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Les positions contrastées du judaïsme

La Torah nous est présentée comme inscrite au cœur d’une tension entre transcendance et immanence :

« Écoute la voix de YH ton Dieu, en gardant ses préceptes et ses lois… écrites dans ce livre-ci de la Torah car ce commandement que je t’impose à ce jour… n’est pas dans les Cieux » (Dt 30, 12).

Quoique cette parole vise à montrer que l’observance de la Torah n’est pas impossible (elle n’est pas dans les cieux mais sur terre), elle est construite sous la forme d’une contradiction ou d’une tension inhérente puisque « le livre » (pas dans les Cieux) fait entendre « la voix » de YHVH-Elohim, c’est-à-dire l’écho de la transcendance.

On pourrait dire que ce verset résume le spectre des positions qui se sont fait jour dans le judaïsme sur la nature de la Torah : céleste (« vient des Cieux ») ou « terrestre » (« pas dans les Cieux »).

La question se précise quant à la terre avec l’affirmation suivante, toujours dans le Dt 31, 29 : « Moïse écrivit cette Tora-ci et la donna aux prêtres, fils de Levi, qui portent l’Arche d’alliance de YH et à tous les sénateurs d’Israël. »

La provenance céleste de la Torah, « des Cieux », s’articule donc au fait que Moïse, qui fut le vecteur de la révélation sinaïtique, l’a écrite, avant de la confier – c’est une mention importante pour la suite – aux prêtres et au Sanhédrin.

Ici aussi l’ambiguïté est esquissée puisque le texte, de divine provenance, est écrit par un homme et confié à un groupe d’hommes chargés de le conserver, de le réécrire, peut-être, de le reproduire, certainement.

Le rôle de Moïse sera l’objet de multiples gloses. Et le premier problème sera posé par le Traité Pirke Avoth : « Moïse a reçu la Torah du Sinaï. » Et pas des Cieux. Que signifie cette expression ? A-t-il reçu un enseignement (la signification du mot « Torah ») et pas toute la Torah, c’est-à-dire le Pentateuque (l’expression de « Torah » est ambivalente) ? Ou a-t-il reçu le livre qu’est la Torah dans tous ses détails ? « Torah » désigne-t-il la Torah orale et pas la Torah écrite, ou la première seulement. Pourquoi le Sinaï et pas les Cieux ? S’il avait été écrit « Moïse a reçu la Torah des Cieux », cela aurait signifié qu’il aurait reçu en bloc une Torah toute céleste, toute faite qui aurait existé avec Dieu dans l’éternité ?

Ces deux options, vers l’immanence ou vers la transcendance, existent dans le judaïsme et se sont exprimées tout au long de son histoire mais – et cela semble constituer une règle capitale de son existence – les options radicales (tout vers l’immanence ou tout vers la transcendance) sortent carrément d’un système aimanté par une tension permanente entre ces deux dimensions.

Du côté de la transcendance : une Torah primordiale

Il existe une importante tradition talmudique [1]sur la nature céleste de la Torah qui est même comparée à la « fille de Dieu » destinée à être mariée à Israël.

« Quand Moïse nous a confié la Torah comme héritage de la congrégation de Jacob » (Dt. 33, 4), ne lis pas « héritage » (Morasha) mais « fiancée » (Meorasah).

La Torah est ainsi fiancée à Israël (Sifre Haberakha 345).

De ce fait, elle précède Moïse et même la création du monde qui n’existe que par son mérite (Gn Rab. 1, 4).

Elle n’est donc pas simplement un livre sur un parchemin mais un être céleste, indépendant de sa forme terrestre.

Ainsi, quand les tables furent brisées, les lettres s’envolèrent-elles (TB Pesahim 87 b). C’est Moïse qui fit descendre la Torah de son siège céleste sur la terre.

Nous avons donc ici l’idée d’une Torah pré-existant dans les Cieux avant même la création.

« Avec un reshit/Be-reshit Dieu a créé » (Gn 1, 1). Qu’est-ce que le reshit sinon la Sagesse, à la façon de Prov 8, 22-25 : « Dieu me créa (Sagesse) au reshit de son action, antérieurement à ses œuvres, dès l’origine des choses. Dès les temps antiques je fus formée ; tout au commencement, bien avant la naissance de la terre. »

Nous retrouvons la même idée dans Eccles. 24, 3-9-23 où la Sagesse est ici définie comme la Torah, « la loi que Moïse a édictée pour être l’héritage des assemblées de Jacob ».

Cette Torah primordiale est vue comme un instrument, un conseil (voir sa traduction philosophique avec le « divin logos » chez Philon) avec lequel Dieu crée le monde, comme le pense Rabbi Akiva.

Philon d’Alexandrie a-t-il inventé le concept de Logos de Dieu?

Ainsi pense le Midrash Gn 1,4 : (c’est la Sagesse parle) « J’étais avec lui comme confident-Emoun, dit la Torah, j’étais l’instrument de l’art (keli omanuto) du Saint Béni soit-Il ».

