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C’est en août 1177 que la documentation mentionne pour la première fois la présence des juifs à Valladolid.

De Cuenca, devant laquelle il avait mis le siège, Alfonso VIII ordonne en effet que les non-chrétiens, juifs et musulmans, qui achèteraient des biens fonciers dans la ville et ses alentours paient à la collégiale la dîme omnium frutuum comme le faisaient les propriétaires chrétiens antérieurs (J. Gonzalez, 1960 : n° 287)

Deux semaines plus tôt, l’abbé et son chapitre avaient procédé à la première répartition des rentes entre les menses abbatiale et capitulaire. Lors de la seconde répartition, en 1221, le produit de la dîme due par les juifs et les musulmans de Valladolid fut effectivement divisée par moitié entre les deux menses.

L' »apparition » des juifs à Valladolid dans la seconde moitié du XIIe siècle coïncide avec la période de développement de la ville.

Le petit noyau urbain auprès duquel, dans les années 1080, le comte Pedro Ansûrez avait fondé la collégiale de Santa Maria semble avoir végété durant la première moitié du siècle.

La politique royale de regroupement des populations rurales dans des agglomérations fortifiées le long de la frontière entre la Castille et le Leôn à partir de 1 157 s’accompagna de la concession d’une foire annuelle (en 1 156), de la délimitation du finage, de la réforme morale et matérielle de la collégiale (en 1 162), et peut-être de l’octroi d’un fuero destiné à attirer les habitants.

La croissance de Valladolid coïncida, d’autre part, avec l’émigration de nombreux juifs venus du sud de la Péninsule, que nombre defueros accordés à l’époque incluent parmi les populatores jouissant de privilèges et d’exemptions.

Contrairement à celle de Palencia, la documentation relative aux juifs de Valladolid reste faible et dispersée.

Au cours de la seconde moitié du XIIIe siècle, une série d’actes relatifs aux activités de Iago Verrox — prêt d’argent en 1254 à une dizaine de personnes, prise à bail de maisons appartenant au chapitre en 1268, vente de corroies et de boutiques par la veuve de Iago Verrox en 1283 — révèle que la communauté juive de Valladolid est alors florissante.

Installée à l’est de l’ancien alcâzar, c’est-à-dire au coeur de la vieille ville, Valjama de Valladolid dispose de sa propre boucherie et d’au moins deux synagogues.

En 1226 -1, 1232 et encore 1288, l’abbé de la collégiale devra s’adresser au roi pour obtenir que les juifs de la ville et des villages alentours — Zaratân, Cigales, Mucientes — s’acquittent du paiement de la dîme.

Nous n’en connaissons pas le montant qui était certainement loin d’être négligeable. L’assiette des contributions dues par l’ensemble des juifs du royaume en 1290 et 1291 montre l’importance acquise par Valjama de Valladolid à la fin du XIIIe siècle. Les chiffres du Repartimiento de Huete de 1290, étudiés par C. Carrete Parrondo (1976 : 132), la place en quatrième position, après celles de Burgos, Carrion et Avila.

La population juive devait alors constituer entre 5 et 8% des habitants de la ville.

Florissante, Valjama de Valladolid ne l’est pas seulement par son nombre, mais également par ses activités. Parmi les dix-huit noms que nous a livrés la documentation, figurent un prêteur d’argent et un fermier des impôts, ainsi qu’un forgeron.

Le niveau culturel de la communauté ne paraît pas avoir été en reste : Juçef Gironda, fils du rabbi Mosse de Gironda, dont le nom apparaît en 1254, est mentionné comme « Rabbyuçeff Geronda » en 1283 ; les comptes du roi Sancho IV mentionnent d’autre part le rab don Samuel de Valladolid en 1294. Quelques années plus tard, en 1312, apparaît le nom du médecin don Simuel.

Nous ignorons les conséquences que purent avoir à Valladolid aussi bien les mouvements mystiques que les prédications et les prophéties des rabbins d’ Avila et d’ Ayllôn qui annonçaient la venue du Messie pour la fin d’avril 1295, et en particulier si elles suscitèrent des conversions au christianisme.

