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Pourquoi les Américains s’intéressent-ils tant aux Juifs de France? Lorsque l’on travaille dans ce domaine, on ne peut manquer de constater que nombre d’ouvrages, parmi les plus importants sur le sujet, sont l’œuvre de chercheurs nord-américains.

Citons seulement Vicki Caron, Richard Cohen, Paula Hyman, Michael Marrus, Robert Paxton, Frances Malino… Ce phénomène, qui se poursuit à la génération suivante avec Maud Mandel, Ronald Schechter et d’autres, peut être quantifié, au moins approximativement.

Sur les 851 livres et articles traitant de l’histoire des Juifs français mentionnés dans la banque de données Historical Abstracts entre 1954 et aujourd’hui, une proportion étonnante de 42 % (317 titres) est due à des Nord-Américains [1].

À l’évidence, ce chiffre invite à interroger les raisons de l’intérêt accordé en Amérique du Nord à l’histoire du judaïsme français.

Cet article a pour seule ambition d’avancer quelques hypothèses, dans le but de susciter des recherches plus approfondies, et ne prétend pas dégager la moindre conclusion définitive.

Des historiens en quête de leurs racines européennes

Il importe de noter pour commencer que cet intérêt pour l’histoire du judaïsme français en Amérique fait partie d’un phénomène plus large : l’intérêt pour l’histoire française en général [2], comme Laura Lee Downs et Stéphane Gerson l’ont récemment écrit, depuis la Seconde Guerre mondiale,

[…] des milliers d’Américains ont consacré leur carrière à ce pays – et parfois davantage. Ils y ont passé des mois et des années, ont écrit des milliers de livres et d’articles relatifs à l’histoire française, fondé des journaux, des associations, prononcé des conférences… Ils ont à la fois contribué de façon signalée à ce champ académique et fait de l’histoire française un domaine d’étude majeur dans les universités américaines. L’histoire américaine, en regard, occupe une place mineure en France [3].

Il est clair que l’intérêt des Américains pour l’histoire juive française fait écho à cet intérêt plus large, et que le taux plus élevé de leur présence dans ce champ particulier est à relier au nombre relativement modeste de chercheurs travaillant en général dans ce sous-champ qu’est l’histoire juive française.

Cependant le tableau est un peu plus complexe lorsque l’on considère le panel des historiens de la France nés en Amérique qui ont contribué au livre de Downs et Gerson, Why France? (Pourquoi la France ?).

Dans ce livre, Downs et Gerson ont demandé à seize historiens américains d’expliquer leur choix. Cette approche autobiographique contraste avec les perspectives politiques et économiques globales, plus classiques, adoptées précédemment par les chercheurs [4].

Le nombre de contributeurs qui s’identifient eux-mêmes comme juifs est déjà surprenant en lui-même : 5 (sur 16). Et ce nombre ne comprend pas Robert O. Paxton, qui n’est pas juif mais qui a ouvert la voie à l’écriture de l’histoire des Juifs sous Vichy.

Ce nombre élevé de contributeurs juifs peut relever d’une pure coïncidence. Toutefois, ces derniers ont tenu, dans leurs écrits, à lier leur judéité et leur choix de travailler sur la France. Jan Goldstein, l’historienne bien connue de la psychiatrie française, offre à cet égard un cas particulièrement éclairant. À l’origine de sa vocation d’historienne, elle ne discerne plus seulement à présent, écrit-elle, des motivations intellectuelles mais aussi l’influence de son arrière-plan culturel juif. Cette décision, estime-t-elle, répondait dans une certaine mesure au besoin inconscient qu’elle ressentait en tant que Juive américaine née et élevée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

[…]. Ma famille avait construit un récit particulièrement a-historique et même antihistorique sur elle-même. Il était rarement fait allusion à la vie en Russie et en Lituanie avant l’émigration, et celle-ci ne donnait jamais lieu à des descriptions nourries. Elle constituait seulement un faire-valoir… Notre conviction implicite était que la vie, le temps et l’histoire avaient commencé quand la famille avait atteint les rivages de l’Amérique et, surtout, que l’histoire commencée en ce lieu serait celle d’un progrès sans fin, où l’accomplissement atteint par chaque génération dépasserait celui des générations précédentes. Après une enfance ainsi marquée par cette vision du monde, il semble que j’ai voulu, devenue une jeune adulte, combler cette lacune éclatante qu’était l’histoire.

