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L’Épître de Jacques est souvent qualifiée d’« écrit le plus juif » du Nouveau Testament. Une telle qualification ne manquera pas de surprendre certains dans la mesure où l’on peut, à juste titre, dire que tous les textes du Nouveau Testament appartiennent à la littérature juive ancienne.

[1] Cependant une telle expression peut se comprendre facilement. En effet cet écrit s’inspire largement de la sagesse juive traditionnelle telle qu’elle est reflétée dans les Proverbes et l’Ecclésiastique.

Par beaucoup d’aspects l’épître ressemble à des écrits dits inter testamentaires tels que les Testaments des douze patriarches.

Surtout les révérences à Jésus sont très peu nombreuses et révèlent une christologie très rudimentaire. On n’y trouve guère de développements théologiques sur la nature et le rôle du Christ ainsi que sur les effets de sa mort et résurrection. De plus l’auteur n’illustre pas son propos par des exemples tirés de la vie de Jésus ou de la foi chrétienne mais par des exemples et des comparaisons tirés de la Bible hébraïque.

Si l’on éliminait les quelques références à Jésus contenues dans l’épître, on obtiendrait un texte qui s’insérerait fort bien dans une collection des pseudépigraphes de l’Ancien Testament.

Beaucoup de Juifs du premier siècle, non liés au mouvement de Jésus, n’auraient probablement pas trouvé grand-chose à redire au contenu de l’épître.

Faut-il en conclure, comme certains savants le firent au début du siècle, que l’épître est un écrit provenant de milieux juifs non chrétiens et qui auraient été légèrement christianisés?

Cela paraît cependant douteux tant sont nombreuses les similitudes entre l’épître et le Sermon sur la Montagne de l’Évangile selon Matthieu. Mais l’épître ne manifestant pas de dépendance littéraire vis-à-vis de Matthieu, certains spécialistes estiment que l’auteur s’est surtout inspiré du document Q, une source commune de Matthieu et Luc. Ils en concluent que l’épître pourrait être plus ancienne que Matthieu qui date des années 80.

Un auteur judéo-chrétien

L’auteur de l’épître se présente comme « Jacques, serviteur de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ » (Jacques 1, 1). Cette désignation, en apparence modeste, suggère que l’auteur était un personnage important. La plupart des spécialistes admettent que le Jacques en question ne saurait être autre que celui qualifié de « frère du Seigneur » dans l’Épître aux Galates (1, 19). Jacques, que l’on devrait plus correctement appeler Jacob, est mentionné parmi les frères de Jésus dans les évangiles (Marc 6, 3 / Matthieu 13, 55).

Bien que la tradition catholique, pour des raisons essentiellement théologiques, ait fait de Jacques un cousin germain de Jésus, il semble plus probable que Jacques, comme le pensent la majorité des exégètes protestants et un nombre croissant de spécialistes catholiques, était un fils de Joseph et Marie.

D’après le témoignage, peut-être sujet à caution, des évangiles, Jacques n’aurait pas compté parmi les disciples de Jésus pendant sa prédication. Selon Paul, il bénéficia d’une vision de Jésus peu après la mort de ce dernier (I Corinthiens 15, 7) [2].

Il apparaît très vite comme un des chefs du nouveau mouvement. Vers l’an 50, lors du fameux Concile de Jérusalem, Jacques semble, en tant que chef de l’Église de Jérusalem, être l’autorité suprême du mouvement chrétien (Actes 15, Galates 2, 1-11).

Rappelons que, lors de cette réunion au sommet, les colonnes de l’Église (Jacques, Pierre et Jean) n’obligèrent pas les croyants venant du paganisme à se faire circoncire, donc à devenir des Juifs. Peu après, à Antioche, à la suite de l’intervention d’émissaires de Jacques, les judéo-chrétiens, dont Pierre et Barnabé, refusèrent de partager la table des chrétiens non juifs, ce qui montre, de la part de Jacques et de ses proches, un grand souci de respecter les lois de pureté juives (Galates 2, 11-14).

Lors de la dernière visite de Paul à Jérusalem, vers 56, Jacques demanda à Paul de manifester sa fidélité à la Loi mosaïque en se purifiant dans le temple et en participant aux frais du vœu de naziréat de quatre hommes (Actes 21, 20-25).

