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L’existence de frontières géopolitiques reconnues par la communauté internationale n’est pas suffisante pour garantir aux États la cohésion interne de la société. Pour que les frontières deviennent une réalité vécue, elles ont besoin d’exister dans l’imaginaire des citoyens. Ainsi, la plupart des États ont dû fabriquer une identité nationale délimitée par des frontières plus ou moins claires de façon que la population puisse s’y reconnaître.

L’enseignement scolaire est un instrument fondamental de la diffusion de cette identité « inventée ».

Dans cet article, l’auteure analyse les manuels scolaires d’histoire utilisés en Jordanie, afin de montrer comment l’État a essayé de construire une identité commune à ses citoyens et par conséquent des frontières culturelles et politiques capables de délimiter la communauté nationale.

palestine mandataire

La première édition du manuel scolaire Le Royaume hachémite de Jordanie [1], fut publiée en 1950, lorsque le roi Abdallah, le premier souverain jordanien, était encore en vie.

L’ouvrage se proposait de reconstruire l’histoire de l’État qui venait d’être créé dans ses nouvelles frontières comprenant l’ancien Émirat de Transjordanie et la Cisjordanie, région qui jusqu’à 1948 avait fait partie de la Palestine mandataire britannique.

Dans ce livre scolaire, les auteurs voulaient familiariser les étudiants jordaniens avec la géographie et l’histoire et construire l’identité de leur pays, c’est-à-dire un État de nouvelle création et comprenant une population composite.

Dans un des chapitres du manuel, les auteurs imaginent donc que chaque étudiant de la classe s’en aille visiter une région du Royaume qui est décrite de manière détaillée : ses villes, son histoire, sa population.

Le lecteur d’aujourd’hui peut s’étonner que le territoire national inclue non seulement les villes de l’ancien Émirat de Transjordanie, noyau de l’État jordanien moderne, et les villes de Cisjordanie, nouvellement acquises par le Royaume, mais aussi les villes palestiniennes comprises dans l’État d’Israël qui venait alors d’être proclamé en 1948.

Ces villes étaient ainsi considérées comme faisant partie de l’État jordanien, sans que le terme Palestine et l’existence de l’État israélien soient mentionnés.

Comme nous le dit l’historienne américaine Kimberly Katz, ce manuel était un des premiers à exprimer un programme de « nationalisation » des manuels scolaires ainsi qu’à montrer la volonté « d’expansion territoriale » propre à la politique du roi Abdallah à cette époque [2.

Dans cet article, je me propose de prendre en considération l’enseignement scolaire de l’histoire considéré comme une des pratiques principales à travers laquelle les autorités jordaniennes ont construit les frontières du Royaume.

Il s’agit non pas des frontières géopolitiques reconnues par le droit international, mais des frontières imaginaires ou de l’imaginaire qui tracent les limites de l’identité nationale chez les jeunes citoyens jordaniens.

Mon but est de montrer que la Monarchie hachémite a, au cours des cinquante dernières années, produit des représentations visant à définir les frontières de la communauté nationale.

L’enseignement scolaire de l’histoire a été un des canaux privilégiés pour la transmission de ces représentations aux citoyens jordaniens. Afin d’illustrer la création de ces frontières, je vais analyser un certain nombre de manuels scolaires portant sur l’histoire du Royaume depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne [3].

Cette analyse me permettra de mettre en évidence les instruments conceptuels utilisés par les auteurs des manuels pour tracer les frontières de l’identité jordanienne. L’opération historique mentionnée donne lieu à une série d’images qui se superposent, où des frontières multiples délimitent des espaces identitaires à géométrie variable et parfois contradictoires.

Avant d’aborder l’analyse et pour anticiper la conclusion de cet article, j’aimerais montrer, dans le cadre de la Jordanie, que la nature des frontières nationales dérive d’une opération de bricolage dirigée par la dynastie hachémite et visant à légitimer l’État et le régime monarchique, tant à travers la construction d’une histoire et d’une identité communes à toute la population qu’à travers le renforcement des bases du pouvoir du régime dans le pays [4].

Ces frontières sont caractérisées par une certaine fluidité, c’est-à-dire qu’elles ont une nature qui s’adapte aux contextes discursifs.

Toutefois, un dessein politique précis oriente leur construction, au-delà des métamorphoses qui les caractérisent : la création de l’identité nationale jordanienne. Il s’agit d’une identité nouvelle, d’une « tradition inventée », créée par la dynastie au pouvoir et constituée par des éléments culturels d’origine différente [5].

Cette identité se dessine dans la lecture des manuels scolaires au fur et à mesure que le lecteur parcourt l’histoire de la Jordanie.

Peu à peu la narration laisse émerger une entité politico-culturelle dont les frontières, d’abord très floues et très larges, se restreignent jusqu’à délimiter le Royaume actuel.

La métaphore la plus appropriée pour décrire cette manière de procéder est celle de la caméra qui montre d’abord un paysage très vaste pour ensuite restreindre l’image jusqu’à cadrer un élément spécifique de celui-ci.

Les frontières du monde dans l’Antiquité

Dans le manuel d’histoire de l’Antiquité en usage depuis 1997 dans les écoles jordaniennes [6], le lecteur retrouve quelques-uns des traits fondamentaux de l’identité revendiquée par la Jordanie moderne : l’arabité, la position centrale du Bilad al-sham [7]dans l’histoire arabo-islamique et l’opposition culturelle entre les Arabes et les autres civilisations du monde antique.

Celui-ci s’articule en plusieurs sections organisées de manière à privilégier le critère géographique plutôt que celui chronologique.

Le récit se concentre, d’abord, sur les civilisations qui se développèrent dans la péninsule Arabique, puis sur celles de la Mésopotamie, du Bilad al-sham, du Nil, du Maghreb et enfin sur celles qui s’épanouirent en dehors de la « nation arabe », c’est-à-dire, dans l’ordre, la civilisation chinoise, indienne, grecque, romaine, hellénistique, et enfin de l’Amérique centrale et méridionale.

Soixante-dix sur 131 pages, soit plus de la moitié du manuel, sont consacrées à l’histoire du Machrek [8] (Maghreb et Machrek sont deux mots d’origine arabe), seulement quinze aux civilisations du nord de l’Afrique, y compris la civilisation pharaonique, et trente-quatre aux civilisations du reste du monde, dont quinze à la Grèce ancienne, à l’époque hellénistique et à l’Empire romain.

Il est évident que les titres de plusieurs sections reflètent les divisions géopolitiques contemporaines.

Par exemple, le Croissant fertile est appelé Bilad al-sham, une expression qui ne fut créée qu’au VIIe siècle pendant la période de l’expansion islamique [9]..

Les civilisations du nord de l’Afrique sont appelées hadarat al-maghrib al-arabi, ce qui est évidemment un anachronisme, vu que le terme « Maghreb » est né aussi à l’époque islamique et que les populations vivant dans cette région pendant l’Antiquité n’étaient pas arabes.

La dernière section a aussi un titre qui renvoie aux classifications contemporaines des pays arabes : « Les civilisations anciennes du monde en dehors de la nation arabe » [10].

L’expression « nation arabe » (al-watan al-arabi) ne correspond à aucune entité géographique, politique ou culturelle de l’Antiquité, dans la mesure où il s’agit d’un concept moderne.

Cette expression fait référence à l’unité politique et culturelle des pays arabes qui dériverait de l’expansion de la civilisation arabo-islamique [11].

Ce moment historique serait ainsi à l’origine d’une fracture culturelle entre les terres arabes et les autres civilisations.

Les cultures chinoises, indiennes, grecque et romaine sont représentées comme un bloc symbolique qui s’oppose à l’unité idéale, projetée dans un temps immémorial, constituée par la civilisation arabe.

À l’intérieur de ce bloc, les décalages chronologiques et la distance géographique disparaissent pour ne laisser la place qu’à l’opposition entre les Arabes et les autres.

Les conséquences de cette vision historique pour ne pas dire idéologique sont nombreuses.