Pour mieux comprendre l’analyse que fait rétrospectivement Jan Goldstein de l’orientation prise dans sa jeunesse, il faut revenir sur l’histoire juive américaine.

Même si quelques Juifs immigrèrent en Amérique avant 1880, la grande majorité des Juifs américains descendent des immigrants qui arrivèrent d’Europe entre 1880 et 1924, fuyant la pauvreté et l’antisémitisme.

Ces immigrants, et particulièrement leurs enfants, travaillèrent dur pour améliorer leur vie matérielle et, dans les années 1950, beaucoup faisaient partie de la classe moyenne.

En même temps, cette génération de Juifs connut une transformation culturelle. Dans une époque marquée par le racisme et la xénophobie, beaucoup de Juifs s’assimilèrent à la société américaine en mettant sous le boisseau leurs origines immigrées pour mieux « devenir américains ».

Les effets de ces efforts sont évidents dans les années 1960. Significativement, ce fut aussi le moment où les Juifs américains commencèrent à fréquenter les collèges et les universités. Ainsi, la première génération des Juifs américains qui accédèrent à la position d’historiens était formée d’enfants et de petits-enfants d’immigrants, élevés dans des foyers de la classe moyenne et se considérant eux-mêmes comme des « Américains ».

Selon Jan Goldstein, qui fut étudiante dans les années 1960, son choix de devenir historienne fut un effort inconscient de revenir aux racines considérées comme perdues dans le processus d’assimilation des Juifs en Amérique. Notons ici que, de son point de vue, cela ne rendait pas nécessaire pour autant d’étudier l’histoire juive elle-même :

Il ne me serait jamais venu à l’esprit d’étudier l’histoire juive, écrit-elle ; au début des années 1970, une quête aussi vulgaire de mes racines m’aurait semblé complaisante et d’esprit étroit, manquant de cette perspective plus large et plus désintéressée que j’associais à la recherche académique. »

Elle note cependant qu’étant donné ce que fut la voie juive vers l’assimilation en Amérique, l’effort déployé pour récupérer « quelque fraction du passé que ce soit » équivalait à une forme de récupération, puisque l’histoire elle-même avait disparu de la culture juive au cours du processus.

Surtout, d’après elle, c’est le champ d’étude de l’histoire européenne plus que l’histoire juive qui l’attire, ou au moins qui l’attirait inconsciemment. C’est que, dans le processus d’assimilation de sa famille et de tant de Juifs américains, l’Europe, ce lieu abstrait que leurs grands-parents et la seconde génération, celle de leurs parents, voulaient tant oublier, fonctionne comme une identité « pré-américaine » que la génération rebelle des années 1960 entend redécouvrir.

Pour elle, n’importe quel pays européen aurait pu faire l’affaire, mais alors que l’histoire de la Russie et de l’Allemagne rebutaient des jeunes Américains de cette époque pour des raisons pratiques et psychologiques bien compréhensibles, la France était plus accessible.

Ainsi pour Jan Goldstein, et sans doute pour d’autres aussi, l’histoire française fut-elle la voie vers la découverte inconsciente du passé pré-américain, mais « sans angoisse personnelle », comme elle le note judicieusement dans le titre de son papier.

De toute évidence, cette anecdote ne constitue pas une preuve et il se peut que l’expérience de Jan Goldstein soit singulière, mais les traits de génération qu’elle invoque pour situer historiquement ses propres choix sont bien réels et s’appliquent à bien d’autres qu’elle ; ils peuvent donc rendre compte, dans une certaine mesure, des raisons pour lesquelles des Juifs ont intégré le monde universitaire américain dans les années 1960 et 1970 en choisissant la France pour spécialité.

Mais si l’expérience de Jan Goldstein peut nous aider à comprendre pourquoi certains Juifs américains furent attirés par l’histoire européenne en général et par l’histoire française en particulier, son analyse peut-elle suffire à nous faire saisir pleinement les raisons de l’intérêt des Juifs américains précisément pour l’histoire juive française, au moins dans la formulation qu’en ont donné les pionniers qui ont investi ce champ d’étude dans les années 1960 ?

Leur intérêt découle-t-il d’une quête de leurs racines perdues?

Une lecture très critique

Un examen cursif des toutes premières thèses de doctorat produites suggère que, si l’auto-analyse de Jan Goldstein vaut peu ou prou pour ces auteurs aussi, d’autres forces sont intervenues.