L’Épître aux Galates et les Actes des Apôtres s’accordent à présenter Jacques comme un chrétien fidèle à la Loi de Moïse.

Il n’y a pas lieu, comme le font certains spécialistes, de contester cette image reprise dans la tradition chrétienne. Elle est renforcée par le surnom de Jacques le Juste attribué au frère de Jésus.

Les milieux chrétiens restés fidèles à la Loi cultiveront tout particulièrement sa mémoire.

Flavius Josèphe témoigne également de l’observance de Jacques.

Dans ses Antiquités Juives (Livre 20, 198203), il raconte que ceux qui étaient les plus scrupuleux observateurs de la Loi (sans doute les Pharisiens) s’indignèrent et protestèrent auprès d’Agrippa II et du nouveau procurateur romain après que le grand prêtre Ananus eut fait mettre à mort Jacques sous prétexte qu’il avait transgressé la Loi.

Mais l’épître a-t-elle été écrite par le frère de Jésus? ou bien s’agit-il d’un écrit pseudépigraphique comme le pensent une majorité d’exégètes?

Malheureusement il n’existe pas de preuves décisives confirmant ou infirmant l’authenticité de l’épître. La bonne qualité de son grec n’est plus considérée comme un obstacle à son authenticité dans la mesure où la Galilée était largement hellénisée au premier siècle de notre ère. Et même si Jacques n’avait peut-être pas reçu l’éducation nécessaire pour composer un texte aussi élégant, rien ne l’empêchait de se faire assister par un scribe plus qualifié.

Nous ne passerons pas en revue les arguments bien connus en faveur ou contre l’authenticité de l’épître. Indiquons seulement que, même si l’authenticité ne peut être exclue, il nous paraît plus probable qu’elle ait été écrite par un disciple de Jacques, peut-être à partir de lettres ou de sermons de son maître. De toute façon, cet auteur anonyme, en plaçant son enseignement sous l’autorité de Jacques, souhaitait sans doute s’inscrire dans la tradition judéo-chrétienne symbolisée par ce dernier.

La Loi entière doit être respectée

La position de l’Épître de Jacques vis-à-vis de la Loi de Moïse est fondamentale pour apprécier son caractère judéo-chrétien.

Dans la mesure où l’épître ne mentionne pas les commandements qualifiés, à tort ou à raison, de rituels et qui sont souvent considérés comme les signes distinctifs du peuple juif (i.e. circoncision, lois alimentaires, sabbat…), la plupart des spécialistes estiment qu’il s’adresse à une ou plusieurs communautés où la Loi se réduit à des commandements moraux.

Selon ces spécialistes les débats et conflits entre Paul et l’Église de Jérusalem sont une affaire du passé. Mais est-ce bien sûr?

Deux passages de l’épître sont plus particulièrement consacrés à la Loi. Dans le premier, la Loi est qualifiée de « Loi parfaite de liberté ».

Celui, au contraire, qui se penche sur la Loi parfaite de liberté et s’y tient attaché, non pas en auditeur oublieux, mais pour le mettre activement en pratique, celui-là trouve son bonheur en la pratiquant. Jacques 1, 25.

L’expression « Loi parfaite de liberté » qui n’a pas d’équivalent dans le Nouveau Testament peut paraître ambiguë.

La notion de Loi parfaite n’est pas inconnue de la Bible et de la littérature juive non biblique. On peut penser que l’auteur se réfère ici à la Loi rendue parfaite par Jésus.

La notion de loi de liberté est peut-être d’origine stoïcienne. Pour certains stoïciens l’homme en vivant sous la loi qui gouverne le cosmos atteint la vraie liberté, c’est-à-dire qu’il se libère de la tyrannie des désirs et des passions.

Philon a repris cette notion en affirmant que vivre sous la Loi mosaïque conférait la liberté parce que cette loi reflétait l’ordre de la nature.

Philon d’Alexandrie a-t-il inventé le concept de Logos de Dieu?

Ce concept de Loi de liberté se retrouve également dans la littérature rabbinique.

