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Les sabbatariens apparaissent sur la scène de l’histoire vers le milieu du XVIe siècle, en Transylvanie, dans cette région alternativement hongroise et roumaine.

En ce temps-là, il faut le rappeler, la Hongrie connaît l’invasion turque et, après la défaite de Mohács, elle se trouve divisée en trois : une petite partie restée aux mains des Hongrois ; une large zone d’occupation turque ; et la Transylvanie, semi-indépendante mais vassale de la Turquie1.

Une Turquie assez tolérante en matière religieuse et dont, par contagion, le libéralisme, grâce à des pachas intelligents, s’étendra jusqu’à la Transylvanie. On y trouvait donc, traités à égalité, des catholiques, des orthodoxes, des luthériens, des calvinistes, ainsi que des juifs, relativement acceptés2.

C’est pourquoi, on a vu y arriver aussi un certain nombre de personnalités issues de l’aile gauche de la Réforme, en l’occurrence des anti-trinitaristes.

L’anti-trinitarisme, fondé notamment sur les écrits de Michel Servet, brûlé vif sur ordre de Calvin en 1553, refusait le dogme de « l’Incarnation de Jésus », l’idée de sa divinité et donc le concept de Trinité, le péché originel et même la prédestination, tout en acceptant la naissance miraculeuse et la résurrection du Sauveur, situé au-dessus des anges. Bref, il s’agissait d’un christianisme « unitariste » proclamant, « à la manière des juifs », l’indissociable unité de Dieu. Cette idée de l’indissociabilité sera notamment répandue par les Sociniens, Lelio Socin (1526-1562) et de son neveu Fausto Socin (1539-1604), disciples de Servet, et originaires de Sienne3.

Persécutés, ils devront, bien sûr, fuir. En 1579, Fausto Socin arrivera ainsi en Pologne avec les écrits de son oncle pour y prêcher les idées suivantes :

La Bible est la seule vraie référence d’origine divine, mais doit être interprétée selon la raison humaine.
Cette raison permet de concevoir l’unité, l’omnipotence, l’éternité, la justice et la sagesse de Dieu.
Il n’y a pas de péché originel absolu, au sens où il aurait perdu toute l’humanité. Il n’est donc pas nécessaire de baptiser les bébés, ni de croire à l’enfer. Il suffit de savoir que les méchants n’accéderont pas à Dieu. Mais, surtout, ils soutiendront que Dieu est Un. Dès lors, l’idée d’une Trinité serait logiquement
 fausse et détruirait cette idée d’unité. Le Christ n’a pas de préexistence divine antérieure à sa naissance et n’est donc pas consubstantiel au Père et au Saint-Esprit. Il n’est pas venu pour racheter les hommes et n’est pas né d’une vierge.
En conséquence : s’il n’y a jamais eu qu’un Dieu véritable, le Christ est subordonné à Dieu et n’est pas Dieu en personne ; il est seulement l’intermédiaire de Dieu, comme Moïse par exemple.
5En d’autres termes, il s’agit là de chrétiens adhérant à la religion de Jésus et non à une religion conçue au sujet de Jésus. Bref, des gens voyant dans le Galiléen un modèle de vie caractérisée par l’amour de Dieu et des hommes, un modèle idéal à suivre, mais sans plus.

Vers le milieu du XVIe siècle, l’unitarisme va se répandre en Transylvanie, notamment dans la région de Cluj-Kolozsvár.

Un unitarisme qui, rappelons-le au passage, sera la religion de beaucoup de grands hommes, dont Newton, Milton, Darwin, Bartok, Dickens, Jefferson, Schweitzer…

De l’unitarisme au judaïsme

Or, voici que, en 1567, un très riche seigneur transylvain d’origine sicule, Szent-Erzsébeti Eössi András, se convertit à l’unitarisme4. Les sicules constituent un des groupes ethniques hongrois importants de Transylvanie. La plupart vivent dans la région orientale des Carpates. Leur origine est assez discutée, mais ils semblent être arrivés vers le XIe siècle des confins orientaux de la Hongrie, pour défendre les frontières contre les invasions5.

Cet Eössi András, qui se fait alors unitariste, venait de perdre sa femme et ses trois enfants et cherchait probablement consolation dans la religion. Dans la même démarche, trois ans après sa conversion, il adoptera un certain Simon Péchi, né en 1570.

Péchi, grâce à l’héritage que lui laissera son père adoptif, deviendra, plus tard, le plus riche baron de Transylvanie et même grand chancelier6.