La première est que les peuples à l’extérieur de la « nation arabe » sont inscrits dans un temps et un espace indifférenciés et hétérogènes [12].

La deuxième est que les frontières du peuple auquel les élèves jordaniens auront tendance à s’identifier coïncident avec l’identité arabe et plus particulièrement avec la région du Machrek.

La troisième est que le Machrek, considéré comme le berceau de la civilisation arabe et implicitement de la religion islamique, devient le point de repère aux dépens de la référence beaucoup plus vaste au dar al-islam, c’est-à-dire les terres de l’islam.

Le « nous » construit par la narration ne correspond donc qu’à une section du monde musulman [13], la nation arabe, et au sein de celle-ci, au Machrek.

Orient et Occident

La frontière qui sépare la civilisation arabe des autres peuples devient particulièrement saillante lorsque les manuels décrivent le développement de la culture occidentale.

La division entre ces deux civilisations est construite en opposant les traits de la culture arabo-islamique aux caractéristiques de la tradition occidentale.

En outre, la civilisation arabo-islamique est modelée de manière réactionnelle par rapport à l’Occident, dans la mesure où, afin d’en délimiter les frontières, les auteurs du manuel renversent les stéréotypes occidentaux de l’Orient arabe.

Plusieurs procédés rhétoriques permettent de créer l’opposition entre Orient et Occident.

Parmi les plus utilisés, je rappelle l’emploi de verbes et de substantifs contenant un jugement de valeur qui induit les élèves à développer une attitude émotive déterminée envers les événements décrits.

De même, la mise en valeur ou la censure de certains aspects de l’histoire contribuent à la construction de l’opposition entre culture arabo-islamique et culture occidentale [14].

Le but général de la narration consiste à donner un portrait sombre de la civilisation occidentale au profit du peuple arabe.

De nombreux exemples illustrent ces stratégies rhétoriques : les verbes et les substantifs utilisés pour décrire la conquête militaire des peuples considérés parmi les « bons », tels les représentants des civilisations autochtones, sont toujours différents de ceux utilisés pour décrire les actions militaires des « mauvais ».

Ainsi, le Royaume nabatéen et celui de Palmyre « naissent » naturellement, comme des plantes indigènes, du terrain fertile du Bilad al-sham et leurs souverains « règnent » ou « s’élargissent » dans la région [15].

En revanche, les Romains, les ancêtres des peuples occidentaux, « occupent » les villes et « s’emparent avec la violence » des terres [16].

La connotation des termes employés devient encore plus évidente lorsqu’on décrit la diffusion de l’islam et l’histoire ancienne des Juifs.

Si de l’islam on dit que la « conquête arrive » [17] et unifie les tribus arabes, par contre les Juifs sont décrits comme des conquérants violents et peu civilisés [18].

Cependant, l’Occident représente en même temps un modèle duquel les auteurs du manuel ne savent se soustraire.

Un indice de l’adéquation aux valeurs et aux concepts occidentaux est contenu dans la description de l’histoire de la péninsule Arabique et en particulier des villes destinées à assumer tant d’importance au cours du développement de la civilisation arabo-islamique : La Mecque et Médine.

Plusieurs paragraphes sont consacrés à l’histoire pré-islamique de ces deux villes, afin de montrer que, malgré l’origine tribale et nomade de leurs habitants, la sédentarisation eut lieu rapidement, transformant en véritables citadins les membres des tribus qui les fondèrent.

Selon les auteurs du manuel, l’existence de riches échanges commerciaux et culturels entre ces villes et les régions limitrophes furent à l’origine d’une classe de marchands qui fonda les premières institutions politiques chargées de l’administration civique.

Le premier conseil politique formé par les marchands est assez explicitement rapproché aux cités États grecques (poleïs) [19]..

Selon cette interprétation, le conseil des marchands représente une organisation politique de type « démocratique », de façon que les institutions de La Mecque et Médine, les deux villes les plus saintes de l’islam par excellence, deviennent les lieux fondateurs tant de la tradition religieuse que politique.

En effet, au-delà de la référence religieuse, le manuel semble vouloir construire un modèle politique autochtone capable de jouer, dans la tradition arabo-islamique, le rôle que les cités États de la Grèce ancienne jouent dans la culture occidentale.

L’histoire juive : un récit ambigu

Un autre aspect révélateur de la narration se manifeste dans le chapitre consacré à l’histoire du peuple juif.

Ce dernier est présenté comme originaire du « Sud de l’Irak » (sic) d’où il émigra vers le « pays de Canaan » [20].

Restées ici pendant un temps très court, les tribus juives se rendirent en Égypte pour retourner après en « Palestine » [21](sic) où ils « s’emparèrent avec la force » des villes, « tuant » les habitants [22]

Le discours sur le peuple juif mérite une attention particulière, d’autant que ce texte a été écrit après les accords de paix de 1994.

Malgré la solution diplomatique du long conflit entre Israël et la Jordanie, l’image qui est donnée de cette population demeure tout à fait négative.

En premier lieu, les verbes utilisés pour décrire la conquête du territoire de la Palestine historique sont très connotés. Ils renvoient à l’image d’une conquête violente et illégitime, soulignée par des expressions comme « utilisant la force militaire », « tuant les habitants », « s’emparant » des routes commerciales [23].

Toujours dans le but d’orienter le jugement des étudiants sur l’histoire moderne de la Palestine, les auteurs terminent le récit de l’histoire du peuple juif avec une phrase aussi péremptoire qu’imprécise. Ils écrivent qu’« en 70 après J.-C., les Romains firent une campagne militaire afin d’étouffer la révolte [juive] qui causa la sortie définitive des Juifs de la Palestine (pays de Canaan) » [24].

Située en fin de chapitre, cette phrase voit ainsi son propos renforcé. Elle est conçue de manière à ce que les étudiants pensent que les Juifs n’ont plus été présents en Palestine jusqu’aux années 1880, époque de la première vague d’immigration de Juifs européens dans le pays.

La censure sur la continuité de la présence juive dans la Palestine historique contribue à déformer les faits historiques avec l’effet d’augmenter chez les jeunes Jordaniens l’hostilité envers les Israéliens [25].

Un autre aspect qu’il me semble important de souligner pour mettre en évidence l’ambiguïté de la narration concerne la manière dont sont dépeints les Juifs.

On les décrit comme « des tribus bédouines nomades » qui apprirent « la vie sédentaire, l’agriculture, la lecture et l’écriture » des Cananéens [26].

Cette description est significative, dans la mesure où la vie bédouine représente ici un modèle négatif, alors que, dans les paragraphes qui décrivent la vie des anciens Arabes, elle est une caractéristique positive de la société.

Le contexte semblerait donc déterminer une oscillation dans la manière de considérer les tribus bédouines [27].

L’ambiguïté du discours apparaît de manière encore plus claire, lorsqu’on pense que, pour les auteurs du manuel, les Juifs, représentés comme des étrangers par rapport aux Arabes, sont des nomades issus du Croissant fertile et ont une organisation tribale.

D’autre part, la description de la société juive est intéressante, parce qu’elle renvoie en guise de miroir renversé à la représentation que les traditions occidentale et israélienne donnent du peuple cananéen et du peuple juif de l’Antiquité.

Par exemple, William Albright, illustre représentant de la tradition américaine d’études bibliques, a brossé un tableau historique selon lequel les Cananéens incarnent l’irrationalité et l’altérité culturelle, tandis que la culture juive représente la rationalité et le moment fondateur de la civilisation occidentale [28]..

Or l’opposition entre civilisation occidentale et civilisation orientale est un thème présent dans la reconstruction historique contenue dans beaucoup d’ouvrages occidentaux sur l’histoire de ces deux peuples.

Elle correspond au fond à la distinction entre culture et barbarie.

Le manuel jordanien donne une image de la relation entre Cananéens et Juifs qui est exactement renversée où les premiers, sédentaires et civilisés, enseignent aux seconds, nomades et primitifs, les fondements de la culture [29].

Le renversement des stéréotypes occidentaux est motivé aussi par l’identification des Cananéens à un peuple autochtone [30], considéré donc parmi les « bons », face aux tribus juives, étrangères et « méchantes » [31].