La présence de don Samuel à la cour et son rôle de percepteur jouaient certainement en faveur de ses corréligionnaires, qui obtinrent des privilèges de Fernando IV ; en novembre 1304, le Concejo de Valladolid demandera à la reine Maria de Molina une réduction de ces privilèges, qu’ils fussent politiques, sociaux ou monétaires.

Il semble néanmoins difficile de penser que Valjama de Valladolid ait pu se maintenir à l’écart de la grave crise économique, sociale et morale qui affecta l’ensemble des communautés juives de Castille au début du XIVe siècle.

Les plaintes de plus en plus fréquentes à partir des Cortes de Valladolid de 1293 vont de pair avec le ton des conciles. En 1322 précisément, le légat du pape, Guillaume Peyre de Godin préside à Valladolid un « concile national », dont le canon 22 est entièrement consacré aux relations entre chrétiens et non- chrétiens ; il y est notamment interdit aux infidèles d’entrer dans les églises et aux christiani d’assister aux noces et aux funérailles des juifs et des musulmans, il est également interdit aux chrétiens de recourir à des médecins et des apothicaires juifs, des mesures sont enfin prévues pour accueillir les conversos pauvres qui risqueraient de retomber dans leur ancienne religion.

Valladolid, au moment où s’y réunissent les Cortes et se tient le concile de 1322, compte parmi ses habitants un « converti » de fraîche date, l’ancien rabbin et médecin Abner de Burgos, baptisé en 1320, qui deviendra sacristain de la collégiale de Valladolid sous le nom d’ Alfonso de Valladolid.

Nous ignorons quelle put être l’attitude de maître Alfonso en 1328, lorsque l’ensemble de la ville se souleva contre Valmojarife mayor du roi, Yucaf de Ecija, mais le fait est qu’à sa demande, fut organisée en 1336 la controverse publique au cours de laquelle il disputa avec les rabbins de Valjama de Valladolid et fit condamner par le roi l’une des prières de la liturgie juive.

Auteur, entre autres, du Libro de las batallas de Dios, du Mostrador de Justiçia et du Libro del zelo de Dios – écrits en hébreu et traduits en castillan par lui-même ou sous sa direction -, l’ancien rabbin de Burgos devenu chanoine semble avoir choisi Valladolid comme plate-forme d’où parvenir à convertir à son tour ses anciens corréligionnaires, mais en fait où élaborer une pensée qui participe des deux religions (C. Sainz de la Maza, 1990 : 71-85).

Rares sont les informations que nous possédons cependant sur l’importance démographique, économique et culturelle de la communauté juive de Valladolid au cours de la première moitié du XIVe siècle.

Ses membres semblent alors avoir débordé les limites géographiques antérieures et occupent la majeure partie de la vieille ville, qui vit toujours enserrée dans la muraille du XIIe siècle.

Propriétaires de biens fonciers, occupés à des tâches commerciales et artisanales, les juifs de Valladolid sont également prêteurs d’argent – mais ils sont, dans ce domaine, sérieusement concurrencés par les chrétiens eux-mêmes, ainsi que le révèlent les testaments – et percepteurs des impôts.

L’absence de documentation municipale ne permet pas de connaître leur rôle dans l’affermage des rentes du concejo, mais le cas de « don Mosse Nehoray, juif de Valladolid », qui présente, en octobre 1353, ses lettres de créances comme percepteur à Sahagun2, montre que leurs activités dépassaient alors le cadre de la ville.

Les plaintes des procureurs aux Cortes de Valladolid de 1351 révèlent d’autre part que la promiscuité entre chrétiens et non-chrétiens était totale, au point que les juifs portaient des noms chrétiens et des vêtements semblables aux autres, tout en conservant cependant des magistrats spécifiques et des réglementations internes que les chrétiens considéraient comme contraires à leurs intérêts.

