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« Les hommes se croient libres car ils sont conscient de leurs désirs et ignorant des causes qui les déterminent » – Spinoza

Le premier juif laïc de l’histoire a été banni par les juifs portugais d’Amsterdam pour hérésie en 1656.

A la suite du bannissement – ainsi que d’une tentative d’assassinat au couteau par un juif fanatique à l’extérieur de la synagogue – Spinoza a quitté sa ville natale d’Amsterdam et la communauté juive. Consacrant sa vie à l’étude de l’optique et au développement de sa philosophie, il a publié sa pièce maitresse « Ethique » en 1677, l’année où il est décédé d’une maladie pulmonaire à 44 ans. Spinoza a été enterré dans le cimetière de La Haye.

Spinoza

“Une pierre reçoit d’une cause extérieure qui la pousse une certaine quantité de mouvement, par laquelle elle continuera nécessairement de se mouvoir après l’arrêt de l’impulsion externe.

Cette permanence de la pierre dans son mouvement est une contrainte, non pas parce qu’elle est nécessaire, mais parce qu’elle doit être définie par l’impulsion des causes externes ; et ce qui est vrai de la pierre, l’est aussi de tout objet singulier, quelle qu’en soit la complexité, et quel que soit le nombre de ses possibilités : tout objet singulier, en effet, est nécessairement déterminé par quelque cause extérieure à exister et à agir selon une loi précise et déterminée. Concevez maintenant, si vous le voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, sache et pense qu’elle fait tout l’effort possible pour continuer de se mouvoir.

Cette pierre, assurément, puisqu’elle n’est consciente que de son effort, croira être libre et ne persévérer dans son mouvement que par la seule raison qu’elle le désire. Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d’avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent” (Spinoza dans la Lettre à Schuler)

Dans les années 1880, la question du libre arbitre et de la responsabilité est renouvelée dans le domaine juridique par les criminologues, en particulier italiens, qui sont immédiatement discutés par les philosophes.

Spinoza jugé par C. Lombroso, E. Ferri, P. Bourget
Jean-François Braunstein

Curieusement, la référence à Spinoza, quoique réelle, en particulier chez Ferri, est moins importante que l’on ne pourrait s’y attendre et prend des formes tout à fait particulières chez Lombroso. C’est surtout dans le champ littéraire que cette référence va s’imposer pour traiter de la question de la responsabilité des philosophes « déterministes » avec la publication, en 1889, du Disciple de Paul Bourget, qui sera en retour lu avec intérêt par les criminologues.

SPINOZA, « GÉNIE JUIF »

Dans son livre majeur, L’homme criminel, Lombroso explicite son hostilité au libre arbitre. Le crime est un phénomène naturel, ou, « si nous voulons emprunter la langue des philosophes », un phénomène « nécessaire 2 ».

Les lois ne peuvent donc être établies sur des hypothèses métaphysiques, mais doivent être fondées sur la notion de responsabilité sociale.

L’hostilité au libre arbitre est clairement liée, chez Lombroso, à une critique antireligieuse : la doctrine du libre arbitre « est la doctrine préférée des ennemis de la libre-pensée, et de toute Église orthodoxe3 ».

Il semble d’ailleurs que cette négation du libre arbitre soit une sorte de pacte fondateur de la criminologie.

Au Premier Congrès international d’anthropologie criminelle, tenu à Rome en 1885, a lieu une scène curieuse. À un défenseur isolé du libre arbitre, Moleschott, qui préside le Congrès, rétorque :

« Tel que vous me voyez, je suis le plus faible des hommes : je trébuche lorsque les circonstances sont plus fortes que moi ; si c’est moi qui suis le plus fort, je ne trébuche pas. Pour moi la question est résolue, elle est la base de nos travaux. » A cette déclaration répondent des « applaudissements très vifs. Presque tous les membres du Congrès présents vont serrer la main à l’orateur4 ».

On pourrait donc s’attendre à ce que Lombroso utilise Spinoza pour critiquer l’illusion de la liberté.

Mais il faut tenir compte de son peu de goût pour la philosophie, qu’il ne connaît d’ailleurs que de seconde main. Dans son œuvre, la rupture avec la philosophie, et même avec tout type de raisonnement, est plus que radicale. La science doit être une formidable et surréaliste collection de « faits », qu’il importe simplement d’accumuler, en vrac, à titre de preuve. Méthode dont Lombroso estime qu’il la doit à un Taine, qui n’est bien sûr pas le Taine spinoziste : « Taine a été vraiment mon maître […]. Je lui dois tout ce que j’ai fait de bon. C’est de lui que j’ai appris à porter dans la démonstration psychologique un aussi grand nombre de faits en preuve d’une idée, que même si un ou deux ou dix des faits cités étaient erronés, il en resterait toujours suffisamment pour démontrer la vérité5. »

Si Spinoza est présent dans l’œuvre de Lombroso, ce n’est pas du tout pour son œuvre philosophique, mais pour son personnage. Il est utilisé comme un exemple de génie, et figure à ce titre dans les longues listes de personnages célèbres, qui apparaissent eux aussi comme des « preuves », alors même qu’il n’est jamais fait mention de leur œuvre.

Spinoza est en outre particulièrement caractéristique de ce qu’est un « génie juif », génie particulièrement novateur, auquel Lombroso semble en partie s’identifier.

Comme la plupart des autres génies, Spinoza présente d’abord deux « caractères physiques de la dégénérescence », petite taille et stérilité.

Lombroso, qui ne craint pas de mêler l’essentiel et l’inessentiel, note que bien des grands hommes sont célèbres pour leur petite taille : « C’est ce défaut qui, outre leur génie, a rendu célèbres tant de grands hommes tels : Horace […], Alexandre […], Aristote, Platon, Épicure […], Épictète, qui disait : « Qui suis-je ? Un tout petit homme », et parmi les plus modernes : Érasme […], Spinoza […] Montaigne […], Balzac, Thiers […], Louis Blanc6. »

De même Spinoza fait partie de la très longue liste de grands hommes qui n’eurent pas de progéniture : « Nombre d’entre eux furent célibataires ; d’autres, bien que mariés, eurent peu d’enfants et leur descendance s’éteignit bien vite7. »

Spinoza est aussi un exemple de ces cas, innombrables, « dans lesquels le génie s’est manifesté malgré les occasions contraires et même malgré de vives oppositions8 ».

À Socrate, « obligé à tailler des pierres et à les sculpter », il ajoute, dans l’édition de 1894 de L’homme de génie, Spinoza, « contraint de fabriquer des verres de lunettes9 ».

Spinoza s’est en effet heurté à une des caractéristiques les plus marquantes des juifs traditionnels, leur intolérance « absolument barbare », qu’ils manifesteront en le condamnant :

« Au XVIIe siècle, les œuvres de Baruch Spinoza furent interdites par la communauté israélite la plus cultivée du monde 10. »

En revanche, Spinoza présente une caractéristique relativement originale pour un génie, celle de ne pas être aliéné.