Enfin, la structure de ce chapitre révèle une caractéristique générale du manuel qui est conçu pour susciter des réactions émotives chez les élèves et orienter leurs sympathies et antipathies.

Cet aspect n’est pas propre qu’aux manuels jordaniens, puisque, comme l’a écrit Pierre Ansart, les manuels d’histoire de tous les pays visent à transmettre l’image du passé socialement acceptée par les adultes et en même temps à créer chez les élèves des pulsions négatives et/ou positives envers les différents événements et personnages de l’histoire [32

Les « mauvais » Juifs auxquels on oppose les « bons » Cananéens n’est donc qu’un cas paradigmatique d’une stratégie narrative commune aux manuels d’histoire de la plupart des pays.

Mais une autre question reste ouverte : comment expliquer la permanence de l’image négative du peuple juif dans les manuels scolaires jordaniens après les accords de 1994?

Je crois que le long conflit entre le Royaume hachémite et l’État d’Israël ainsi que l’hostilité violente de la population jordanienne envers les Israéliens expliquent en partie la persistance de cette version de l’histoire.

Il faut distinguer deux côtés de la question.

D’une part, il est compréhensible que la population jordanienne dont presque la moitié est constituée par des individus d’origine palestinienne ait gardé des sentiments hostiles envers Israël.

D’autre part, il est plus difficile de saisir pourquoi les manuels scolaires, qui sont une expression du discours officiel, sont restés ancrés à une vision si sombre des anciens Juifs, vu que l’État jordanien a signé des accords de paix et reconnu la légitimité d’Israël.

Mais il faut se rappeler que les changements sociaux demandent beaucoup de temps et que l’histoire coloniale et en particulier l’histoire de la Palestine mandataire exercent encore leur influence sur la vie et l’imaginaire des populations de la région.

Ceci entraîne deux conséquences.

La première est que les auteurs des manuels gardent une vision négative de l’histoire juive, parce qu’ils ont été formés à une époque où celle-ci correspondait à la version dominante du passé transmis dans les institutions scolaires et académiques locales.

Ils peuvent difficilement changer leur point de vue du jour au lendemain à cause des accords diplomatiques stipulés par le gouvernement.

En deuxième lieu, même en admettant qu’une nouvelle version de l’histoire juive soit donnée d’ici peu dans les manuels scolaires, la population jordanienne ne serait probablement pas prête à l’accueillir après tant d’années de conflit [33].

Les frontières coloniales

Bien que toutes les étapes de l’itinéraire historique de la Jordanie jouent un rôle important, la construction des frontières de l’imaginaire collectif devient d’autant plus sensible qu’on se rapproche de l’époque contemporaine.

Une des thématiques centrales abordées par les manuels d’histoire contemporaine est celle des frontières coloniales [34], c’est-à-dire les frontières géopolitiques des États modernes établies par les nations européennes à la fin de la Première Guerre mondiale.

Ces frontières sont considérées comme la cause de la faiblesse et des divisions politiques qui règnent aujourd’hui dans le monde arabe.

Les auteurs jordaniens insistent sur le fait que l’unité atteinte pendant la lutte anti-ottomane fut détruite par la « traîtreuse » politique de la Grande-Bretagne et de la France qui, après avoir promis au chérif Hussein [35] la formation d’un royaume arabe indépendant, se partagèrent le Proche-Orient.

Pour souligner la nature illégitime de ce partage, les manuels décrivent minutieusement la nature « artificielle » des limites tracées à l’intérieur de la « nation arabe » qui est dépeinte comme une entité foncièrement unitaire [36].

Selon cette interprétation, seule la politique coloniale du divide et impera est responsable de la transformation de la « nation arabe » en une série de communautés séparées, en dépit du fait que les Arabes partagent « les mêmes coutumes, la même langue, la même religion, la même histoire » [37]

Les différents manuels s’arrêtent sur des exemples qui illustrent la nature artificielle des frontières, comme celles entre l’Égypte et le Soudan, l’Arabie Saoudite et le Koweït, etc.

Curieusement, la Jordanie n’est pas mentionnée parmi ces exemples qui sont pourtant nombreux. De même, lorsque pour montrer la nature artificielle des frontières on raconte que les tribus bédouines ne respectaient pas les lignes tracées entre les territoires à travers lesquels elles se déplaçaient traditionnellement, la Jordanie n’apparaît pas.

Cette censure trouve une justification dans la volonté étatique de cimenter l’identité de la population jordanienne mise en danger entre autres par l’attitude des tribus du Sud de la Jordanie.

En effet, depuis la constitution de l’Émirat, les souverains hachémites ont dû gérer les difficultés liées à l’allégeance des tribus du Sud, toujours en train d’utiliser des stratégies d’alliances alternatives vis-à-vis de l’État hachémite et des Saoud [38].

Cette frontière a donc constitué un point faible dans la construction identitaire jordanienne.

Toutefois, le Royaume a dû affronter des obstacles bien plus graves dans la définition de ses frontières à cause de la présence d’une forte composante palestinienne au sein de sa population [39].

(Trans-)Jordaniens et Palestiniens

La narration dans les manuels d’histoire moderne fournit le meilleur exemple de la nature ambiguë de la construction des frontières nationales, lorsqu’elle affronte la question des rapports entre Palestiniens et Jordaniens.

Selon la version donnée dans la plupart des manuels, depuis la conquête islamique, « Palestine et Jordanie » (sic) occupaient la partie méridionale du Bilad al-sham.

Les deux pays restèrent une « entité unitaire du point de vue géographique et démographique » [40] jusqu’à la fin du royaume arabe de Syrie fondé par le roi Faysal au moment où l’Empire ottoman s’était effondré.

Ce furent les divisions imposées après par les gouvernements coloniaux et la déclaration Balfour [41] qui brisèrent cette unité.

La longue histoire commune explique la profonde proximité ressentie par les Jordaniens vis-à-vis de leurs « frères » palestiniens et l’aide qu’ils leur ont toujours offerte.

Les auteurs des manuels insistent en particulier sur le sacrifice en vies humaines des Jordaniens pour la Palestine, signe suprême du lien qui unit les deux peuples.

Par exemple, dans l’ouvrage Histoire contemporaine de la Jordanie, la photographie de Kayd al-Maflah al-Ubaydat, « le premier martyr jordanien » tombé au nom de la cause palestinienne, domine le récit des premières années de la lutte contre les puissances coloniales [42..

Malgré la revendication de l’unité géographique et démographique de la Palestine et de la Jordanie, dans ces passages, les auteurs désignent les deux populations respectivement comme « peuple palestinien » et « peuple jordanien ».

Puisque la distinction entre les deux peuples est claire, il semblerait que l’État jordanien ait enfin accepté l’autonomie culturelle et politique du peuple palestinien.

La narration exprime en effet une attitude nouvelle qui s’oppose à la position maintenue durant de longues décennies par les souverains hachémites. Un exemple de l’ancienne attitude est contenu dans le manuel scolaire analysé par Katz que j’ai mentionné plus haut où la tentative jordanienne de s’approprier symboliquement l’histoire, l’identité et la terre palestiniennes est clairement exprimée [43.

Revenons aux manuels des années 90.

Selon la version donnée dans les textes considérés, une autre marque de la solidarité des Jordaniens envers les Palestiniens s’exprime dans la participation de l’armée jordanienne au conflit de 1948 [44] durant lequel elle réussit à défendre les terres « qui lui avaient été confiées par le commandement arabe unifié » [45]

La polémique latente dans cette phrase concerne les accusations adressées par les Palestiniens à l’armée jordanienne. Les Jordaniens furent accusés d’avoir abandonné aux forces israéliennes des lieux clés dans la défense du pays [46]…

Afin de prouver le contraire, la narration s’arrête sur les gestes héroïques de l’armée jordanienne et sur ses victoires.

Suit la section portant sur « l’union » du Royaume jordanien et de la Cisjordanie, où l’on adopte la version historique selon laquelle ce furent les Palestiniens qui demandèrent à Abdallah « d’unir les deux rives »[47].

