer, en toutes circonstances, maître de son destin, fier de son identité et de ses racines, sans jamais ouvrir la porte aux compromissions dont on sait le poids de trahison qu’elles ne manquent pas de posséder le jour où elles se transforment en intimidations puis en humiliations sucessives. Et l’obligation faite aux générations à venir de ne jamais se retrouver dans pareille situation.

Et si, avec toutes les précautions qui s’imposent, au beau milieu de cet opéra de la douleur que fut la Shoah, on serait tenté d’énoncer que les Juifs, par lassitude métaphysique, par fatigue existentielle, avaient alors oublié dans une certaine mesure la leçon de Massada –exception faite du Ghetto de Varsovie et de quelques autres faits de résistance–, la création de l’État d’Israël ressuscita cet esprit-là qui, s’il peut apparaître à certains comme empreint de paranoïa et de démesure, parfois même être excessif au risque de se compromettre et de se perdre en chemin, n’en demeure pas moins l’expression d’un amour et d’une soif de la liberté avec laquelle on ne saurait transiger.

Autrement dit, il appartient à chacun de tout entreprendre afin que plus jamais ce peuple-là ne soit confronté au dilemme de Massada: le suicide ou l’asservissement prélude à l’anéantissement.

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