L’attaque et la mise à sac du quartier juif en 1367 au cri de « Vive le roi Henri ! » ne paraissent pas avoir eu de conséquences mortelles, mais huit synagogues furent pillées, leurs livres détruits et les ornements en argent volés, et de nombreuses maisons de juifs subirent le même sort.

Plus qu’une attaque véritablement religieuse — la destruction des livres et des ornements sacrés comme symboles d’une foi adverse — , il semble que la richesse de Y aljama juive ait suscité la haine d’une population chrétienne en proie à la crise, aux pestes et à la guerre civile.

A la même époque, en effet, les synodes diocésains condamnent ces prêtres qui vendent les ornements et les livres des églises, de préférence consacrés.

La victoire du roi Trastamare, au nom duquel avait eu lieu l’attaque de 1367, marque le début du déclin de la communauté juive de Valladolid.

Le rôle de capitale du royaume que la ville assume de fait, la présence fréquente du roi et de la cour, l’établissement de la Chancellerie et du Tribunal Royal, les allées et venues d’ambassadeurs, le développement du commerce de luxe président, durant plus d’un siècle, à l’expansion de la ville.

Une expansion qui offre de multiples possibilités à ceux qui désirent faire carrière : l’université permet l’accès à des carrières ecclésiastiques, administratives, financières ou judiciaires à tous les niveaux – en fonction des réseaux de clientélisme où il est indispensable d’être le vasallo ou le criado d’un senor influent ; le grand commerce et les réseaux de marchés et de foires ouvrent également, à ceux qui en ont les moyens, l’accès à la richesse et au pouvoir.

La condition en est la conversion au christianisme.

Une conversion qui peut être aussi influencée par la crainte : il ne semble pas qu’il y ait eu des morts parmi les juifs en 1367, ni que les progroms qui dévastèrent l’Andalousie et la couronne d’Aragon en 1391 aient suscité un mouvement équivalent à Valladolid, mais les nouvelles n’en couraient pas moins.

L’auteur d’un Liber in Concordantia legis Dei, rédigé en castillan et traduit en latin par l’évêque Gonzalo de Cadix, se présentera, en prologue, comme « Maître Juan de Valladolid, médecin dudit seigneur roi [Enrique II de Castille] qui, par la grâce et la miséricorde de Dieu, (…) l’année de l’incarnation du Seigneur de 1372, s’est converti de la loi mosaïque à la foi catholique du Christ »3.

Echapper à certains impôts pouvait aussi jouer un rôle. En avril 1377, la reine Juana, senora de Valladolid, avait imposé à tous les membres de la communauté juive de la ville, hommes et femmes, le paiement annuel de 30 deniers à l’abbé de la collégiale « en souvenir de ceux pour lesquels avait été vendu Notre Seigneur Jésus Christ » ; les juifs semblent s’y être refusés et l’abbé dut recourir au pape en 1384 pour que, sous peine d’exclusion totale de la communauté urbaine, ils s’acquittent de la taxe dans un délai de neuf jours.

Ualjama continuait d’autre part à être soumise au paiement du servicio et de la cabeza de pecho ou capitation des juifs. Lors de sa fondation en 1390, le monastère de San Benito de Valladolid recevra, entre autres rentes, 15 000 maravédis provenant du « service des juifs » de la ville, somme qui sera portée en 1401, à la suite des mutations monétaires, à 22 500 maravédis.

Le monastère cistercien de Las Huelgas de Valladolid obtiendra, de son côté, à la suite d’un troc effectué en 1409, une rente annuelle de 16 000 maravédis située sur la « capitation de Yaljama des juifs ».

Le caractère exceptionnel de ces renseignements ne permet malheureusement pas de connaître le montant total de ces impôts, et donc l’importance démographique de la communauté juive de Valladolid au tout début du XVe siècle.