La version officielle qui circule en Jordanie est que les familles de notables de la rive ouest du Jourdain – le terme Palestine tend à disparaître à ce point de la narration – se réunirent plusieurs fois en 1948, afin de demander au roi Abdallah d’accepter l’union des deux rives [48].

La narration souligne qu’Abdallah accueillit avec joie la nouvelle, considérant que cette union était le début de l’union de tout le peuple arabe.

La censure sur ce qui se passa réellement, c’est-à-dire sur le fait qu’il s’agit d’une annexion plutôt que d’une union volontaire, a pour but d’éliminer tout conflit interne ainsi que de légitimer la politique hachémite.

En outre, les procédures qui formalisèrent au niveau juridique « l’union » des deux rives sont décrites dans les détails, afin de mettre en évidence que tout se passa légalement, selon la volonté démocratique des acteurs impliqués [49]..

Le sens général attribué à l’événement est que, après trente ans de division « non naturelle », les citoyens des deux rives se retrouvèrent de nouveau à partager les mêmes terres et le même destin.

Les divisions politiques entre les deux peuples se manifestent dans d’autres épisodes que les auteurs des manuels sont obligés d’aborder, quoique souvent de manière elliptique afin de donner toujours une version consensuelle des événements.

L’épisode de la bataille de Karama [50][ qui eut lieu en 1968 entre d’une part les forces israéliennes et d’autre part les combattants palestiniens et l’armée jordanienne en est un exemple significatif.

Bien que le mouvement des fedayin, le mouvement de résistance palestinien, soit mentionné dans le récit de la bataille, les manuels ne lui attribuent pas un rôle de premier plan dans les événements.

En revanche, c’est la Jordanie qui devient protagoniste de la lutte victorieuse contre l’ennemi israélien.

Les « Palestiniens » n’apparaissent même pas comme acteurs secondaires de la bataille, car ce sont les « Arabes » en général qui sont mentionnés par la narration.

Ainsi, les Palestiniens disparaissent derrière une version panarabe qui permet de rapprocher les deux interprétations de la bataille de Karama qui circulent en Jordanie : la première selon laquelle elle représente une victoire de l’armée jordanienne sur Israël, la seconde selon laquelle Karama est une victoire du mouvement nationaliste palestinien sur l’oppresseur israélien.

Dans les deux versions, cette bataille est conçue comme une grande victoire sur l’armée israélienne, une victoire qui assume une forte valeur symbolique, puisqu’elle eut lieu juste après la défaite subie dans la Guerre de 1967 [51]..

Si dans les manuels scolaires destinés aux étudiants en bas âge, la censure devient presque totale à propos des événements qui suivirent, notamment Septembre noir [52] et les conflits internes des années 70 [53] il n’en va pas de même pour les textes destinés aux étudiants des deux dernières classes de lycée.

Toutefois, les auteurs n’entrent pas dans le détail, ils se limitent à traiter les événements en quelques lignes et en attribuent toute la responsabilité à l’OLP.

La volonté de réduire l’importance de Septembre noir, qui fut pourtant une véritable guerre civile, s’exprime aussi dans le terme utilisé pour le désigner : le mot arabe khilaf. Ce mot vise à nuancer la portée des événements dans la mesure où il est beaucoup trop faible pour exprimer la violence des affrontements qui eurent lieu.

La conclusion à laquelle parviennent les manuels est étonnante pour le lecteur occidental : Septembre noir n’aurait pas réussi à détruire « l’unité nationale », mais au contraire aurait mis en évidence la nature profonde « du lien jordano-palestinien » qui se fonde sur la communauté d’histoire, de géographie et de religion.

Par cette manœuvre, la narration renverse ainsi le sens des événements, faisant du conflit interne un épisode de l’édification nationale.

À la fin de ce passage, pour renforcer leur propos, les auteurs ajoutent que la Jordanie fut le premier État arabe qui « ouvrit ses bras » aux fils du peuple palestinien, de sorte qu’elle devint le pays hôte accueillant le plus grand nombre de Palestiniens [54].

La métaphore de la « grande famille jordanienne » revient dans le langage imagé utilisé ici qui transforme la Jordanie en une mère affectueuse envers tous ses enfants et en particulier ses enfants palestiniens.

Bref, le récit de Septembre noir abat les frontières entre Palestiniens et Jordaniens qui apparaissent dans d’autres passages de la narration, afin de donner une vision pacifiée et presque fusionnelle de ces deux composantes de la population du Royaume. Les censures présentes sont d’autant plus frappantes que la politique de « jordanisation » [55] qui suivit Septembre noir est encore très récente et en conséquence très présente dans la conscience de la population du Royaume.

Frontières internes : la Transjordanie

Pour sa part, l’histoire de la Jordanie est traitée de manière détaillée dans des ouvrages qui lui sont spécifiquement consacrés tels les deux volumes de l’Histoire contemporaine de la Jordanie [56].

L’opération qui consiste à mettre la Jordanie au centre de la narration confère une existence concrète au Royaume et à son peuple, parce qu’ils deviennent des sujets historiques bien définis dans l’imaginaire des étudiants. Donc, dans le manuel consacré à la Jordanie, l’histoire moderne du Proche-Orient est vue à partir d’une région géographique déterminée, la Jordanie, et de la perspective d’une composante seulement du peuple arabe, les Jordaniens.

Il est significatif que le récit s’ouvre avec une « présentation générale » dans laquelle, en quelques pages, on brosse un tableau synthétique de l’histoire de la Jordanie.

Ici, le pays est présenté comme une entité unitaire caractérisée par une longue histoire qui remonte jusqu’à l’époque préhistorique.

L’itinéraire historique vise à montrer que, puisqu’il y a eu une civilisation spécifique qui a connu un développement autonome dans le territoire de la Jordanie actuelle, le Royaume peut prétendre au même statut que les autres États du Bilad al-sham.

La continuité dans le temps et la profondeur historique indiquent d’une part que la Jordanie n’est pas une création coloniale donc « artificielle », d’autre part elles lui confèrent la même dignité dont jouissent traditionnellement d’autres États de la région, comme l’Égypte, la Syrie et surtout Israël [57]..

De même le manuel s’efforce de démentir un autre lieu commun de l’historiographie arabe selon lequel la Jordanie n’aurait eu qu’un rôle mineur dans l’histoire du Proche-Orient.

À cette fin, de longs paragraphes sont consacrés aux apports du Royaume au développement des anciennes civilisations du Proche-Orient et de la civilisation arabo-islamique.

À la lumière de ces considérations, on peut bien dire que l’histoire apparaît comme un enjeu de lutte directement politique : fonder le droit d’exister pour le Royaume hachémite en tant qu’État indépendant.

Bien que l’histoire antique soit abordée rapidement dans l’introduction, comme l’indique son titre, le manuel est consacré à la période contemporaine, c’est-à-dire à la période qui commence à la fin du XIXe siècle.

La renaissance arabe (nahda) et le développement du mouvement nationaliste dans les provinces arabophones de l’Empire ottoman sont les premiers thèmes abordés.

Dans la narration, la Jordanie apparaît comme une entité bien définie à côté de la Syrie et du Liban, les deux régions centrales du Bilad al-sham.

Le pays est désigné alternativement par les termes sharq al-Urdun et Urdun, respectivement Transjordanie et Jordanie [58]….

Le récit de l’histoire locale commence avec la description de la diffusion des écoles au XIXe siècle et de l’impact que l’amélioration du niveau éducatif a produit sur le sentiment national [59.

Puis sont présentées quelques personnalités politiques et intellectuelles (trans)jordaniennes qui vécurent à la fin de l’époque ottomane. Or ici, pour la première fois dans un manuel scolaire, l’histoire de la société transjordanienne apparaît comme une histoire disjointe et antécédente par rapport à celle des Hachémites.

De prime abord, ce choix apparaît en contradiction avec la narration officielle qui est généralement dominée par l’histoire de la dynastie hachémite. Ce trait, c’est-à-dire la superposition du récit hachémite à l’histoire transjordanienne, dérive soit de la nécessité ressentie par la dynastie de légitimer son pouvoir, soit de la volonté de créer une identité nationale pour une population hétérogène en quête des références communes.