Examinons seulement les trois premières thèses traitant de l’histoire des Juifs dans la France contemporaine soutenues aux États-Unis. Nous constatons que chacune d’entre elles porte un regard extrêmement critique sur l’histoire des Juifs de France.

La thèse qu’Arthur Hertzberg soutint à Columbia en 1966 est publiée en 1968 sous le titre The French Enlightenment and the Jews : the Origins of Modern Anti-Semitism. L’auteur y condamne les philosophes des Lumières et les hommes de la Révolution au motif, aussi controversé hier qu’aujourd’hui, que les Lumières du XVIIIe siècle auraient semé les germes de l’antisémitisme contemporain [5].

Michael Marrus, un Canadien qui obtint son titre doctoral à Berkeley, s’est montré aussi polémique dans sa thèse, achevée en 1968 et publiée en 1971, The Politics of Assimilation : The French Jewish Community at the Time of the Dreyfus Affair [6][6] Oxford, Clarendon Press, 1971 ; traduction française :…. Michaël Marrus condamne les dirigeants du judaïsme français au nom de leur « passivité » supposée devant les assauts antisémites des années 1890.

Quant à David Weinberg, il soutient sa thèse à l’Université du Wisconsin dans la foulée de Michael Marrus, et la publie en français en 1974 (en 1977 seulement en anglais) sous le titre : Les Juifs à Paris de 1933 à 1939 [7].

David Weinberg y dépeint le judaïsme français comme scindé en deux groupes distincts, les « autochtones » et les « immigrés », chacun embarrassé à sa façon par la réponse à apporter au nazisme.

Sous la plume de David Weinberg, l’attitude des Juifs autochtones apparaît sous un jour tout à fait négatif ; ils sont décrits comme d’emblée passifs et assimilés au point d’être devenus incapables de discerner où se trouvaient leurs véritables intérêts.

Un dernier travail, tôt publié lui aussi, mérite une mention ici, bien qu’il ne s’agisse ni d’une thèse ni de l’œuvre d’un spécialiste d’histoire juive française à proprement parler : celui de Robert O. Paxton, Vichy France : Old Guard, New Order, publié en 1972 [8].

Ce livre brise le silence de la recherche universitaire sur la collaboration, montrant que celle-ci « n’était pas une demande allemande à laquelle quelques Français répondirent par sympathie ou en croyant faire preuve d’astuce. La Collaboration fut une offre française que finalement Hitler rejeta [9]».

Du point de vue de l’histoire juive, le livre est important en ceci qu’il souligne l’origine française des mesures anti-juives de Vichy.

Ces chercheurs ont-ils donc pris les Juifs de France pour sujet d’étude afin de retrouver leurs racines, un passé à célébrer et faisant contraste, peut-être, avec le présent américain?

Il semble que non. Sans entrer dans le cœur des débats suscités par ces livres aux États-Unis et, au moins dans le cas de celui de Robert Paxton, en France, il est clair que les premiers chercheurs américains n’ont pas cherché dans l’histoire juive française le moyen de revenir, avec nostalgie, à un passé pré-américain « européen » imaginaire. Ils se sont montré, au contraire, extrêmement critiques et pour les Juifs français et pour la façon dont la France a traité les Juifs à l’époque contemporaine.

Il importe de garder à l’esprit que, bien que conçus et écrits aux États-Unis (sur la base de recherches dans les archives tant françaises qu’américaines), ces livres et leurs points de vue critiques, si sévères soient-ils, ne sont pas entièrement étrangers aux opinions développées auparavant par certains Juifs français dans des publications non-universitaires.

Par exemple, au lendemain de l’affaire Dreyfus, la littérature sioniste en langue française a invoqué des arguments semblables à ceux de Michaël Marrus, et certaines des critiques de David Weinberg à l’encontre des dirigeants juifs français « autochtones » concordent avec des positions prises par la presse juive à l’époque étudiée.

Même en Amérique, des savants réfugiés n’appartenant pas au monde universitaire comme Hannah Arendt et Zosa Szajkowski ont soutenu dans les années 1950 des idées proches de celles de Michaël Marrus et d’Arthur Hertzberg.