Simon Péchi
Simon Péchi

En attendant, envoyé se former à l’étranger, il y apprendra les langues, dont l’hébreu à Constantinople, et y acquerra une grande érudition d’humaniste. Ces deux facteurs vont le conduire à étudier l’histoire et le sort des communautés juives expulsées d’Espagne.

Et voici que, sous son impulsion, dans la région du fleuve Maros, l’unitarisme transylvain va prendre un tour nouveau, qui le rapprochera singulièrement du judaïsme.

Le point de départ sera le mot d’ordre : « Dieu est Un. » Ce qui donne ceci, dans un des cantiques sabbatariens traduit du hongrois : « Lui seul est Dieu. Lui seul est créateur, libérateur. Lui seul assure le salut. Hors lui, le reste n’est qu’instrument, quel qu’en soit le Nom. »7

Cet instrument c’est Jésus, plus grand, dit Péchi, que Moïse, les Prophètes et tous les Saints. Le seul Messie, mais « Homme ». Et d’affirmer : « Ton Saint Fils ne s’est jamais proclamé Dieu. Comprenez et abandonnez cette grande offense. Cessez de dire que Dieu soit homme et que l’homme soit Dieu. »8

Il en résulte que, pour la mouvance, l’Évangile n’est donc pas une nouvelle Alliance. Autrement dit, il renforce l’Ancien Testament mais ne le modifie pas.

Par conséquent, Jésus n’est pas venu pour annuler l’Alliance mais pour redresser les erreurs du monde. D’ailleurs, rappelle toujours Péchi, Jésus lui-même était juif de nation et de religion et prêchait la religion juive, Moïse et les Prophètes. Les apôtres aussi étaient juifs. Dès lors, poursuivait Péchi, l’Église s’était trompée en abandonnant les pratiques juives.

Et, de dire encore dans un autre cantique, traduit ainsi : « L’Église respecte le dimanche au lieu du samedi. À la place de Pessah, ils célèbrent les Pâques. Et le cinquantième jour, la Pentecôte. Témérairement. Le nouvel an, ils l’ont déplacé d’automne en hiver et ont changé la fête. Les autres fêtes ils ne les célèbrent pas, comme des païens. »9

Les unitaristes de Péchi rétabliront donc le Shabbat, d’où leur nom de sabbatariens. Mais ils resteront chrétiens.

Seulement, ils enseigneront aussi que Jésus n’aurait accompli qu’une partie de sa mission de rédemption et que, à la fin des temps, un nouveau monde surgirait : un nouveau monde dans lequel le peuple juif serait libéré, où il retrouverait Jérusalem rebâti, et où les hommes vivraient selon la volonté de Dieu, comme les anges dans les cieux, un temps où « Jésus occupera le trône de David, dans la Maison de Jacob, et où il règnera avec tous les fidèles du Nouveau Testament, dans son grand et glorieux royaume des cieux fait d’esprit »10.

En résumé, ils adopteront les fêtes juives de Pessah (Pâque), de Shavouot (la Pentecôte), de Roch Hachana (Nouvel An), de Yom Kippour (le Grand Pardon) et de Sukkoth (les tabernacles) et abandonneront Pâques, Noël et dimanche, comme célébrations créées par Rome.

Ils reviendront au calendrier luni-solaire hébraïque, porteront une vive attention aux Dix Commandements, de même qu’aux lois de pureté (dont les défenses alimentaires), interdiront les images et ajouteront, au tout, une croyance dans le millénarisme centré sur l’idée qu’à la Parousie, quand Jésus serait revenu, il rétablirait Israël en Terre sainte.

Les sabbatariens croiront encore que la Grâce seule sauve, mais que les lois bibliques étaient à observer et qu’il n’appartenait qu’à Dieu d’appeler à sa lumière un monde généralement aveugle. Une lumière qui se révélait moins aux puissants qu’aux humbles.

La nouvelle religion aura très vite beaucoup d’adeptes et autant de persécuteurs.

Et d’abord le prince Gábor Bethlen, celui-là même qui avait fait élever Péchi au rang de chancelier et qui ordonnera, en 1618, aux sabbatariens de se convertir, jusqu’à Noël, à une religion admise, sous peine des pires sanctions.

En vain. Au contraire, la nouvelle religion va se renforcer de traits qui la rapprocheront encore plus du judaïsme, tout en restant chrétienne, car elle continuera à reprocher aux juifs de ne pas reconnaître la messianité de Jésus.

C’est la Thora qui constituera, pour les sabbatariens, leur livre de base. Si bien qu’au départ, ils refuseront les fêtes juives non-bibliques comme Pourim ou Hannuka. Quant au Shabbat, il constituera évidemment la pierre d’angle de leur religion.