En effet, d’une part les Hachémites doivent censurer l’histoire transjordanienne pour cacher l’existence d’une élite politique locale qui pourrait prétendre au pouvoir au nom de sa nature autochtone et de sa présence antérieure à l’arrivée de la dynastie dans le pays [60]

D’autre part, si les différentes composantes de la population jordanienne se reconnaissaient dans les respectives identités d’origine, transjordanienne, palestinienne ou autre, le pays risquerait de perdre sa cohésion sociale.

Malgré son caractère dangereux, les raisons pour lesquelles le manuel aborde ici le passé pré-hachémite dérivent de la nécessité de montrer que le pays a participé au mouvement nationaliste arabe.

En effet, la contribution de la Jordanie à ce mouvement ne peut risquer d’être ignorée sans que son histoire en souffre, surtout si l’on considère l’importance accordée à cette période dans la narration officielle.

Le but du manuel est donc de montrer que les Jordaniens, au même titre que les Syriens et Libanais, ont participé au mouvement nationaliste arabe et à l’opposition dirigée contre la politique ottomane dans les provinces arabes [61]…

À cette fin, le texte mentionne aussi les nombreuses révoltes locales qui, dès la fin du XIXe siècle, eurent lieu en Transjordanie contre l’administration ottomane à l’époque où elle avait réimposé son pouvoir dans la région.

Mais tous ces mouvements d’opposition sont décrits comme des tentatives qui n’atteignent pas leur but, car, selon le manuel, les gens qui résidaient « dans le sud de la province de Syrie » (la Transjordanie) attendaient celui « qui les aurait sauvés » du « joug » du gouvernement ottoman.

Ainsi, lorsqu’ils apprirent que « le chérif de la Mecque » [62] organisait l’opposition, « ils firent appel à celui-ci » et décidèrent de participer à « la libération de la Syrie » [63]…

Or qui sont ces Jordaniens qui décidèrent de participer à la révolte anti-ottomane guidée par les Hachémites?

D’abord, je voudrais remarquer la variété des expressions employées pour les désigner : les Jordaniens, les Transjordaniens, les tribus jordaniennes, les fils de la Jordanie [64].

Au cours de la narration, les Jordaniens sont identifiés tour à tour avec les membres des tribus des Huwaytat, des Bani Sakhr, des ‘Anaza, des Rwala, des Bani ‘Atiyya, avec les habitants de Kérak, ceux de Tafila, de Ma’an, des villages du Sud et ceux de Wadi Mousa.

En d’autres termes, les auteurs désignent comme Jordaniens les habitants du sud du Royaume moderne et plus particulièrement les grandes tribus bédouines.

Évidemment, il est tout à fait arbitraire d’identifier les Rwala ou les Huwaytat aux Jordaniens, étant donné que ces tribus se déplaçaient à travers de très vastes territoires dont une partie seulement devinrent ensuite jordaniens [65]…

Les autres catégories d’habitants, ceux des villes et des villages du nord du pays, ne figurent pas dans la narration.

De surcroît, la représentation donnée dans les manuels est en contradiction avec le fait que « pendant la guerre, la plupart des tribus de la Transjordanie demeurèrent indifférentes à l’appel de la Révolte arabe » [66]..

Mais, dans la version du manuel, lorsque la Révolte éclate, l’enthousiasme populaire s’empare de l’âme des « Jordaniens », de sorte qu’ils se joignent en masse à l’armée arabe contre les Ottomans.

Après l’entrée des troupes hachémites en territoire transjordanien, celui-ci devient le centre de la narration : le pays se transforme en un grand champ de bataille où l’armée arabe triomphe sur les Ottomans.

Ainsi, la Transjordanie, « porte de la conquête islamique » au VIIe siècle [67], redevient un lieu clé dans la nouvelle expansion arabe guidée par les Hachémites.

Le parallélisme entre l’époque de Mahomet et la Grande révolte transparaît de manière évidente dans la narration. Il se base sur l’idée que les nouveaux conquérants sont les descendants du Prophète, de sorte qu’ils peuvent être légitimement considérés comme les nouveaux champions de la foi et du peuple arabe.

L’inscription des lieux des batailles, anciennes et modernes, contre les Byzantins et contre les Ottomans, dans le territoire transjordanien permet également de tracer une géographie militaire et religieuse du pays capable de consolider son existence réelle et symbolique dans l’imaginaire des étudiants.

Ainsi, la mise en valeur du territoire transjordanien et l’insistance sur la participation de ses habitants aux événements dérive non pas de l’intérêt pour l’histoire locale, mais de la volonté de donner de la profondeur historique aux frontières et à l’identité nationales et également d’inscrire le pays dans la narration hachémite.

À ce propos, le texte souligne que l’armée arabe du Nord était composée surtout par des « Jordaniens et des Palestiniens » qui, déjà pendant la Première Guerre mondiale, se retrouvent unis – le destin ! – sous la conduite des Hachémites.

Conclusion

Les exemples que je viens de donner montrent que l’histoire ancienne et moderne peut devenir un outil efficace de la représentation officielle afin de construire des frontières imaginaires capables de délimiter non seulement l’espace géopolitique de l’État, mais aussi l’identité de ses citoyens.

Ils montrent également que la narration est souvent ambiguë et contradictoire dans la mesure où les frontières tracées sont mouvantes : elles incluent ou excluent des éléments selon les contextes narratifs.

La narration historique contenue dans les manuels scolaires aboutit à ce résultat par le biais d’une sélection savante des périodes, des civilisations, des événements et des personnages qui doivent baliser la version orthodoxe de l’histoire et par conséquent de l’identité nationale.

Donc, si les États sont délimités à l’extérieur par des frontières géopolitiques, ils contiennent aussi des partitions internes qui séparent différentes catégories de citoyens.

Les frontières internes tracent les limites entre les groupes ethniques, religieux, politiques qui tantôt définis par l’État tantôt autodéfinis construisent une géographie complexe au sein des formations étatiques.

Dans ces géographies se superposent des histoires, des narrations et des imaginaires différents et parfois opposés qui morcellent la population en de nombreux groupes devenant, selon les circonstances, amis ou ennemis, autochtones ou étrangers, bons ou méchants.

L’ambivalence identitaire et la mobilité des frontières sont particulièrement évidentes dans les États fondés à l’époque coloniale ayant entrepris la construction nationale à une époque relativement récente.

Dans cette perspective, la Jordanie constitue un exemple intéressant, parce qu’il s’agit d’un État établi par les puissances coloniales sur un territoire sans unité politique et habité par une population hétérogène.

L’histoire conflictuelle de la région, la lourde implication de la Jordanie dans le destin du peuple palestinien, les fréquents déplacements de ses frontières, l’arrivée de centaines de milliers de Palestiniens et les conséquents changement démographiques au sein du pays ont alimenté des géographies spatiales, politiques et identitaires multiples et contradictoires.

Si le dynamisme de l’histoire jordanienne a contribué à déstabiliser les équilibres au sein de la population, la Monarchie hachémite aussi a dû entreprendre plusieurs fois et de manière différente la construction de l’identité nationale, afin de l’adapter aux différentes circonstances politiques et démographiques.

La géométrie variable des frontières du Royaume, extérieures et intérieures, est à l’origine des narrations contradictoires que j’ai analysées dans cet article [68]..

Cependant, la fluidité des frontières politiques et identitaires du pays, la capacité d’adaptation de la Monarchie ainsi que la plasticité de l’imaginaire de la population semblent avoir permis à la Jordanie de survivre mieux que d’autres États de la région aux nombreux conflits du Proche-Orient.?