Ainsi d’après le Pirqé Avot, un recueil de sentences datant du IIe siècle, Rabbi Josué ben Lévi a dit « qu’il n’est pas d’homme libre excepté celui qui s’adonne à l’étude de la Torah. »

Donc l’auteur de l’épître peut très bien, en accord avec une telle conception, avoir souhaité se référer à la Loi mosaïque, mais dans l’interprétation de Jésus, laquelle n’exclut pas les aspects dits rituels. On peut également voir dans l’expression « Loi de liberté » une attaque contre Paul et ses disciples qui identifient la Loi avec l’esclavage. Cependant, selon certains spécialistes, l’épître ne se référait pas à la Loi mosaïque, aspects rituels inclus, mais à la conception paulinienne de la loi de l’esprit qui libère de la loi du péché et de la mort (Romains 8, 2).

D’une façon dérivée cette notion de loi de liberté sera souvent comprise dans la littérature chrétienne ancienne comme la libération des « contraintes rituelles » de la Loi mosaïque.

L’insistance de l’épître sur l’obligation de mettre la Loi en pratique ainsi que sur le bonheur obtenu en le faisant, notions très fréquentes dans le judaïsme ancien, suggère que la « Loi parfaite de liberté » ne se réduit pas à des prescriptions purement morales.

Voyons si le deuxième passage confirme une telle interprétation :

Si donc vous accomplissez la Loi royale suivant l’Écriture : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, vous faites bien […]. Aurait-on observé la Loi tout entière, si l’on commet un écart sur un seul point, c’est du tout qu’on devient justiciable. Car celui qui a dit : Tu ne commettras pas d’adultère, a dit aussi : Tu ne commettras pas de meurtre. Si donc tu évites l’adultère, mais que tu commettes un meurtre, te voilà devenu transgresseur de la Loi. Jacques 2, 8-12

L’épître, tout comme les évangiles, accorde une grande importance au précepte d’amour du prochain énoncé dans Lévitique 19, 18 et qui est qualifié de « Loi royale suivant l’Écriture ».

Paul met également en avant l’amour du prochain. Mais alors que dans les évangiles synoptiques l’amour du prochain apparaît surtout comme un principe d’interprétation de la Loi mosaïque, chez Paul il tend à se substituer à cette dernière. Pour Paul l’accomplissement de cette Loi royale n’implique pas nécessairement le respect de tous les commandements de la Loi mosaïque.

Mais l’importance donnée à l’amour du prochain n’est certainement pas un monopole chrétien.

Ainsi considérer Lévitique 19, 18 comme l’essence ou le résumé de la Loi mosaïque n’est pas un concept inconnu de la littérature rabbinique comme le montre la fameuse histoire impliquant Hillel, Shammaï et un aspirant prosélyte (Talmud de Babylone, Sabbat 31a).

L’auteur de l’épître semble partager cette conception puisqu’il se réfère, comme la littérature rabbinique et le Jésus de Matthieu et Luc, à l’obligation d’accomplir la totalité de la Loi.

Malgré tout, certains estiment que l’auteur exclut les aspects rituels de la Loi puisqu’il ne se réfère qu’à des préceptes moraux (adultère et meurtre) dans l’exemple qu’il utilise. En effet on s’attendrait à ce que l’auteur, pour illustrer la nécessité de respecter tous les commandements de la Loi, les petits comme les grands, cite l’exemple de quelqu’un qui, bien que respectant tous les grands préceptes moraux, transgresse cependant la Loi en négligeant une pratique rituelle apparemment peu significative. Or Jacques se réfère à deux commandements du Décalogue.

Il n’est guère besoin d’être un grand docteur de la Loi pour conclure que quelqu’un qui évite l’adultère mais commet un meurtre est un transgresseur de la Loi. En fait, il semble que l’auteur se réfère moins à l’obligation de respecter les petits commandements comme les grands qu’au thème de la double nature de l’homme sujet à l’esprit du bien comme à l’esprit du mal.

Les Testaments des douze patriarches contiennent un passage très similaire :

Un autre vole, commet l’injuste, exploite et a pitié des pauvres ; cela aussi est à double face, mais le tout est mauvais. Testament d’Aser 2, 5

La lecture des Testaments des douze patriarches, texte parfois attribué à des esséniens, montre d’ailleurs que l’absence ou la rareté des mentions de préceptes rituels n’implique pas leur abolition.

En résumé, rien dans le langage et les concepts utilisés dans l’épître ne suggère que son auteur souhaitait réduire la Loi à des commandements moraux. Si telle avait été son intention il aurait été particulièrement maladroit et ambigu.