Des célébrations et des pratiques juives

Dans leur Psautier, réédité à Budapest en 1972, on trouve quarante-quatre psaumes pour le Shabbat11.

Un Shabbat qu’ils célébraient, comme les juifs, par trois offices quotidiens. Ils s’y préparaient avec des chants de joie, en se purifiant par le bain rituel du miqveh et en revêtant des habits de noces pour recevoir la « fiancée Shabbat » selon les termes du Lekho Dodi, le cantique d’accueil de la fête du Shabbat, vue par le judaïsme telle une fiancée.

Kippour leur apparaîtra comme particulièrement important, un jour où, en plus des prières traditionnelles, dont le Kol Nidré, ils ajoutaient (nous traduisons) :

« Sois-nous gracieux, mon Dieu, afin que nos âmes se réjouissent ; ne nous étouffe pas dans nos péchés ; que Ton Nom ait pitié de nous, païens repentis. Que ta miséricorde infinie ne tarisse point et puissions-nous en avoir part. Notre âme est étreinte d’amers regrets quand nous comparaissons devant ton Trône sacré. Pour ses péchés, ton peuple te supplie avec des sanglots ; écoute avec tristesse sa demande. As-tu exclu de ta grâce les païens qui se sont tournés vers toi par ta grande miséricorde ? Même si ce n’est pas avec eux que tu as conclu l’alliance de ton amour. Tu as promis que, dans Ta Maison, tu accorderais une place à leurs descendants. À ceux-là aussi, Seigneur, manifeste ta bienveillance ! De ceux qui se convertissent à toi, ne cherche pas qui furent leurs pères. Que ta grandeur ne considère pas les méfaits de leurs nations, car c’est toi qui les as créés. Ils seront remplis de bonté si tu les attires à toi. »12

Cette prière sabbatarienne montre clairement que, pour l’essentiel, les sabbatariens se définissaient comme des « gentils convertis » qui avaient hérité des juifs la loi éternelle de Dieu. Une loi qu’il fallait étudier nuit et jour afin de devenir de dignes « fils d’Abraham », tout cela avec modestie, car nul ne saurait suivre la Loi à la perfection.

Parmi ces lois, il fallait observer celles de « pureté » et, surtout, le Shabbat parce qu’il représentait la commémoration de la Création et qu’il apparaissait comme un signe d’identification d’Israël par Dieu et comme nécessaire régénération de l’homme et de l’animal.

Le Nouvel An devait se célébrer à Roch Hachana et non le 1er janvier. Tout ceci pour suivre l’enseignement et l’exemple de Jésus. Ainsi, au seder (repas pascal), ils mangeaient la matza, leur « pain du Messie », en commémoration de la sortie d’Égypte mais aussi en commémoration du Premier avènement et en gage du Second, c’est-à-dire la Parousie.

En bons chrétiens, ils enseignaient qu’il fallait être patients et prêts, pour sa foi, à endurer la souffrance. Aimer son prochain comme soi-même et accomplir ses devoirs civiques comme respecter le pouvoir et les souverains (« Rendez à César… »). Enfin, croire que, à terme, Jérusalem sera rebâtie et que tous les peuples viendront y honorer Dieu. C’est pourquoi, malgré l’exil, Dieu n’avait pas banni Israël de devant sa Face.

Et, contrairement aux Unitariens, ils finiront par renoncer au baptême et à l’Eucharistie.

La religion se répandra très vite et aura bientôt plus de vingt mille adeptes rien qu’en Transylvanie, ce qui est considérable pour l’époque.

Toléré tant qu’il n’avait pas trop de relents de judaïsme, le sabbatarianisme sera interdit dès que son caractère juif se confirmera.

Si bien que, désignés comme « judaïsants », ses adeptes auront à choisir, dès 1635, entre la conversion ou la mort.

Simon Péchi en tête, qui avait déjà perdu son rang de chancelier, ces prosélytes se convertiront, généralement au calvinisme. Ou, pour mieux dire, à une sorte de marranisme. Car, en réalité, ils se réfugieront dans le secret. Un secret caractérisé par une série de mesures de protection comme les mariages contractés exclusivement entre eux, l’éducation des enfants réalisée à domicile, la célébration du Shabbat à la maison au lieu d’un endroit de culte, l’établissement de chambres cachées pour prier en sécurité, l’organisation des grandes fêtes dans les montagnes et les grottes afin de pouvoir vivre ces moments collectivement.

