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Le sionisme politique, à ses origines, fut à la fois une rupture et un accomplissement du point de vue du judaïsme. Une rupture, à l’évidence, pour être né, s’être développé et avoir réussi dans un milieu en rupture de ban avec la religion ou simplement assimilé.

Pour ce qui est de la rupture, c’est là un jugement qui peut être défendu, même si l’on prend en considération quelques faits qui pourraient le contredire.

Herzl eut quelques prédécesseurs issus du monde rabbinique parmi lesquels le rabbin visionnaire de Sarajevo, Yehuda Alkalay (1798-1879), qui précède de 17 ans le Herzl de L’État juif.

Judah_Alkalai

Herzl lui-même ne serait pas, selon certains auteurs, l’intellectuel assimilé que l’on croit couramment [1].

Enfin si Herzl a conçu et rendu public son message au sein du judaïsme assimilé et en Europe de l’Ouest, c’est en Europe centrale et de l’Est, dans le monde méditerranéen et au Moyen-Orient, donc loin des foyers de l’assimilation, que sa bonne nouvelle a été entendue.

Pour ce qui est de l’accomplissement, c’est la réussite du sionisme qui parle pour elle-même.

Le sionisme a donné vie et consistance aux promesses de la prophétie au regard des critères fondamentaux qu’avait développé la doctrine messianique : le refleurissement de la Terre d’Israël, le rassemblement unique dans l’histoire de tous les exils du peuple d’Israël, et même la révélation dans le Tiers-monde de Juifs inconnus auparavant, première occurrence de l’apparition du peuple juif comme ensemble sur la scène internationale, depuis le premier exil à Babylone, l’édification d’une souveraineté et d’un État qui tiennent la route face à une adversité planétaire, elle-même signe des temps prophétiques, la reviviscence de la langue hébraïque et jusqu’au développement considérable de l’étude de la Torah.

L’ironie veut qu’Israël est même devenu le centre de l’ultra-orthodoxie qui ne le reconnaît pas.

Le sionisme est par ailleurs la seule idéologie juive moderne qui a survécu au naufrage de la Shoah, celle qui ne s’est pas trompée dans son analyse stratégique et son évaluation du destin juif.

Herzl s’adressait aux Juifs d’Europe 40 ans avant la Shoah.

Ce qui est certain de toutes façons, c’est que le sionisme politique n’est pas né dans le cadre du judaïsme rabbinique de son époque ni dans son milieu qui, la plupart du temps, s’est opposé à lui (ce qui ne fut pas le cas du judaïsme en monde sépharade) et dont une grande part aujourd’hui encore est restée en dehors de son action historique.

Son projet impliquait à l’évidence une rupture avec la tradition juive dans la mesure où il recherchait la « normalisation » des Juifs, en droite ligne de la « régénération des Juifs » que la Révolution française avait mise en œuvre avec l’émancipation.

Le retour à Sion devait permettre aux Juifs de devenir « comme les autres », c’est-à-dire de s’assimiler en masse et donc de s’éloigner du judaïsme, défini comme une réalité de l’exil, pour ne pas dire rompre avec lui.

Le paradoxe veut que, ce faisant, le sionisme incarnait une fidélité – jamais atteinte à travers l’histoire – à l’antique rêve et promesse prophétiques du retour des exilés à Sion : plus qu’un rêve, une injonction de la Halakha, en leur assurant une réussite incomparable au regard de l’histoire.

La réalité est encore plus complexe quand on considère son rapport aux Juifs assimilés.

S’il faisait miroiter la possibilité d’une assimilation collective (aux standards de l’Europe émancipatrice), il n’en représentait pas moins une rupture sur ce plan-là avec la judaïcité assimilée de son temps.

Il prônait en effet une auto-émancipation et non plus une émancipation, non plus l’accession des Juifs à la citoyenneté individuelle de l’État-nation européen, mais la fondation d’une citoyenneté juive destinée à une nation juive dans un État-nation juif.

C’était bien le cas de tous les États-nations européens où les Juifs se découvraient pourchassés comme un peuple maudit avec l’apparition de l’antisémitisme, une idéologie moderne s’en prenant à leur condition de peuple désormais souterraine.

Herzl fut ainsi en butte aux Israélites français, allemands, anglais, etc.

