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par Arouna Lipschitz

« Tes dents sont comme un troupeau de brebis tondues remontées du bain, toutes vont par paires et nulle n’est solitaire. Comme un fil d’écarlate sont tes lèvres et ton verbe est désirable. » (Cantique des Cantiques 4 ; 2-3)

Quelle femme n’a jamais rêvé d’un homme qui, comme l’amant du Cantique, lui dirait : « Parle, ton verbe est désirable » ? Déclaration amoureuse aux antipodes de la formule tristement célèbre : « Sois belle et tais-toi »… à entendre aussi comme : sois belle et t’es toi, fantasme quasi universel d’une identité féminine limitée à l’apparence physique, partagé par la gent masculine… et par trop de femmes encore !

Il semble bien qu’il faille devenir un peu kabbaliste pour briser le carcan culturel femmes belles/hommes intelligents qui renvoie à la coupure classique corps-esprit et renforce la misogynie des hommes intelligents autant que l’amertume des femmes vues mais non entendues.

Car toute personne initiée à la Kabbale sait que cette tradition reconnaît à la femme un supplément d’Intelligence [1], l’attribut divin de Binah, la région de l’Arbre de Vie qui domine le pilier de la Rigueur, pilier paradoxalement féminin de l’Arbre.

L’amant du Cantique des Cantiques suspendu aux lèvres de sa bien-aimée comme à « un fil écarlate », fil rouge qui par définition maintient en contact avec quelque chose d’essentiel, est d’évidence kabbaliste !

Il faut être amoureux pour être kabbaliste proclame Marc-Alain Ouaknin [2].

C’est vrai. Mais l’inverse l’est aussi. Il faut être kabbaliste pour être amoureux. C’est le message délivré par le Cantique des Cantiques, dans cette reconnaissance d’un féminin de l’esprit, du supplément d’intelligence spécifique que le féminin apporte au logos (verbe parole) masculin. À noter que cela vaut aussi pour être une amoureuse. Car si, pour en finir avec la guerre des sexes, on a besoin d’hommes désirants de la parole au féminin, il faut en partenariat des femmes convaincues d’être désirables pour la force de leur esprit.

À partir de ce désir d’amant pour la parole de sa bien-aimée deux questions se posent :

  • Dans le rapprochement du charnel et du spirituel, comment la parole joue-elle avec le Désir ?
  • Quelle est la spécificité de ce que j’appellerais le logos au féminin ?

Désir charnel ou spirituel ?

Aucune étude ne conteste l’analogie entre la dimension érotique et la dimension spirituelle du Cantique des Cantiques.

Mais la plupart des exégèses aussi bien juives que chrétiennes ayant à cœur d’entendre le dialogue entre les amants du Cantique comme un dialogue entre Dieu et Israël ou entre le Christ et l’Eglise font souvent la sourde oreille à la leçon de jouissance sexuelle que ce texte propose.

Pour en finir avec la sempiternelle question : a-t-on affaire à un texte mystique sur le rapport de l’homme à Dieu ou à un poème d’amour, je choisis de répondre qu’il s’agit des deux à la fois. Il n’y a pas de choix à faire, l’un ne va pas sans l’autre : pour moi c’est le message essentiel de cette écriture qui lie si intimement corps et esprit.

L’éros dépend de la compétence à les rapprocher murmure le texte. Autrement dit, pas de spiritualité saine sans jubilation des sens et pas de jouissance amoureuse sans « reliance » au divin.

Non seulement l’un n’empêche pas l’autre [3], mais c’est la séparation de ces deux dimensions fondamentales de l’être qui conduit aux déviations tant spirituelles qu’érotiques. De la sacralisation du sacré aux guerres saintes d’un côté, du corps-objet et des perversions que suscite l’instrumentalisation du corps de l’autre.

Comment incarner Kéter – la Couronne, la séfira – sphère de la Volonté Divine mais aussi l’étincelle d’esprit en l’homme – en Malkhout, le Royaume existentiel de la matière, la sphère du corps et des sens ?