Ils décideront également de fréquenter les églises, le dimanche, à tour de rôle au sein de chaque famille et, là, de regarder le sol pendant le sermon du prêtre ou du pasteur, et de ne lever les yeux qu’à l’évocation éventuelle de la Thora ou de Moïse. Ils useront de croix et de chapelets à l’église mais jamais à domicile.

Alternativement, les plus éduqués d’entre eux serviront d’officiant, d’enseignant de la Thora ou d’abatteur rituel. Pour une raison d’efficacité. En effet, la loi juive interdisant de se raser la barbe, un dirigeant permanent se serait fait repérer. Tandis qu’en se manifestant en public à tour de rôle, les chefs sabbatariens évitaient la suspicion provoquée par une barbe trop longue.

Face à ceux qui les guettaient, ils affirmeront s’abstenir de porc ou de lapin pour des raisons de santé et refuseront donc les invitations à partager un repas, sauf à se faire remplacer par un membre de la famille non-sabbatarien.

Rejetant l’extrême-onction, ils ne solliciteront le prêtre qu’après le décès d’un de leurs proches et n’enverront au cimetière officiel que des cercueils remplis de cailloux, se chargeant eux-mêmes des funérailles selon des rites semblables à ceux du judaïsme.

L’hérésie sabbatarienne

Face à ce qui apparaissait désormais aux autorités religieuses et civiles comme une véritable dérive judaïsante, les sabbatariens seront sommés de revenir de leur hérésie, sous peine de châtiments extrêmes. En 1637, ils seront convoqués dans la ville de Decs où, le 23 avril, allait s’ouvrir la session de l’assemblée chargée de régler leur sort.

L’artisan de leur persécution sera le prince de Transylvanie Georges Rákoczi Ier, qui s’attaquera à eux et aux Unitariens pour des raisons combinant à la fois le politique, le religieux et la cupidité. La situation des Unitariens sera assez vite réglée par voie d’amnistie et donc sans trop de dommage pour eux.

Par contre, les sabbatariens, reconnus comme judaïsants et donc négateurs de la divinité de Jésus Christ seront, d’office, exclus de tout compromis. Dès qu’à la manière des inquisiteurs espagnols, les accusateurs auront réussi à prouver que certains ne travaillaient pas le samedi, qu’à Pâque ils mangeaient de la matza, qu’il s’abstenaient de la chair d’animaux interdits par la Thora, où qu’ils ne recevaient pas la communion, leur sort était scellé. L’un perdait la vie par lapidation, l’autre la liberté et tous ses biens. Des biens confisqués, pour l’essentiel, au bénéfice du prince lui-même.

Les lamentations des sabbatariens vont alors s’élever, exprimées dans leurs prières, que l’histoire nous a conservées. Nous en traduisons ici un long passage parce que leur style exprime, à n’en pas douter, la proximité d’esprit de leurs auteurs avec le judaïsme, son langage et sa culture13. Voici :

Vois, Seigneur, pour toi on nous conduit comme les brebis à l’abattoir : contre nous, nos persécuteurs ont ouvert leurs bouches comme le lion quand il rugit. Les peuples haïssant et injuriant ta sainteté ont fixé le jour où ils partageraient entre eux nos petits veaux et où, arrachés à nos maisons, ils nous chasseraient, avec nos petits enfants vers des terres étrangères. C’est pourquoi nous te supplions, Ô notre Seigneur, tout-puissant et unique, et que nous nous prosternons devant toi, ô notre juge, unique, grand et omniscient. Prête-nous une oreille miséricordieuse et, dans notre misère, jette sur nous ton regard. Accorde ta grâce à tes pauvres orphelins, car c’est en ta faveur et celle de ta sainte loi, Seigneur, que, tous les jours, subissant la honte, le rouge nous monte au visage. Que finisse enfin la méchanceté des sans-Dieu qui, dans leur orgueil, persécutent tes malheureux. Très-Haut, toi qui trônes dans les hauteurs ! Aie pitié des désespérés qui souffrent de leurs persécuteurs et de leurs calomniateurs. Sors-nous du gouffre par ta grande miséricorde, car tu t’appelles Dieu de miséricorde. Agis pour nous pour ton grand nom et aies pitié de ton petit troupeau. Agis pour manifester ta vérité ! Agis en faveur de ta sainte Alliance ! Agis pour le petit innocent encore à la mamelle ! Agis en faveur de ces faibles, pour ces mortels qui ne parviennent qu’aujourd’hui à la connaissance de ta vérité et qui sont encore si démunis pour supporter les épreuves ! Agis pour toi-même si ce n’est pour nous ; agis pour toi-même et libère-nous ! Notre Dieu, et Dieu des saints Pères, libère-nous pour ton Nom. Dans notre misère nous crions que vers toi. Libère-nous et réponds aujourd’hui encore à nos prières car toi seul es notre gloire. Réponds-nous, notre Père, réponds-nous ! Réponds-nous, notre Dieu, réponds-nous ! Réponds-nous, notre Libérateur, réponds-nous ! Que ceux qui nous haïssent en soient témoins et rougissent ; que nos ennemis voient et subissent l’ignominie et qu’ils apprennent que notre Dieu est le Seigneur qui est saint, celui qui nous a aidés et qui nous a consolés. Écoute nos lamentations et écoute nos prières. Car toi seul es le Seigneur saint qui écoutes la prière de toutes les bouches. Béni sois-tu, Seigneur Tout-Puissant, toi qui entends les prières.