Cette chaîne de transmission fait sens si l’on tient compte du fait que Hannah Arendt et Zosa Szjakowski vécurent à Paris dans les années 1930 et jouèrent un rôle dans les organisations juives, Arendt dans les rangs sionistes, Szajkowski dans les rangs communistes avant sa rupture avec le Parti en 1938. Tous les deux immigrèrent aux États-Unis en 1941 et leurs engagements durant leur séjour en France ont pesé lourd sur leurs travaux ultérieurs concernant l’histoire juive française. Des universitaires formés en Amérique comme Michaël Marrus, Arthur Hertzberg et David Weinberg ont clairement subi leur influence [10]..

Le travail de Robert Paxton sur la collaboration est un cas différent. Il ne fait pas de doute que les savants associés au Centre de documentation juive contemporaine (CDJC), une institution indépendante et non reliée à l’Université française, avaient conduit des recherches sur ces questions depuis la fin de la guerre ; ils partageaient largement le point de vue selon lequel la collaboration ne procédait pas d’une initiative allemande, mais française.

Cependant, le travail de Paxton fut reçu, en France comme en Amérique, comme un scoop. La différence entre lui et ses prédécesseurs du CDJC ne tenait pas tant à la démonstration, mais à son élaboration savante appuyée sur le respect des normes universitaires en matière de sources.

En raison des lois restreignant en France l’accès aux archives de Vichy, le fait qu’il vivait en Amérique a été bénéfique en effet à Robert Paxton : grâce à la correspondance entre Vichy et les Allemands trouvée dans les archives allemandes saisies par les Américains à la fin de la guerre et conservées depuis lors aux US National Archives, il a pu fournir la preuve, par le côté allemand, de ses assertions [11.

Le contexte nord-américain

Mais, même si les arguments avancés par ces auteurs rejoignent des critiques plus anciennes, en particulier celles émises contre les Juifs français par les réfugiés juifs ayant vécu quelque temps en France, on comprend mieux, je pense, des travaux comme ceux de Michael Marrus, David Weinberg, Arthur Herzberg et Robert Paxton, en les rapportant au contexte nord-américain dans lequel ils furent conçus et écrits.

Tous ces auteurs sont nés et ont été élevés en Amérique du Nord, à l’exception d’Arthur Hertzberg, qui immigra de Pologne aux États-Unis en 1926, à l’âge de 5 ans.

À part Paxton, qui avait écrit précédemment un livre fondé sur une recherche archivistique conduite en France, tous ces auteurs sont inspirés par les problèmes pressants de l’heure en Amérique du Nord et motivés par l’accession à la reconnaissance scientifique en Amérique plutôt qu’en France. Surtout, ces livres ont reçu un accueil surprenant aux États-Unis, où leur lectorat dépassa le public universitaire, chose moins courante qu’en France.

Réunis, ces constats suggèrent que, dans les années 1960 et 1970, leurs arguments trouvaient une certaine résonance dans la culture juive nord-américaine – et, plus largement, dans la culture nord-américaine.

En fait, on peut considérer que ces livres participent des débats qui agitent les communautés juives en Amérique du Nord à l’époque. Ceux-ci tournent autour de la question de l’assimilation, un processus dont les Juifs américains réévaluent alors le cours et le coût.

Comme les historiens du judaïsme américain l’ont exploré par ailleurs, les années 1960 marquent un changement important des priorités des dirigeants communautaires américains. Eux qui avaient tant souligné dans les années 1960 le succès de l’assimilation des Juifs à la société américaine et leur réussite matérielle, commencent à tirer la sonnette d’alarme à propos de la « survie » du judaïsme en Amérique. Ils manifestent désormais de l’inquiétude devant toute une série de phénomènes liés au succès trop radical du processus d’assimilation : la fin des quartiers ethniques, les taux croissants de mariages mixtes et même le déclin de l’antisémitisme, qui avait maintenu jusque-là beaucoup de Juifs, par ailleurs indifférents, dans l’orbite communautaire.

En bref, l’assimilation, si longtemps vantée comme un objectif glorieux, est devenue un problème que doivent combattre toutes sortes de programmes faits pour garder les Juifs « juifs » et mettre au premier plan le particularisme juif [12].

Les auteurs des premières thèses américaines sur l’histoire juive française sont totalement impliqués dans les débats sur le coût de l’assimilation. Le livre de Michael Marrus, par exemple, montre les dangers inhérents à la perte par une communauté de sa capacité à se défendre en raison d’un attachement prédominant à l’assimilation.