L’union des contraires terre/ciel passe par le rapprochement masculin/féminin et se vérifie dans la jouissance charnelle : telle est la réponse du Cantique des Cantiques. Avec en prime une clé délivrée par ces deux versets : le féminin du Verbe serait le fil rouge qui permet de maintenir le lien entre corps et esprit ! Sans lui pas de véritable dialogue. Dialogue, dia-logos, deux logos car dans la bouche aussi, lieu du Verbe qui se fait chair dans la parole, il y a dualité : « les dents vont par paires et nulle n’est solitaire ».

Quand dans le palais aux deux mâchoires et trente-deux dents – comme les trente-deux voies de la sagesse [4] –, le haut – l’esprit – ne laisse pas la parole au bas – le sexe – ou le contraire, quand le masculin muselle le féminin ou vice versa, on finit par « avoir une dent » contre l’autre côté.

Autrement dit, le retrait, la solitude engendre le ressentiment.

J’insisterai sur la solitude en couple due au manque de communication intime entre l’homme et la femme plus que sur la solitude intérieure, encore que le manque de rapprochement féminin-masculin et la coupure corps-esprit participent aussi de la solitude intérieure.

Est solitaire l’homme coupé de Dieu, ou de sa part divine pour le dire plus laïquement.

Est solitaire l’homme coupé de son côté femelle ou la femme coupée de son masculin.

« Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul [5]»

Quant à la solitude des femmes dans le monde de la pensée, elle n’est plus à démontrer !

Depuis le temps que les penseurs et les intellectuels terrorisés par les femmes intelligentes conjuguent le Verbe au masculin il n’y a pas à s’étonner que les femmes à la langue bien pendue aient souvent les mâchoires serrées et la dent dure. Surtout quand leurs paroles butent contre une intelligentsia régentée encore aujourd’hui par les hommes. Hommes non désirants de femmes intelligentes, elles-mêmes angoissées d’être perçues comme dangereuses : là se trouve sans aucun doute une des raisons majeures du manquement amoureux dans les relations sexuelles qui conduisent plus souvent à l’absence de communication, une forme subtile du rapport de force, qu’à l’intimité et la jouissance.

Notons en souriant – car il vaut mieux en rire qu’en pleurer – que depuis l’origine des temps l’histoire n’a retenu le nom d’aucune femme kabbaliste, que le féminin de maître évoque la part d’influence des femmes sur le monde de la pensée qui se transmet au travers des alcôves plus que sur la place publique, que la musicalité du mot rébbétze – l’épouse du rebbé en yiddish – le rabbi, maître dans la tradition juive – renvoie plus à l’idée de sainte maternante que de penseuse et combien les mots rabbine, écrivaine, professeure, auteure sonnent encore mal à nos oreilles !

Cette digression linguistique une fois faite – l’inconscient est structuré comme un langage disait si bien Lacan – je préfère recevoir en cadeau l’espérance que délivrent pour moi ces versets du Cantique : l’accueil par l’homme du féminin spirituel, de la femme d’esprit, libère le Désir. Il est donc libérable !

Parler… et le bonheur amoureux sort du domaine de l’utopie ou de l’idéal inaccessible. C’est la bonne nouvelle. La moins bonne, c’est qu’il y a une condition : hommes et femmes doivent apprendre à conjuguer le Verbe au féminin pour que l’essentiel de l’être ne s’assèche pas dans les discours didactiques propres au logos masculin.

Quelle est la spécificité d’un logos féminin ?

Alain Didier-Weill [6]établit un parallèle entre la loi et le savoir et les deux arbres du paradis, l’Arbre de Vie et celui de la Connaissance du bien et du mal.

En écho à sa pensée, je propose de mettre le logos au masculin du côté du « savoir sur les limites obligées par l’interdire », le savoir de l’Arbre de la Connaissance, et celui du féminin du côté du savoir sur l’Arbre de vie, « un savoir inconscient sur l’obligation illimitée dans laquelle est propulsé le sujet à partir du moment où, devenant être de parole, il tombe sous la coupe de l’infini ».

Se sentir « délégué de l’infini » serait en ce sens le propre du versant féminin de la parole.