Une épître antipaulinienne

L’Épître de Jacques est surtout célèbre pour sa défense d’une conception de la justification par les œuvres :

C’est par les œuvres que l’homme est justifié et non par la foi seule. Jacques 2, 24

Il ne fait guère de doute que l’auteur corrige ou s’oppose à la notion paulinienne de justification par la foi seule :

Car nous estimons que l’homme est justifié par la foi sans la pratique de la Loi. Romains 3, 28

Sachant que l’homme n’est pas justifié par la pratique de la Loi mais seulement par la foi en Jésus Christ… Galates 2, 16

Surtout depuis Martin Luther, l’Épître de Jacques a souvent mauvaise presse chez de nombreux théologiens chrétiens.

Pour Luther, l’épître, par son accent mis sur les œuvres au détriment de la foi, est représentative de la théologie du judaïsme et de celle de l’Église catholique romaine.

En effet Luther assimile les Juifs qui, selon lui, espèrent mériter leur salut en respectant scrupuleusement la Loi mosaïque aux catholiques qui visent le même objectif en accumulant les œuvres de charité.

Pour Luther une telle conception constitue non seulement une erreur mais encore une grave faute vis-à-vis de Dieu. En effet, ceux qui estiment pouvoir être sauvés par leurs propres œuvres méconnaissent la nature fondamentalement pécheresse de l’homme et privent Dieu de sa prérogative souveraine en le transformant en débiteur. Cette conception s’oppose fondamentalement à la vraie doctrine chrétienne de la justification par la foi seule selon laquelle l’homme, créature perdue s’il est réduit à lui-même, s’en remet totalement à la grâce de Dieu pour obtenir son salut.

De nos jours, nombre d’exégètes tentent de minimiser l’opposition entre les conceptions de Paul et l’Épître de Jacques.

Ils font remarquer que Paul ne s’oppose pas aux œuvres méritoires en elles-mêmes mais au rôle de la Loi mosaïque dans l’économie du salut. Paul souligne souvent l’importance des œuvres sans lesquelles il n’y a pas de foi véritable. Selon lui, dans le Christ la foi opère par la charité (Galates 5, 6).

Certains théologiens estiment d’ailleurs que Paul prône une doctrine de la justification par la foi et du jugement par les œuvres, la justification intervenant non pas au moment du Jugement Dernier mais lors de la conversion. Donc Paul, même s’il avait utilisé des concepts et un langage un peu différents, n’aurait pas été en désaccord avec l’épître.

Ainsi, selon eux, l’auteur de l’épître n’aurait eu qu’une connaissance insuffisante de la pensée de Paul ou il se serait attaqué à certaines déviations courantes dans les églises pauliennes quelques décennies après la disparition de l’apôtre.

On peut se demander si ces tentatives de conciliation ne sont pas surtout inspirées par des motifs théologiques. En effet l’auteur de l’épître ne dissimule guère son opposition à Paul. Jacques 2, 24 s’oppose directement à Galates 2, 16 et Romains 3, 28. L’auteur souligne qu’Abraham fut justifié par les œuvres (Jacques 2, 21) contredisant Galates 3, 6 et Romains 4, 3. De plus il parle de la Loi et de l’obligation d’en respecter tous les commandements en des termes que Paul aurait sans doute réprouvés. Ce serait faire offense à l’intelligence de l’auteur que de conclure que, malgré tout et sans en être conscient, il est d’accord avec Paul sur l’essentiel.

Sans revenir à une interprétation luthérienne aujourd’hui dépassée, Paul et l’auteur de l’épître expriment sans doute des positions différentes que nous pouvons essayer, en simplifiant, de résumer de la façon suivante.

Pour Paul, les croyants, c’est-à-dire ceux qui croient que Jésus est Seigneur et que Dieu l’a ressuscité, par le baptême dans le Christ Jésus meurent et ressuscitent dans une existence nouvelle. Ils vivent unis « dans le Christ » sous l’influence de l’Esprit. Ceux qui vivent dans le Christ sont déjà justifiés ; ils obtiennent leur visa pour le Royaume de Dieu. La Loi de l’Esprit qui donne la vie dans le Christ les affranchit de la loi du péché et de la mort. Sous l’influence de l’Esprit ils accomplissent l’essence de la Torah sans avoir à en obéir tous les préceptes. Dans la pratique, Paul s’est rendu compte que l’Esprit ne produisait pas toujours tous les résultats escomptés. Néanmoins les croyants un peu défaillants, même s’ils recevront un châtiment lors du Jugement Dernier, ne perdront pour autant pas leur salut.

