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Il n’est pas tâche facile de se faire une idée de ce que fut l’histoire de la région de Doñana, de l’Andalousie et même de la Méditerranée occidentale avant l’invasion romaine. Le volume des connaissances que nous possédons, antérieures et postérieures à ces premiers siècles de notre ère, contraste étonnamment.

Comment vécurent nos ancêtres sur ces terres humides de l’embouchure du Guadalquivir? Dans quelle mesure leur mode de vie détermina notre réalité actuelle? Quelle put être la vérité de la mythique civilisation tartésienne, au-delà des timides et pauvres hypothèses académiques?

Doñana

Dans l’article que nous présentons, l’historien Taid Rodríguez Castillo nous invite à prendre en considération une proposition des plus suggestives. Une proposition qui pourrait nous conduire à découvrir qu’avant Jésus-Christ, il existait déjà une relation étroite et habituelle entre les populations des deltas du Guadalquivir et du Rhône. Dans ce cas, les jumelages actuels entre Villamanrique de la Condesa et Saintes-Maries-de-la-Mer en Camargue, d’une part, et d’autre part, entre l’Espace naturel de Doñana et le Parc régional de Camargue, ne feraient alors que reprendre le flambeau d’une vocation d’au moins deux mille ans.

Les raisons qui poussent ces deux territoires à se chercher et à se regarder l’un dans l’autre sont-elles fortuites? Serait-ce une pure coïncidence que Delta de Maya surgisse précisément pour s’occuper et développer cette relation comme l’un de ses objectifs prioritaires?

Présence des Hébreux à Doñana

Taíd Rodriguez

« Il semblerait que ce soit une fatalité des choses humaines que les événements les plus importants des peuples, les changements d’empires, les révolutions et les troubles des dynasties les plus célèbres doivent passer à la postérité à travers les récits suspects du parti vainqueur. »

José Antonio Conde (1766-1820), auteur de Histoire de la domination des Arabes en Espagne, découvreur de la littérature aljamiade et premier historien espagnol moderne à utiliser les sources arabes dans la langue originale.

Il est vrai qu’il en est ainsi et nous avons beau l’investiguer, il nous est difficile d’écrire l’histoire des peuples. Tout comme les tremblements de terre, les éruptions et les inondations peuvent effacer de la face du visible l’histoire millénaire des civilisations passées sans laisser de traces de celles-ci (?), de la même manière, une main anonyme ou publique peut faire disparaître ou condamner au feu l’histoire de toute une civilisation.

Il y eut un calife cordouan, un des bons, de ceux de la splendeur du califat, dont l’obsession depuis très jeune était les livres. Devenu puissant, il réunit et fit réunir tous les livres importants qui lui furent possible. Comme dans les contes de fées, il envoya des émissaires dans tous les villages de l’empire et même à l’étranger. Il avait des agents permanents à Constantinople, Bagdad et Damas. De là, il faisait copier à prix d’or les manuscrits les plus précieux, « il en remplit le palais Meruan, tant et si bien qu’il n’y avait plus là que des livres ».

Aben Hayan raconte que « les catalogues de sa bibliothèque étaient au nombre de quarante-quatre tomes de cinquante pages chacun » et Telid el Feti que « l’index général ne fut pas terminé avant l’époque du roi Hixem, son fils ». Et bien, on raconte que toute la bibliothèque fut détruite, d’un seul geste, quand le cardinal Cisneros fit brûler tous les livres des Arabes.

Et on le dit clairement, car cette destruction par le feu est bien documentée. La description la plus ancienne est celle de son contemporain, Juan de Vallejo, notaire et ami du cardinal :

« Pour les déraciner complètement de leur perverse et mauvaise secte, il envoya les dits Faqîh saisir tous ses Coran et tous les autres livres particuliers, quel que soit leur nombre, et il y avait plus de 4 ou 5 mille volumes, grands et petits, pour faire de très grands feux et les brûler tous ; et il y en avait parmi eux d’innombrables dont les reliures, incrustées d’argent et autres choses mauresques, valaient 8 et 10 ducats et d’autres de moins de valeur.

Et bien que certains eussent commis la faute de s’en emparer et de tirer profit des parchemins, du papier et des reliures, sa seigneurie révérendissime ordonna expressément de ne pas les prendre et que personne ne le fasse. Il furent ainsi tous brûlés, sans laisser de mémoire, comme il est dit, sauf les livres de médecine, qu’on trouva en grand nombre et qu’il demanda à conserver ; parmi eux, sa seigneurie se fit amener près de 30 ou 40 volumes de livres qui sont aujourd’hui disposés dans la bibliothèque de son éminent collège et université d’Alcalá, tandis que de nombreux autres nfir et trompettes se trouvent dans son église de San Ildefonso, placés, en mémoire, là où sa seigneurie est enterrée » [1]

Une université est aujourd’hui consacrée à ce cardinal. García Lorca connaissait ce fait et se lamentait. Comment ne pas penser qu’on a fait cela-même de nombreuses autres fois? Comment ne pas penser que, quand ils ne furent pas détruits, ces livres purent être modifiés, altérés, cachés, défigurés ou falsifiés? Y a-t-il quelque chose qui puisse avoir la prétention d’être véritablement durable dans la trame de notre histoire?

Beaucoup affirment que l’archéologie ne ment pas ni ne peut mentir, que ses « faits » sont irréfutables.

À cela, il faut dire : ne peut-on pas, peut-être, également cacher, détruire ou déprécier un document archéologique? Ne peut-on pas, peut-être, attribuer des objets d’une culture à une autre?

Réflexion autour de l’histoire

C’est précisément cela que nous rencontrons presque constamment lorsque nous affrontons l’histoire ancienne de n’importe quel pays. Il y a une vieille conception, dans le fond un préjugé presque complètement religieux, suivant laquelle la Culture, avec majuscule, c’est-à-dire la civilisation, dut arriver aux pays d’Occident depuis l’Orient. Ceci se doit au fait que la Bible le dit ainsi et, bien qu’on ait un peu modifié les dates du début du monde, on continue d’essayer d’ajuster celles-ci le plus possible à la chronologie et aux espaces que marque la Bible : au Moyen-Orient vers l’an 5500 avant J.-C.

Les études universitaires commencèrent à se développer au Moyen Âge en se basant sur cette croyance, et la date et l’endroit (la croyance moins) ont subsisté comme un héritage, d’une inertie inébranlable.

Entre autres, à cause de la manie des citations et des « autorités », des catalogues bibliographiques et de toutes ces choses que Cervantès combattait déjà manifestement, précocement et très sagement. Cela dit, je me demande si le brûlage des livres de Don Quichotte ne serait pas basé sur celui de Cisnero?

Cette précaution de ne pas aller à l’encontre de la Bible, ni de l’autorité (très soigneusement suivie, et pas seulement par les Espagnols), est probablement ce qui a fait que presque tout le matériel archéologique ancien soit assigné, soit aux Phéniciens, soit –encore mieux !– aux Romains ou sinon aux Arabes.