Selon Genio et follia, il fait partie du tout petit nombre de ces « génies qui n’ont pas souffert d’aliénation », avec « Bacon, Galilée, Dante, Voltaire, Colomb, Machiavel ».

Leur crâne « volumineux mais en même temps harmonieux » montre « la force de la pensée, domptée par le calme des désirs11 ». Dans L’homme de génie il évoque une autre liste de quelques « génies normaux » au « caractère complet : Socrate, Colomb, Cavour, Jésus-Christ, Galilée et Spinoza12 ».

Par ailleurs, Spinoza permet à Lombroso de traiter de la question des « génies juifs ».

Contrairement aux apparences, leur nombre n’est pas moindre que celui d’autres peuples. Leur petit nombre s’explique simplement en raison de leur pourcentage dans la population européenne.

Lombroso suppute ainsi le temps qu’il faudrait pour voir émerger un génie juif analogue à celui de Spinoza, qui semble être le plus grand des génies juifs : se fondant sur les statistiques d’un certain Jacobs, Lombroso explique qu’« en Angleterre, il a fallu cent quatre-vingts ans après Newton pour avoir Darwin, et selon des calculs proportionnels, il faudrait neuf cents ans après Spinoza pour la production d’un grand homme de la même trempe chez les Juifs13 ».

On peut même penser que les juifs ont une plus grande prédisposition au génie que d’autres peuples, du fait de leur propension aux maladies mentales.

En effet les juifs fournissent un « contingent d’aliénés quadruple et même sextuple que leurs autres concitoyens14 ».

Il faut compter aussi sur l’effet « bénéfique » des persécutions qui leur a permis de progresser : les juifs d’Europe « grâce à la sélection sanglante opérée par les persécutions du Moyen Âge et à l’influence du climat plus froid » ont pu s’élever au-dessus des juifs d’Afrique et de l’Orient, « encore confinés dans l’humble stade de la vie sémitique15 ».

Enfin et surtout, Spinoza apparaît, dans L’homme de génie, et dans L’antisémitisme, qui en reprend des passages entiers, comme le meilleur représentant de ces juifs qui s’efforcent d’abandonner les anciennes croyances de leur peuple, et de s’intégrer au progrès général de l’humanité civilisée.

À ce titre, ils ont souvent les mêmes aptitudes que les populations des pays où ils résident et Lombroso énumère à cette occasion un certain nombre de clichés : les juifs sont « analytiques en Allemagne, superstitieux en Pologne, beaux parleurs dans la Vénétie, parcimonieux et peu communicatifs dans le Piémont.

Acosta et Spinoza, les deux juifs qui battirent le plus en brèche les préjugés et les croyances juives naquirent précisément en Hollande, pays qui donna également naissance dans le monde chrétien aux plus tenaces adversaires de l’orthodoxie catholique16 ».

Dès son premier ouvrage, sur L’homme blanc et l’homme de couleur, Lombroso faisait de Spinoza l’un des héros de la « race blanche » et de la libre pensée : « Nous seuls Blancs avons bénéficié de la plus parfaite symétrie dans la forme du corps, […] avons proclamé la liberté des esclaves, les droits de la femme et des faibles, l’idée vraie de nationalité […]. Nous seuls avons enfin, avec Luther et Galilée, Épicure et Spinoza, Lucrèce et Voltaire, inventé la liberté de pensée17. »

Les génies juifs comme Spinoza se sont même « trouvés plusieurs fois à la tête du mouvement moderne des nations européennes ».

Lombroso donne, suivant sa méthode, une longue liste, dont l’énumération doit servir de preuve : « C’est ainsi qu’excellèrent Abravanel et Disraeli dans la politique, Spinoza dans la dialectique, Heine dans le pamphlet, Yung, Weil, etc. dans le journalisme, Meyerbeer, Halévy dans la musique ; Schiff, Valentin, Kohnheim, Traube, Frankel sont d’origine juive18. »

A la suite d’une liste similaire, dans L’homme de génie, Lombroso conclut que, s’il y a une originalité des génies juifs par rapport à leurs compatriotes, c’est qu’ils sont presque tous « radicalement créateurs », « révolutionnaires en politique et en religion comme dans la science », et donc à l’origine de la plupart des grands courants de pensée, mais aussi de commerce : « Le nihilisme et le socialisme d’une part, le christianisme et le mosaïsme de l’autre naquirent ou du moins furent initiés chez les juifs ; le commerce leur doit la lettre de change, la philosophie le positivisme, la littérature, le néo-humorisme19. »

Malgré le caractère elliptique de la formule, la juxtaposition de ces deux listes de noms et de doctrines semble indiquer, curieusement, que Spinoza est à l’origine du positivisme, c’est-à-dire du courant de pensée dont Lombroso se réclame.

A cette occasion, Lombroso semble bien tenir Spinoza pour le plus grand génie juif, même s’il ne fait nulle part mention d’une œuvre philosophique, qui aurait pourtant pu lui être utile dans sa lutte contre le libre arbitre.

Il ne fait guère de doute qu’en faisant le tableau d’un tel « juif infidèle » et progressiste, Lombroso, de famille juive et marié à la synagogue, parle aussi de lui-même20.

Peut-être parle-t-il aussi de lui-même, lorsqu’il note que les génies juifs n’accèdent pas à la même « grandeur » de génie qu’un Wagner, un Dante ou un Darwin. Ils sont toujours restés des « génies pratiques », ce qui est pour le moins curieux s’agissant de Spinoza.

Lombroso suppose que leur « niveau inférieur dans le génie s’explique peut-être par le reste de sang sémite qui apporte avec lui un élément d’infériorité et les empêche d’atteindre comme leurs concitoyens aux plus grandes hauteurs de l’intellectualité21 ».

SPINOZA, NÉGATEUR DU LIBRE ARBITRE

Enrico Ferri est, avec Rafaele Garofalo, le principal disciple de Cesare Lombroso. Il est couramment considéré, et se présente lui-même, comme le « sociologue » de l’École, Garofalo en étant le « juriste » et Lombroso l’« anthropologue22 ». Il en est en tout cas le théoricien le plus conséquent.

Le point de départ de son œuvre est explicitement philosophique. Sa thèse, rédigée à 22 ans, publiée en 1878, porte sur La théorie de l’imputabilité et la négation du libre arbitre23.

Ferri ne cessera de renvoyer à sa première partie, où il se vante d’avoir « ouvertement nié le libre arbitre24 ».