Nous trouvons la même idée sous une autre forme : Dieu a créé le monde en contemplant la Torah. L’idée que cette Torah céleste a la forme de tables ou de carnets est aussi présente. Rabi Akiva dit : « Le carnet est ouvert et la main écrit » (Avot 3, 16).

Nous trouvons en effet dans la Torah l’idée d’un livre dans lequel Dieu consigne des jugements, « le livre de la vie ».

Moïse s’exclame : « Efface moi du livre que tu écris » (Ex 32, 31-32). « Sur ton livre se trouvaient inscrits tous les jours qui m’étaient réservés avant qu’un seul fut éclos. » Isaïe parle de « Tout ce qui est écrit pour la vie à Jérusalem » (Is 4, 3) et Daniel (12, 1) avance que ceux qui seront sauvés sont « inscrits dans le livre ». Pour Zacharie « YHVH écouta et écrivit un livre de souvenir » (Mal 3, 16).

À partir de là, l’idée que la Torah préexistait et était un livre devenait possible. Ainsi une main sort du ciel et tend un livre, Megilat sefer à Ézechiel (Ez 2, 9, 10).

On trouve l’idée que parmi les 10 choses créées la veille du shabbat se trouvaient les tables de la Loi, la forme des caractères tracés sur ces tables, le ciseau pour les graver (Pirke Avoth 5, 6) : Haktav vehamikhtav vehaloukhot. Selon les Pirke de Rabbi Eliezer: « Les tables furent créées non de la Terre mais des cieux » (46).

Ces tables se réfèrent-elles aux 10 commandements ? C’est une question aussi importante. La nature de ces tablettes prête à commentaire. Rabbi Simeon Ben Lakisch pense que « La Torah que le Saint a donnée à Moïse était faite de feu blanc gravée sur feu noir, faite de feu, gravée de feu et donnée hors du feu comme il est dit “de sa droite il leur a donné une loi de feu” » (Dt 33, 2).

Rabbi Akiva expliquait ainsi le verset « Ils virent des voix » (Ex 20, 15) : Dieu se dit à lui-même la Torah en la lisant, avant de la dire à Israël. C’est pourquoi Israël voit les mots de feu qui émergent de la voix divine et s’inscrivent sur les tables parce que Dieu les a vus/lus avant de les énoncer. Cependant rien dans la Torah ne nous dit que la Torah était écrite dans les Cieux avant d’être donnée à Moïse : « Celui qui envoie sa parole vers la terre très vite sa parole courra » (Ps 147, 15).

C’est le courant apocalyptique juif qui va développer la thèse de la Torah céleste comme une instance en soi, existant de toute éternité, co-éternelle à Dieu. La philosophie juive (Ibn Ezra ou Rashba [Salomon Ben Aderete]) se pose à ce propos la question de savoir comment elle pourrait pré-exister alors que le temps n’existait pas encore, et comment elle pourrait être écrite alors que le support même de l’écrit n’existait pas encore (pas de peaux de bêtes pour le parchemin, pas de tables…).

Pour certains philosophes comme Joseph Albo, la Torah pré-existerait alors à la façon dont la finalité pour laquelle la race humaine a été créée précéderait son existence.

Du côté de l’immanence : le triomphe de la halakha

Face à ce courant de pensée qui met l’accent sur les Cieux, nous avons un courant qui fait, au contraire, résider la Torah sur terre.

La fameuse histoire du four d’Akhnay (TB Baba Metsia 59 b) où Rabbi Eliezer met au défi ses collègues rabbins dans une discussion sur la loi (pureté-impureté d’un four) est le texte de référence de cette option.

Après avoir avancé toutes sortes d’arguments logiques sur une question de halakha, le Rabbi invoque les forces de la nature (si la loi est avec moi que ce caroubier le prouve ! Alors l’arbre se déracina et se déplaça), mais ses collègues refusent une telle preuve. Il enjoint alors à un courant d’eau de reculer en arrière, puis il commande aux murs du Beit Hamidrash, puis au Ciel. Une voix céleste s’entend alors : « Pourquoi harceler Rabbi Eliezer puisque vous voyez que la loi est toujours avec lui. Rabbi Yehoshoua se leva et déclara : “Elle n’est pas dans les cieux” » (Dt 30, 12).

Ce texte marque un tournant : l’avènement de l’ère talmudique qui prend la suite de l’ère biblique : la Torah réside désormais parmi les Sages et non les prophètes.

Ils ont autorité pour fixer la loi et leur voix l’emporte même sur la voix du Ciel.

Elle vient autant de la sagesse humaine, sinon plus, que de la prophétie. Le principe est déjà inscrit dans la Torah : « Si tu es impuissant à te prononcer sur un cas judiciaire… sur un litige quelconque porté devant tes tribunaux, tu te rendras à l’endroit qu’aura choisi YHVH ton Dieu, tu iras trouver les pontifes, descendants de Levi ou le juge qui siégera à cette époque, tu les consulteras et ils t’éclaireront sur le jugement à prononcer. Et tu agiras selon leur déclaration, émané de ce lieu choisi par YHVH et tu auras soin de te conformer à toutes leurs instructions. Selon la doctrine qu’ils t’enseigneront, selon la règle qu’ils t’indiqueront tu procéderas, ne t’écarte pas de ce qu’ils t’auront dit ni à droite ni à gauche. »

C’est donc paradoxalement avec l’affirmation du pouvoir des Sages, de leur supériorité sur les prophètes et donc Moïse que repose la tendance à l’immanentisation de la Torah : « Sans les sages il n’y a pas de Torah » (Levitique Rabba 11, 7).