Et chose notable, c’est une tendance qui devient plus aiguë avec le temps.

À l’époque de Cervantès, Rodrigo Caro pouvait défendre la présence de jusqu’à dix Hercule différents sur la Péninsule, dont les deux derniers avaient été l’Égyptien et le Grec. Et il était cru et reconnu par les érudits de son temps.

Au XVIIIème siècle, ces mêmes légendes continuent d’être largement citées, mais elles sont déjà considérées comme fausses.

Au début du XXème siècle, ces légendes ne sont plus connues que par quelques chercheurs. Au milieu du XXème siècle, elles sont pratiquement inconnues et les rares qui sont connues sont considérées comme chimériques. Ceux qui y font appel sont souvent contemplés de manière suspecte.

Platon est une autorité académique irréfutable en matière de philosophie ainsi que d’histoire et de politique, « sauf » quand il parle de l’Atlantide. Dans les conférences des sages universitaires, on recommande de ne plus aborder ce sujet.

Un jour, en 1933 semble-t-il, Oscar Vladislas de Lubicz Milosz, un aristocrate d’origine baltique, bien établi, diplomate, grand passionné d’exégèse biblique et de préhistoire, eut une illumination.

Partant de l’étonnante (pour tous et partout) identité (pour l’instant académiquement irréprochable) entre les mots Ibérie de la Péninsule ibérique et Ibérie du Caucase, il eut l’idée d’utiliser les noms basques pour interpréter les textes bibliques, entre autres l’Évangile selon Saint-Jean. Et avec cet outil, il arriva à la conclusion suivante :

« Les Ibères, le peuple dont le nom en hébreu est Ibri, proviennent de la partie orientale de ce territoire, autrement dit, de la zone du Verger de Valence (Havila), le “Jardin des pommes d’or”, Hespérie !

Et ils proviennent probablement d’une région espagnole voisine ces autres Ibères de Géorgie qui s’établirent sur les flancs du Caucase ; ainsi que ces “Peaux Rouges” grecs, les Phéniciens-Berbères, avec leur dieu occidental Atlas (…), qui s’établirent sur la côte syrienne, en provenance du littoral numide ; et de la même manière, enfin, les Égyptiens loyaux à Bitis, porteurs de l’emblème royal de l’abeille, qui s’installèrent à Buto, dans le Delta du Nil, avant de fonder la civilisation et la dynastie thinite, peut-être à l’époque de la double inhumation et du dépeçage du cadavre. »

Il faudrait, à cette conclusion si fascinante, consacrer beaucoup plus d’espace que celui dont nous disposons pour l’instant. Il suffit de dire qu’ici, on nous parle des « Ibères », autrement dit clairement et ouvertement des « Heberiens », des « Hébreux » modernes.

Et c’est ainsi que Milosz intitule son essai, Les Origines ibériques du peuple juif.

Il parle des « Ber » d’Espagne et des « Ber » de la région montagneuse de l’Atlas.

Mais sa conclusion philologique n’est pas seulement celle-là, pour ainsi dire, elle est suivie d’une autre, indiscutable et historique, et qui la suit de manière irrémédiable et immédiate, comme une révélation ou une illumination, où les voiles tombent de leur propre poids. Et c’est cette conclusion qui m’attire le plus et que l’auteur exprime ainsi :

« Grâce aux recherches de Siret, Boule, Breuil, Capitan et d’autres anthropologues et préhistoriens, j’allais découvrir très vite l’analogie entre le mobilier funéraire du sud de l’Ibérie hispanique et celui de la Méditerranée orientale. (…)

J’ai renversé la thèse et je me suis dit : ce ne sont pas les Phéniciens-Cananéens qui ont débarqué en Andalousie, ce sont les Ibères andalous qui, soit par esprit d’aventure, soit par intention de colonisation, soit à la suite d’un cataclysme “atlante” ou pour une autre raison, apportèrent aux Asiatiques aux alentours du dixième millénaire avant J.-C. leur vieille civilisation. »

Et avec ce positionnement, on a presque tout dit. Il ne reste plus qu’à épousseter les archives « peut-être oubliées ». Il se peut, après tout, que la fameuse « Lumière » ne viennent pas nécessairement d’Orient. Dans ce cas, il semblerait plutôt qu’elle soit revenue d’Orient. Comme dit mon bon ami, l’historien Romualdo Molina : « Bacchus, seigneur des peuples ibériques, c’est “Bach-Kush”, “celui qui revient d’Orient” » [2].

Mais, aie, Romualdo, mon ami ! Ne nous disent-ils pas à l’université qu’il n’y eut pas d’Hébreux en Espagne avant le Ier siècle, que « les communautés juives des Hispaniae eurent une origine très tardive et qu’en général, elle furent d’une importance secondaire » [3].

Et ne nous disent-ils pas les experts : « Nous ne croyons pas que les légendes médiévales qui parlent de la grande ancienneté de la présence juive en Hispanie aient une quelconque valeur historique » [4].

Et ils nous laissent sur notre faim sans même faire mention des légendes auxquelles ils se réfèrent. Laquelle d’entre elles? Toutes  Serait-ce qu’aucune ne vaut rien, aucune?

Et quelle tête devons-nous faire quand nous découvrons la grande quantité d’érudits qui ont précisément défendu l’option diamétralement opposée? M. Koch, Luís A. García Moreno, A. M. Rabello et H. Beinart ont tous défendu « l’inhabituelle ancienneté des communautés juives en Espagne ».

Tirons chacun nos propres conclusions mais au moins, qu’on ne nous nie pas la plus importante. Qu’on ne nous refuse pas le recours aux mythes et aux légendes.

Les premiers documents écrits qui font mention de Juifs en Espagne datent du IVème siècle.

Je ne sais pas pourquoi, mais ils sont de ce siècle. Ils sont mentionnés dans les actes du Concile d’Elvire (près de Grenade). Là, le seizième canon établit que les jeunes chrétiennes (on ne nous dit rien des hommes) ne peuvent pas se marier avec des hérétiques ni avec des juifs sous peine de cinq années d’excommunion pour leurs parents.

Le canon 49 interdit aussi bien aux prêtres qu’aux laïcs de manger avec des juifs. Et le 50ème interdit aux juifs de bénir les fruits de la terre. D’autres documents sont également des écrits d’évêques de l’époque. L’un d’eux se réfère à la communauté prospère de Mahon, à Minorque, qui s’est enrichie grâce au commerce avec la Palestine. Un autre se réfère à celle de Tarragone. Et nous connaissons déjà, par d’autres études, les communautés d’Arles, de Marseille et celles de l’embouchure du Rhône, bien antérieures au Ier siècle.