Photo de présentation : Les manuels scolaires de l’Autorité Palestiniennes qui mettent en avant les histoires familiales du grand-père qui transmet la clé de sa maison à ses descendants, est similaire à ce dont nous venons de lire sur le mensonge jordanien …. Mensonge palestinien et drapeau palestinien sont identiques au mensonge et au drapeau jordaniens…

Notes
  • [*]
    Dans cet article, le terme « national » indique l’identité jordanienne construite par la Monarchie hachémite. J’utilise donc le terme nation à la manière d’Ernest Gellner, Benedict Anderson, Eric Hobsbawm et d’autres. Selon ces auteurs, toute nation et toute identité nationale est le résultat d’une invention politique. Les nations « naturelles » ou par droit historique n’existent pas, puisque tous les discours qui visent à en légitimer l’existence sont le résultat d’une « invention » qui vise à légitimer les « communautés imaginées » dont elles se composent.
  • [1]
    Al-mamlaka al-urduniyya al-hashimiyya (Le Royaume hachémite de Jordanie), Amman : Ministère de l’éducation, 1950.
  • [2]
    Kimberly Katz, « Tourism and Textbooks : Promoting the National Agenda among Jordan’s Youth », article non publié, 2000. L’existence d’un programme de nationalisation est confirmée par l’analyse de B. Anderson, dans son ouvrage : Betty Anderson, Nationalist Voices in Jordan. The Street and the State, Austin : University of Texas Press, 2005, pp. 66-78.
  • [3]
    La liste détaillée des manuels utilisés dans cet article se trouve dans : Irene Maffi, La politique des objets. Discours et pratiques du patrimoine dans la construction de l’identité jordanienne, Thèse doctorale, Lausanne : Université de Lausanne, 2003. Voir en particulier le chapitre 12, pp. 416-474, et la bibliographie, p. 508.
  • [4]
    Betty Anderson, « Writing the nation : textbooks of the Hashemite Kingdom of Jordan », Comparative Studies of South Asia, Africa and the Middle East, Vol. 21, Nos 1 et 2, 2001, pp. 5-14. Mon propos rejoint partiellement la thèse soutenue par B. Anderson qui analyse les manuels d’histoire des années 60 et 70 en montrant que l’identité jordanienne est construite surtout autour de l’histoire hachémite. Me basant sur les manuels scolaires des années 90 et surtout sur les pratiques du patrimoine et la muséographie jordanienne depuis le début de l’Émirat (1921), je crois pouvoir affirmer que la Monarchie hachémite a essayé de construire une identité nationale jordanienne.
  • [5]
    Eric Hobsbawm a analysé les identités nationales en Europe et a montré qu’il s’agit toujours de traditions inventées (Nations and Nationalism since 1780, Cambridge : Cambridge University Press, 1990).
  • [6]
    Ce manuel est destiné aux élèves de la septième classe. Il est à remarquer qu’en Jordanie le curriculum scolaire est rigidement unifié et que les manuels scolaires utilisés sont les mêmes dans toutes les institutions scolaires, privées, publiques, de l’armée, de l’UNRWA et religieuses. Les textes sont approuvés, publiés et souvent même écrits par les membres du Ministère de l’éducation. Ceci assure à l’État le contrôle des contenus de l’enseignement scolaire.
  • [7]
    Cette expression désigne la région qui comprend actuellement l’Irak occidental, la Syrie, Israël, les Territoires palestiniens et la Jordanie, et est appelée aussi la Grande Syrie.
  • [8]
    Maghreb et Machrek sont deux mots d’origine arabe qui désignent les deux parties dans lesquelles se divise de manière conventionnelle le monde arabe, c’est-à-dire respectivement l’Afrique du Nord et le Proche-Orient.
  • [9]
    Stéphane Valter, La construction nationale syrienne : légitimation de la nature communautaire du pouvoir par le discours historique, Thèse doctorale, Paris : IEP, 1997, pp. 73-74.
  • [10]
    Histoires des anciennes civilisations du monde (Tarikh hadarat al-‘alam al-qadima), 1997, pour la septième classe, Amman : Ministère de l’éducation, p. 95.
  • [11]
    Comme Said l’a bien montré, l’opposition entre Arabes et Européens, musulmans et chrétiens, Orient et Occident a été construite surtout par le regard occidental. Les syncrétismes culturels dans l’Espagne omeyyade et dans le Royaume normand qui avait son centre en Sicile indiquent au contraire la nature très fluide des relations entre la civilisation arabo-islamique et le monde européen.
  • [12]
    L’opposition entre les Arabes et les autres peuples doit être signalée parce que, comme écrit Étienne Copeaux : « La vision des autres, amis, ennemis ou simples voisins, est constitutive de l’identité. Il est courant de constater que l’ennemi joue un rôle d’identité structurante dans les représentations de certaines sociétés », Étienne Copeaux, Espaces et temps de la nation turque. Analyse d’une historiographie nationaliste, 1931-1993, Paris : CNRS Éditions, 1997, p. 22. Sur le même sujet, voir aussi l’article d’Ilan Pappé, « Paura, vittimizzazione, sé e l’altro » qui porte sur l’opposition entre Israéliens et Arabes dans le discours israélien (in J. Hilal et I. Pappé [dir.], Parlare con il nemico. Narrazioni palestinesi e israeliane a confronto, Torino : Bollati Boringhieri, 2004, [2003], pp. 132-151).
  • [13]
    La référence à l’islam est très importante dans le discours officiel jordanien, car elle a été utilisée par les Hachémites afin de légitimer leur pouvoir. Malgré cela, les peuples musulmans non arabes jouent un rôle secondaire dans la narration de l’histoire présentée dans les manuels scolaires jordaniens.
  • [14]
    Orient et Occident, Arabes et Occidentaux sont considérés comme des groupes homogènes, définis par des traits rigides et inchangeables. Il y a ici un processus d’essentialisation de l’identité qui possède son équivalent dans le savoir orientaliste développé dans la tradition euro-américaine.
  • [15]
    Il s’agit de deux civilisations locales qui se développèrent respectivement dans la Syrie méridionale et en Transjordanie et qui furent ensuite englobées par l’Empire romain. Histoires des anciennes civilisations du monde, op. cit., pp. 25-28.
  • [16]
    Ibid., pp. 115-119.
  • [17]
    Le même manuel utilise le mot fath seulement pour indiquer la conquête islamique.
  • [18]
    Pour plus de détails, voir infra.
  • [19]
    Histoires des anciennes civilisations du monde, op. cit., pp. 30-33.
  • [20]
    Ibid., p. 67. L’allusion au récit biblique, adopté aussi par le Coran, est claire. Dans celui-ci on affirme, en effet, qu’Abraham venait de la ville d’Ur.
  • [21]
    Le changement de nom me semble très significatif. Pour en comprendre la prégnance, il faut se référer aux différents termes utilisés pour désigner le territoire aujourd’hui divisé entre Israël et les Territoires palestiniens. Les archéologues et les historiens de l’Antiquité occidentaux désignent cette région avec le terme « Palestine ». Dans leur vision, la Palestine constitue moins une entité politique qu’une unité historique et culturelle. L’expression « pays de Canaan » a une connotation religieuse, parce qu’elle est tirée du texte biblique. Pour cette raison, elle est utilisée par les archéologues bibliques et les religieux (juifs ou chrétiens) qui veulent faire allusion à l’histoire sacrée. Dans le discours israélien, l’usage de l’expression « pays de Canaan » a servi à nier l’existence historique du peuple palestinien. Voir : Keith W. Withelam, The Invention of Ancient Israel. The Silencing of Palestinian history, London : Routledge, 1996.
  • [22]
    Histoires des anciennes civilisations du monde, op. cit., p. 67.
  • [23]
    Ibid., pp. 67-68. Le verbe le plus utilisé dans la narration est istawalla qui est rarement utilisé dans la description des conquêtes des autres peuples qui s’emparent de la région, tels les Assyriens qui sont pourtant renommés pour avoir été très violents dans leurs actions militaires.
  • [24]
    Ibid., p. 68. Ma cursive.