L’auteur de 1’Epître de Jacques ne semble guère partager l’optimisme de Paul sur les effets de foi. Il ne croit probablement pas que « quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé » (Romains 10,13). La foi en Jésus Christ n’est qu’une première étape. Mais il faut faire davantage. Le croyant est encore sujet à l’influence des puissances du mal. Il ne doit pas se fier uniquement à l’influence de l’Esprit. C’est en appliquant la parole de Dieu, c’est-à-dire la Loi telle qu’elle a été interprétée et mise en pratique par Jésus, qu’il gagnera son salut lors du Jugement Dernier.

L’auteur de l’épître, qu’il s’agisse de Jacques, le frère de Jésus, ou de l’un de ses disciples, tout en manifestant sa foi en Jésus-Christ, souhaite ancrer son message dans la tradition juive.

Il souligne sa fidélité à la Loi qu’il convient d’appliquer dans sa totalité.

Les réticences de l’auteur vis-à-vis des pratiques et innovations théologiques de Paul sont un élément additionnel en faveur du caractère judéo-chrétien de l’épître.

La morale de l’Épître de Jacques

Nous allons maintenant nous pencher sur l’enseignement moral de l’Épître de Jacques.

Pour un lecteur peu attentif, l’épître ressemble à une série d’exhortations morales relativement banales et peu liées entre elles. Les préceptes moraux mis en avant apparaissent souvent similaires à ceux que l’on rencontre dans de nombreux textes juifs voire même païens de l’époque. C’est pourquoi la morale de l’épître ne prend son sens véritable que dans le contexte de sa vision du monde, de la société et de l’homme.

Nous allons nous concentrer sur cinq caractéristiques qui nous paraissent particulièrement significatives pour apprécier la morale de ce texte.

L’individu est responsable

Selon l’épître, l’homme est pourvu d’une nature ambivalente sujette à deux inclinations.

L’une, bonne, est inspirée par Dieu. L’autre, mauvaise, provient du démon. La bonne inclination, l’esprit de bien est, pour l’auteur de l’épître, la « parole de vérité » représentée dans la « Loi parfaite de liberté ». Celle-ci, en supposant qu’elle soit activement mise en pratique, amène l’homme à se conduire suivant la volonté de Dieu. Par contre, l’esprit de mal inspiré par le diable incite à la jalousie, la colère et aux autres passions néfastes.

L’auteur insiste particulièrement sur les dangers de la parole.

La langue, en effet, est un organe facilement sujet à l’influence des forces du mal. Un léger manque de contrôle peut entraîner des désastres considérables.

La plupart du temps l’homme, dont l’âme est partagée, est sujet au bien et au mal. Mais il a la capacité par sa propre volonté de choisir la « parole de vérité ». S’il manque de sagesse, il peut la demander à Dieu qui donne à tous généreusement. Si l’homme s’approche de Dieu, Dieu s’approchera de lui. Bénéficier de la parole de vérité est certes fondamental, mais cela est insuffisant si l’homme n’accomplit pas des efforts suffisants pour résister au diable.

La fin des temps est proche

La perspective de l’arrivée du Jugement Dernier imprègne la totalité de l’épître.

Les croyants doivent être patients et subir les épreuves avec constance. Lors du Jugement Dernier, Dieu va juger les hommes en fonction du respect de la parole de vérité qu’il a implantée. Il faut souligner la correspondance étroite entre les critères suivant lesquels Dieu va fonder son jugement et les valeurs qui doivent régir les rapports des hommes entre eux.

Parlez et agissez comme des gens qui doivent être jugés par une loi de liberté : Car le jugement est sans miséricorde pour qui n’a pas fait miséricorde. Jacques 2, 13

Ne médisez pas les uns des autres, frères. Celui qui médit d’un frère ou qui juge son frère, médit de la Loi et juge la Loi. […] Il n’y a qu’un seul législateur et juge, celui qui peut sauver ou perdre. Et toi, qui es-tu pour juger le prochain ? Jacques 4, 1 1-12

Ces conceptions évoquent Matthieu 7, 1-2 et Luc 6, 36-38 qui proviennent de la source Q. Il est fort possible qu’elles dérivent de Jésus lui-même.