Vers le IVème siècle, ces communautés de la Péninsule non seulement semblent prospères, mais encore la présence juive semble être une chose assumée.

À l’époque des Visigoths, les Juifs sont un élément essentiel de l’administration du royaume. Comment expliquer cette importance et cette présence si, avant le IVème siècle, la présence juive était minoritaire et secondaire?

Comment l’expliquer si, en outre, on nous dit qu’ils arrivèrent sûrement en tant qu’esclaves (!) ? Le temps ne courait pas dans l’Antiquité avec une vitesse de changement aussi vertigineuse qu’aujourd’hui. Le christianisme a mis quatre siècles avant d’arriver à l’intérieur de la Péninsule.

Ancienneté de certains quartiers juifs espagnols

Dans son Historia de los judíos en España, Adolfo de Castro, qui écrivit vers l’an 1847, nous met sur la piste quand il écrit :

« D’autres historiens affirment que les Juifs et leur capitaine Pirro arrivèrent en Espagne à cette époque [celle de Nabuchodonosor] et qu’ils la peuplèrent en deux parties : l’une appelée Tolède et l’autre Lucina ou Lucena ».

Il faut dire qu’après le règne de Salomon, l’unité ne put être maintenue et le royaume se divisa. D’un côté, fut créé le Royaume d’Israël, formé par les tribus qui ne supportaient pas bien l’hégémonie de la tribu de Juda et de l’autre, le Royaume de Juda, avec sa capitale Jérusalem.

Après la séparation, l’idolâtrie d’Israël fut châtiée par les Assyriens qui détruisirent le Royaume et déportèrent la population. Cela se produisit en 722 avant J.-C. Le Royaume de Juda supporta le siège de Jérusalem et résista aux envahisseurs jusqu’en 587 avant J.-C. Sa population souffrit trois déportations consécutives. C’était l’époque de Nabuchodonosor et de l’exile à Babylone.

Les légendes médiévales des Juifs espagnols ont conservé leur propre mémoire de ces événements et de cette époque. Je n’ai malheureusement pas pu avoir accès aux versions originales, mais j’ai pu en tirer quelque chose grâce à Julio Caro Baroja qui, lui, les recueille en partie :

« Salomón ben Verga disait, par exemple, qu’aux temps de Nabuchodonosor, Jérusalem était divisée en trois parties : l’une (…) peuplée d’officiers ; une autre (…) où vivaient les étudiants et les marchands ; et une autre, comprise entre la deuxième et la troisième enceinte où vivaient les descendants de la maison royale, les membres de la famille de David, les prêtres et les ministres du Temple.

Il ajoutait que Nabuchodonosor donna, comme prisonniers, aux rois Pirro et Ispano, ses alliés, ceux qui vivaient dans cette dernière partie et c’est Pirro qui, les embarquant, les amena en Espagne, en Andalousie et à Tolède surtout. »

Et à la page suivante :

« Ce Pirro –dit notre rabbin, se référant au premier de ces faits plus qu’hypothétiques– embarqua sur des navires tous les prisonniers et les conduisit en Ancienne Espagne, qui est l’Andalousie, et à la ville de Tolède et de là, ils se dispersèrent parce qu’ils étaient nombreux et que la terre était insuffisante pour tous et certains de la Maison Royale s’en furent à Séville et de là à Grenade. » [5]

Comme nous le voyons, Julio Caro ne manque pas de donner son avis, mais au moins, il nous transmet la légende et nous donne des indications de l’endroit où la chercher (il devait lui rester quelque chose de la vieille école).

Cette tradition fut recueillie par Salomon ben Varga à l’époque du passage fatidique du XVème au XVIème siècle, autrement dit, en plein processus de déportation des Juifs d’Espagne (je suis presque sûr qu’ils s’appelaient eux-mêmes, déjà bien avant d’êtres expulsés, Juifs séfarades, comme nous le verrons ensuite).

De fait, il dut s’exiler à Lisbonne et là, horreur, il tomba nez à nez avec les tueries et les persécutions qu’il fuyait.

Cette même légende est recueillie par l’éminent Abravanel ou Abarbanel, un Juif très distingué, trésorier du roi du Portugal, puis agent financier de la reine catholique qui l’expulsa et qui eut la chance, ainsi qu’un autre Juif distingué et fortuné, de pouvoir négocier avec sa majesté une possible solution à cette affaire en échange de monnaies, bien sûr. Mais ce n’était pas une question de monnaies…

La croyance qu’ils recueillirent à cette pénible époque existait déjà au XIIème siècle.

Nous le savons de différentes sources. Ibn David (Abraham Ibn Dawd Halevi), par exemple, dans le Livre de la Tradition nous dit que « les Hébreux de la ville de Grenade se vantaient d’être les descendants des anciens déportés ».

Avant, nous avons eu l’attention attirée par l’expression « Ancienne Espagne » pour désigner l’Andalousie et maintenant, on nous dit qu’il y eut plus d’une vague de Juifs qui y furent déportés.

Une autre source qui soutient cette ascendance de Juda et de Benjamin est Moïse ibn Ezra (Moses ben Jacob ibn Ezra), poète distingué, né à Grenade vers 1055. Il le fait brièvement dans son Livre de Poétique (Kitāb al-Muhādarawa al-Mudhākara). La famille Ezra quitta Grenade à la suite d’un soulèvement contre le roi et alla sûrement se réfugier à Lucena, où existait l’école talmudique la plus prestigieuse d’Espagne et peut-être même de tout le bassin méditerranéen à cette époque.

Dans cette ville juive, entièrement juive (pas simplement un quartier juif) et gouvernée par des Juifs au point de ne laisser personne qui ne le soit s’installer entre ses murailles, Aben Ezra étudia avec les meilleurs maîtres de son temps. Ça ne semble évidemment pas être le témoignage de personnes peu instruites.

Mais des légendes et des traditions circulaient déjà, semble-t-il, avant cette date. Voici ce que nous lisons dans les actes d’une rencontre sur les minorités religieuses :

« Quoi qu’il en soit, les traditions médiévales des Hébreux d’Hispanie insistaient sur le fait qu’une bonne partie des Juifs alors déportés étaient arrivés en extrême Occident et avaient formé les premières communautés de l’occidental Sefarad.

En l’an 953, la lettre d’un gaon (chef d’une académie rabbinique) affirmait expressément qu’en Seferad, il y avait des Hébreux qui étaient les descendants des premiers exilés. » [6]

Et même plusieurs siècles avant, d’après ce que nous dit Carlos del Valle Rodriguez dans son livre La escuela hebrea de Córdoba :

« Depuis des temps très anciens jusqu’à notre temps, la sagesse se trouve en Espagne, car il est clair qu’à l’époque d’Alexandre, le Macédonien, quand celui-ci prétendit monter au ciel, les sages de Palestine dans le Temple lui conseillèrent d’aller en Espagne parce que se trouvaient là les sages du premier exil ».