  • Selon les très contestables comptes rendus faits par le CMIP (Center for Monitoring the Impact of Peace), une organisation juive américaine dont le directeur scientifique vit dans une colonie en Cisjordanie, dans les nouveaux manuels scolaires adoptés par l’Autorité palestinienne après 1994, l’histoire antique du peuple juif serait aussi soit effacée soit déformée. Selon le CMIP, les anciens Juifs seraient représentés comme les ennemis de Mahomet. Malgré l’absence d’une analyse spécifique de l’histoire ancienne, l’article de Fouad Moughrabi, « The Politics of Palestinian Textbooks », Journal of Palestine Studies, Vol. 31, N° 1, 2001, pp. 5-19, constitue la meilleure défense des manuels d’histoire palestiniens. De même, l’étude publiée par Ruth Firer et Sami Adwan, The Israeli-Palestinian Conflict in History and Civics Textbooks of Both Nations, Hannover : Verlag Hahnsche Buchhandlung, 2004, donne une image beaucoup plus équilibrée des manuels scolaires palestiniens. Cette étude est d’autant plus intéressante qu’elle analyse en parallèle les manuels scolaires israéliens et palestiniens et permet donc de comparer les versions données des deux côtés. Enfin, il ne faut pas oublier que les manuels palestiniens ont été conçus en collaboration avec l’Unesco, un organisme international qui peut difficilement être accusé de divulguer des représentations racistes ou capables de stimuler la haine entre les peuples.
  • [25]
    Une partie de la population juive resta en Palestine, comme en témoigne la révolte des Maccabées qui remonte à 132-135 et qui se termina par la conquête de Jérusalem de la part de l’empereur Hadrien. Encore à l’époque des Croisades, la communauté juive fut chassée de Jérusalem, où elle put retourner seulement après la reconquête de la ville de la part de Saladin. Malgré la faiblesse numérique de la communauté juive de Palestine avant le XXe siècle, en nier la présence constitue une falsification de l’histoire.
  • [26]
    Histoires des anciennes civilisations du monde, op. cit., p. 68.
  • [27]
    La narration de l’histoire pré-islamique de La Mecque et Médine montre aussi l’ambiguïté du jugement sur le mode de vie des tribus arabes anciennes. L’identité nomade et bédouine est ici considérée comme plus primitive par rapport aux institutions politiques créées dans ces villes par la classe marchande. Cependant, dans le discours officiel jordanien l’identité tribale est presque toujours mise en valeur. Voir Linda L. Layne, Home and Homeland : The Dialogics of National and Tribal Identities, New York : Princeton University Press, 1994 ; Riccardo Bocco et Géraldine Chatelard, « Comment peut-on être bédouin ? » in R. Bocco et G. Chatelard (dir.), Jordanie. Le Royaume de frontière, Paris : Éditions Autrement, 2001, pp. 60-77.
  • [28]
    Keith W. Whitelam, The Invention of Ancient Israel. The Silencing of Palestinian History, London : Routledge, 1996, pp. 79 ss.
  • [29]
    À propos des réactions à l’orientalisme, on peut lire le célèbre ouvrage d’Edward Said, Orientalism, New York : Pantheon Books, 1978. Voir aussi : Lila Abu Lughod, « Writing against Culture » in R. G. Fox, (ed.), Recapturing Anthropology. Working in the Present, Santa Fe : School of American Research Press, 1991, pp. 137-162.
  • [30]
    Le récit palestinien voit dans les Cananéens les ancêtres du peuple palestinien moderne. Donc les Cananéens, comme les Palestiniens d’aujourd’hui, sont les autochtones attaqués, tués et chassés par les envahisseurs juifs : les Israélites dans l’Antiquité et les sionistes dans le passé récent.
  • [31]
    Je mets les termes « bons » et « méchants » entre guillemets non pas pour indiquer qu’ils sont utilisés dans les manuels jordaniens, mais pour signaler ma prise de distance par rapport à l’attribution de valeur implicite présente dans les ouvrages analysés.
  • [32]
    Pierre Ansart, « Manuels d’histoire et inculcation du rapport affectif au passé », in H. Moniot, (dir.), Enseigner l’histoire. Des manuels à la mémoire, Nancy : Peter Lang, 1984, pp. 57-76.
  • [33]
    Il faut se rappeler aussi que le contenu de l’enseignement scolaire est beaucoup plus lent à se transformer que la mémoire collective. Les nouvelles circonstances politiques et économiques ne se traduisent donc pas nécessairement dans une transformation du contenu des manuels scolaires. D’ailleurs, les tensions politiques et militaires des dernières années et la crise économique traversée par la région n’ont pas provoqué chez les Jordaniens un changement d’attitude vis-à-vis de l’ancien ennemi israélien. La population est encore très hostile à Israël aussi à cause de sa politique envers les Palestiniens.
  • [34]
    Les manuels d’histoire moderne sont destinés aux élèves de la huitième et de la neuvième classes et à ceux des deux dernières années de lycée. Il est impressionnant de noter la fidélité de la narration historique des manuels jordaniens à la version imprégnée d’esprit panarabe qui fut élaborée au début du XXe siècle par Sati al-Husri, un des protagonistes de la politique culturelle du Machrek pendant la première moitié du siècle dernier. Sati al-Husri fut un des principaux théoriciens de la vision historique du nationalisme arabe ainsi que le responsable de l’éducation en Irak au temps de Faysal, fondateur de la dynastie hachémite dans ce pays.
  • [35]
    Hussein ibn Ali est le père d’Abdallah, le premier roi de Jordanie.
  • [36]
    Histoire contemporaines des Arabes et du monde (Tarikh al-‘arab wa al-‘alam al-mu‘asir), pour la deuxième classe secondaire de la section littéraire, Amman : Ministère de l’éducation, 1998, p. 62.
  • [37]
    Ibid., p. 64.
  • [38]
    Riccardo Bocco, État et tribus bédouines en Jordanie, 1920-1990. Les Huwaytat : territoire, changement économique, identité politique, Thèse doctorale, Paris : IEP, 1996.
  • [39]
    Après la première guerre israélo-arabe, la Jordanie annexa la Cisjordanie, c’est-à-dire une partie de l’ancienne Palestine mandataire. En conséquence de la guerre de 1967, ce territoire fut occupé par l’armée israélienne. En dépit de l’occupation militaire et de la déclaration de Rabat de 1974, selon laquelle l’OLP était le seul organisme représentatif du peuple palestinien, les Hachémites continuèrent à réclamer ce territoire en tant que partie du sol national. Seulement en 1988, le roi Hussein déclara la rupture des liens administratifs et juridiques avec la rive ouest du Jourdain. Malgré la perte de la Cisjordanie et donc de la population qui y résidait, de nombreuses vagues de Palestiniens se déversèrent à l’est du Jourdain entre 1948 et aujourd’hui, de façon qu’au moins la moitié de la population du Royaume est constituée par des individus d’origine palestinienne. La division entre Palestiniens et (Trans-) Jordaniens est donc un élément crucial du débat identitaire dans le pays. Pour plus de détails, voir : Joseph A. Massad, Colonial Effects. The Making of National Identity in Jordan, New York : Columbia University Press, 2001 ; Adnan Abu Odeh, Jordanians, Palestinians and the Hashemite Kingdom in the Middle East Peace Process, Washington D.C. : United States Institute of Peace Press, 1999.
  • [40]
    Histoire contemporaine de la Jordanie (Tarikh al-Urdun al-mu‘asir, al-juz‘al-awwal), pour la deuxième classe secondaire de la section littéraire, Amman : Ministère de l’éducation, Vol. 1, 1995, p. 102.
  • [41]
    La déclaration de Lord Balfour reconnaissait la Palestine comme « foyer naturel juif », autorisant de fait l’immigration des Juifs du monde dans cette région reconnue implicitement comme leur patrie.
  • [42]
    Histoire contemporaine de la Jordanie, op. cit., p. 103.
  • [43]
    Le symptôme le plus évident de cette politique fut l’interdiction d’utiliser les termes « Palestine » et « palestinien » dans les discours publics, puisqu’ils faisaient allusion à l’existence d’un peuple, d’une terre et d’une identité séparées.