Cette négation de la croyance traditionnelle au libre arbitre était selon lui un préalable indispensable au développement de la criminologie : il était « absolument nécessaire de commencer par cette négation explicite de la liberté morale et de n’en pas éviter la discussion ; car au fond de toute recherche de science sociale on trouve toujours ce problème25 ».

De même, dans son principal ouvrage, La sociologie criminelle, Ferri s’oppose au « troisième postulat », essentiel, du droit criminel classique, qui est que « l’homme possède le libre arbitre ou liberté morale, et par là même, est moralement coupable et légalement responsable de ses actions » : selon lui, la « psychologie positive » a démontré que « le prétendu libre arbitre était une pure illusion subjective26 ».

La plus grande partie de La théorie de l’imputabilité et la négation du libre arbitre est consacrée à cette critique du libre arbitre : la « théorie de l’imputabilité » n’occupe que les cent dernières pages d’un volume de plus de six cents pages.

Plus que d’une réelle démonstration, il s’agit d’une compilation de tous les auteurs et de tous les arguments possibles contre l’existence du libre arbitre27.

Ferri recense et réfute les dix principaux arguments invoqués en faveur du libre arbitre, et énonce six arguments positifs en sa défaveur. C’est dans ce livre que Ferri renvoie quelquefois à Spinoza, mais sans jamais donner aucune référence directe aux textes de Spinoza : la plupart de ses références sont empruntées à son maître Ardigò, ou au livre d’A. Fouillée, La liberté et le déterminisme, dont la première édition date de 1872 -28.

Au premier argument en faveur du libre arbitre, celui de la « conscience intime et universelle » que l’on en a, Ferri répond en citant plusieurs fois Spinoza.

La conscience que nous avons d’être libre n’est pas la preuve de notre liberté, elle confirme simplement l’existence de notre croyance. Il s’agit en fait d’une illusion qui tient à l’ignorance des causes qui nous font agir et « Spinoza a tout à fait raison de noter que la croyance au libre arbitre dépend de la connaissance des effets de notre volonté et de l’ignorance des lois qui la gouvernent29 ».

À la prétendue universalité de cette croyance, il oppose le grand nombre de ceux qui, dans l’histoire, se sont proclamés ses adversaires, et donne plusieurs listes de négateurs du libre arbitre, où figure Spinoza.

D’abord une liste « large » : « Socrate et Platon, Luther et Calvin, Jansénius et Hobbes, Bayle et Wolf, Locke et Leibniz, Spinoza et Kant, Holbach et Hartley, Büchner et Schopenhauer, Condillac et Brown, Vanini et Hume, Colins et Priestley Bain et Herbart, Stuart Mill et Herbert Spencer, Giuseppe Ferrari et Buckle, Owen et Voltaire, Moleschott et Laplace. »

Mais le caractère hétéroclite de ces auteurs apparaît et conduit Ferri à la nécessité de distinguer entre eux. « Il y a autant de différences entre ces théories qu’entre le fatalisme et la liberté elle-même. » Il convient donc d’être « prudents et sérieux » et de ne pas confondre « optimisme, déterminisme, indifférentisme, matérialisme, fatalisme théologique ou fatalisme philosophique30 ».

Ferri qualifie sa propre position de « fatalisme scientifique » qu’il oppose au « fatalisme théologique », par exemple celui de Luther: « Je ne comprends, comme système logique cohérent et concevable, que le fatalisme scientifique d’après lequel tout découle nécessairement de causes déterminées31. »

Par la suite il parlera de « déterminisme naturel des actes humains » qu’il distingue du « fatalisme32 ».

Malgré la négation du libre arbitre, « c’est une pure illusion de penser que la négation du libre arbitre fasse de l’homme un automate soumis au fatalisme aveugle ».

Ferri fait sur ce point une curieuse distinction : « Pour préciser mon idée, je dirais que l’homme est une machine, mais qu’il n’est pas fait à la machine33. »

Il est alors conduit à donner une liste « courte » de ceux parmi les adversaires du libre arbitre qui sont les plus proches de lui : « Lorsqu’un système est soutenu par des hommes tels que Leibniz ou Spinoza, que Mill ou Spencer, que Ferrari ou Buckle, que Moleschott ou Laplace, il est possible d’examiner les raisons pour et contre, mais on ne peut pas simplement soutenir, sans autre analyse, qu’il conduit à la corruption et au crime34. »

Comme il le dit ailleurs : « Mieux vaut de tels penseurs que des millions d’analphabètes ou d’amateurs35. »

Spinoza est également utilisé pour réfuter le sixième argument, qui fait reposer l’ordre moral sur l’existence du libre arbitre.

Ferri cite Fouillée pour montrer que, par sa vie même, Spinoza manifeste que « les représentants les plus illustres du déterminisme ont été les moralistes les plus austères depuis Socrate et Platon, les stoïciens et les alexandrins jusqu’aux calvinistes et aux jansénistes36 ».

Il n’est d’ailleurs pas nécessaire qu’existe le libre arbitre pour préserver les idées de bien et de mal : sans citer explicitement Spinoza, Ferri explique que les idées de bien et de mal sont indépendantes de celle de libre arbitre.

La négation du libre arbitre conduit simplement à la redéfinition des idées de bien et de mal, en des termes qui rappellent Spinoza: « Si une chose ou une action est utile à l’humanité, nous la nommons bonne, si elle lui est dommageable, nous la nommons mauvaise37. »

Et si l’on fait nécessairement le bien et le mal, de même l’éloge ou le blâme s’ensuit nécessairement.

Citant encore une fois Fouillée, Ferri remarque la force d’entraînement de l’idée chez Spinoza : « Il n’est pas étonnant de voir Spinoza lui-même tracer des règles de conduite. […] Si elles sont assez claires et belles, nous serons portés dans la direction indiquée » par lui38.

Plus loin, Ferri cite un long passage de la Psychologie comme science positive d’Ardigò, où l’image traditionnelle du Spinoza vertueux apparaît aux côtés de celle de Pomponazzi : « Pietro Pomponazzi, Benedetto Spinoza et quelques autres donnent l’enseignement saint et sublime que la vertu suffit en elle-même pour obtenir le respect et l’obéissance de l’arbitre de l’homme39. » Ils ont démontré que les idées ont leur propre force d’impulsion, qui tend à les rendre effectives, à la manière des « idées-forces » de Fouillée.

Enfin Ferri cite Spinoza dans l’exposé d’un quatrième argument en faveur du déterminisme, qui est son argument essentiel : le principe de causalité exclut le libre arbitre, les volontés humaines étant elles-mêmes effets de causes.

On peut alors appliquer au libre arbitre ce que Vogt disait de Dieu, qu’il est le « terme mobile à l’extrême limite du savoir humain ».

Si l’on fait référence à Dieu, c’est uniquement parce que l’on ne peut « assumer comme telle l’infinité des causes », et, en ce sens, Spinoza a donc eu raison de juger que Dieu est l’« asile de notre ignorance40 ».