Une morale communautaire et sectaire

La morale de l’épître n’est pas une morale individualiste.

Il ne s’agit pas atteindre, comme dans le monde hellénistique, une vie heureuse, conforme à la raison et à la loi naturelle, même si le bonheur recherché se résume souvent à la libération de la servitude des passions et des désirs. Il ne s’agit pas non plus, comme dans la sagesse de ben Sirah, de préceptes destinés à garantir, sans trop de risques, une vie prospère et honorable en harmonie avec les exigences de la société.

Ce qui compte n’est pas le bien-être de l’individu, de sa famille ou de la société en général, mais l’harmonie de la communauté des croyants dans une perspective eschatologique.

Dans cette perspective, le salut est moins une affaire individuelle qu’un objectif communautaire. Les valeurs mises en avant dans l’épître sont celles qui peuvent favoriser l’harmonie communautaire : la solidarité, la concorde, la miséricorde, la générosité, l’humilité.

L’ambition de l’épître est de promouvoir une communauté largement égalitaire et fraternelle.

L’envie, la jalousie, l’esprit querelleur, l’orgueil, les sentiments de supériorité, l’enrichissement matériel doivent être combattus. Ce sont les valeurs du « monde » (Kosmos) duquel la communauté doit se détacher.

Le monde est la proie de toutes les ambitions, les rivalités, les querelles, les oppressions, les hypocrisies. Chacun pour soi est la devise de ce monde où les plus puissants se battent entre eux et s’unissent pour exploiter et opprimer les plus faibles. On peut percevoir la communauté comme un petit îlot d’harmonie et de concorde au milieu d’un océan agité, plein de dangers et de tentations mortelles. Dans cet îlot, certains préceptes sont considérés comme particulièrement importants.

  • – Ne médisez pas les uns des autres.
  • – Ne vous plaignez pas les uns des autres.
  • – Confessez vos péchés les uns aux autres.
  • – Priez les uns pour les autres.

Il n’est guère surprenant que les richesses ne soient guère valorisées dans la communauté.

Haro sur les riches

La condamnation des riches et l’exaltation des pauvres et des humbles est un des traits les plus caractéristiques de l’épître.

L’auteur reproche aux assemblées de croyants d’accorder aux riches un traitement de faveur malgré tous leurs méfaits :

N’est-ce pas les riches qui vous oppriment ? N’est-ce pas eux qui vous traînent devant les tribunaux ? N’est-ce pas eux qui blasphèment le beau Nom qu’on a invoqué sur vous ? Jacques 2, 6-7

Les riches seront sévèrement condamnés lors du Jugement Dernier :

Eh bien, maintenant, les riches ! Pleurez, hurlez sur les malheurs qui vont vous arriver. Votre richesse est pourrie, vos vêtements sont rongés par les vers. Votre or et votre argent sont rouillés, et leur rouille témoignera contre vous. Elle dévorera vos chairs ; c’est un feu que vous avez thésaurisé dans les derniers jours ! Jacques 5, 1

Dans le même esprit les pauvres sont valorisés, voire même exaltés

Dieu n’a-t-il pas choisi les pauvres selon le monde comme riches dans la foi et héritiers du Royaume qu’il a promis à ceux qui l’aiment. Jacques 2, 5

Pour apprécier les conceptions de l’épître, il faut savoir que, dans la Bible Hébraïque, pauvreté n’est pas vertu, ni richesse vice.

La richesse est censée récompenser une vie vertueuse. Seules sont condamnées l’acquisition malhonnête de richesses et leur utilisation pour oppresser les pauvres. Les riches doivent utiliser leurs biens pour soulager les pauvres. Ces derniers, s’ils doivent être aidés, ne jouissent d’aucune vertu ou prérogative particulière. Seuls quelques textes tardifs comme le Psaume 113 manifestent une tendance à l’exaltation des pauvres et des faibles.

La condamnation des riches et la valorisation de la pauvreté sont par contre plus courantes dans la littérature dite intertestamentaire.

En particulier, on rencontre ces conceptions dans le Premier Livre d’Hénoch, les Testaments des douze patriarches et certains textes sectaires de Qoumrân.

