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A la lumière de la pensée de Jean-Claude Milner

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Les Penchants criminels de l’Europe démocratique

Le couple problème/solution a déterminé l’histoire du nom juif.

L’Europe moderne est ce lieu :

  • (a) où le nom de Juif est pensé comme un problème à résoudre,
  • (b) où une solution ne vaut que si elle vise à être définitive.

Le nazisme s’inscrit dans la continuité de ce paradigme. L’Europe ne peut pas s’y prétendre étrangère.

Dans la société issue du dix-neuvième siècle, la forme-problème se constitue à chaque fois que la société rencontre en elle-même une hétérogénéité de structure.

Or, le nom juif a la propriété de concentrer sur lui, à chaque période, toute hétérogénéité qui empêche les sujets d’accéder à ce qu’ils demandent.

En bref, le Juif incarne l’impossible de quelque demande que ce soit.

Il l’incarne d’autant plus que les demandes se multiplient. Mais cette multiplication, c’est la modernité, dont la forme socio-politique est la démocratie.

Autrement dit, le problème juif se pose de plus en plus ouvertement au fur et à mesure que la société du dix-neuvième ou du vingtième s’affirme comme moderne et comme démocratique.

Pour qu’une solution puisse être définitive, il faut corrélativement qu’elle aussi soit moderne. Tout dépend alors de ce qu’on appelle moderne.

Avant 1914, la réponse était simple : le moderne est d’ordre juridique et politique. La solution définitive du problème juif passe par des droits pour les Juifs, à l’horizon de l’égalité et des libertés.

Cette première solution définitive se fissure dès 1918. Parce que la guerre a changé la détermination du moderne. Celui-ci passe désormais par la technique et, dans la technique, il passe par la destruction.

Un régime politique entre tous a souhaité se rendre adéquat à cette nouvelle figure, c’est le nazisme.

Sous les oripeaux de l’archaïque, il se voulait le plus moderne des modernes. Pour cette raison même, il a voulu proposer la solution véritablement définitive du problème juif. Cette solution était technique et destructrice ; elle s’appelle la chambre à gaz.

Quand tout est compté, la conclusion s’impose. Dans l’espace que dominait Hitler, c’est-à-dire la quasi-totalité de l’Europe continentale, l’extermination des Juifs a été accomplie.

En 1945, l’Europe pouvait se dire que le problème qui la hantait depuis 1815 était résolu. Par des moyens qui lui faisaient horreur, mais peu importe.

Pourquoi le problème la hantait-il ? parce qu’il faisait obstacle à son homogénéité et faisant obstacle à son homogénéité, il faisait obstacle à son union.

Il n’est donc pas surprenant qu’à peine constatée l’extermination, l’unification commence. Au-delà des discours, la construction européenne repose matériellement sur les camps de la mort.

On comprend que cela ait été insoutenable aux Européens. Dans un premier temps, ils ont évité la conclusion en se raccrochant à Israël. Si Israël existait, cela prouvait que l’extermination n’avait pas été complète.

Dès l’instant cependant que l’Europe redevint sûre d’elle, Israël cessa d’être utile. Alors commença la dérive, du soutien à l’indifférence, de l’indifférence à l’hostilité.

Aujourd’hui, le chemin est parcouru. Qu’importe Hitler, c’est du passé.

Le présent, c’est l’Europe, suffisamment riche pour retourner dans le monde et d’abord, dans l’Orient arabe et musulman, son voisin proche.

Elle s’est même attribué une mission que nul en dehors d’elle ne lui reconnaît : la paix entre les hommes de bonne volonté. De ceux-là, les Juifs, décidément, ne font pas partie. L’Europe est devenue profondément anti-juive.

En retour, les porteurs du nom juif doivent s’interroger. Jusqu’à présent, la plupart d’entre eux se sont pensés en fonction de l’Europe. Répondre à ses exigences intellectuelles, politiques, sociales, cela leur semblait indispensable.

La persistance du nom juif au travers de l’histoire, la continuité des haines qu’il soulevait, tout cela devait trouver une explication dont les termes soient acceptables par l’Europe.

Si le basculement de l’Europe dans l’antijudaïsme s’est accompli, alors tout doit être repris depuis le début.

Comment le nom juif a-t-il persisté ? Par un moyen à la fois matériel et littéral dont l’Europe ne veut rien savoir : la continuité de l’étude. Comment l’étude a-t-elle continué ? Par une voie dont l’Europe moderne ne veut rien savoir : la décision des parents que leur enfant aille vers l’étude. Pourquoi la haine ? Parce qu’en dernière instance, le nom juif, dans toutes ses continuités, rassemble les quatre termes que l’avenir de l’univers moderne souhaite vider de tout sens, un par un et tous ensemble : homme/femme/parents/enfant.

Le programme hitlérien concernait les ashkénazes, les séfarades étaient confiés au grand mufti de Jérusalem

Le programme hitlérien concernait les ashkénazes. Pour autant que je puisse voir, les séfarades étaient confiés au grand mufti de Jérusalem; c’est à lui ou à ses semblables qu’il serait revenu de régler le problème s’il y avait eu victoire.

Comment cela se serait passé, personne ne peut le savoir, mais en tout cas le souci immédiat de purification de l’Europe, ça concernait les ashkénazes.

Et ça les concernait (comme Freud le dit quelque part) non pas en tant qu’ils étaient très différents des Européens, mais en tant qu’ils n’étaient pas très différents. Le point crucial, si j’ose dire, c’était justement qu’ils étaient si peu distinguables. Et cela, grâce aux Lumières.