Dans la Sociologie criminelle, Spinoza est très brièvement évoqué, une fois, en tant que premier représentant, avant Schopenhauer, de la « théorie intellectualiste », reprise par Ardigò et par Ferri dans la seconde partie de la Théorie de l’imputabilité, et abandonnée depuis, qui consistait à expliquer que l’homme « devra être responsable parce qu’il est, et autant qu’il est, intelligent41 ».

Sur ces questions de la liberté et de la responsabilité, il est certain que l’œuvre de Ferri est largement influencée par celle de son maître Ardigò, dont on a souvent noté les tendances spinozistes42.

Le droit n’a aucun fondement métaphysique, il est fondé sur le fait de l’existence sociale, il est « la force spécifique de l’organisme social, comme l’affinité est la force spécifique des substances chimiques43 ». Quant à la liberté, si elle existe, elle ne peut être qu’une « liberté sociale » : « La liberté consiste en ce que la partie coordonnée de l’organisme social y peut fonctionner selon la disposition naturelle, par laquelle elle est apte à fonctionner44. »

Plutôt que des références philosophiques traditionnelles, Ferri utilise dans la suite de son œuvre des arguments scientifiques contre l’existence du libre arbitre, qu’il tire de l’anthropologie, de la statistique, de la physiologie ou de la psychologie. Les auteurs de référence sont alors Lombroso, Broca ou Topinard, Quetelet ou Durkheim, Maudsley, Ribot ou Spencer.

Pourtant, chez beaucoup de ces auteurs, tous plus « positivistes » les uns que les autres, on retrouve une présence discrète de Spinoza, d’autant plus notable qu’ils ne citent quasiment jamais de philosophes classiques.

Ainsi, dans son livre essentiel sur Les maladies de la volonté, Ribot, en général très sévère avec les philosophes, conclut par une phrase de Spinoza le chapitre où il vient d’expliquer que les expériences d’hypnotisme sont un argument contre la liberté : « Notre illusion du libre arbitre, dit Spinoza, n’est que l’ignorance des motifs qui nous font agir45. »

On retrouve la même référence à Spinoza pour expliquer l’illusion de la liberté chez le plus populaire des auteurs matérialistes du siècle, Büchner : « La liberté humaine, dont tous les hommes se vantent, dit Spinoza, n’est que la conscience de leur volonté, et que l’ignorance des causes qui la déterminent46. »

De même, Maudsley, dans son ouvrage pionnier sur Le crime et la folie, citait également Spinoza : « L’incapacité chez un homme de modérer et de surveiller l’élément affectif ou émotionnel de sa nature, je l’appelle esclavage, dit Spinoza. Car l’homme dominé par ses affections n’est pas maître de lui-même, mais il est conduit par le destin en quelque sorte47. »

Quelques brèves citations, sans doute de seconde main, mais Spinoza est l’un des seuls philosophes acceptés par ces auteurs.

SPINOZA CRIMINEL

Ce n’est que dans la « littérature psychologique » de la fin du siècle que Spinoza sera pleinement utilisé dans les débats sur la liberté et le déterminisme, en particulier à l’occasion de la parution, en 1889, du Disciple de Paul Bourget.

Le très vif succès de ce roman et la querelle qui s’ensuivit marquent la fin du naturalisme et le début du courant conservateur de la littérature française48. C’est d’ailleurs à Paul Bourget que Barrés dédie en 1897 Les déracinés, qui retrace les méfaits d’une éducation philosophique trop abstraite sur tout un groupe de jeunes lycéens lorrains.

Paul Bourget met en scène un jeune homme influencé par la doctrine de son maître, Adrien Sixte, philosophe spinoziste, à la vie austère, tout entière consacrée à la réflexion. Sixte est en particulier l’auteur d’une Psychologie de Dieu et d’une Anatomie de la volonté.

Ce « disciple », Robert Greslou, particulièrement exalté par les doctrines déterministes de son maître, après avoir rédigé un Essai sur la multiplicité du moi, trouve un emploi de précepteur dans la famille du marquis de Jussat. Il décide alors, pour faire une « expérience sur les âmes », de séduire la jeune fille du marquis, Charlotte. Il y parvient sans trop de peine, en particulier en lui faisant lire quelques romans habilement choisis. Greslou lui offre alors de se donner à lui, puis de se suicider à deux, comme c’était la mode à l’époque. Au dernier moment, il recule. Charlotte, déshonorée, se tue, et il est accusé du crime. Le frère de la victime, officier et homme d’honneur, la vengera en tuant Greslou.

Ce récit est en partie inspiré de deux faits divers qui avaient fait grand bruit, les affaires Lebiez, en 1878, et Chambige, en 1888.

Dans l’affaire Lebiez, le 6 avril 1878, deux jeunes gens, Baré et Lebiez, ont assassiné une veuve et l’ont découpée en profitant des connaissances anatomiques de Lebiez, étudiant en médecine. Avant d’être arrêté, huit jours après le crime, Lebiez justifie son acte dans une conférence publique sur le « darwinisme et l’Eglise », rue d’Assas, au nom de la « lutte pour la vie ». Il reprendra le même thème lors de son procès, ce qui donnera lieu au néologisme de struggle-for-lifer, inventé par A. Daudet, pour désigner ce « jeune homme moderne », en qui Bourget voit « une ardeur de positivisme qui en fait un barbare civilisé, la plus dangereuse des espèces49 ». Mais s’il cite Darwin, Lebiez ne fait nulle part mention de Spinoza50.

Bourget s’était trouvé plus personnellement impliqué dans l’affaire Chambige. Celui-ci, étudiant en droit, proche des milieux littéraires parisiens, avait rencontré Bourget pour lui présenter son essai sur la Dispersion infinitésimale de l’âme. Bourget évoque leurs rencontres dans sa préface à la relation du procès51.

De retour en Algérie, Chambige avait séduit une femme mariée, que l’on avait ensuite retrouvée, dénudée et empoisonnée à ses côtés, alors qu’il s’était tiré deux balles dans la tête. Il explique qu’il lui avait proposé un « suicide à deux », mais qu’il s’était raté. La partie civile n’avait pas manqué, lors du procès, de mettre en cause ses lectures pernicieuses. Mais ici aussi, il s’agissait plus de Taine, de Schopenhauer ou de Spencer que de Spinoza52.