Encore une fois l’un n’empêche pas l’autre, puisque s’accomplir comme âme en incarnation, c’est accomplir son féminin autant que son masculin.

Le consentement psychique à l’incarnation inscrit l’amour dans la dualité, la reconnaissance même de la Loi qui fonde toute création sur le manque et l’inachèvement.

L’obligation de s’approcher sans fin de l’autre en est la conséquence relationnelle. Reste à amener à la conscience « l’obligation illimitée » d’exprimer cet infini, ce vide qui ouvre à la parole d’amour, ce que les femmes semblent faire avec plus de facilité que les hommes, amoureux généralement « taiseux ». Par pudeur, disent-ils.

Parler au féminin c’est parler d’amour au cœur même de la puissance raisonnante du mental.

Une femme du plus profond d’elle-même – à moins d’avoir changé de camp, d’avoir fait collusion avec l’autre côté par déni ou dépit – sait que, quel que soit le sujet d’une conversation ou de son propre discours, elle ne cherche rien d’autre qu’à percer le mystère de l’amour. « Nous ne sommes sur terre que pour apprendre à dire une seule chose ; je t’aime et l’éternité n’est pas de trop pour cela [7]» Une parole que les femmes craignent de ne jamais entendre à l’instar de l’épouse qui demande à son mari : si tu m’aimes dis-moi le et à qui il répond « le ».

Tant bien que mal, avec la peur d’être mal accueillies, voire maltraitées, le parler au féminin est le fil rouge qui lie la libido féminine au désir de ne pas perdre son cœur dans le vertige des sens et le labyrinthe de la relation amoureuse et sexuelle.

Alors que l’homme semble perdre plus facilement le fil de son cœur dans le plaisir comme il est remarqué dans Proverbes 6 ; 32 : « celui qui coïte sans lien avec une femme, il manque de cœur ». Et le psychanalyste Daniel Sibony de commenter : « À croire qu’il veut réparer, en vain dans ce coït, un manque qu’il a côté cœur. […] “Celui qui fait cela corrompt son âme.” conclut le verset [8]»

Comme un fil d’écarlate qui relie le corps et l’esprit à l’âme sont tes lèvres pourrait-on lire entre les lignes de notre verset du Cantique. Pourquoi ? Parce que les lèvres sont en contact avec les abysses signifiés par la racine naquov qui peut être associée au verbe exprimer [9] qui engendre le mot nequéva – femelle. Lèvres d’en-haut (verbe) qui par analogie avec celles d’en-bas (sexe) ouvrent sur le mystère de l’origine.

L’origine de l’origine même, celle d’avant le temps, d’avant la lumière, la Source de Vie, le lieu même du Désir divin de créer l’univers, de l’Amour non manifesté encore/ en-corps.

Au commencement n’est pas la lumière. Au commencement est le Désir, l’amour désirant d’altérité, d’un autre que soi-même, désir de Dieu d’un univers, désir d’un créateur pour des créatures.

Pour que le Désir soit, la totalité doit renoncer à prendre toute la place, limiter sa toute-puissance comme l’a fait le créateur en se rétractant pour que l’univers soit nous dit la kabbale.

La totalité fait alors place à l’infini, un éternel inachevé enraciné dans le manque. À l’image du tsimtsoum divin, le retrait, l’amoureux, l’amoureuse en nous ne peut advenir que par un renoncement radical au Tout et au fantasme de toute-puissance qu’il engendre. C’est ce que j’appelle la guérison de la nostalgie de l’ailleurs : ouverture au manque et acceptation de la séparation comme fondation de la relation, de l’approchement des contraires en vue d’une union des contraires qui ne soit pas fusion et qui ne confonde plus totalité et infini [10].

La parole comme Verbe acceptant le manque, en particulier le manque à dire puisqu’elle ne pourra jamais que « mi-dire », libère les amants de l’érotique fusionnelle propre à la nostalgie de l’ailleurs. Elle est aussi reconnaissance du manque à « être tout » en dépit de sa puissance d’esprit. Antidote à l’orgueil et à l’arrogance. Un manque plus difficile à vivre semble-t-il pour les hommes que pour les femmes, rappelées à l’en-creux (manque) par leurs corps mêmes.

