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Les faux procès faits au texte biblique

« Ta source et ta patrie sortent de la terre du Cananéen, ton père est l’Amorite et ta mère la Hittite. ». Ez. 16,3

La découverte de la littérature des peuples de l’Antiquité moyen-orientale qui, par de nombreux aspects de forme et de contenu, présente des caractères semblables à ceux de la littérature biblique, a soulevé dès qu’elle fut élucidée la question de l’originalité du texte biblique.

Des controverses virulentes se sont nouées autour de cet enjeu.

La Bible était-elle originale et, plus grave, émargeait-elle au paganisme et au polythéisme?

Du coup, la possibilité d’une lecture de la Bible à la lumière de la mythologie moyen-orientale ravalait le message biblique à ses antécédents païens.

À cela s’ajoutait le fait que, rétroactivement, la Bible se voyait soupçonnée de mensonge sur ses origines « humaines, trop humaines », voire de plagiat comme on l’entend subrepticement dans un texte de Jean Bottéro, il est vrai destiné à exalter la seule grande contribution d’Israël avec sa foi en un Dieu unique, « Et voici Israël microscopique à l’échelle du géant mésopotamien… qui, lui-même totalement débiteur sur le plan culturel de ses prédécesseurs et de ses voisins (en particulier Babylone), n’a jamais rien inventé [1] Naissance de Dieu, la Bible et l’historien, Gallimard… ».
Mais est-ce que les choses se présentent réellement ainsi sous le jour du texte biblique ? Ce sentiment et ce jugement ne sont-ils pas plutôt le produit d’une attente erronée et indue envers lui ?

Une prophétie auto-réalisatrice, restée sourde au texte parce qu’elle a voulu le détacher de toute historicité avant tout examen?

Les faux procès

Le texte biblique n’assume pas la prétention qu’on lui prête d’être le seul dépositaire des éléments (événements, légendes, etc.) qu’il rapporte. C’est là un préjugé contre lequel son narratif s’inscrit clairement en faux.

Il se présente comme un récit qui rapporte une histoire, mais cette histoire commence par le récit de l’histoire de l’humanité, de surcroît définie comme une, à travers l’adam primordial.

L’histoire ne commence pas avec le peuple dont il rapporte le parcours.

L’histoire spécifique d’Israël comme lignée intervient en Gn 11, 10: « Voici les générations de Sem… » qui conduira à Abraham, et comme peuple en Gn 35, 22, « Or, les fils de Jacob furent douze ».

Le commentaire de Rashi sur le premier verset de la Genèse souligne cela à gros traits en se demandant pourquoi la Torah commence par la création du monde et pas par l’instauration de la fête de Pâque, le 14 Nissan, fête de la libération d’Israël comme peuple, de la captivité égyptienne [2], c’est-à-dire avec le livre de l’Exode.

L’histoire d’Israël est d’abord inscrite dans les généalogies d’une commune humanité.

De ce fait, logiquement, les événements majeurs que celle-ci a connus sont censés avoir été vécus par chaque peuple qui leur a survécu et qui a pu en rendre compte dans une version et une interprétation qui lui sont propres. Ainsi des mythes babyloniens de la création et du déluge…

De ce point de vue, le Livre de la Genèse constitue une version singulière d’événements universels dont d’autres peuples et cultures (évoqués et nommés par le texte et non passés sous silence) ont pu avoir une compréhension différente.

Ce n’est pas le problème de la narration biblique de rendre compte de ces autres versions. Elle s’énonce souverainement. C’est le point de vue de l’esprit hébraïque qui s’y déploie.

À propos du déluge, par exemple, il a pu y avoir différents récits de l’événement recouvrant autant d’expériences collectives singulières. On trouve jusqu’en Amérique précolombienne des narrations du déluge. À moins qu’on ne veuille y voir un mythe inhérent à la psyché humaine, une structure permanente de l’imaginaire collectif, on pourrait avec sérieux y voir le témoignage d’un événement naturel cataclysmique vécu par toute l’humanité sur toute la planète.