Alexandre, dit Le Grand (comme il convient, disions-nous, aux vainqueurs), vécut vers 350 avant J.-C. La référence la plus ancienne, cependant, est biblique et apparaît dans le Livre du prophète Abdias 1 : 20 où l’on dit : « Les captifs de cette armée des enfants d’Israël posséderont le pays occupé par les Cananéens jusqu’à Sarepta et les captifs de Jérusalem qui sont en Sefarad posséderont les villes du Neguev ». Et la prophétie d’Abdias est datée de 848 à 841 avant J.-C.

Reste à savoir si le mot Sefarad fait réellement allusion à l’Espagne ou si, comme le veut la « norme », il fait référence à la ville de S’farad, aujourd’hui Sardes, en Asie Mineure. La ville lydienne de Sardes, cependant, fut fondée en 680 avant J.-C. et en 644, elle avait déjà été mise à sac par les Cimmériens. Les Grecs la brûlèrent en 499 avant J.-C. et elle souffrit postérieurement mille et une destructions et pillages, produit des guerres constantes entre les Perses et les Grecs. Et surtout, une chose est claire : Sefarad-Sardes produit 2.140 résultats sur Google.es tandis que Sefarad-España en produit 233.000 (sur Google.com, le résultat est très similaire).

Il y eut sûrement des Juifs à Sardes, mais les Écritures sont remplies de pièges et parfois, le plus souvent en ce qui concerne les noms propres et les noms de lieux, elles veulent nous faire passer une chose pour une autre.

L’un des premiers noms sous lesquels les Romains connurent la Péninsule fut celui d’Esbania ou Isbania. En langue phénicienne Sefania ou Spania signifie « septentrional ».

Tel est, de fait, sa situation par rapport à l’Afrique en général et à Carthage en particulier. Mais il se fait que les Phéniciens, comme les Hébreux et les Syro-Chaldéens, écrivent sans faire la distinction entre le f et le p et, parmi de nombreuses autres difficultés, ils écrivent sans voyelles et de droite à gauche.

Les Hébreux, en plus, dans leurs textes sacrés comme ceux de l’Ancien Testament, ont un type de prononciation spéciale suivant laquelle, en fonction de la ponctuation du texte, ils peuvent lire un même mot d’une manière ou d’une autre. Ainsi, les anciens Hébreux, pour se référer à la Péninsule, utilisaient quatre lettres qui, transcrites de gauche à droite sont : SPRD ou SFRD. Et bien sûr, d’ici surgissent deux noms qui sont le même : HESPÉRIDE et SEFARAD (avec une prononciation masorétique, c’est-à-dire en lisant la ponctuation).

Hespéride fait référence à Hesperos qui est, en grec, la planète Vénus quand elle est visible l’après-midi à la tombée du jour. Et le Soleil se couche à l’ouest, dès lors, par extension, Hespéride fait référence à l’ouest. Il est étrange qu’il existe un Sefarad au nord-ouest d’Israël et qu’on l’appelle Ouest.

D’autre part, cette même planète Vénus, quand elle est visible le matin, précédant le Soleil, est appelée en grec Phosphorus et en latin Lucifer. Et il se fait que « l’Ancienne Espagne », autrement dit l’Anda-luc-ie, est remplie d’endroits consacrés à Vénus, au Lucero (N.D.T. : En espagnol, on utilise le terme de « lucero », litt. « étoile (brillante) », pour se référer à Vénus).

Je crois que ce sont des données à prendre en considération pour mieux évaluer l’identification du Sefarad biblique avec Sardes.

Quoi qu’il en soit, comme nous le disions, ce ne serait pas la première fois que les Écritures désorientent et distraient avec les noms comme l’atteste Conde, qui identifie également clairement Seferad et l’Espagne :

« Les Hébreux appellent Espagne ספרד qui, avec une prononciation masorétique, se dit אסףאמיא Sefarad ; ce mot apparaît dans Abdias et le Targoum, la version chaldéenne, traduit par Esfamia. C’est bien connu, les talmudistes superstitieux se targuent de vicier l’écriture des noms (…) des peuples du monde et font preuve de peu de soin en matière de connaissances profanes.

Mais Abram Aben Ezra, méprisant une si vaine observance, interprète et écrit bien Sefarad Espania… Ce nom est le nom grec Hespéride, d’Hesperia, dont Strabon dit qu’il fut lui fut donné à cause de l’étoile Hesperus, qui apparaît au coucher du soleil sur ces terres occidentales. Les fables des Hespérides, filles de la nuit, et de leurs vergers aux pommes d’or que raconte Hésiode, provinrent en partie de l’obscurité des mémoires anciennes » [7].

À propos de si les Juifs purent sortir d’Égypte et aller ailleurs qu’en direction d’Israël

Serait-il possible que les Hébreux et les peuples qui habitaient avec eux en Égypte en soient sortis pour aller non seulement vers la Palestine, mais aussi dans d’autres directions, entre autres vers la Péninsule?

La route qui, sortant ou passant par l’Égypte, conduisait en Espagne en passant par l’Afrique du Nord était connue depuis des temps très anciens.

Nous la trouvons, par exemple, dans les légendes relatives aux « gens du dieu dont la mère était Dana », les Tuatha dé Dannan.

Les origines juives de la famille Sinclair de Roslin, les seigneurs du diamant

On ne sait pas d’où provinrent les Tuatha dé Danann, mais ils vainquirent dans une admirable bataille les anciens habitants de l’Irlande, les géants Fomoires. Et ils le firent grâce à leur maîtrise du feu et du fer. Leurs armes ni ne se rompaient, ni ne se brisaient, leurs pointes étaient aiguisées et leurs lances traversaient n’importe quel bouclier. Les Fomoires envoyèrent des espions pour essayer de dérober leur secret, mais ils échouèrent et furent battus.

C’est ainsi que régnèrent les Tuatha dé Danann jusqu’à l’arrivée par mer des Milesiens, les fils de Mile, provenant d’Espagne. Mais les fils de Mile y étaient arrivés provenant d’Égypte. Trois sources irlandaises concordent à ce sujet : le Chronicon Scotorum, le Lebor Gabála Erenn et l’Historia Brittonum de Nennius, moine de Bangor.

Le premier dit ceci :

« Kal. Milidh [nom pour Mile], fils de Bile, provenait d’Espagne depuis la Scythie où ils étaient arrivés provenant d’Égypte. Ils partirent de Scythie après la mort de Reflor, fils de Neman (comme on le trouve dans le Livre des Invasions d’Erin), quand il combattait pour la souveraineté du pays. Ce fut de nombreuses années après la mort de Nel en Égypte que les Milesiens s’en allèrent de Scythie.