Ces idées semblent être associées avec le mouvement essénien et ses précurseurs éventuels, le mouvement essénien ne devant pas être réduit aux sectaires de Qoumrân qui n’en forment qu’une petite partie, peut-être dissidente.

De telles conceptions sont bien sûr reprises dans les évangiles synoptiques, en particulier chez Matthieu et Luc.

La condamnation des riches a peut-être un aspect un peu rhétorique dans la mesure où de riches individus semblent ainsi appartenir à la communauté.

Malgré tout l’épître reflète la tradition des pauvres d’Israël que l’on retrouve dans l’Église primitive de Jérusalem et dans des mouvements judéo-chrétiens ultérieurs qualifiés d’Ébionites (i.e. les pauvres).

Lire aussi : Les ébionites à l’origine de l’islam

Une perspective égalitaire

Compte tenu de l’importance accordée à l’harmonie communautaire et de la condamnation des richesses, la perspective égalitaire de l’épître n’est guère surprenante.

L’auteur de l’épître ne manifeste aucun sentiment de supériorité vis-à-vis de ses « frères ». Il n’adopte pas l’attitude paternaliste que l’on retrouve dans beaucoup d’écrits de l’époque, y compris dans ceux de Paul.

Il s’agit visiblement d’une communauté qui ne recherche pas la multiplication des leaders [3]:

Ne soyez pas nombreux, mes frères, à devenir docteurs. Vous le savez, nous n’en recevrons qu’un jugement plus sévère, car à maintes reprises nous commettons des écarts, tous sans exception. Jacques 3, 1-2

Les chefs de la communauté s’ils ont des responsabilités additionnelles n’ont guère de prérogatives et d’avantages. La vanité, l’orgueil, l’arrogance et la partialité vis-à-vis des puissants sont découragés. De même les frères ne doivent pas se juger les uns les autres car cela manifesterait un esprit de supériorité coupable.

Conclusion

Il peut sembler naturel de se demander où se situe la morale judéo-chrétienne de l’épître par rapport à la morale juive et la morale chrétienne qui s’est développée parmi les païens convertis.

Il y a peu de temps, les morales chrétiennes, juives ou païennes, étaient le plus souvent considérées comme des entités relativement bien définies.

Pour l’apologétique chrétienne la morale païenne représentait l’abomination des abominations. Les Juifs bénéficiaires d’une révélation divine avaient permis à l’humanité de progresser vers la vérité. Cette révélation fut complétée et rendue parfaite par Jésus. De telles conceptions ne sont, heureusement, plus guère soutenues de nos jours. Les spécialistes se méfient des perspectives évolutionnistes et des jugements de valeur trop abrupts. De plus ils reconnaissent la complexité des notions de morale païenne, juive ou chrétienne qui peuvent difficilement se réduire à un prototype bien défini.

On pourrait difficilement espérer tirer une morale homogène à partir des écrits de ben Sirah, de Qohelet, des sectaires de Qoumrân et de Philon.

Le christianisme n’est guère différent à cet égard. Les exégètes et théologiens ont maintenant abandonné l’espoir de définir une morale du Nouveau Testament. Une même diversité existe à tous les stades de développement du christianisme.

Répondre à la question que nous avons posée devient très complexe, voire même impossible.

On se contentera de dire que l’épître de Jacques est un héritier du courant juif que l’on peut qualifier d’Hénochien / Essénien avec son eschatologie accentuée, son rejet des richesses, sa rigoureuse morale communautaire et son dualisme plus ou moins accentué.

Avec le temps, dans le contexte d’un christianisme de plus en plus « gentilisé » et intégré, ces conceptions vont devenir très marginales quitte à refaire surface, au cours des siècles, dans des périodes de mise en question et de crise.

Notes

  • [1]
    Les commentaires de l’Épître de Jacques sont nombreux. Le récent commentaire de L.T. Johnson (The Letter of James, New York, Doubleday, 1995) est particulièrement utile.
  • [2]
    Sur Jacques on pourra consulter P. A. Bernheim, Jacques, frère de Jésus, Paris, Noêsis, 1996.
  • [3]
    Lire à cet égard Gabriele Boccacini, Beyond the Essene Hypothesis, Grand Rapids, W. B. Eerdmans, 1998.

Épître de Jacques et morale judéo-chrétienne
par Pierre Antoine Bernheim
https://www.cairn.info/revue-pardes-2001-1-page-27.htm

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