De fait, il m’a entretenu lui-même de la place de ce qu’il appelle « l’esprit des années 1960 » dans son projet de recherche [13]. Ce livre fut, selon lui, un moyen d’explorer quelques-uns des problèmes les plus pressants de l’heure, en particulier « la question de l’authenticité, et des questions existentielles touchant à la fidélité à sa propre identité – que ce soit la négritude, la judéité ou toute autre forme d’identité ». C’est après avoir lu « religieusement » Les Origines du totalitarisme d’Hannah Arendt à Berkeley, et partageant son admiration pour Bernard Lazare, un Juif « authentique », que Michael Marrus conçoit le projet d’une thèse qui condamnerait la « politique d’assimilation » comme finalement paralysante et dangereuse pour les Juifs, au moment où le modèle de l’assimilation juive américaine, aussi conformiste que le modèle français, est contesté par d’autres membres de sa génération.

Rabbin communautaire et figure majeure de la vie juive américaine organisée dans les années 1970, Arthur Hertzberg joua un rôle clé dans la discussion à laquelle invitait le livre de Michael Marrus.

Non content d’être professeur dans des établissements d’élite comme Dartmouth College, l’Université de Columbia, et l’Université de New York, Hertzberg fut le rabbin du Temple réformé Emanu-El à Englewood dans le New Jersey de 1965 à 1985, président de l’American Jewish Congress de 1972 à 1978 et vice-président du Congrès juif mondial de 1975 à 1991.

Bien qu’on ait surtout peut-être gardé en mémoire ses positions pacifistes dans le conflit israélo-arabe, Hertzberg pesa d’un grand poids également dans les débats autour du judaïsme américain.

Dans son livre The Jews in America, Hertzberg soutient qu’il ne faudrait pas, comme le font, selon lui, trop d’historiens et de sociologues, célébrer l’assimilation comme un aspect de la “success story” des Juifs américains, mais plutôt la considérer comme une dangereuse menace pesant sur la survie du judaïsme américain [14].

L’éducation juive et la conscience d’une histoire particulière sont, à son avis, des éléments essentiels pour la survie communautaire ; embrasser trop étroitement les promesses d’une société libérale pouvait conduire à la perte de son identité propre.

Ce souci pour l’avenir du judaïsme dans une société trop bienveillante était-il déjà présent chez lui vingt ans auparavant, lorsqu’il instruisait un procès passionné contre les philosophes des Lumières, révérés autant par les Juifs américains que par les français comme l’avant-garde de la révolution libérale et donc de leur délivrance ? Il semble bien.

De fait, les chercheurs américains travaillant dans le champ de l’histoire post-révolutionnaire des Juifs de France semblent avoir presqu’entièrement concentrés leurs efforts sur la question de l’assimilation.

Même les travaux les moins polémiques comme la thèse soutenue par Frances Malino en 1970 à Brandeis University sur la « nation juive » de Bordeaux au XVIIIe siècle (publiée en 1978 dans une version raccourcie) traite de ce thème qui préoccupe tant de Juifs américains dans les années 1960 et 1970.

À la différence de la thèse de Michael Marrus, celle de Frances Malino ne met pas en cause l’assimilation de façon radicale, mais elle l’historicise en analysant le chemin vers la citoyenneté suivi par cette curieuse communauté hautement assimilée, venue à la conscience de sa judéité après une longue période de marranisme [15].

On peut faire la même analyse des recherches doctorales de Phyllis Cohen Albert et Paula Hyman, conduites en France peu après Frances Malino, David Weinberg et Michael Marrus, bien que ces deux chercheuses américaines aient montré, au contraire de leurs aînés, que les Juifs français avaient trouvé le moyen de résister à l’assimilation après la Révolution et maintenu leur particularisme [16].

En fait, l’hostilité à un certain modèle d’assimilation censé annihiler le particularisme est si répandue parmi les chercheurs américains que le professeur français Pierre Birnbaum y voient le fait d’une école.

Selon lui, la pensée des […] auteurs américains […] était structurée par le fait qu’on trouve parfaitement légitime aux États-Unis que des citoyens maintiennent des liens forts avec des communautés ethniques très organisées. Le résultat, c’est que nombre de leurs travaux se sont montrés très critiques pour le franco-judaïsme, accusant l’émancipation révolutionnaire d’avoir marqué le terme de l’histoire et de la culture juive française [17]..