Leur grande flotte comptait 100 embarcations, comme le raconte le parchemin d’où est issue cette copie. Quinze familles sur chaque embarcation, en plus des soldats. Ceux-ci restèrent trois mois dans l’île de Taprobane [le Sri Lanka, l’ancien Ceylan !]. Ils restèrent trois mois de plus dans la mer de la mer Rouge avant d’arriver chez Pharaon, roi d’Égypte. Ils apprirent les arts de ce pays.

Ils restèrent huit ans avec Pharaon en Égypte, où ils diffusèrent également leur propre art. Scota, la fille du pharaon épousa Milidh, fils de Bile. Ensuite, Milidh s’en alla avec son amphitryon à la grande mer (et Scota, la fille du pharaon avec eux), passant l’île de Taprobane, où ils restèrent un mois. Ils ramèrent ensuite contournant la Scythie jusqu’à l’estuaire de la mer Caspienne. Ils restèrent trois nomada [pluriel de nomaid : période de temps indéterminée] immobiles dans la mer Caspienne, attirés par les chants des sirènes, jusqu’à ce que Caicher, le druide, les en arrache.

Ils voyagèrent ensuite jusqu’au-delà de Sliabh Rife, au nord, jusqu’à arriver en Dacie. Ils y restèrent un mois. Caiche, le druide, leur dit alors : “Nous ne nous arrêterons pas tant que nous n’aurons pas atteint Erin”. Ils passèrent ensuite par la Gothie, par la Germanie, jusqu’à arriver à Breogan et ils occupèrent l’Espagne. Celle-ci était inhabitée à leur arrivée. Ils y restèrent trente ans. » [8]

Le deuxième fait référence à eux à plusieurs occasions. Dans l’une d’elles, par exemple, il dit :

« Ensuite arrivèrent les fils de Mil,
– ils arrivèrent pour les faire rougir–
fils du grand héros
qui entrèrent soudain depuis l’Espagne sans froid. »

La troisième chronique est celle des Bretons, racontée par Nennius, « humble ministre et serf de Dieu par la grâce de Dieu, disciple d’Elbodug [Elfoddw, abbé de Bangor, an 755 après J.-C.], qu’il donne la santé à tous les chercheurs de la vérité » :

« 15. Aux dires des plus sages parmi les Scots [Irlandais], si quelqu’un désire savoir ce que je vais dire, l’Irlande était un désert, inhabité, quand les fils d’Israël croisèrent la mer Rouge, où, comme nous le lisons dans le Livre de la Loi, les Égyptiens qui les poursuivirent furent noyés.

À cette époque, vivait parmi ces peuples, avec une nombreuse famille, un Scythe de noble souche, qui avait été exilé de son pays et qui n’avait pas poursuivi le peuple de Dieu. Les Égyptiens qui survécurent, voyant la grande destruction des gens de leur nation, craignirent que ce dernier ne prenne le contrôle de la situation de sorte que, réunis en conseil, ils décidèrent de l’expulser. Réduit de cette manière, il erra pendant quarante-deux ans en Afrique jusqu’à arriver aux autels des Philistins, près du lac Osiers [?].

Ensuite, passant entre Rusicade [port de la ville de Cirta, capitale de la Numidie, dans l’actuelle Algérie] et le pays montagneux de Syrie, ils voyagèrent sur le fleuve Mulucha à travers la Mauritanie si loin qu’il arrivèrent aux colonnes d’Hercule. Et croisant la mer Tyrrhénienne, ils arrivèrent en Espagne, où ils restèrent plusieurs années et où leur nombre crut grandement jusqu’à se multiplier. De là, mille deux années après que les Égyptiens se soient perdus dans la mer Rouge, ils passèrent en Irlande. » [9]

Cela dit, quelle est la grosseur de la ligne qui sépare la légende de la réalité historique? Je suis d’avis que cette frontière n’existe pas. La légende, tout autant ou plus que le mythe, est une forme fidèle d’enregistrement historique. Mais un enregistrement historique chiffré et un enregistrement qui se ne préoccupe pas seulement des événements « politiques ». En tant qu’issue du mythe, la légende prend également diverses formes symbolico-archétypiques dans sa narration et, dès lors, est sujette à des interprétations de cet ordre.

Mais l’essentiel est lisible et cesse d’être une légende quand des archéologues, des linguistes ou des généticiens trouvent les clés qui la révèlent dans toute sa profondeur.

La population qui forma, il y a entre 16.000 et 10.000 ans, la population de l’Irlande et de la Grande-Bretagne était véritablement d’origine péninsulaire.

Ils provenaient en réalité de la Péninsule Ibérique, comme le raconte la légende des fils de Mile. C’est ce qu’expose, dans ses conclusions, Stephen Oppenheimer, généticien de l’université d’Oxford.

Égypte et Bacchus

Des restes de la présence égyptienne sur la Péninsule, il y en a beaucoup, mais au lieu d’être correctement attribués aux Égyptiens, ils sont attribués aux Phéniciens et aux Arabes : une petite statue égyptienne découverte sur l’île de Saltes (Huelva) ; des restes d’un sépulcre égyptien découvert au début du siècle dernier à Tarragone, décrit par Sanahuja et aujourd’hui considéré comme faux, mais dont l’histoire mérite d’être tenue en compte (parce qu’on obligea le savant à se rétracter de sa découverte et que postérieurement le gouvernement civil de Tarragone fit disparaître une bonne partie des restes découverts).

Mais on retrouve surtout les restes d’un style : l’importance décorative des fleurs de lotus ou lys égyptien (sur un récipient, il est le symbole de l’Immaculée Conception, si chère et si défendue en Andalousie. Ceci dérive peut-être de la croyance égyptienne selon laquelle la femme qui mange de la racine de lotus pourrait concevoir sans intervention humaine. Cette croyance est attestée en Andalousie, il n’y a pas si longtemps encore, en 1845 par exemple, quand l’écrivain de guides de voyage, Richard Ford, la recueille) ; l’importance de la céramique vernissée à base d’oxyde de cuivre, de fer et de cobalt ; certaines formes dans les ustensiles domestiques comme les longs cols des carafes ; le fameux Indalo d’Almería et andalou que nous trouvons dans les peintures égyptiennes…

Les vestiges sont également ostensibles dans ce qui resta gravé de l’ancienne religion sur les blasons et les monnaies. On y représente Vénus soit comme une déesse, soit comme une étoile (Lucero), avec toujours présente au revers la figure masculine du forgeron, appelé Vulcain par les Romains.

Les monnaies sont romaines, mais elles reflètent clairement les croyances d’ici. Les Romains n’importèrent pas ces cultes avec leurs armées et leurs fonctionnaires. Ces cultes existaient déjà ici et la population les vit reflétés sur leurs monnaies. Ce qui existait déjà était sûrement le culte au Lucero, à Vénus tel qu’elle se présente sur le blason de Sanlúcar de Barrameda : une étoile à huit branches au dessus d’un veau ou d’un bœuf couché.