Ce qui leur donne par ailleurs leur plus grande facilité de contact avec l’infini. Exprimer l’infini constitue l’essence du féminin, le fil rouge qui relie hommes et femmes au masculin/féminin de leur âme. Car n’oublions pas que pour un kabbaliste l’âme est androgyne : « mâle et femelle il les créa [11]».

Entre ces deux évidences qu’il n’est pas bon pour l’homme d’être seul “et qu’il ne peut que “mi-dire”, on peut mesurer la distance qui sépare l’être humain de la jouissance amoureuse à laquelle aspire son intelligence du cœur.

Un mur que seul le logos féminin ajouté au côté masculin du logos peut briser. L’homme comme la femme doivent donc apprendre à parler à l’infini d’infini pour mieux s’approcher, voire s’aimer à partir d’un désir né de l’intime expérience du manque.

La parole est donc bien la modalité du désir humain.

N’est-elle pas la seule différence entre le règne humain et le règne animal ?

« Dans le véritable rapport, celui de l’épanouissement de deux êtres, il doit y avoir communication à tous les niveaux : le Zohar va jusqu’à dire que dans un rapport sincère, authentique, le couple doit même s’embrasser au moment du rapport.

Et le Zohar ajoute « car les âmes communiquent [12]»

On comprend mieux la métonymie qui fait glisser le mot baiser à l’acte sexuel et ce verset du Cantique des Cantiques qui amplifie l’échange d’âme que permet le baiser en suggérant aux amants d’y ajouter l’échange d’esprit par la parole.

Ne pas faire l’amour sans « parler amoureux », voire parler en faisant l’amour et/ou s’embrasser : deux aspects féminin et masculin du partage de souffle, la force de Vie, l’éros du Verbe. Alors le masculin se rapproche de son contraire et l’homme et la femme aussi. Fin de la solitude en solitaire.

« Aimer c’est prendre soin de la solitude de l’autre sans prétendre la combler [13]»

La parole comme modalité nourricière du prendre soin est évidente dans le Cantique des Cantiques. Il se déploie sur tous les registres de la communication intime comme autant de leçons de parole amoureuse égrenées dans le texte.

Parler de soi à l’autre : « Je suis noire et désirable », « Ma vie s’est révélée quand il parlait », dit-elle. « Jusqu’à ce que le jour souffle et que les ombres fuient, je m’en irai vers la montagne de la myrrhe et vers la colline de l’encens », « J’ai mangé mon rayon avec mon miel, j’ai bu mon vin avec mon lait », dit-il [14]..

Parler de l’autre à l’autre : « Que tu es belle ma compagne, que tu es belle », « Tu m’as touché au cœur », lui dit-il. « Que tu es beau mon bien-aimé, agréable aussi, et notre couche est fraîcheur [15]», lui dit-elle et tellement plus encore.

Paroles vivifiantes, capables de redonner littéralement vie à l’âme endormie comme l’a magnifiquement montré Almodovar dans son film Parle avec elle. Et ainsi de verset en verset se confirme le message du Cantique : le lien amoureux se nourrit de parole. D’une parole sans autres raisons que le bien, le bon, le beau et le « bio » au sens d’énergie vitale, d’éros, force de vie qui vivifie l’autre.

Parole sans certitude, sans solution, parole du manque à dire qui déclare avec humilité son besoin ontologique de l’autre. Paroles qui caressent le manque sans prétendre le combler, qui ne se libèrent que dans le flot risqué du « parler d’amour ». Parole de l’érotique du manque. Parole d’infini… « Il y a tant de choses entre hommes et femmes qui n’ont pas été dites et qui rêvent d’être dites, ce qui est à dire est l’infini même que l’éternité n’épuisera pas [16]»

C’est pour moi cette parole d’amour qui « désormais, attendra infiniment de lui – du sujet parlant – qu’il devienne, du fait même des pouvoirs infinis qu’elle lui délègue, le délégué de l’infini [17]».