En fait, le programme nazi n’a rien à faire du shtetl. Son ennemi principal, c’est en vérité le juif des Lumières, parce qu’on ne le reconnaît pas, parce qu’on pourrait ne pas le reconnaître. C’est justement en ce point du peu de différence, du trop peu de différence, qu’intervient le racial.

La race permet de faire passer le tranchant d’une séparation essentielle entre des êtres qui se ressemblent absolument.

Plus les Lumières accomplissaient leur programme, plus on eut recours à l’en-deçà des Lumières, au plus obscur du somatique.

Le discours racial est l’ombre noire que projette l’assimilation et qui la suit, d’autant plus nettement dessinée que la lumière est plus vive. »

La question juive se rouvre à l’échelle de l’Europe entière

Il est l’une des voix les plus brillantes du paysage intellectuel français. Quelques mois après la sortie de Considérations sur la France, Jean-Claude Milner creuse, en exclusivité pour Actualité Juive, la question de l’avenir des Juifs dans une Europe en proie à des bouleversements culturels majeurs.

Actualité Juive: Vous avez inauguré fin octobre le séminaire René Cassin, lancé à l’initiative de la Fondation du judaïsme français, avec une conférence intitulée «Les Juifs ont-ils un avenir dans l’Europe du XXIe siècle?». Quelle était l’origine de votre questionnement?

Jean-Claude Milner : Je m’étais interrogé, il y a une dizaine d’années, sur les penchants criminels de l’Europe démocratique, en pointant que la question juive, dans la forme que lui avait donnée l’Europe moderne, depuis la fin du XVIIIe siècle, ne se posait plus. La solution mise en place par Adolf Hitler avait atteint son but: il y avait maintenant en Europe occidentale et centrale un nombre suffisamment faible de Juifs pour qu’ils ne fassent plus question.

La situation s’est modifiée, car l’Europe elle-même a évolué. Elle est devenue, sans forcément sans rendre compte, un des lieux du monde musulman.

Il existe désormais un islam européen. Autonome ou pas à l’égard des islams extra-européens ? Ce n’est pas décidé.

Or, la question juive continue de se poser pour l’islam et, sur ce point, l’islam européen ne fait pas exception.

Certes, il rencontre comme un fait l’extermination de la Deuxième Guerre mondiale. Mais il la considère comme une histoire qui lui est totalement étrangère, strictement intra-européenne, presque provinciale.

Par un mouvement de bascule, la question juive se rouvre à l’échelle de l’Europe entière; elle s’accompagne d’une tendance à relativiser le processus de destruction qui culmine dans les camps de la mort.

Pour la jeunesse européenne, Auschwitz n’est plus et sera de moins en moins un absolu.

A.J.: Quel rapport cet islam européen pourrait-il entretenir avec Israël?

J-CM. Le proisraélisme occidental, jusque dans les années 1960, était une expiation de la Shoah. Mais au fur et à mesure de l’effacement de cette mémoire, s’est affirmé un anti-israélisme spontané en Europe occidentale.

L’existence d’Israël est aujourd’hui présentée comme intolérable au nom de la politique de Benyamin Netanyahou. Mais demain, cette existence sera présentée comme nécessairement intolérable, Netanyahou ou pas.

Ce qui est vrai pour l’Europe non-musulmane, l’est encore plus pour l’islam européen. Puisque, à ses yeux, la Shoah ne le concerne pas, l’existence d’Israël ne s’inscrit pas un instant dans une logique de réparation.

Elle se résume à ceci : une terre musulmane a cessé de l’être, en faveur d’une population juive. Une seule question se pose alors ; quelle importance les musulmans accordent-ils à cette donnée de fait?

Aujourd’hui, leur monde est divisé presque à l’infini, qu’il s’agisse de théologie, de langues, de rapport aux mœurs ; le seul point d’unité, dans cette fragmentation, se résume à demander la disparition d’Israël.

L’islam européen naissant va-t-il continuer de se rallier à cette demande? Si oui, il se sera d’emblée soumis à tel ou tel islam extérieur – iranien, saoudien, turc, etc. C’est ce qu’il faut éviter à tout prix, pour le salut des musulmans eux-mêmes.

A.J.: « Le premier devoir des Juifs ce n’est pas comme l’imaginait Theodor Herzl de délivrer l’Europe des Juifs », écriviez-vous dans Les penchants criminels de l’Europe démocratique. « Le premier devoir des Juifs, c’est de se délivrer de l’Europe, non pas en l’ignorant mais en la connaissant complètement, telle qu’elle a été – criminelle par commission – et telle qu’elle est devenue : criminelle par omission sans limites ».
Comment s’exprimerait la reformulation de la question juive en Europe?

J-CM. : La question juive concernait, traditionnellement, la présence juive sur le sol européen, mais sur ce sol, l’islam n’existait pas. C’est de cette Europe fantasmée qu’il fallait se délivrer.

Aujourd’hui, l’islam existe en Europe occidentale et y existera de plus en plus. En ce sens, elle va ressembler de plus en plus au reste du monde.

Ma conclusion de 2003 reste vraie dans la mesure où les fantasmes n’ont pas disparu ; après tout, ne parle-t-on pas partout de « racines chrétiennes » ? Mais elle doit être complétée.

L’Europe réelle a d’elle-même tourné le dos à son propre fantasme.

De cette Europe réelle, encore balbutiante, les Juifs ne peuvent se désintéresser. Parlons net : ils ne peuvent, sans agir ni parler, la laisser se transformer en terre de persécution.

Sources :

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