Ce qui fait le caractère unique du récit biblique, c’est son interprétation qui diverge d’autres récits du même type, qu’il récuse par omission. C’est ainsi que l’esprit hébraïque a compris les événements vécus par tous les hommes. Point barre. Israël existe comme acteur de l’histoire des hommes et il a un point de vue sur le cosmos.

Deux récits de fondation

Mais outre la référence à l’universel (l’histoire de l’humanité précédant l’histoire d’Israël) et « à l’origine » (bereshit) – qui situe Israël parmi d’autres et non pas à l’origine de toute chose – la Bible rapporte une théorie de ses origines spécifiques qui est très claire : le peuple d’Israël, l’acteur principal avec la Divinité de cette narration, n’est pas né par parthénogenèse.

Il est clairement relié à deux univers : la Babylonie (Our en Chaldée) en passant par l’Assyrie, par la ville de Haran d’où vient Abraham, et l’Égypte où son séjour fut si long que Pharaon prétend devant Moïse que ses esclaves hébreux sont son peuple (Ex 5, 12).

Il y a en effet deux récits de fondation du peuple hébreu, un récit patriarcal soulignant la sortie de Mésopotamie via la Syrie du Nord et un récit collectif de la sortie d’Égypte : une sortie définie comme l’arrachement d’un peuple du sein d’un autre peuple (Dt 4,34).

On ne peut mieux décrire l’ambiance culturelle dans laquelle émerge à ses origines le peuple hébreu, même si cette naissance témoigne du fait qu’il se constitue d’une rupture avec un ordre ancien.

Ce double récit est par ailleurs significatif d’une théorie politique fondant l’être d’Israël sur une double généalogie individualisée et collective, les individus précédant le collectif au point que leur existence soit aussi solide que celle de l’ensemble [3].

La première origine entre Mésopotamie et Syrie-Phénicie est plus intéressante et témoigne de la haute antiquité de l’origine mésopotamienne dont les mœurs et certains rites hébraïques démontrent la parenté.

Les exemples du Livre de la Genèse, qui illustrent cette insertion d’Israël après la rupture avec son environnement, sont nombreux et déjà dans la famille patriarcale avec l’exemple inversé des fils d’Abraham et d’Isaac, Ismaël et Esav, qui ne reçoivent pas l’aînesse et épousent des femmes étrangères, ou Juda et Joseph qui épousent des femmes cananéennes ou égyptiennes, et avec la fameuse histoire de Ruth la moabite, ancêtre de la dynastie davidique.

Les cas existent d’alliances locales, même si l’écrivain biblique les critique ici ou là. L’époque royale, avec les femmes étrangères de Salomon, n’est pas en reste.

Il y a là autant d’éléments qui montrent l’immersion d’Israël dans un environnement culturel qui lui est naturel.

Nous trouvons plus tardivement la parole d’Ézéchiel (16, 3) : « Ainsi parle le Seigneur Dieu à Jérusalem : le lieu de ton extraction et de ton pays natal, c’est la terre de Canaan. Ton père était Amoréen et ta mère Hittite. »

Cela dit, le véritable objet de la comparaison de la Bible et des littératures de l’Antiquité peut être mieux appréhendé et identifié s’il fait apparaître la spécificité et l’originalité intellectuelle de la Bible, ce qui fait que sa version et sa compréhension des faits ont plus de pertinence et de portée, au point qu’ils nous parlent encore aujourd’hui.

C’est dans cette perspective qu’il faut concevoir les parallèles entre ces univers culturels.

par Shmuel Trigano

Professeur de sociologie à l’université Paris X, directeur du Collège des études juives. Dix-huit ouvrages, dont Philosophie de la loi, l’origine de la politique dans la Tora, éditions du Cerf, 1992 ; L’E(xc)lu, entre Juifs et chrétiens, Denoël, 2003 ; Le Judaïsme et l’esprit du monde, Grasset, 2011.

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