C’est Bourget qui introduira la référence à Spinoza. Le personnage de Sixte était certes aussi inspiré du maître de Bourget, Taine, de ses travaux sur la psychologie ou de ses réminiscences spinozistes. Taine prendra d’ailleurs très mal cette mise en cause et écrira à Bourget pour récuser le qualificatif de « savant positif » appliqué à Sixte :

Vous lui avez donné un cerveau insuffisant et une éducation scientifique insuffisante. Il ne connaît que ces superficies. Il a suivi des cours et il a lu des livres. Rien de plus […]. Pas une seule monographie historique, pas une seule de ces préparations anatomiques […]. Bien plus, Sixte s’est interdit systématiquement l’expérience : il n’a vu du monde réel que la boutique de son père et les badauds du Jardin des Plantes ; il ne lit pas les journaux, il n’a pas voyagé […]. Et avec cette ignorance colossale, il se permet de conclure sur le monde social et sur le monde moral, de réduire la notion du bien et du mal à une convention utile ou puérile53.

Mais, au-delà de Taine, c’est surtout la figure de Spinoza qui est omniprésente dans le livre.

Anatole France, parlant de leur jeunesse commune, dit de Bourget : « Il était tout en Spinoza », ce Spinoza dont il a lu et relu l’Éthique, dont il connaît par cœur la biographie par Colerus, qu’il aimait à citer à ses camarades54.

Il convient de noter que Bourget avait tout autant été frappé par la vie exemplaire de Spinoza que par sa philosophie. Dans une étude sur Taine, il s’enthousiasmait pour la « vie philosophique », celle de Spinoza ou de Kant : cette « extase souveraine » du cerveau rappelle « celle du joueur et du débauché, comme du héros et du martyr55 ».

Le disciple veut donc être un « document sur la vie des philosophes de profession », comme l’ont fait « Colerus à propos de Spinoza, Darwin et Mill à propos d’eux-mêmes56 ». Comme Spinoza qui n’avait « d’autres distractions que de fumer parfois une pipe de tabac et de faire battre des araignées57 », Sixte « s’amuse aux férocités des macaques et des ouistitis58 ».

Greslou, sorte de double de Bourget, est fasciné par cette vie : « Vous m’étiez apparu comme une sorte de Spinoza moderne, si complètement identique à vos livres, par la noblesse d’une vie tout entière consacrée à la pensée59. » Greslou est lui aussi un admirateur de Spinoza, premier de ses « saints » personnels, avec Hobbes, Stendhal et Stuart Mill60. Lorsqu’il part chez les Jussat, sa bibliothèque, outre les œuvres de Sixte, comprend « mon Éthique, avec plusieurs volumes de M. Ribot, de M. Taine, d’Herbert Spencer » ainsi que la Psychologie de Beaunis61.

Qu’est-ce que Bourget retient de la philosophie de Spinoza ?

D’abord et surtout, le déterminisme et l’idée, rappelée par Taine dans la préface à son Essai sur Tite-Live, que « l’homme n’est pas un empire dans un empire ».

Greslou explique : « Dès ma dix-septième année, j’avais adopté pour règle de me répéter, dans les heures de contrariétés petites ou grandes, la formule de l’héroïque Spinoza : la force par laquelle l’homme persévère dans l’existence est bornée, et celle des causes extérieures la surpasse infiniment62. »

Il ne fait qu’admettre, comme Sixte, que « tout est nécessaire dans l’âme, même l’illusion que nous sommes libres63 ».

Il connaît par cœur une phrase de son maître : « L’universel entrelacement des phénomènes fait que sur chacun d’eux porte le poids de tous les autres64. »

Mais il n’y a aucun pessimisme dans ce constat de l’« inéluctable nécessité », bien au contraire, puisque l’homme, par la compréhension du déterminisme, s’en rend maître : une telle pensée tend plutôt à exalter la foi de Greslou « dans la supériorité de la Science, à qui trois mètres carrés d’une chambrette suffisent, pour qu’un Spinoza ou un Adrien Sixte y possède l’immense univers en le comprenant65 ».

De ce point de vue, cette « vraie méthode » spinoziste évoque aussi celle de Goethe : « Ce grand esprit, qui a su vivre, mettait ainsi en pratique la théorie exposée dans le cinquième livre de Spinoza et qui consiste à dégager, derrière les accidents de notre vie personnelle, la loi qui les rattache à la grande vie de l’Univers66. »

Second enseignement spinoziste, il convient d’étudier scientifiquement les sentiments humains, comme on étudie des figures mathématiques ou des processus chimiques.

La référence au Taine de De l’intelligence est ici aussi transparente. Greslou ne cite pas la formule fameuse de Taine, « l’homme est un théorème qui marche », mais il écrit sur la page de garde de son journal intime une phrase de l’Anatomie de la volonté de Sixte : « Spinoza se vantait d’étudier les sentiments humains comme le mathématicien étudie ses figures de géométrie ; le psychologue moderne doit les étudier, lui, comme des combinaisons chimiques élaborées dans une cornue, avec le regret que cette cornue ne soit pas aussi transparente, aussi maniable que celles des laboratoires67. »

Il ne doit pas hésiter, de ce point de vue, à dissoudre l’apparente unité du moi, comme l’a fait Chambige dans son essai sur La dispersion infinitésimale de l’âme68.

Dernier enseignement spinoziste, la critique de la morale.

Sixte explique au juge d’instruction interloqué que la « théorie du Bien et du Mal » n’a « d’autre sens que de marquer un ensemble de conventions quelquefois utiles, quelquefois puériles69 ».

Il est particulièrement fier du passage de son Anatomie de la volonté, où il critique la responsabilité à partir d’une critique de l’idée de cause : « Responsable ?… Ce mot n’a pas de sens70. »

Dès lors, le remords n’a pas non plus de sens, pour Sixte, qui rejette « l’illusion du repentir, qui suppose l’illusion de la liberté et celle d’un juge, d’un père céleste71 ».

Même dérision de Sixte à l’égard du sentiment de charité : il « s’interdisait systématiquement la charité. Il pensait sur ce point comme Spinoza, qui a écrit dans le Livre quatrième de l’Éthique : “La pitié, chez un sage qui vit d’après la raison, est mauvaise et inutile.”72 »

Greslou n’est que son élève trop fidèle, lorsqu’il note que, « dans cette loterie hasardeuse de l’univers, la vertu et le vice, c’est la rouge et la noire73 ».

Puisque le droit n’a de sens que par rapport à la puissance de notre être, Greslou va mettre ces idées en pratique. Lorsqu’il hésite à traiter Charlotte en pur objet d’expérience, il se réconforte aisément : « Je prenais mon Spinoza, et j’y lisais le théorème où il est écrit que notre droit a pour limite notre puissance74. »

La question « philosophique » posée par le livre est donc celle de la responsabilité du penseur.

Le disciple soulève une querelle qui oppose Brunetière et Paul Janet à Charles Richet et Anatole France, et qui intéressera les criminologues italiens. Anatole France résume le débat : le problème est de savoir si « certaines doctrines philosophiques, le déterminisme par exemple et le fatalisme scientifique » sont, « par elles-mêmes, dangereuses et funestes75 ».