On avait peu de doute quant à la provenance égyptienne de ce dernier jusqu’à ce siècle, ou l’on commence parfois à perdre si vite et avec tant de laisser-aller la mémoire des choses les plus élémentaires. Dans une Historia de Sanlúcar de Barrameda écrite par un militaire retiré, chevalier de l’ordre de Santiago, nous lisons ceci :

« [En ce qui concerne] Le bœuf qu’il présente aujourd’hui, il se peut que, venant à Sanlúcar, les Égyptiens qui, voyant qu’ici, ils adoraient le Lucero, introduisirent, eux, leur dieu Apis qu’ils adoraient sous forme de bœuf, raison pour laquelle les Hébreux, qui sortirent d’Égypte avec ces mauvaises habitudes, firent un veau qu’ils adorèrent dans le désert. »

Et plus loin :

« Le bœuf de l’Antiquité n’avait pas d’ailes, elles furent ajoutées par les catholiques parce que comme le nom latin était Sanctus Lucifer et que ce nom concorde particulièrement avec celui de Saint Luc [San Lucas], l’évangéliste dont la devise est le bœuf, ils ajoutèrent des ailes au bœuf de l’Antiquité et l’appelèrent San Lucar, terminant le nom en r. »

Mais l’extrait suivant attire encore plus l’attention pour tout ce que nous avons dit jusqu’ici et parce qu’il est en consonance avec le titre de notre article :

« On peut également tenir un autre discours à propos de l’association du bœuf et de l’étoile [sur l’écusson de Sanlúcar], c’est le suivant. Il est indiscutable, d’après ce que disent les historiens, que l’armée de Salomon venait à Tarsis pour y chercher de l’or pour la construction du temple et Tarsis, c’était Cadix et toute cette côte, parce que les mines les plus riches se trouvaient en ces lieux que nous appelons aujourd’hui Arenas Gordas et, d’entre les tours de la côte, l’une d’elle conserve encore le nom de Torre del Oro [Tour de l’Or]. (…)

Car il se peut que beaucoup de Juifs résidassent sur ces côtes et de préférence à Sanlúcar pour sa bonne température et la proximité des mines. » [10]

“Venant à Sanlúcar les Égyptiens… ».

Tous les historiens des temps anciens de l’Espagne du siècle d’or espagnol et en particulier les historiens des temps anciens de l’Andalousie reprennent et considèrent comme certaine la tradition selon laquelle Hercule se trouva en Espagne au moins deux fois. Il s’agit une fois de l’Hercule égyptien, Osiris sous un autre nom, qui vint à l’époque des Géryons et vola leurs bétails ; la deuxième fois, ce fut l’Hercule thébain qui vint avec les Argonautes « près de mil ans après ». À celui-ci est associé le nom de Bacchus.

Don Diego Hurtado de Mendoza (1504–1575) disait déjà que Bacchus, qu’ils appelaient Liberus, avait été un valeureux capitaine et roi qui, à un moment donné, vint avec les siens peupler l’Espagne. Et Rodrigo Caro nous renvoie à l’épigramme 29 d’Ausone qui donne à connaître les différents noms de Bacchus suivant les régions :

Ogygia [11] me Bacchum vocat,
Osirin Aegyptus putat,
Mysi Phanacem nominant,
Dionyson Indi existimant,
Romana sacra Liberum,
Arabica gens Adoneum,
Lucaniacus Pantheum.

Il nous dit ensuite qu’aussi bien Plutarque que Siro Italico font de Bacchus et ses milices des dominateurs d’Ibérie. Il semble même que Cadix en vint à être consacrée au dieu et eut une statue de lui.

Autres tribus qui sortirent d’Égypte

En plus des Milesiens, à cette même époque, sortirent d’Égypte Danaos et ses filles, les Danaïdes. Ils sortirent d’Égypte, d’après Eschyle, en fuyant, sur une embarcation, le mariage forcé des Danaïdes avec leurs « cousins » égyptiens (Danaos était le frère d’Égyptos). Dans leur fuite, ils arrivèrent jusqu’aux terres du roi d’Argos. Les filles de Danaos, pour convaincre le roi de les protéger parce que les Égyptiens les poursuivaient, lui racontèrent leur origine et les raisons de leur fuite, qui ne peuvent être plus claires :

« Puisse la lignée d’une auguste aïeule échapper, grands dieux !, à la couche des mâles et rester libre et vierge ! » [12]

Ce peuple de Dana provient également d’Égypte.

Et il arriva également en Égypte après un long voyage de plusieurs générations qui débuta dans les plaines d’Argos. Leur auguste mère fut la vache Io. Son voyage jusqu’en Égypte possède de nombreuses ressemblances avec le voyage mythique des Milesiens. Eschyle nous dit dans Prométhée enchaîné :

« Tu tourneras, au sortir de ces lieux, vers les plages de l’Orient : traverse ces déserts qui n’ont jamais senti la charrue. Au delà, tu arriveras chez les Scythes nomades, qui vivent dans des cabanes d’un tissu d’osier (…) Tu arriveras aux bords de l’Hybristès, ce fleuve digne de son nom. N’essaye pas de le traverser, car l’entreprise du passage a ses périls; remonte jusque vers le Caucase, la plus élevée des montagnes (…). Franchis ces hautes cimes (…) et descends vers les plages du midi. Là, tu trouveras les Amazones (…). Volontiers elles te serviront de guides, et même avec un vif empressement (…). Alors tu auras quitté le sol de l’Europe, tu seras sur le continent de l’Asie. »

Dans ses détails, le voyage de la vache Io est l’un des mystères les mieux gardés car elle donna le jour en Égypte, venant d’Asie ou de l’Inde, à un veau appelé Epaphos, le libérateur, appelé ainsi parce que de lui allait naître une nouvelle race dont la cinquième génération libérerait Prométhée.

Cette cinquième génération, « contre son gré » allait retourner à Argos.

« Contre leur gré » et s’enfuyant également, les Hébreux sortirent d’Égypte et se dispersèrent. Parmi eux, il y avait une autre tribu de Dan.

La « tribu des fils de Dan » était la deuxième tribu en nombre chez les Hébreux, aux dires du Livre des Nombres, d’après lequel, la deuxième année de l’Exode, on y comptait 62.700 hommes dotés pour la guerre (autrement dit de plus de 21 ans). Seule celle de Juda était plus nombreuse.

Pourtant, quand ils arrivèrent à Canaan, dans la répartition des terres, ils n’eurent droit qu’à l’un des plus petits lots. Plus loin, on nous dit qu’ils conquirent la ville de Laish avec 600 soldats seulement… En outre, la « tribu des fils de Dan » fut l’une des tribus qui demanda au roi Jeroboam un des veaux d’or (l’autre fut pour Éphraïm).