Il n’aura échappé à aucun familier de la Bible ou de la liturgie synagogale qu’on a là une véritable rhapsodie de citations scripturaires. Ainsi, « On nous conduit comme des brebis » est issu de Ps. 44 : 23 ; « Ouvrir la bouche comme un lion » se lit en Ps. 35 : 21 et même en Apoc. 10 : 3 ; « En terre étrangère » vient de Ps. 37 : 4 et Hebr. 11 : 9 ; « Jeter le regard » apparaît dans Gen. 4 : 4 ; « Le rouge qui monte au visage » se lit en Is. 29 : 22 ; « Trôner dans les hauteurs » revient dans Ps. 11 : 4 ; « Dieu de miséricorde » est caractéristique d’Ex. 20 : 6 ; « Agis pour toi-même » est une formule de Ps. 57 : 3 ; « Réponds-nous… » vient de Ps. 4 : 2 ; « Toi qui écoutes la prière » se repère dans Prov. 15 : 29, etc.

Cette analyse n’est évidemment pas exhaustive. D’ailleurs, ces formulations se retrouvent encore au sein de beaucoup d’autres passages des Écritures et spécialement, chez les juifs, dans les prières de Rosh Hachana (le Nouvel An) et de Yom Kippour (le Jour du Pardon).

À la vue de tout ceci, les autorités seront rapidement convaincues que Simon Péchi judaïsait.

Elles décideront donc de son arrestation, la confiscation de tous ses biens et son emprisonnement avec toute sa famille. Une famille qui devra son salut à la seule porte de sortie qui lui était offerte, en l’occurrence son retour à une forme de christianisme acceptée.

La famille Péchi, Simon en tête, se convertira au protestantisme, la religion de Rákoczi, son persécuteur. Elle vivra donc, mais dans la précarité, et l’ancien chancelier de Transylvanie mourra dans le dénuement, en 1642.

Le Sabbatarianisme en sera ébranlé, mais il ne disparaîtra pourtant pas. En effet, au XVIIIe siècle, ses adeptes seront toujours là, présents, dans quelques onze villes de Transylvanie. Et, bientôt, le siècle suivant marquera une nouvelle étape dans leur course vers le judaïsme.

En effet, pour s’imprégner mieux encore des pratiques d’Israël, ces nouveaux prosélytes iront travailler dans des familles juives. Ils se marieront encore à l’église, mais ils doubleront la cérémonie d’un passage chez le rabbin, si bien que beaucoup d’entre eux accentueront la distance avec le christianisme, notamment en cessant de croire définitivement en la messianité de Jésus.

Arriveront alors les salles de prière orientées vers l’est et les oraisons purement juives, quoique parfois légèrement adaptées. Par exemple, « Yehi ratson… » « Béni sois-tu, Eternel notre Dieu, qui gratifies de ta bonté ton peuple Israël » deviendra : « Béni sois-tu…, qui gratifies de ta bonté tes fidèles qui mènent une vie d’hommes de bien. »

En général, le mot « Israël » ne disparaîtra pas des textes, mais se trouvera complété par « … et tes fidèles… » afin que la prière qu’ils prononçaient garde du sens. Ainsi, la bénédiction sur la Thora deviendra chez eux : « Béni soistu… qui as enseigné tes saintes lois à Israël et à tous tes fidèles ». Il en ira de même de la prière du matin ; dans Ahavat Olam disant : « Béni sois-tu… qui, dans ton amour, as choisi le peuple d’Israël », ils ajouteront : « Et tous tes fidèles »14.

L’examen du livre de prière des sabbatariens, qui s’exprimaient en traduction hongroise et non en hébreu, montre quelques simplifications de la liturgie synagogale. Leur seule référence étant la Thora, ils avaient banni des textes les prières d’origine talmudique et permis la récitation du Kaddish (glorification de Dieu) et de la Kedusha (Sanctification) sans minyan, c’est-à-dire la présence d’un quorum de dix hommes adultes, alors que les juifs exigent ce minimum de participants.