Ferdinand Brunetière, dans un article qui fera date de la Revue des deux mondes, s’enthousiasme pour Le disciple, qui n’est pas seulement l’un des meilleurs romans de M. Paul Bourget, mais aussi « l’une de ses bonnes et de ses meilleures actions ». Il a su montrer que les idées ont des conséquences pratiques que leurs auteurs doivent assumer, et qu’« il y a des limites à l’audace de la spéculation philosophique76 ».

L’adversaire clairement désigné par Brunetière est là aussi Spinoza et sa négation du libre arbitre. Le célèbre critique note qu’une telle doctrine, outre son caractère destructeur, n’est absolument pas prouvée :

Fussiez-vous assuré que l’homme n’est pas libre et, selon la forte expression de Spinoza, que lorsqu’il croit l’être, « il rêve les yeux ouverts », il ne faudrait pas le dire puisque l’institution sociale et la morale entières reposent, comme sur leur unique fondement, sur l’hypothèse ou sur le postulat de la liberté. Mais le fait est d’ailleurs que de tout cela nous ne savons rien. Si la liberté n’est qu’une hypothèse, le déterminisme en est une autre77.

Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’enseigner, avec Spinoza, le déterminisme universel conduit à la désorganisation sociale et à une justification du crime.

« Si la loi du déterminisme était universelle, la société ne subsisterait pas, elle se désagrégerait. »

Sur de tels sujets, il convient de peser les conséquences de la philosophie : « On n’a pas le droit de traiter le problème du libre arbitre sans avoir égard aux conséquences qu’entraîneront les solutions que l’on propose78. »

Enseigner, comme le fait Sixte à Greslou, qu’« il n’y a pour le philosophe ni vice, ni vertu, et que nos volitions ne sont que des faits d’un certain ordre régis par de certaines lois », lui répéter, avec Spinoza, que « la pitié chez un sage qui vit d’après la raison est mauvaise et inutile », c’est simplement « lui apprendre, en s’exceptant lui-même de l’humanité, à ne se servir de ses semblables que comme d’instruments ou de victimes de ses passions79 ».

Plus encore, c’est l’encourager au crime :

En le débarrassant enfin du remords « comme de la plus niaise des institutions humaines » — Spinoza, dans son Éthique, a dit encore quelque chose de cela -, il l’a rendu prêt à tout ce que peuvent soulever de criminels désirs dans un jeune homme de vingt ans la fougue de l’âge, la médiocrité de sa condition, le besoin de parvenir et la fausse conscience de sa supériorité80.

La racine de tout cela est, selon Brunetière, l’idée « spinoziste » de l’absorption de l’homme dans la nature, qui a été trop largement partagée par le XIXe siècle :

Là est peut-être la grande erreur du siècle. […] On a prétendu ramener l’homme à la nature, l’y mêler ou l’y confondre, sans faire attention qu’en art, comme en science et comme en morale, il n’est homme qu’autant qu’il se distingue, qu’il se sépare et s’excepte de la nature 81.

La riposte viendra d’un article non signé, mais attribué à Ch. Richet, dans la Revue scientifique, qui, contre toutes ses habitudes, ouvre ses pages à la critique d’un roman, car elle y voit « une sorte de défi à la liberté de la psychologie et peut-être de toute science », que renforcent les attaques de Brunetière82.

Selon Richet, la science n’est pas responsable ; la racine du mal n’est pas l’enseignement de Sixte, mais la personnalité de Greslou : dès le début Greslou fut un être mal équilibré, pervers, un de ces criminels nés dont les savants criminologues italiens sont en voie de nous faire l’histoire naturelle détaillée83.

Il s’agit d’un déséquilibré, d’un « maniaque atteint de folie raisonnante ». Quant à la question de la punition, elle ne se pose pas : « Est-ce que le fait d’être mené par des passions implique qu’on ne doit pas être châtié, si ces passions sont mauvaises ? Une bête venimeuse est absolument innocente au point de vue de la morale […] Devons-nous, à cause de son innocence morale, la respecter davantage ? Non, certes84. » Quant à l’enseignement scientifique, il doit rester absolument libre.

Anatole France répond de la même manière au livre de Bourget. S’il admet la gravité du problème posé, il conclut à la nécessaire « liberté intellectuelle » : « Ne disons pas trop de mal de la science. Surtout, ne nous défions pas de la pensée. Loin de la soumettre à notre morale, soumettons-lui tout ce qui n’est pas elle85. »

Il convient de combattre une doctrine « qui subordonne la pensée à l’usage, et tend à consacrer d’antiques préjugés86 ». Quant à Sixte, il faut conclure que le maître n’est pas responsable des errements de son disciple, d’autant que les émotions qu’il manifeste à la fin du livre semblent annoncer que « son cœur n’est plus déterministe87 ».

Le débat est momentanément clos par Paul Janet, qui tente, en 1890, de concilier la liberté de la recherche et la responsabilité morale, lorsqu’il s’agit de doctrines socialement dangereuses.

Selon lui, ce livre est « un des meilleurs services que la littérature ait rendus à la philosophie », qui reflète fidèlement la lassitude du monde cultivé devant les « idées subversives, nihilistes et négatives qui ont envahi la philosophie depuis vingt ans88 ».

Les criminologues italiens, Lombroso et Ferri, mais aussi Sighele, sont eux aussi revenus sur le roman de Bourget.

Dans un article sur « L’anthropologie criminelle dans la littérature moderne », Lombroso plagie, en l’avouant à moitié, l’article de la Revue scientifique. Sur la dizaine de pages de l’article, seules quelques lignes sont de Lombroso, qui n’a manifestement pas lu le livre de Bourget. Il conclut sur l’intérêt que présentent les documents littéraires pour les anthropologues : « Si la littérature puise à une source tout à fait nouvelle et féconde, dans ces études-là, notre science nouvelle trouve un aide puissant dans les documents accumulés dans leurs chefs-d’œuvre par ces maîtres en observation humaine » que sont Masoch, Zola ou Sade89.

Quelques années plus tard, avec un peu plus de précision, Ferri revient sur le même thème, dans son livre sur Les criminels dans l’art et la littérature.

Il s’indigne de trouver dans Le disciple « l’ancienne accusation faite à la science d’être la source du mal et de l’immoralité sur la terre90 », d’autant que le « champion spiritualiste du « roman psychologique » a puisé aux sources de l’anthropologie normale et pathologique91 ».

A travers la personnalité de Greslou, Le disciple apparaît plutôt comme l’utilisation des découvertes même des criminologues. Ferri note également que Bourget s’est lui-même contredit, puisqu’il avait écrit, dans sa préface aux Causes criminelles d’A. Bataille, que la littérature « n’est pas responsable de la maladie morale de notre temps » et n’a « jamais eu la moindre action sur des âmes non préparées92 ».