On peut donc dire qu’elle restait unie à son culte égyptien. Où donc s’en est allé le gros de cette population ? Dans Juges 5 : 17, on dit : « Galaad est resté au-delà du Jourdain. Et Dan, pourquoi vit-il sur des vaisseaux ? ».

L’Encyclopédie juive interprète le passage :

« Cela fait probablement référence au fait que les membres de la tribu de Dan s’étaient enrôlés sur des navires phéniciens. »

Dans cette même Encyclopédie, avec cette même entrée « Dan », nous trouvons que des érudits comme Kuenen et Cheyne interprètent « Dan » comme pouvant être le nom d’une divinité, peut-être – ajoutons-nous – en relation avec Dana, ou avec Danaos, ou avec l’Anu mésopotamien, ou avec le nom du fleuve Danube.

Juifs et Gitans

Quand les Hébreux pénétrèrent en Égypte, ils durent habiter une région destinée aux peuples non égyptiens, une région dans les environs de la capitale. Dans cette région, ils durent vivre avec des peuples également immigrés qui, arrivèrent soit avant eux, soit avec eux, soit après eux. Dans tous les cas, ils seraient restés séparés de la population purement égyptienne, travaillant comme artisans, bergers, ouvriers, etc.

Il est possible que toute cette population fût affectée à un même collège sacerdotal. À un moment donné, la vie en commun dut se briser et les Hébreux, mêlés sûrement à l’un de ces peuples, décidèrent de sortir d’Égypte. Parmi les peuples qui vécurent pendant cette longue période en Égypte avec les Hébreux durent se trouver les Gitans. Ce n’est qu’ainsi que l’on explique les profondes confluences en ce qui concerne les lois et les croyances de ces deux peuples.

Les Gitans, dit-on, viennent de l’Inde parce qu’au siècle passé, un missionnaire fameux là-bas découvrit que les Gitans européens s’entendaient parfaitement avec les Indiens d’une certaine caste de la région où il avait mené à bien ses œuvres. Cela alerta les philologues et les linguistes qui rapidement découvrirent une multitude de coïncidences entre les langues des deux groupes.

Culturellement cependant, il n’y avait aucun type d’identité entre les Gitans d’Europe et les groupes trouvés en Inde, mais malgré cela, l’origine indienne est la théorie qui est en train d’essayer de s’imposer. Le fait que les Gitans qui émigrèrent de l’Inde vers l’Europe eussent une langue indienne n’indique cependant pas que leur origine soit en Inde. Cela indique seulement que, pour une raison quelconque, ils s’y trouvèrent le temps nécessaire pour assimiler la langue. Le plus probable, c’est qu’ils soient arrivés en Inde mêlés aux Juifs déportés par les Assyriens.

Il y a plus d’une preuve de l’affinité entre les Gitans et les Juifs. L’une d’elle est, d’après une étude de Sándor Avraham, que quand ils arrivèrent à Byzance au VIème siècle, ils furent appelés « Athinganoi ».

Les Athinganoi connaissaient et pratiquaient les lois de purification rituelle des Juifs, mais ils ne pratiquaient pas la circoncision et ne se baptisaient pas. Ils étaient donc une espèce de Juifs réformés et c’est ainsi que les considèrent actuellement l’Encyclopédie juive.

Il est curieux que les Orientaux aient assimilé si rapidement les deux groupes, s’ils n’avaient rien en commun. C’est que, comme il est prouvé, quand les Gitans arrivèrent à Byzance et puis en Europe, ils arrivèrent déjà christianisés. Comment est-ce possible? Comment est-il possible qu’une petite région de l’Inde, sans aucun contact avec aucun monothéisme, décide de se convertir soudain au christianisme. Thomas s’en fut prêcher en Inde, oui, mais il s’en fut prêcher parmi les Juifs. Le christianisme s’étendit d’abord entre les Juifs parce que c’étaient eux qui maniaient des concepts comme celui de Christ, de Messie. Thomas a sûrement été chercher expressément les communautés juives en exil. Ce qui prouve que leurs traces n’étaient pas perdues, loin de là, et que les communautés restaient bien vivantes et en contact.

Un autre argument, c’est l’autre nom sous lequel, à cette même époque, les Gitans étaient connus à Byzance et puis en Europe : Aegyptissai, les Égyptiens, d’où dérive Gypsis et Gitans (déformation d’Égyptiens).

Dans leurs écrits, les Gitans se déclarent esclaves du pharaon, mais à cette époque, il n’existait qu’un peuple possédant cette origine : les Juifs, et on comprend difficilement comment ces populations voulurent profiter de la faveur des gens en se faisant appeler « Juifs », précisément le peuple le plus sujet à la persécution dans toute l’Europe. Non, s’ils s’appelèrent Égyptiens, ce n’était pas précisément pour gagner la faveur des gens.

Et le dernier argument, parmi les nombreux autres qui existent. Le mot « rom » signifie « homme » en langue gitane [13]. « Et il n’existe qu’une référence à un tel terme ayant la même signification : en égyptien ancien, “romo” signifie homme ». D’autres arguments sont d’aspect plus local. Les Gitans de Camargue ont pour patronne Sara la Kali. Mais Sara est également la mère du peuple hébreu. Dans la tradition de ces Gitans, Sara Kali était d’origine égyptienne et servait deux femmes du nom de Marie qui arrivèrent en bateau depuis la Terre Sainte.

Juifs et Gitans en Espagne

Est-il possible que certains clans gitans soient arrivés mélangés avec des Hébreux venus d’Égypte à la suite du départ d’Égypte de Moïse et de la mort du pharaon?

Il semble plus probable que les Gitans soient arrivés plus tard, cherchant les Juifs d’Espagne ou à la suite de contacts avec les Juifs d’Espagne.

Les Juifs et les Gitans ont souvent bien vécu ensemble surtout du point de vue culturel. Ce sont des groupes de musiciens juifs et gitans qui ont popularisé l’immense majorité des danses européennes actuelles. On faisait appel à des groupes composés de musiciens juifs et gitans pour égayer les fêtes de la noblesse illustre, de la Russie jusqu’en Autriche. Pourquoi n’en aurait-il pas été de même ici aussi ?

Le principal obstacle, c’est la fausse idée que les Gitans arrivèrent aux royaumes hispaniques en provenance de l’Europe, vers le XIVème ou le XVème siècle. La réalité est plus complexe et ils auraient bien pu être arrivés par la route du nord de l’Afrique, la même route que nous avons vue utilisée à plusieurs reprises par les peuples qui, provenant d’Égypte, sont arrivés en Espagne.

Manuel Barrio dans Ese difícil mundo del flamenco, apporte une série d’opinions favorables à cette idée, aussi bien anciennes qu’actuelles, qui affirment que les Gitans auraient bien pu avoir pénétré en Europe non seulement par la Hongrie et la Bohême, mais aussi également par le détroit de Gibraltar, suivant les armées sarrasines qui, depuis l’Arabie, l’Égypte et la Mauritanie, venaient en Espagne.