Le Kiddush, bénédiction inaugurale des fêtes, dite sur le pain et le vin, disparaît aussi, ainsi que la Havdala, la cérémonie marquant la sortie du Shabbat. Par contre, les sabbatariens réciteront très régulièrement la prière dite : « Sheheyanou » (« Béni sois-tu… qui nous as conservé la vie jusqu’à ce jour et nous a fait la grâce d’atteindre l’époque de cette fête solennelle ») réservée, chez les juifs, aux inauguration de fêtes. On comprend la prédilection des sabbatariens pour cette bénédiction.

Enfin, le Moussaf, la prière supplémentaire des grandes fêtes, issue de la coutume des sacrifices supplémentaires en usage à l’époque du Temple, disparaît des rituels des sabbatariens que le souvenir des holocaustes n’intéressait pas15.

L’insupportable conversion au judaïsme

En 1867, la Hongrie proclamera la liberté de religion. À partir de ce moment, beaucoup de sabbatariens cesseront de marraniser et commenceront à pratiquer ouvertement. D’autres se convertiront au judaïsme.

Dès 1870, ils fonderont la « Congrégation des Prosélytes de Jeshurun » à Bözödujfalu (Bezidul Nu, en roumain), petite ville située près de Gyula Fehérvár (Alba Julia, en roumain).

Certains épouseront des juives ou des juifs. Mais, comme ils ne pratiquaient pas la circoncision, les juifs de la région éprouveront quelques réticences à l’égard de ces hommes et femmes, des gens simples, paysans vêtus à la manière des sicules, dont les hommes portaient, dépassant de leurs vêtements, les arba kanfot, les franges rituelles, et dont beaucoup arboraient de longues papillotes.

Et pourtant, même en cette fin de XIXe siècle, leur situation ne sera pas spécialement heureuse. En effet, malgré l’atmosphère de tolérance religieuse qui s’installait, les sabbatariens continueront à être inquiétés. Notamment en raison de la surdité qu’ils manifestaient face aux tentatives de conversion déployées par le clergé catholique. Si bien que, s’enhardissant, dès 1867, ils réclameront d’abord le droit de pratiquer librement leur religion. Ensuite, celui de se convertir tout simplement au judaïsme.

En effet, outrés par le propos, les autorités ecclésiastiques, requerront du gouvernement qu’il fasse obstacle à pareille offense au catholicisme. Le monde politique répondra en mettant la question des sabbatariens à l’étude. En réaction, quelques-uns d’entre eux se rendront chez les rabbins et se convertiront.

Il en résultera un scandale public, la rumeur ayant couru que c’étaient les juifs – pourtant connus comme non-prosélytes – qui avaient acheté leur conversion.

Des enquêtes seront aussitôt ouvertes dont les procès-verbaux existent toujours16. Nous en traduisons ci-dessous quelques pages significatives.

A comparu, en personne, le plus capable, et, pour ainsi dire, le chef des sabbatariens : Kovács Pál Samuel, 68 ans. Son frère Daniel était représenté. Il lui a été poliment demandé si ce que l’on racontait sur leur compte était exact, rapporté même par les journaux, à savoir qu’ils étaient devenus juifs. Il répondit sincèrement et très ouvertement que c’était vrai. Qu’il professait, comme on le savait, secrètement, la foi de Moïse, raison pour laquelle ses ancêtres avaient été souvent persécutés. Au point même que certains membres de sa famille avaient été contraints, au siècle passé, à l’exil et à se cacher en Turquie. Mais, grâce à Dieu, puisque, désormais, le juif était élevé au même rang que le Hongrois, on était donc égaux. Le Parlement avait donc permis que le juif, comme n’importe qui, puisse adorer Dieu librement et que, à partir de ses 18 ans, il puisse se convertir à n’importe quelle religion. À quoi, il lui fut répondu : « Père Samuel ! L’émancipation des juifs et le libre exercice de leur religion par les juifs est très différent du fait qu’un chrétien, appartenant à une communauté légalement reconnue, puisse passer à une autre. Et, à ce jour, aucune loi ne dit qu’un chrétien ait le droit de se faire juif. »

À quoi, il répondit que, par les journaux, ils avaient pourtant appris que la loi autorisait la libre conversion et que s’il le fallait, ils le prouveraient. Réponse : concernant les appartenances chrétiennes, le ministre des Cultes avait bien introduit une proposition de loi autorisant la libre conversion. Mais il n’y est pas question du droit de se convertir au judaïsme et, de toute façon, la loi n’était pas encore votée. Il répondit que, pour eux, c’était déjà comme un loi et que rien au monde ne les empêcherait de passer au judaïsme. Leurs ancêtres avaient déjà vécu dans cette foi et ils ne la quitteraient pas.