Bien que sans doute un peu trop réductrice – certains savants américains, rares il est vrai, semblent apprécier le modèle français [18][18] Pour un exemple récent de cette évaluation plus positive,… –, Pierre Birnbaum a raison de dire que les auteurs juifs américains ont eu tendance à focaliser leurs travaux sur la question de l’assimilation.

J’ajouterais seulement que ces savants ont moins cherché à défendre un modèle américain d’émancipation considéré comme supérieur au modèle français qu’à contribuer à la discussion, vive parmi les Juifs américains, sur les enjeux de l’assimilation.

Et de fait, le moment où des Américains ont commencé à travailler sur l’histoire juive française est aussi celui où les départements d’histoire en Amérique tendent plus largement à laisser de côté la grande politique pour examiner l’histoire de groupes considérés jusque-là comme indignes d’intérêt ; cela concerne, sans exclusive, les minorités ethniques.

Comme le note Peter Novick, les années 1960 marquent le début des études ethniques dans les universités américaines et dans les départements d’histoire. Surtout, rappelle-t-il, les Juifs ont contribué de façon disproportionnée à ces nouveaux champs de recherche, en particulier à l’histoire afro-américaine, en partie parce qu’ils rencontrent là une discrimination moindre mais aussi parce que ces champs émergeants posent la question de la différence [19][.

Naturellement, cet intérêt répond à un phénomène culturel plus large dans l’Amérique des Droits civiques, où la différence n’est plus considérée uniquement en termes négatifs ni comme une réalité qu’il faut combattre. Très probablement, le slogan du mouvement des Droits civiques « Black is Beautiful » a poussé ces jeunes doctorants assimilés présents dans les départements d’histoire américains à se tourner vers l’étude du passé juif français comme un moyen d’affirmer que leur identité juive avait le pas, jusqu’à un certain point, sur leur identité américaine.

De même peut-on voir dans le mouvement américain des Droits civiques un facteur qui a contribué à lancer le débat sur la collaboration française sous Vichy. Comme on l’a déjà dit, Robert Paxton n’est pas juif, mais les thèmes traités dans Vichy France trouvèrent néanmoins un écho à la fois dans son milieu d’origine et dans son milieu professionnel.

Comme il le confie dans le livre Why France, il est né dans une famille blanche privilégiée du Sud-ouest de la Virginie à l’époque du systéme “Jim Crow”, ce regime juridique des États du Sud instituant légalement la discrimination raciale contre les noirs auquel le mouvement des Droits civiques a mis fin dans les années 1960.

Robert Paxton discerne une parenté profonde entre le mythe, propagé depuis la fin de la guerre, d’une France composée uniquement de combattants de la Résistance et le mythe entretenu par les Blancs du Sud américain depuis la fin de la Guerre de Sécession.

Il s’agit dans les deux cas de mythes de souffrances extrêmes subies sous un occupant haï – les deux servant à nier la réalité du racisme. Ainsi, selon lui, sa sensibilité à ce type de mythe l’a-telle inspiré lors de la rédaction de son livre et lui a-t-elle permis de découvrir, sous son couvert, la réalité raciste [20]..

Ainsi, alors même que les historiens nord-américains tournent leurs regards vers la France pour en étudier le passé juif, et cela en nombre disproportionné depuis les années 1960, les questions qu’ils soulèvent résonnent-elles fortement dans le contexte culturel américain où ils furent conçus.

Le mouvement des Droits civiques et ses retombées dans les départements universitaires d’histoire ont poussé ces chercheurs à poser des questions nouvelles sur un groupe auquel aucun universitaire américain n’avait montré grand intérêt jusque-là.

Le nouvel état d’esprit anti-assimilationniste dans la vie communautaire juive a joué un rôle non moins important ; il a poussé des jeunes chercheurs juifs à interroger les valeurs de leurs parents, même s’ils incarnent le genre de « succès » désiré par leurs parents en obtenant des titres doctoraux auprès de prestigieuses universités américaines.

La France, pour ces chercheurs, a été l’écran sur lequel ils ont pu projeter les angoisses propres à la génération de Juifs américains auxquels ils appartenaient.

Et cependant, même si l’on distingue des préoccupations clairement nord-américaines dans la trame de ces travaux, je ne cherche en aucune façon à minimiser le sérieux ou la validité de leurs conclusions.

Au contraire, il est essentiel de garder à l’esprit que tous les travaux scientifiques, particulièrement ceux qui rencontrent le plus de succès et d’intérêt auprès des lecteurs, répondent à un besoin culturel ou expriment une angoisse culturelle à un moment donné.