Ainsi, il y a, selon Rabbi Ismaël (Sota 16 a), des aspects de la Torah où la halakha l’emporte sur l’Écriture.

La loi du fils rebelle, par exemple, est selon lui sans objet pratique : « Pourquoi l’écriture alors l’a-t-elle inscrite ? Pour que tu puisses l’étudier et avoir une récompense » (TB Sanhedrin 71 a).

De même, les Sages annulent des décrets bibliques dans le cadre de la halakha. Ils ajoutent ainsi un jour de fête en plus en diaspora, abolissent le shofar et le loulav quand la fête coïncide avec le shabbat.

À propos d’un épisode biblique, rapportant comment le fils du prêtre Elazar, Pinhas, avait tué Zimri pour écarter la punition divine au moment où il s’apprêtait à cohabiter avec une prostituée midianite, les Sages émettent un jugement critique : « Cela a été enseigné à Pinhas par Moïse mais cela est contraire à la volonté des Sages (il faut consulter un tribunal avant d’agir de la sorte). »

De même, l’élimination par Moïse et les Lévites des adeptes du Veau d’Or (Ex 32, 37) n’était pas la volonté de Dieu.

Les Sages donc accomplissent la Torah : il ne peut y avoir de Torah sans un Israël terrestre.

La Torah céleste ne vient pas uniquement des Cieux mais il y a du divin en elle. Elle a été donnée à tout Israël (Moïse l’a reçue du Sinaï) : « Ces paroles YHVH les adressa à toute votre assemblée sur la montagne du milieu des feux, des nuées et de la brume, d’une voix puissante, sans y rien ajouter » (Dt 5, 19). « Et il les écrivit sur deux tables de pierre qu’il me remit. » Même les divergences entre les Sages sont créées par Dieu… « Celles-ci et celles-là sont les paroles du Dieu vivant. »

Les positions radicales, d’un côté ou de l’autre

Des positions radicales existent penchant dans un sens ou dans l’autre.

Maïmonide avance par exemple que celui qui dirait que Moïse aurait dit un seul mot de son propre fait a renié la Torah (Hilkhot Teshuva 3, 8).

On retrouve la même chose dans le Zohar (Vaykra 7 a). Le grand problème en discussion (entre Rabbi Ismaël et Rabbi Akiva) consiste à savoir si Moïse a écrit ou pas la Torah.

Les 8 derniers versets de la Torah (Dt 34, 5-12) « C’est donc là que mourut Moïse… dans les plaines de Moab » Est-il possible que Moïse écrive qu’il soit déjà mort ? Car il est écrit aussi « Moïse écrivit cette Torah » (Dt 31, 9).

Le Sifre commente qu’il a écrit la Torah jusqu’à ce passage, puis Josué a pris la relève. Quel est le statut de ces 8 versets par rapport au reste de la Torah ? Toutes sortes d’explications ont été fournies à ce propos. Moïse les aurait écrits avec des larmes et non de l’encre. D’autres passages posent le même problème. Comment Moïse a-t-il pu écrire : « Moïse écrivit cette Torah, la donna aux prêtres, fils de Levi » (Dt 31, 9) ? Il n’avait pas encore donné le livre aux Lévites : « écrivit et donna », c’est la preuve que la Torah avait été donnée avant que ce verset ait été écrit.

En considérant ces deux grandes avenues de la pensée juive, il semble donc que le judaïsme a donné voie à des opinions contrastées sur la définition de la « nature » de la Torah. Sans doute correspondent-elles à des courants différents qui s’y sont exprimés, l’accent sur sa réalité céleste étant davantage le fait du messianisme apocalyptique alors que l’accent sur sa dimension terrestre est plutôt le fait de l’ascétisme rabbinique [2].

Sa réalité profonde est sans doute au carrefour de ces deux forces, dans leur tension permanente, constitutive.

Notes
  • [1]
    Cf. les études, abondamment documentées, réalisées sur ce sujet dans le livre de Abraham Joshua Heschel, Heavenly Torah, as refracted through the generations, New York, 2007. Cet article s’inspire des documents qu’il rassemble.
  • [2]
    Cf. notre ouvrage, Le judaïsme et l’esprit du monde, Grasset, 2011.

Shmuel Trigano
Professeur de sociologie à l’université Paris X, directeur du Collège des études juives. Dix-huit ouvrages, dont Philosophie de la loi, l’origine de la politique dans la Tora, éditions du Cerf, 1992 ; L’E(xc)lu, entre Juifs et chrétiens, Denoël, 2003 ; Le Judaïsme et l’esprit du monde, Grasset, 2011.

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