En conclusion, il lui fut demandé comment, à son âge avancé, lui était venue l’idée de se faire circoncire et s’il regrettait le christianisme. Et aussi s’il n’avait pas honte de remplacer sa digne nationalité sicule par celle des juifs, partout rejetés et même parfois haïs et persécutés?

À la première question, il répondit que non seulement il se ferait circoncire avec joie, mais encore que, pour accéder à la Terre Promise, il accepterait même qu’on lui coupe la gorge. À la seconde question, il répondit que non seulement il n’avait pas honte mais qu’il considérait comme sa joie et son honneur d’appartenir à la descendance d’Abraham, car c’était de sa nation que descendrait le Messie. D’ailleurs, cette nation était déjà la plus talentueuse et la plus importante au monde. C’était bien pour cela que le Parlement hongrois l’avait reconnue. D’ailleurs, eux seuls accèderaient dans la Terre Promise, et personne d’autre. C’est comme dit le proverbe : « Que je boive ou non, je passe pour ivrogne ».

Jusqu’à ce jour, même quand nous gardions secrète notre religion, on nous insultait comme juifs. Mais, aujourd’hui, nous professons notre religion librement et dans la joie et nous portons dignement le nom de juif. Nous avons même, grâce à Dieu, un beau livre de prière juif en langue hongroise et c’est celui-là que nous utilisons pour accomplir nos devoirs religieux. Moi-même, je ne suis pas encore circoncis, mais, si je vis, bientôt je réaliserai le désir de mon cœur. Deux fois déjà, je me suis présenté chez le révérend, et s’il le faut, j’irai une troisième fois.

Note. Convaincu, à regret, par les déclarations courageuses et droites de Kovács Pál Samuel, je lui ai encore demandé si quelqu’un les avait poussés, s’ils avaient reçu des promesses ou des cadeaux. À quoi il répondit que non. Je l’ai donc renvoyé, l’avertissant de ne pas souiller son christianisme et les nobles noms de Hongrois et de Sicule par des démarches téméraires.

Ensuite, l’enquêteur passa à un autre Sabbatarien :

2. A comparu Nagy Pál, 24 ans, catholique romain, de souche sicule. Trois semaines plus tôt, à sa propre demande, il s’était fait circoncire à Szent György. Déjà il était guéri. Il lui fut demandé qui l’avait attiré à la religion de Moïse. Il répondit que ce n’était personne, qu’il n’avait rien reçu et n’attendait rien parce qu’il s’était converti au judaïsme par pure conviction et qu’à l’occasion de sa circoncision, il avait adopté le nom d’Abraham Joseph.

Suite à ces types de dépositions, le pouvoir fera ouvrir une enquête officielle, principalement à Bözödujfalu. Surtout pour savoir si les prosélytes avaient touché de l’argent. Forcé de constater qu’il n’en était rien et que les conversions étaient sincères et spontanées, le gouvernement finira par renoncer à toute possibilité de poursuite. Il interdira même, comme inacceptable en cette fin de XIXe siècle, d’exercer des pressions qui viseraient à obtenir le retour des sabbatariens devenus juifs au catholicisme ou au protestantisme.

Reste qu’au miroir de ce que le siècle suivant allait réserver, les avanies vécues jusque-là par les sabbatariens étaient peu de chose.

En effet, dès 1940, Hitler ayant rendu des portions de Roumanie à la Hongrie, Besidul Nu redeviendra Bözödujfalu. Les fascistes hongrois ordonneront la démolition de la synagogue des sabbatariens et obligeront ces derniers à rejoindre l’Église unitarienne. Le temps des persécutions arrivé, les chefs de leurs communautés tenteront d’obtenir pour leurs membres des exemptions des lois raciales qui frappaient les juifs. En 1941, la Hongrie, alliée au nazisme, les exemptera effectivement. Mais, quand l’Allemagne occupera la Hongrie en 1944, Eichmann, ne considérant pas la différence, arrêtera les ex-sabbatariens, nouveaux Unitariens, et les fera enfermer dans le ghetto de Marosvásár, aujourd’hui Tirgu Mures en Roumanie.

Les chefs de leur communauté obtiendront alors, à Budapest, des certificats d’exemption, que certains seulement accepteront. Les autres, blessés dans leur dignité, refuseront. Presque tous seront gazés à Auschwitz.