En outre, cela se marie bien avec ce que nous savons de l’époque du califat andalou, où le calife fit venir un grand nombre de chrétiens coptes en provenance d’Égypte en tant qu’artisans, poètes, musiciens… D’autre part, si les Gitans se trouvaient retenus, exilés, il est fort probable qu’ils eussent dû attendre la chute d’un pouvoir et la montée d’un autre. Et en ce sens, on sait comment l’Islam créa rapidement un énorme espace à travers lequel entraient en contact des communautés et des traditions très distantes entre elles, libérant un énorme flux de culture dont, en bonne partie, profitèrent non seulement Damas et Bagdad, mais également Cordoue, Séville et Tolède.

La déesse Dana ou la Dame Ana

Nous disions que « Dan » pourrait être le nom d’une divinité et que la déesse-mère des dieux celtes, Dana, est une ancienne déesse-mère. Danaos est le père d’un peuple dont les femmes fuient le rôle conventionnel qui les attend en tant qu’épouses de leurs prétendants égyptiens.

Dana est un nom plus ancien qu’Astarté et probablement aussi ancien que celui d’Isis. Dana est le nom d’une divinité féminine associée à l’humide, aux zones humides, aux courants d’eau, aux cavités et aux grottes.

En Andalousie, à Doñana, on a conservé miraculeusement depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui, l’endroit sacré, le bois sacré qui entourait et protégeait le sanctuaire.

On a même conservé quelque chose du culte. Combien doit être sacré, non pas pour les hommes, pour lesquels il y a peu de choses sacrées aujourd’hui, mais pour la Terre elle-même ou pour le Destin lui-même, cet endroit alors que d’autres aussi emblématiques et mythiques que le sanctuaire sacré d’Éleusis ont succombés aux cimenteries et aux décharges ?

À Doñana, le bois sacré de Doña-Ana est préservé, la Dame du delta, la Dame des Peuples Canards du sud. Et son emblème, et celui de la prêtresse (ou pythie ou Sybille) qui la représente, et celui de son « bois sacré », et celui du peuple qui la reconnaît, est le canard, anas. Phonétiquement anas sonne et rappelle Ana ou Dana et la représente, de la même manière que loup rappelle Lug et le représenta également. Il se peut que la déesse ou la prêtresse qui est représentée sur le très fameux et très justement célèbre « Bronce Carriazo » (N.D.T. : cf. image ci-dessous) soit effectivement Astarté et que l’image de ce bronze soit d’inspiration phénicienne ou phénicio-égyptienne.

Il est possible que les artisans soient de cette origine ou qu’il s’agisse d’« indigènes » (comme on les appelle dans les livres) qui apprirent leur métier dans les ateliers phéniciens. Mais il se passerait alors la même chose qu’avec les monnaies romaines. Les monnaies sont romaines, oui, de facture romaine, d’époque romaine. Mais l’image qu’elles représentent, symbolique, est-elle romaine ? ¿Est-elle ne fut-ce que d’époque romaine ?

Les Écritures, le Livre de la Genèse, le Cantique des Cantiques furent mis par écrit à une époque, à une date, par des prêtres… Mais le thème, le mythe, est-il juif ? Est-il du VIIIème ou du IXème siècle avant J.-C. ? Ou d’un autre millénaire, d’autres gens, d’une autre sensibilité ?

L’image de ce bronze peut dater de 600 avant J.-C. tout autant que de 6000 avant J.-C. Qui oserait dire le contraire ? Les Peuples Canards (anas, oc, cygne, ibis) ont marqué de l’emprunte de leur patte le développement postérieur de notre propre civilisation. Qui oserait dire le contraire ? Nous avons ici des images qui représentent tel ou tel dieu à telle ou telle époque, des monuments utilisés par tel ou tel roi pour s’y enterrer à telle ou telle époque, mais qui peut dire, de nos jours, ce qui n’est pas écrit ?

En ces jours où nous croyons tous nous exprimer de manière personnelle alors qu’en réalité ce que nous faisons, c’est copier. Et nous copions le mieux possible à partir de quelques traits anciens, poétiques, profonds. Mais seuls ceux qui lisent dans ce qui n’est pas écrit, comme Lorca a lu dans les traditions de ceux qui n’avaient pas d’écrits, manifesteront le meilleur d’eux-mêmes.

L’image de cette déesse, c’est l’image de Doñana, « así como el Lucero brilla en la Aurora [14] » (Tout comme l’étoile du matin brille dans l’aurore).

Notes
  • [1] Cité par Daniel Eisenberg, Journal of Hispanic Philology, 16, 1992 [1993], 107-124. La citation provient de Memorial de la vida de Fray Francisco Jiménez de Cisneros, éd. Antonio de la Torre y del Cerro (Madrid: Centro de Estudios Históricos, 1913), p. 35.
  • [2] Kush est l’un des noms de l’Égypte ancienne. Hindu-Kush est le nom de la chaîne montagneuse qui unit le Karakorum et l’Himalaya.
  • [3] Luís García Iglesias.
  • [4] José María Blázquez, professeur émérite d’histoire ancienne et académicien numéraire de l’Académie royale d’Histoire (Espagne), dans Judaísmo hispano, édition Elena Romero, Madrid, 2003.
  • [5] Julio Caro Baroja, Los judíos en la España Moderna y Contemporánea. Vol. 1. Madrid, 2000, p. 47 et suiv. Extrait de Salomón ben Verga, La vará de Judá.
  • [6] Santiago Catalá Rubio, Judaísmo, Sefarad, Israel: Actas del II encuentro sobre minorías religiosas, Cuenca, 2001.
  • [7] Xerif Aledris, Descripción de España, Traduction et notes de José Antonio Conde. Notes, pages 132 et suivantes.
  • [8] Chronicum Scotorum editée par William M. Hennesessy, Londres, 1866.
  • [9] Nennius, History of the Brittons, traduit en angais par J. A. Giles. La version irlandaise dit plus ou moins la même chose avec l’une ou l’autre variante concernant les noms d’endroit. Elle cite par exemple, la mer de Gadès.
  • [10] Fernando Guillamas y Galiano, Historia de Sanlúcar de Barrameda, Madrid, 1858.
  • [11] Ogygie est une île dont parle Homère et que la localisation classique situe dans l’Atlantique. C’était l’île où Calypso, fille d’Atlas, retint Ulysse pendant sept ans lui promettant l’immortalité.
  • [12] Eschyle, Les supplicantes, Traduction Emile Chambry (N.D.T.)
  • [13] (N.D.T. : L’auteur rappelle ici entre parenthèses le personnage de Pepe el romano dans La Casa de Bernarda Alba, de F. G. Lorca.)
  • [14] N.D.T.: Partie de la devise qui apparaît sur le blason de la ville de Carmona, près de Séville.

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