Le fait que d’excellents travaux sur l’histoire juive française ont été écrits dans les contextes culturels différents de l’Amérique du Nord et de la France (ainsi qu’en Israël) a été, je crois, tout-à-fait bénéfique au champ dans son ensemble.

Des lacunes, chez les uns et les autres, ont été ainsi comblées, les perspectives des uns et des autres ont pu être discutées. Notre domaine est ainsi le lieu d’une sorte de dialogue international qui peut, dans le meilleur des cas, nous inciter à poser des questions qui risqueraient, sans cela, de ne pas l’être.

Notes
  • [1]
    Historical Abstracts est distribué par ABC-Clio. Le site de la Bibliothèque de l’Université d’Harvard donne les indications suivantes sur la banque de données : « Historical Abstracts offre un guide de références pour l’histoire du monde de 1450 à nos jours (hormis les États-Unis et le Canada qui sont couverts par America : History and Life). Cette banque de données contient des références commentées sur des sujets qui vont de la Renaissance à nos jours – plus d’un demi-million d’entrées en tout. Plus de 2 000 titres de presse publiés de par le monde sont régulièrement répertoriés dans la banque de données, dont les revues d’histoire majeures de quasiment tous les principaux pays. Toutes les données sont rédigées en anglais. Outre les articles, Historical Abstracts contient des passages de livres historiques et des extraits de travaux du monde entier qui sont d’un intérêt particulier pour la recherche historique. » La recherche que j’ai conduite le 15 avril 2009 sur Historical Abstracts pour repérer les livres et les articles à partir des mots-clé “France” et diverses variantes du mot “Juif,” m’a permis de trouver un total de 851 articles et livres. Parmi eux, 372, soit 44 %, étaient en français et 386, soit 45 %, étaient en anglais. Parmi les langues représentées autres que l’anglais et le français : hébreu (25 occurrences) ; allemand (22) ; polonais (8) ; italien (7) ; russe (3) ; néerlandais (2) ; roumain, espagnol, danois, chinois, yiddish et tchèque (1 chacun)). Même en extrayant les auteurs non nord-américains et les traductions anglaises des travaux français, notre sentiment demeure que les Nord-Américains représentent un pourcentage impressionnant des chercheurs de ce champ : 42 % (317).
  • [2]
    Une recherche analogue dans Historical Abstracts collationnant les travaux publiés depuis 1954 dans le domaine de l’histoire française livre un nombre impressionnant de travaux en langue anglaise, 35 %. Un nombre trop élevé pour qu’il soit possible d’en extraire ceux des chercheurs britanniques ou australiens, ainsi que les travaux français traduits en anglais.
  • [3]
    Laura Lee Downs et Stéphane Gerson, Why France ? American Historians Reflect on an Enduring Fascination, Ithaca, Cornell University Press, 2007, pp. 1-2.
  • [4]
    Par exemple, Edward Berenson et Nancy Green, “The Society for French Historical Studies, the Early Years”, French Historical Studies 28, 4 (2005), pp. 580-600 ; David Pinkney, “American Historians of the French Past,” American Historical Review 86, 1 (1981), pp. 1-20.
  • [5]
    New York, Columbia University Press, 1968. Bien que très connu aux États-Unis, même en dehors du milieu universitaire, ce travail n’a été traduit en français qu’en 2004, aux Presses de la Renaissance sous le titre : Les Origines de l’antisémitisme moderne.
  • [6]
    Oxford, Clarendon Press, 1971 ; traduction française : Les Juifs de France à l’époque de l’affaire Dreyfus. L’assimilation à l’épreuve, Paris, Calmann-Lévy, 1972.
  • [7]
    Paris, Calmann-Lévy, 1974 ; version anglaise : A Community on Trial : The Jews of Paris in the 1930s, Chicago, University of Chicago Press, 1977.
  • [8]
    New York, Knopf, 1972 ; version française : La France de Vichy 1940-1944, Paris, Seuil, 1973.
  • [9]
    Ibid. Citation empruntée à la version anglaise, p. 51
  • [10]