Après la guerre, les quelques survivants retourneront à Bezidul Nu comme « chrétiens judaïsants ». Et, en 1960, quelques familles émigreront en Israël où elles deviendront juives. Quant à Ceaucescu, il fera raser Bezidul Nu.

De nos jours, les restes du reste vivent en Roumanie, comme Unitariens. Mais, à Shabbat, leurs femmes allument les bougies, fidèles à leur passé de sabbatariens. La plupart de leurs tombes portent l’indication de Guer Tzedek (« prosélyte ») et, souvent, le chandelier à sept branches ou même l’étoile de David.

***

À l’issue de cette rapide évocation du sabbatarianisme, il reste à se demander s’il s’est agi de marranisme au sens classique du terme. Peut-être pas tout à fait.

En effet, et on le sait, étaient considérés comme marranes les juifs convertis de force au christianisme et qui couvraient de secret leur maintien des pratiques du judaïsme. Dans le cas des sabbatariens, la démarche avait suivi la direction inverse.

En l’occurrence, le chemin qui avait conduit des chrétiens à penser trouver la véritable expression du monothéisme dans la version qu’en professe le judaïsme. Et partant, la nécessité d’adopter un mode de vie proche des us et coutumes d’Israël. Ceci au point d’accepter aussi la destinée de ce dernier, en cela compris l’inévitable repli dans la discrétion propre aux minorités persécutées, une discrétion qualifiable surtout de semi-marranisme, en raison même des origines du sabbatarianisme17.

NOTES
  • 1 Magyarország Története (Histoire de Hongrie), Gondolat Könyvkiado, Budapest, 1960, pp. 177 et 59.
  • 2 I. Nemeskürty, Nous les Hongrois, Akademiai Kiado, Budapest, 1994, pp. 150-157.
  • 3 J. Lagnée, « Le statut de la croyance dans le socinianisme », dans Les normes de la croyance religieuse, Revue de Théologie et de philosophie, vol. 134, 102-103, Rennes, 2002, pp. 199-215.
  • 4 B. Le Calloc’h, Les Sabbataires de Transylvanie, Éd. Armeline, Brest, 2009, p. 13 et sq.
  • 5 B. Le Calloc’h, Les sicules de Transylvanie, Éd. Armeline, Brest, 2006.
  • 6 Encyclopaedia Judaica, vol. 13, Jérusalem, Keter, 1971, p. 202.
  • 7 A Zsidok egyetemes Története (Histoire universelle des juifs), éd. Szabolcsi Miksa, Phönix, Budapest, 1908, p. 600.
  • 8 Ibidem.
  • 9 Ibidem, p. 601.
  • 10 Ibidem, p. 601.
  • 11 R. Dán, Péchi Simon Psalteriumának variansai, Magyar Könyvszemle, 1972, 3-4, 287-291. (Les variantes du Psautier de Simon Péchi.)
  • 12 Ibidem, p. 603.
  • 13 Cité par S. Károly, A Szombatosok Története Erdélyben (Histoire des sabbatariens en Transylvanie), annexe de l’Histoire des juifs, op. cit, pp. 612-613.
  • 14 Péchi Simon szombatos imadságos Könyve (Le Livre de prière sabbatarien de Simon Péchi), Az izr. Magyar irodalmi tarsulat kiadvanyai, Budapest, 1914.
  • 15 On peut relever ces nuances dans le livre de prières sabbatarien, réédité à Budapest en 1914 par M. Guttman et S. Harmos, sous le titre : Péchi Simon szombatos imadságos Könyve (Le Livre de prière sabbatarien de Simon Péchi), op. cit.
  • 16 Reproduit dans A Szombatosok…, op. cit, pp. 617-619.
  • 17 Cet article constitue une version remaniée, et augmentée, d’une publication qu’en 2006 nous avons faite sur le même thème, sous le titre : « Le judaïsme des sabbatariens de Transylvanie ». Elle a paru dans Les Églises et le Talmud : ce que les chrétiens savaient du judaïsme (XVIe -XIXe siècles), collectif sous la direction de Daniel Tollet, édité aux Presses université Paris-Sorbonne, pp. 123-129.

AUTEUR
Thomas Gergely

Romaniste de formation, est professeur de l’université libre de Bruxelles et directeur de l’Institut d’études du judaïsme auprès de la même université, où il enseigne, ainsi qu’au département de philosophie, l’histoire et la culture juives. Ses travaux, livres et articles traitent de rhétorique, de stylistique, d’histoire juive, de philosophie religieuse et envisagent régulièrement les rapports du judaïsme avec le monde occidental chrétien

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