Ce que Ferri veut bien accepter, c’est que « la science ne crée pas de criminels », mais que « les théories scientifiques étant à la mode, elles colorent les tendances des déséquilibrés, des criminels, des dégénérés enfin93 ».

Mais l’essentiel est ailleurs, dans le « tempérament physiopsychique modifié par les conditions physicosociales du milieu » : « Nous naissons idéalistes ou positivistes, mystiques ou matérialistes, réactionnaires ou radicaux, athées ou croyants94. »

Le troisième criminologue qui revient sur Le disciple est Scipio Sighele, dans son livre sur Littérature et criminalité, paru en 1908. Lui en revanche admet la possible influence de Taine et Bourget sur Chambige : « Il faut l’avouer une fois encore, ce n’est pas seulement la littérature qui copie la vie ; c’est aussi la vie qui copie la littérature95. »

En revanche, chez aucun de ces trois auteurs, il n’est plus fait mention de Spinoza, qui est pourtant omniprésent dans Le disciple. Le livre de Bourget est plutôt reconnu comme la vérification littéraire des découvertes des criminologues.

***

Spinoza est finalement relativement peu cité par les adversaires du libre arbitre.

Pour ces partisans du déterminisme, les preuves scientifiques valent mieux que la référence à un philosophe sans doute trop traditionnel. Il semble certes que Spinoza soit dans le bon camp, celui de la libre pensée, mais il n’est pourtant pas plus utilisé.

Ce sont les adversaires du déterminisme qui se plaisent à rappeler les thèses de Spinoza : Bourget certes, mais aussi le principal adversaire français des thèses criminologiques, le juriste L. Proal.

Dans Le crime et la peine, paru peu après Le disciple, il remarque que les criminologues et « tous les déterministes » qui pensent qu’on peut « conserver la pénalité, sans la croyance au libre arbitre » et qui s’efforcent « d’affranchir les méchants des souffrances du remords » ne font que répéter des arguments de l’Éthique96. Cet héritage ne semble pas sérieusement assumé par des auteurs peu enclins à la spéculation philosophique.