Sur ce plan-là, cette infidélité à la charte de l’émancipation des Juifs incarnait une fidélité au judaïsme, dans son sens absolu et pas relatif au XIXe siècle, à savoir la conscience et la volonté d’être un peuple, un peuple lié par l’alliance sinaïtique, ce à quoi le judaïsme émancipé avait dû renoncer.

Si l’on voulait approfondir, on pourrait avancer que, paradoxalement, seul le sionisme fut fidèle à l’émancipation car il eut la force d’ajouter à une citoyenneté individuelle un État démocratique, ce qui fut la voie de toute la modernité européenne. Lui seul se souvînt qu’il existait un peuple juif [2]..

C’est à ce carrefour de la rupture et de l’accomplissement que la division se produit dans une méconnaissance réciproque de leurs tenants.

Les uns, réputés « laïques », restent dans la rupture avec le judaïsme, réputé exilique et archaïque – quoique dans des modalités diverses –, les autres, réputés « religieux », restent dans la rupture avec le sionisme, réputé irreligieux – quoique dans des versions différentes et à des degrés différents.

Ces derniers dénient l’accomplissement objectif des attentes prophétiques, les premiers leur dette envers elles et donc le corpus qui les a portées et faites vivre sauf que celui-ci ne se voit concéder une valeur conservatoire et identitaire.

La question se pose néanmoins avec plus de force pour le monde religieux, c’est-à-dire du point de vue du judaïsme. Comment a-t-il pu rater le coche de la naissance de cette longue pérégrination vers un État juif encore loin d’être finie aujourd’hui?

Cette question se pose effectivement dans une moindre mesure au monde juif non religieux et laïque sauf s’il se demande si la longue histoire dont il est le rejeton n’avait eu pour seul but que de créer un petit État du Moyen-Orient, à l’instar d’un Monténégro perdu dans les Balkans (pour recourir à une comparaison qui a une histoire).

La question est d’autant plus pressante que la modernité à laquelle ce projet s’adossait est en pleine décomposition et alors que le nouvel antisémitisme s’attaque à la normalisation des Juifs, c’est-à-dire à la solution étatique.

C’est à la première question qu’il faut se poser… Elle est en général peu abordée, si ce n’est dans le milieu du sionisme religieux, mais ici aussi avec toute une gamme d’opinions, de celle qui affirme la précellence du judaïsme religieux sur la politique d’Israël à celle qui prône un modus vivendi défini comme le statu quo.

Comment pourrait-on renouveler la réflexion ?

Une réflexion qui verrait dans le fait que le judaïsme institué ait raté le coche (et le rate toujours) un signe d’un effort à faire pour se hausser à hauteur d’une expérience inédite qui a pour nom la souveraineté?

Soit une économie inédite de l’être juif qui verrait la convergence de la Edat Bnei Israel et du Am Israel, du peuple et de sa personne métaphysique, qui verrait la remise en scène de la condition collective du peuple d’Israel, un « peuple-église » comme j’ai eu l’occasion de le définir [3]..

Si je tentais une image, qui fut l’objet d’un livre de jeunesse [4], je dirais que le sionisme politique a conduit le peuple juif au pied du Sinaï.

Nous sommes, depuis, entrés dans la période des 40 jours de l’absence de Moïse.

Notes
  • [1]
    Weiss.
  • [2]
    Ce qui ne fut pas vraiment le cas du Buind qui ne voyait la condition de peuple juif que limitée aux Juifs polonais et encore, uniquement les prolétaires…
  • [3]
    S. Trigano, Politique du peuple juif, François Bourin, 2013.
  • [4]
    S. Trigano, La Nouvelle Question Juive, l’avenir d’un espoir, 1979, Folio Gallimard.

Shmuel Trigano, professeur émérite des Universités, directeur de recherches invité à l’Institut Herzl (Jérusalem), prix Bernheim pour les sciences de la Fondation du judaïsme français, fondateur de l’Université populaire du Judaïsme, directeur de la revue Pardès, Parmi ses 24 ouvrages, Le judaïsme et l’esprit du monde, Grasset, 2011 ; Politique du peuple juif, François Bourin, 2013 ; Quinze ans de solitude. Juifs de France, Berg. Son dernier ouvrage, Le Nouvel État juif, est paru chez Berg en novembre 2015.

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