    The Origins of Totalitarianism d’Hannah Arendt (New York, HBJ, 1951, ) a clairement inspiré Michael Marrus, comme il l’indique du reste dans la préface de son livre ; et bien que la perspective de Szajkowski soit bien moins pessimiste que celle d’Hertzberg, Hertzberg a emprunté nombre de ses idées aux articles rédigés par Szajkowski dans les années 1950, en particulier : The Economic Status of the Jews in Alsace, Metz and Lorraine (1648-1789), New York, Éditions historiques franco-juives, 1954 ; « The Jewish Problem in Alsace, Metz, and Lorraine on the Eve of the Revolution of 1789, » Jewish Quarterly Review XLIV (1954), pp. 205-243 ; Agricultural Credit and Napoleon’s Anti-Jewish Decrees, New York, Éditions historiques franco-juives, 1954 ; « The Sephardic Jews of France During the Revolution of 1789, » Proceedings of the American Academy for Jewish Research XXIV (1955), pp. 137-64 ; « The Comtadin Jews and the Annexation of the Papal Province by France, 1789-1791, » Jewish Quarterly Review XLVI (1955), pp. 181-93 ; « Relations among Sephardim, Ashkenazim and Avignonese Jews in France from the 16th to the 20th Centuries, » Yivo Annual of Jewish Social Science X (1955), pp. 165-96 ; « Pogroms in Alsace During the Revolutions of 1789, 1830 and 1848 », Zion XX (1955), pp. 82-102.
  • [11]
    Voir Robert O. Paxton, “A Mid-Atlantic Identity,” in Downs and Gerson, op. cit., pp. 35-46. Henri Rousso, dans Le Syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Paris, Seuil, 1987 (traduit en anglais par Arthur Goldhammer, Cambridge, MA, Harvard University Press, 1994) traite également du problème de l’accès aux archives et du rôle du livre de Paxton dans l’ouverture de nouveaux débats en France.
  • [12]
    Cf. par exemple Samuel Heilman, Portrait of American Jews, Seattle, University of Washington Press, 1995, et Peter Novick, The Holocaust in American Life, New York : Houghton Mifflin, 1999, partie 3 (traduction française : L’Holocauste dans la vie américaine, Gallimard/Bibliothèque des histoires, 2001).
  • [13]
    Interview téléphonique de l’auteur, 5 février 2009.
  • [14]
    The Jews in America : Four Centuries of an Uneasy Encounter, New York, Columbia University Press, 1998, 2e édition, x-xi. La première édition de ce livre, qui réunit des écrits des années 1960, a été publiée en 1989 ; plusieurs textes expriment son inquiétude pour la survie du judaïsme américain, comme le fait sa préface à la 2e édition.
  • [15]
    Frances Malino, The Sephardic Jews of Bordeaux : Assimilation and Emancipation in Revolutionary and Napoleonic France, Alabama, University of Alabama Press, 1978 (version française : Les Juifs sépharades de Bordeaux, assimilation et émancipation dans la France révolutionnaire et impériale, Bordeaux, I.A.E.S, 1984), et entretien avec l’auteur, 1er mai 2009.
  • [16]
    Phyllis Cohen Albert, The Moderni-zation of French Jewry : Consistory and Community in the Nineteenth Century, Hanover, NH, Brandeis University Press, 1977, et Paula Hyman, From Dreyfus to Vichy : The Remaking of French Jewry, 1906-1939, New York, Columbia University Press, 1979 (Version française : De Dreyfus à Vichy, Paris, Fayard, 1985).
  • [17]
    Jewish Destines : Citizenship, State and Community in Modern France, traduit par Arthur Goldhammer, New York : Hill and Wang, 2000, p. 32.
  • [18]
    Pour un exemple récent de cette évaluation plus positive, voir Nadia Malinovich, French and Jewish : Culture and the Politics of Identity in Twentieth-century France, Oxford, Littman, 2008.
  • [19]
    À propos de cette vague d’histoire ethnique, voir Peter Novick, That Noble Dream : The “Objectivity Question” and the American Historical Profession, New York, Cambridge University Press, 1988, chapitre 14 ; sur les Juifs dans la profession historienne, voir ibid., passim.
  • [20]
    “A Mid-Atlantic Identity”, in Why France ?, op. cit., pp. 35-46.

par Lisa M. Leff
Maître de conférences en Histoire à l’American University (Washington, DC), est l’auteur de Sacred Bonds of Solidarity : The Rise of Jewish Internationalism in Nineteenth-century France (Stanford University Press, 2006). Elle prépare actuellement un livre sur l’historien Zosa Szajkowski.

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