NOTES
  • 1 Il n’est qu’à consulter la collection de la Revue philosophique des années 1880-1892 qui contient à peu près dans chaque numéro un article sur ces questions, par des auteurs comme Tarde, Le Bon, Binet, Proal, Féré, G. Dumas, F. Paulhan…
  • 2 C. Lombroso, L’homme criminel, 1re éd. française, Paris, 1887, p. 667.
  • 3 C. Lombroso, L’homme criminel, 2e éd. française, Paris, 1895, t. I, p. XLII. Lombroso est un adversaire décidé de l’Église, qu’il combat notamment dans son article sur « Le péril noir en France », dans les Problèmes du jour, Paris, 1906.
  • 4 Actes du Premier Congrès international d’anthropologie criminelle, Rome, 1886, p. 320. Cette déclaration est saluée par E. Ferri, dans sa Sociologie criminelle, 2e éd., Paris, 1905, p. 319, qui y voit une preuve que « tous les jours « s’accroît » le nombre de ceux qui ont conscience […] de l’inexistence du libre arbitre ». Moleschott, le célèbre matérialiste hollandais, alors professeur à l’université de Turin, est à tel point l’inspirateur de l’école criminologique italienne, et en particulier de Lombroso, qu’U. Spirito lui consacre un chapitre dans sa Storia del diritto pénale italiano, t. II, Rome, 1925, tout en comprenant que l’on puisse estimer qu’un « pur philosophe » n’ait « guère sa place ici ». De fait, dans sa Circulation de la vie, traduite en italien par Lombroso, Moleschott affirme également que la véritable liberté consiste dans la défense des exigences de l’espèce.
  • 5 « Enquête sur l’œuvre de Taine », Revue blanche, 15 août 1897, t. XIII, n° 101. Lombroso met d’ailleurs en ouverture de L’homme criminel une lettre que lui a adressée Taine, dont il dit se servir « comme d’une amulette scientifique » (2e éd. française, p. xlv).
  • 6 L’homme de génie, 3e éd. française, Paris, 1903, p. 7.
  • 7 Ibid., p. 27.
  • 8 Ibid., p. 237.
  • 9 Cité dans C. Lombroso, Delitto, genio, follia. Scritti scelti, Turin, 1995, p. 465.
  • 10 L’antisémitisme, Paris, 1899, p. 19.
  • 11 Genio e follia, 2e éd., Milan, 1872, p. 117.
  • 12 L’homme de génie, p. 478.
  • 13 Ibid., p. 200, n.
  • 14 Ibid., p. 202.
  • 15 Ibid., p. 200.
  • 16 L’antisémitisme, p. 47-48. Lombroso ne cesse de se recopier : le même passage se trouvait déjà dans L’uomo bianco et est repris dans Le crime politique et les révolutions, 1 892, t. I, p. 150.
  • 17 L’uomo bianco e l’uomo di colore. Letture sull’origine e la varietà délie razze umane, 2e éd., 1892, p. 222.
  • 18 L’antisémitisme, p. 62. L’homme de génie donnait une liste légèrement différente, citant deux autres philosophes juifs, Mendelssohn et Sommerhausen, l’un des correspondants de Mendelssohn (L’homme de génie, p. 177).
  • 19 L’homme de génie, p. 201.
  • 20 Sur ces origines juives de Lombroso, cf. le premier chapitre du livre de sa fille, G. Lombroso-Ferrero, Cesare Lombroso. Storia delta vita e délie opère narrata dalla figlia, Turin, 1915.
  • 21 L’antisémitisme, p. 68.
  • 22 L’histoire de sa vie, du positivisme au fascisme, en passant par le darwinisme et le marxisme, mériterait sans doute une étude, les caractéristiques communes à ces diverses positions étant sans doute la haine de l’« individualisme du xviiie siècle » et le culte de l’« agrégation sociale » (E. Ferri, Socialisme et science positive. Darwin, Spencer, Marx, Paris, 1897, p. 171).
  • 23 Lombroso, dans son compte rendu du livre de Ferri, note qu’il s’agit d’un « véritable événement » dans la science italienne, qui « démontre que le libre arbitre n’existe pas, mais aussi que sa non-existence est le fondement du droit pénal », Archivio giuridico, XXI, 1878. Ferri rapporte cependant que Lombroso avait déclaré à Filippo Turati que ce livre n’était pas assez positiviste. Après avoir dans un premier temps rejeté cette critique, Ferri reconnaît ensuite la « vérité » du jugement de Lombroso (« Polemica in difesa della scuola criminale positiva », dans Studi sulla criminalità ed altri saggi, Turin, 1901, p. 245).
  • 24 E. Ferri, Studi sulla criminalità ed altri saggi, Turin, 1901, p. 259. Ferri notera ensuite : « De cet ouvrage écrit par moi à vingt-deux ans, je ne maintiens aujourd’hui que la première partie sur l’inexistence du libre arbitre, et je l’ai pour cette raison publiée de nouveau dans le volume, La negazione del libero arbitrio ed altri saggi, Turin, 1900 » (La sociologie criminelle, 2e éd., Paris, 1914, p. 329, n.).
  • 25 E. Ferri, La sociologie criminelle, 2e éd., Paris, 1914, p. 329.
  • 26 Ibid, p. 42.
  • 27 A. Espinas, faisant le compte rendu du livre, estime même que « ce n’est pas un livre, c’est presque une bibliothèque » (« La philosophie expérimentale en Italie. Siciliani, Lombroso, de Dominicis, Ferri », Revue philosophique, 1879).
  • 28 A. Fouillée s’en est d’ailleurs rendu compte, lorsqu’il note, dans son livre sur La science sociale contemporaine (Paris, 1880, p. 288 n.) : La teorica est « un ouvrage considérable où l’auteur s’est inspiré à la fois de son ancien maître, M. Urdigo (sic), de Lombroso, et de nos propres écrits, principalement La liberté et le déterminisme ».
  • 29 La teorica dell’imputabilità e la negazione del libero arbitrio, Florence, 1878, p. 40. En revanche, dans La sociologie criminelle, il ne cite plus Spinoza lorsqu’il avance la même thèse : Stuart Mill, Fouillée, Fonsegrive, Richet et Ardigò lui sont préférés.
  • 30 Ibid., p. 2.
  • 31 Ibid., p. 261.
  • 32 La sociologie criminelle, p. 341.
  • 33 Ibid., p. 335, 334.
  • 34 La teorica dell’ imputabilità e la negazione del libero arbitrio, p. 409 n.
  • 35 « Polemica in difesa délia scuola criminale positiva », dans Studi sulla criminalità ed altri saggi, Turin, 1901.
  • 36 Ibid., p. 108.
  • 37 Ibid, p. 122.
  • 38 Ibid, p. 116.
  • 39 Ibid., p. 383.
  • 40 Ibid., p. 219.
  • 41 Sociologie criminelle, p. 414.
  • 42 Cf. A. Espinas, La philosophie expérimentale en Italie, Paris, 1880, p. 149. L’insistance d’auteurs comme Ardigo ou Trezza sur cette question du libre arbitre pourrait peut-être s’expliquer en partie par leur formation religieuse (cf. A. Rosa, « La cultura », dans Storia d’Italia, t. 4, vol. II, Turin, 1975).
  • 43 R. Ardigò, La morale dei positivisti, cité par Ferri, La sociologie criminelle, p. 361.
  • 44 R. Ardigò, Sociologie, cité par Ferri, La sociologie criminelle, p. 331.
  • 45 T. Ribot, Les maladies de la volonté, 1883, p. 146. L’argument de l’hypnotisme est alors souvent utilisé contre le libre arbitre, par exemple par Tarde dans son intervention au Premier Congrès d’anthropologie criminelle.
  • 46 L. Büchner, Force et matière, 3e éd., d’après la 9e éd. allemande, Paris, 1869, p. 337.
  • 47 H. Maudsley, Le crime et la folie, 1874, p. 283.
  • 48 Cf. M. Angenot, « On est toujours le disciple de quelqu’un ou le mystère du Pousse-au-crime », Littérature, 49, 1983.
  • 49 P. Bourget, « Préface au Disciple », p. 7. L’édition citée est celle de la collection Nelson, Paris, s. d.
  • 50 Voir le compte rendu de l’affaire Lebiez dans A. Autin, Le disciple de P. Bourget, Paris, 1930.
  • 51 A. Bataille, Causes criminelles et mondaines, de 1887-1888, Paris, 1888, p. VIII sqq.
  • 52 Voir le compte rendu du procès dans La Vie moderne, 3 mars 1889.
  • 53 Cf. sa lettre du 29 septembre 1889 à Bourget, dans H. Taine, Correspondance, t. IV, p. 292.
  • 54 A. France, La Vie littéraire, 3e série, Paris, 1891, p. 57. Le premier article de Bourget, sous le pseudonyme de Pierre Pohl, paru dans La Renaissance (du 28 décembre 1872) s’intitule « Le roman d’amour de Spinoza ».
  • 55 P. Bourget, Essais de psychologie contemporaine, t. I, Paris, 1901, p. 159.
  • 56 Le disciple, p. 16.
  • 57 Ibid, p. 17.
  • 58 Ibid, p. 27.
  • 59 Ibid., p. 147.
  • 60 Ibid., p. 154.
  • 61 Ibid, p. 151.
  • 62 Ibid, p. 90.
  • 63 Ibid., p. 32.
  • 64 Ibid, p. 91.
  • 65 Ibid, p. 265-266.
  • 66 Ibid, p. 254.
  • 67 Ibid., p. 152.
  • 68 Sur cette question, cf. J. Carroy, Les personnalités doubles et multiples. Entre science et fiction, Paris, 1993.
  • 69 Ibid, p. 59.
  • 70 Ibid, p. 320.
  • 71 Ibid, p. 326.
  • 72 Ibid., p. 29.
  • 73 Ibid., p. 223.
  • 74 Ibid, p. 244.
  • 75 A. France, La vie littéraire, p. 62.
  • 76 « À propos du Disciple », Revue des deux mondes, 1er juillet 1889.
  • 77 Ibid.
  • 78 Ibid.
  • 79 Ibid.
  • 80 Ibid.
  • 81 Ibid.
  • 82 Revue scientifique, 17 août 1889.
  • 83 Ibid.
  • 84 Ibid.
  • 85 La vie littéraire, p. 69.
  • 86 Ibid, p. 70.
  • 87 Ibid., p. 64.
  • 88 P. Janet, « De la responsabilité philosophique. A propos du Disciple de M. P. Bourget », Séances et travaux de l’Académie des sciences morales, 134, nouvelle série 34, juillet-décembre 1890.
  • 89 C. Lombroso, Les applications de l’anthropologie criminelle, Paris, 1892, p. 193.
  • 90 E. Ferri, Les criminels dans l’art et la littérature, Paris, 1897, p. 124. Ce livre contient par ailleurs une étonnante description de l’exécution de Troppmann, à laquelle Ferri s’est démené pour assister, au nom de la science.
  • 91 Ibid., p. 116.
  • 92 P. Bourget, « Préface à A. Bataille », Causes criminelles et causes mondaines, de 1887 à 1888, Paris, 1888, p. ix.
  • 93 Ibid., p. 131.
  • 94 Ibid., p. 132.
  • 95 S. Sighele, Littérature et criminalité, Paris, 1908, p. 172.
  • 96 L. Proal, Le crime et la peine, Paris, 1892, p. 419.

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