Il lui faut pour cela faire la place au féminin du logos enraciné dans les abysses de l’infini. « Préférer s’estimer accusé par une mise en cause injuste, plutôt qu’interrogé par la justesse d’une mise en question, nous avertit de l’ampleur du vertige qui se saisit du sujet s’il vient à renoncer au support de la culpabilité [18]»

Et Dieu sait que les hommes n’aiment pas entendre leur raison raisonnante être remise en question par leurs femmes (Ont-ils plus de propension à la culpabilité que les femmes ? : une expression de leurs mémoires de dominants dont les femmes ont longtemps et font encore souvent les frais (d’abus totalitaires) Dieu sait aussi combien les femmes peuvent être violentes quand elles dénoncent les fantasmes de toute-puissance de leurs partenaires (Ont-elles une plus grande propension à la culpabilisation : une expression privilégiée d’une tradition de vengeance contre les abus de pouvoir.)

Langues de vipère, mauvaises langues voire langue de p…, des adjectifs clairement féminins cette fois qui soulignent l’usage meurtrier que les femmes peuvent faire de la parole. Ce faisant elles participent paradoxalement des dérives misogynes qui caractérisent la plupart des joutes intellectuelles et s’attachent à l’ennemi qu’elles dénoncent.

La femme se bat avec sa langue, c’est son épée.

Pour le dire de manière plus symbolique, disons que la parole est l’attribut phallique du féminin. Dans l’Arbre de Vie, l’épée est symboliquement attribuée à la région de Guevourah, – la force associée à la planète rouge de Mars, le dieu de la guerre.

Notons que, dans cette sphère (séfira), le symbole de l’épée renvoie à une double puissance martienne, celle de l’acier et celle du Verbe. De là l’idée de l’épée à double tranchant que le kabbaliste retrouve dans le nom divin, le tétragramme formé des quatre lettres yod, hé, vav, hé : « L’épée du Saint, Béni soit-il, est formée du Tétragramme ; le yod en est le pommeau, le vav la lame, les deux hé les deux tranchants [19]»

Le mot hébreu Fifioth – tranchants – est constitué de deux pé (en hébreu le f et le p sont une seule lettre), lettre qui signifie bouche : deux bouches donc, celle pour la bénédiction, le bien dire, le dire du bien et celle de la malédiction : du mauvais dire, du dire mal.

Notons aussi que Guevourah, la Force, occupe le centre du pilier de la Rigueur, le pilier féminin de l’Arbre. Une manière de suggérer que le Verbe est plus puissant que l’acier ? En ce cas, si les femmes ont un supplément de Binah – d’Intelligence pratique – elles ont aussi un supplément de responsabilité dans l’usage qu’elles font de la parole.

La nécessité de purifier la parole pour qu’elle devienne désirable dans l’échange amoureux est pointée dans notre verset du Cantique par la comparaison faite entre la bouche et un « troupeau de brebis tondues remontées du bain ». On pense bien sûr à la mikvé, le bain rituel de purification chez les juifs. Purification du logos par l’eau, symbole d’amour, qui permet la parole humide, fragile, vulnérable, à fleur de peau, — « tondue » –, antidote à la parole sèche d’une rigueur sans féminin, sans amour.

« Tes lèvres distillent le miel fluide, le miel et le lait sont sous ta langue [20]»

Ouverture à une poétique de la langue sans laquelle l’éros se noie facilement dans le prosaïque du bain quotidien. Parole à logique floue et fervente dont le côté hermétique frôle le ridicule aux yeux de certains, alors qu’il constitue la part énigmatique de l’émotion, le propre de l’impudeur du cœur. Parole d’un je qui tend à la poésie, à une véritable puissance d’expression pour qui a compris qu’en amour le ridicule ne tue pas.

Travail de l’eau, d’amour, pour contrer la puissance meurtrière de la langue. Le feu du logos cesse alors d’être destructeur pour devenir vivifiant, porteur de vie, d’éros.

