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Près de cent ans après la disparition de l’Empire ottoman, rien n’a été fait pour asseoir une paix durable dans cette partie du monde. Reconnaître et condamner le génocide arménien de 1915 permettrait de rompre avec la violence structurelle.

Qu’y a-t-il de commun des Balkans au Caucase, de la Libye à l’Irak, en passant par l’Egypte, Israël, la Palestine, Chypre, le Liban et la Syrie ?

Tous ces foyers aujourd’hui en conflit ont constitué jusqu’à la fin de la première guerre mondiale des provinces de l’Empire ottoman.

Sur les décombres de cet empire multiethnique ont été construits des Etats-nations sans la moindre expérience des affaires régaliennes, y compris quand ils constituaient des protectorats européens.

Grâce aux traités de paix au lendemain de la première guerre mondiale, ces espaces sont passés du stade de provinces d’un empire agonisant puis de colonies à celui d’Etats reconnus par le droit international.

Mais cette mutation s’est opérée sans contrat social ni reconnaissance de sociétés civiles autonomes des pouvoirs, si ce n’est l’union autour du nationalisme comme rempart contre la domination coloniale.

Ainsi, trente ans avant la décolonisation d’après-guerre, l’Europe avait déjà eu comme précédent l’émancipation de ces anciens vilayets ottomans. Or, près de cent ans après la chute des sultans, rien n’a été réglé dans cette partie du monde, comme si les Européens avaient pu ancrer la paix en Europe sans parvenir, en tant que puissances mandataires, à la penser pour cet arc de cercle qui s’étend des Balkans au Proche-Orient.

De sorte que, si la Turquie a perdu la guerre en 1918, elle a surtout gagné la paix en 1923. C’était une paix factice, qui contenait des bombes à retardement placées autour d’elle et n’attendant qu’une étincelle pour exploser à la face du monde.

Malédiction de l’Histoire

Rien n’a donc été accompli pour asseoir une paix durable dans ces régions.

Et pour cause, le système international mis en place autour de la Société des nations (1919) a exclu des radars de l’Histoire tout instrument de réconciliation  : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est devenu une trahison immortalisée par les accords de Sykes-Picot sur le partage du Proche-Orient (1916).

L’autonomie du Kurdistan, reconnue par le traité de Sèvres (1920), a disparu des textes officiels, laissant ce peuple sans nation ni Etat.

La justice pénale contre les auteurs de crimes contre l’humanité, notamment les auteurs du génocide des Arméniens, a été effacée par le traité de Lausanne (1923).

Deux anciens protectorats britanniques – Chypre et la Palestine – vivent depuis des décennies dans la tragédie et la division.

Les Etats arabes, eux, n’ont jamais résolu leur problème d’intégration des populations dans leur territoire.

Inutile donc de s’étonner de l’accumulation des guerres qui transforment cet espace post-ottoman en malédiction de l’Histoire.

Que pourrait-on impulser comme dynamique pour parvenir à coudre un récit collectif où le respect de la dignité humaine l’emporterait sur la violence endémique ?

Car ne nous leurrons pas  : Etat connu pour ses crimes impunis, l’Empire ottoman a transmis à l’Etat héritier (la Turquie) et aux Etats successeurs une tradition de violence structurelle qui les empêche de penser l’altérité comme source de paix et d’égalité.

Contamination du corps social

C’est là, dans cette convulsion géopolitique, qu’intervient la catastrophe du génocide des Arméniens.

Pourquoi ? Car, sous l’impulsion d’historiens turcs courageux, une nouvelle historiographie du génocide de 1915 est apparue, faisant de ce dernier l’événement majeur de la première guerre mondiale.

Un génocide, quel qu’il soit, est une telle amputation dans l’histoire d’un Etat, une telle faillite du système international, que, tant qu’il n’est pas reconnu et condamné, les traces qu’il laisse dans les mentalités continuent de contaminer l’ensemble du corps social – en l’occurrence post-ottoman.

Et les marques qu’il laisse dans les strates de l’appareil d’Etat continuent de défigurer les pouvoirs régaliens incapables de modérer leurs pratiques , de surcroît quand leur expérience coloniale a aggravé les relations interethniques et interconfessionnelles.

LA TURQUIE, EN TANT QU’ETAT HÉRITIER DE CE CRIME SANS PRÉCÉDENT DANS LA RÉGION, AURAIT TOUT À GAGNER À FRANCHIR CE PAS DÉCISIF POUR L’HISTOIRE

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Certes, cela ne suffira pas. Mais la Turquie, en tant qu’Etat héritier de ce crime sans précédent dans la région, aurait tout à gagner à franchir ce pas décisif pour l’Histoire et à rompre avec cette violence structurelle qui, des sultans à M. Erdogan, maintient la société turque dans sa faille collective.

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Cette approche à la portée de chacun ne peut se confiner au rapport turco-arménien. Elle sert d’abord à briser les nationalismes d’Etat, y compris celui des Arméniens.

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Grecs, Serbes, Bulgares, Caucasiens, Turcs, Kurdes, Arabes et juifs savent ce qui s’est passé entre 1915 et 1918, de Constantinople à la Mésopotamie : l’assassinat à huis clos d’une nation dont l’extinction est restée un crime impuni dans l’histoire et le droit.

Un siècle après, à la vue des images de massacres commis par l’organisation Etat islamique en Syrie et en Irak, on mesure les dégâts d’hier avec d’autant plus d’inquiétude que nul n’ignore que le négationnisme d’Etat constitue un culte de la violence par d’autres moyens.

Non, le génocide de 1915 n’est pas un problème du passé, mais concerne bien l’avenir de la paix dans la région.

Le gouvernement israélien a ajourné le vote d’une loi sur la reconnaissance du « génocide arménien », par crainte que ce vote ne profite au président turc Recep Tayyip Erdogan.

La Turquie rejette avec véhémence le terme de génocide, utilisé par près de 30 pays pour qualifier ces massacres. Selon Ankara, 300.000 à 500.000 Arméniens et autant de Turcs sont morts lorsque les Arméniens se sont révoltés contre le pouvoir ottoman en s’alliant avec les troupes russes.

Le député travailliste, Itzik Shmouli, a jugé « fausses et ridicules » les explications du ministère des Affaires étrangères pour justifier l’ajournement du vote.

« Si les ministères des Affaires étrangères dans le monde avaient agi d’une façon aussi lâche et intéressée sur la question de la reconnaissance de l’Holocauste, où en serions-nous aujourd’hui? » a-t-il écrit sur Twitter.

La question de la reconnaissance politique du génocide arménien, peu évoquée durant une grande partie du xxe siècle, a été ravivée d’abord par l’apparition du terrorisme arménien durant les années 1970 (notamment par le CJGA et l’ASALA), puis à l’occasion de l’ouverture de négociations entre l’Union européenne et la Turquie en vue d’une adhésion éventuelle de celle-ci.

Le Parlement européen a reconnu le génocide arménien le 18 juin 1987.

Cette question est fréquemment abordée lors des controverses concernant l’adhésion de la Turquie à l’UE et des débats sur les lois mémorielles.

Sources :

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