  • [44]
    Tout de suite après le départ des Britanniques et la proclamation de l’État d’Israël, les pays arabes limitrophes envoyèrent leurs armées dans les territoires de la Palestine mandataire dans le but d’empêcher la constitution de l’État juif, déclenchant la première guerre israélo-arabe.
  • [45]
    Histoire contemporaine de la Jordanie, op. cit., p. 103.
  • [46]
    Après la première guerre arabo-israélienne, le roi Abdallah fut accusé de trahison. Notamment, il fut accusé d’être responsable de la perte de Ramla et Lydda. Sur la question, voir : Eugene L. Rogan, « Jordan and 1948 : the Persistence of an Official History », in E. L. Rogan et A. Shlaim (eds), The War for Palestine. Rewriting the History of 1948, Cambridge : Cambridge University Press, 2001, pp. 104-124.
  • [47]
    Pour une version tout à fait différente des événements, voir : Lamia Radi, L’élite palestinienne : stratégies de survie et modes d’influences (1967-1997), Thèse doctorale, Paris : IEP, 1997.
  • [48]
    Pour une version différente des événements, voir la thèse de Lamia Radi, op. cit.
  • [49]
    Par exemple la narration valorise le fait que l’administration militaire en Cisjordanie fut transformée en administration civile et qu’ensuite le roi forma le premier gouvernement unitaire qui comprenait des ministres de la rive ouest.
  • [50]
    Karama est une localité jordanienne à la frontière avec la Cisjordanie dans laquelle se trouvait un camp palestinien d’où les fedayin menaient des actions de guérilla dans les territoires occupés.
  • [51]
    En réalité, à Karama les Israéliens ne furent pas battus, mais subirent des pertes d’hommes et de matériels militaires. Malgré cela, justement à cause des pertes israéliennes, dans la rhétorique officielle jordanienne et palestinienne cette bataille est représentée comme une victoire. Pour une discussion critique sur les sources, voir : Joseph A. Massad, Colonial Effects. The Making of National Identity in Jordan, New York : Columbia University Press, 2001, pp. 239-240.
  • [52]
    (Note de la p. 32.) Pendant Septembre noir, il y eut un affrontement final entre l’armée jordanienne et les mouvements de résistance palestiniens qui avaient réussi à imposer leur contrôle sur des zones du pays et menaçaient directement le pouvoir de la monarchie hachémite. Il est à remarquer que l’expression Septembre noir n’est jamais utilisée dans les manuels jordaniens. Sur la question, voir l’ouvrage déjà cité : Joseph A. Massad, Colonial Effects. The Making of National Identity in Jordan, op. cit., pp. 240-245 et p. 340.
  • [53]
    (Note de la p. 32.) Voir aussi dans le second volume du même manuel à la p. 95 où l’on décrit, sans mentionner les termes Palestiniens et Jordaniens, les événements de 1970.
  • [54]
    Histoire contemporaine de la Jordanie, op. cit., p. 106.
  • [55]
    Cette politique amena à l’épuration du personnel d’origine palestinienne de l’administration publique, favorisant en revanche les citoyens ayant une origine transjordanienne et donc considérés comme fidèles au pouvoir. Cette politique fut d’autant plus discriminatoire que la catégorie « palestinien » est très ambiguë, car elle comprend des individus qui ont des relations sociales et historiques très différentes avec le pays. Voir : Adnan Abu Odeh, Jordanians, Palestinians and the Hashemite Kingdom in the Middle East Peace Process, Washington D.C. : United States Institute of Peace Press, 1999, et Laurie Brand, « Palestinians and Jordanians : a Crisis of Identity », Journal of Palestine Studies, Vol. 24, N° 4, 1995, pp. 46-61.
  • [56]
    Ce manuel est destiné aux lycéens de la seconde classe de la section littéraire.
  • [57]
    Israël ainsi que l’Égypte, la Syrie et l’Irak sont les pays qui ont le plus insisté sur leur histoire antique afin de légitimer l’existence des États modernes. De surcroît, la Jordanie a dû essayer de démonter l’idée soutenue par les Israéliens selon laquelle la Jordanie est la Palestine, c’est-à-dire au fond qu’elle n’a pas de légitimité politique sinon en tant qu’État pour les Palestiniens.
  • [58]
    Le terme, utilisé pour la première fois à l’époque de la conquête islamique, désigne le fleuve et la vallée dans laquelle il se trouve. À l’époque omeyyade, le jund al-Urdun était un district administratif à cheval entre la Transjordanie et la Cisjordanie qui ne correspond qu’à une partie du Royaume moderne. Voir : Ihsan Shahid, « The Jund System in Bilad al-Sham : Its Origin », The IVth International Conference of Bilad al-sham, Proceedings of the Symposium, 1983, pp. 45-52.
  • [59]
    Il est intéressant de noter que, dans d’autres manuels d’histoire moderne, la Jordanie de l’époque ottomane est présentée comme un pays sauvage habité par des tribus nomades et illettrées. Selon le contexte narratif, le pays est tantôt exclu tantôt inclus dans le Bilad al-sham et donc dans le mouvement nationaliste arabe.
  • [60]
    À la lumière de ces considérations, l’émergence de l’histoire pré-dynastique non seulement brise le mythe selon lequel ce sont les Hachémites qui ont créé le pays, mais laisse aussi apparaître l’existence d’une histoire transjordanienne avant la fondation de l’Émirat.
  • [61]
    Dans son analyse des manuels scolaires jordaniens des années 50 et 60, B. Anderson montre que le discours officiel en Jordanie intègre à partir de 1959 l’idée que « Arab nationalism and Sharif Husayn’s Arab Revolt merged together and formed a natural progression from the Arab Awakening of the nineteenth century to its culmination in the events of World War I, all under the agency of the Hashemite family » (Betty Anderson, « Writing the nation : textbooks of the Hashemite Kingdom of Jordan », Comparative Studies of South Asia, Africa and the Middle East, Vol. 21, Nos 1 et 2, 2001, p. 10).
  • [62]
    Dans l’historiographie jordanienne, le chérif Hussein ibn Ali est considéré le fondateur de la dynastie de monarques jordaniens, l’initiateur du mouvement de libération des provinces arabes de l’Empire ottoman et le sauveur de la vraie religion.
  • [63]
    Histoire contemporaine de la Jordanie, op. cit., p. 35.
  • [64]
    Ibid., pp. 49-53.
  • [65]
    Riccardo Bocco et Tareq Tell, « Frontières, tribus et État(s) en Jordanie orientale à l’époque du Mandat », Maghreb-Machrek, N° 147, 1995, pp. 26-47.
  • [66]
    Eugene L. Rogan, Frontiers of the State in the Late Ottoman Empire. Transjordan, 1850-1921, Cambridge : Cambridge University Press, 1999, p. 228. Ma traduction.
  • [67]
    (Note de la p. 42.) La même démarche est présente dans d’autres manuels où, à l’aide de l’exemple des batailles significatives de l’histoire islamique, la Transjordanie est identifiée à la « porte » de la conquête islamique. Elle devient ainsi un lieu clé dans l’expansion arabe du VIIe siècle. D’ici dérive un autre trait de la représentation qui renforce la spécificité culturelle propre à la Jordanie déjà dans l’Antiquité. Voir : Irene Maffi, Pratiques du patrimoine et politiques de la mémoire en Jordanie. Entre histoire dynastique et récits communautaires, Lausanne : Payot, 2004.
  • [68]
    À ce sujet voir aussi : Géraldine Chatelard, Briser la mosaïque. Les tribus chrétiennes de Madaba, Jordanie, XIXe-XXe siècle, Paris : CNRS Éditions, 2004 ; Stéphanie Latte-Abdallah (dir.), Images aux frontières. Représentations en conflit et constructions sociales et politiques. Palestine et Jordanie, 1948-2000, Beyrouth : IFPO, 2005

par Irène Maffi
Irène Maffi est professeure assistante d’anthropologie à l’Université de Lausanne. Spécialiste du Moyen-Orient, elle a publié l’ouvrage Pratiques du patrimoine et politiques de la mémoire en Jordanie. Entre histoire hachémite et récits communautaires (Payot, 2004).

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