« Tout homme devenant verbe accomplit le secret divin contenu dans le pommeau de l’Épée. C’est à ce niveau qu’il porte ses vrais fruits. Ils jaillissent comme éclatent les fruits de la grenade [21] »

C’est l’œuvre au rouge des alchimistes. Feu de vie, non de mort dont la purification de la parole est la clé.

On comprend mieux pourquoi les textes talmudiques considèrent la calomnie, lachon harah, littéralement langue consacrée au mal, comme un péché grave [22][.

Dans le processus du Verbe qui se fait chair, vaincre la calomnie est donc le premier pas.

Que la parole au féminin ne serve pas à « descendre » l’homme mais à l’élever si je peux me permettre cette métaphore.

Le rapprochement entre l’eau et le feu qui s’ensuit permet l’ouverture du dernier palais, celui d’une jouissance qui ne coupe pas l’esprit du corps, où le Verbe se fait chair autant dans une parole que dans une sexualité où l’on ne perd pas son âme. La denture en est le dernier rempart.

Avoir la dent de moins en moins dure côté féminin, sortir de la langue de bois, côté masculin, pour renouveler le cantique auquel l’amoureux en chacun de nous est appelé, c’est pour moi le message de ces deux versets du Cantique des Cantiques.

Notes
  • [1]
    Comme le Talmud l’énonce déjà dans le traité Nida 42b du Talmud de Babylone.
  • [2]
    Marc-Alain Ouaknin, Les mystères de la Kabbale, Éd. Assouline, Paris, 2000.
  • [3]
    Arouna Lipschitz, L’Un n’empêche pas l’autre, Éd. Le Souffle d’Or, Paris, 2003.
  • [4]
    Voir Sefer Yesirah ou le livre de la création. Exposé de cosmogonie hébraïque ancienne. Édition Bilingue hébreu-français (traduction de Paul B. Fenton), Éditions Rivages, Paris, 2002.
  • [5]
    Genèse 2 ; 18.
  • [6]
    Alain Didier-Weill, Les trois temps de la loi, Éd. Le Seuil, Paris, 1995.
  • [7]
    François Cheng, L’Eternité n’est pas de trop, Le Livre de Poche, 2002, p. 246.
  • [8]
    Le grand rabbin Sitruck et Daniel Sibony, Judaïsme et sexualité, Éditions L’esprit du temps, Paris, 2001, p. 12-13.
  • [9]
    Ou nommer, voir Sander et Trenel, Dictionnaire Hébreu-Français, Slatkine Reprints, Genève. 1987. Dans son acception courante, ce terme signifie percer, fixer.
  • [10]
    Emmanuel Levinas, Totalité et infini, Livre de Poche, Paris, 1990.
  • [11]
    Voir Genèse 1 ; 27 et cf. Arouna Lipschitz, « Il les créa mâle et femelle », le masculin avec le féminin dans Femmes et judaïsme dans la société contemporaine. Sous la direction de Sonia Sarah Lipsyc, Éditions L’Harmattan, Paris, 2007 (à paraître).
  • [12]
    Judaïsme et sexualité, op. cit., p. 20.
  • [13]
    Propos de Christian Bobin commentés par Arouna Lipschitz dans 52 méditations pour vivre, sous la direction de Luc Templier, édition Dervy, 2005, p. 36.
  • [14]
    Respectivement 1 ; 5 ; 5 ; 6, 4 ; 6 et 5 ; 1. Nous nous référons à la traduction du Cantique des Cantiques par Franck Lalou et Patrick Calame, Albin Michel, 1999.
  • [15]
    Respectivement 1 ;15, 4 ;9 et 1 ;16.
  • [16]
    Alain Didier-Weil, Les trois temps de la loi, op. cit., p. 93.
  • [17]
    Ibid., p. 95.
  • [18]
    Ibid., p. 96.
  • [19]
    Zohar, III, 274b.
  • [20]
    Cantique des Cantiques 4 ;11.
  • [21]
    Annick de Souzenelle, La symbolique du corps, Albin Michel, Paris, 2000, p. 225.
  • [22]
    Voir Lévitique 19 ;16 et le traité Arakhin 15b du Talmud de Babylone.

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