Les juifs qui figurent dans la documentation de la ville sont rarement qualifiés par leur profession. Ils possèdent des maisons en ville et des terres alentours ou les louent, pratiquent le prêt d’argent — comme don David Aben Barriel, à qui les religieuses du monastère de San Felices de Burgos reconnaissent devoir 8 000 maravédis en 1382, mais dans la demeure duquel, en 1385, rendra une sentence arbitraire frère Juan Arias, abbé de la Charité4 — , sont courtiers en biens fonciers, s’adonnent au commerce des draps et à l’artisanat.

Leurs patronymes révèlent d’autre part le pouvoir d’attraction de Valladolid : les « Gascon » apparaissent dès 1353, les « de Briviesca » qui figurent à partir de 1389 émigrèrent peut-être après les massacres de 1366, les « de Zamora », « de Palencia », « Calahorrano » et « de Monzôn » des années 1389-1409 furent plus probablement attirés par la croissance urbaine.

Divers actes passés en 1409-1410 permettent de les voir vivre d’un peu plus près. Le 14 juin 1409, par exemple, le « marchand de draps de couleur » don Abraham Taytaçag, fils de don Alasar, vend à l’Amiral de Castille une vigne pour 12 000 maravédis ; parmi les témoins se trouve don Jacob Nehoray, indubitablement membre de la famille du percepteur Mosse Nehoray de 1353 -5.

Quelques jours plus tard, le 19 juin, la femme de l’Amiral de Castille, dona Juana de Mendoza, prend possession d’une série de maisons et de boutiques situées dans la ville et que louent don Jacob Almaner, don Jacob Aben Rox — descendant, peut-être, du Jacob Verrox de la seconde moitié du xnT siècle — , don Ysaque Amigo et sa femme Rica, ainsi que deux artisans aux noms chrétiens6.

Le 25 octobre suivant, Abraham de Briviesca et sa femme dona Masaltona vendent au chapitre de la collégiale une maison dans le quartier juif, délimitée par la demeure des parents du vendeur, Rabi Jacob de Briviesca et sa femme dona Rica, et une maison de la confrérie de la synagogue majeure ; Rabi Jacob de Briviesca, dont la présence dans la documentation de Valladolid remonte à 1389, figure comme garant de la vente, mais en présence de don Çag Franco qui dispose « d’un pouvoir (…) de don Mayr, juge majeur de toutes les aljamas, pour gouverner le corps dudit Rabi Yaco et administrer ses biens ».

Parmi les témoins de l’acte de vente et de la prise de possession de la maison, qu’occupent le courtier Jacob Bueno de Zamora et sa femme Çeçer, figurent entre autres Mose Bivas — qui était courtier en biens fonciers en 1389 — , Rabi Usua et don Çag de Monzôn7. En novembre 1410, le concejo de la ville fera appel au charpentier don Yuda, fils de don Jacob, pour évaluer, en compagnie de deux charpentiers chrétiens et deux charpentiers musulmans, un terrain qui avait été donné à deux regidores ; les charpentiers chrétiens prêtèrent serment « sur le signe de la croix » et les autres « chacun selon leur loi »8.

Ces quelques documents révèlent que les juifs de Valladolid sont à la fois pleinement intégrés à la vie urbaine — au point qu’il existe une « confrérie » de la synagogue comme il existe des confréries paroissiales — et dépendants de l’organisation supra-urbaine des aljamas du royaume.

C’est ce que leur reprochaient les procureurs aux Cortes de 1351.

C’est à partir des année 1370-1380 qu’apparaissent dans la documentation les premières mentions de conversos, souvent dans les milieux marchands.

La campagne de prédication du dominicain valen- cien Vincent Ferrier qui culmina à Valladolid, devant la cour, durant l’hiver 1411-1412 et donna lieu à l’édit d’enfermement du 2 janvier 1412, semble avoir porté un rude coup à une communauté déjà sollicitée par ailleurs.

Dès le mois de juin 1412, les moines de San Benito, inquiets du fait que « La plupart desdits juifs et juives, connaissant la vérité et la cécité dans laquelle ils vivaient, sont devenus chrétiens à la sainte foi catholique et le deviennent chaque jour, et craignant qu’il ne reste plus aucun juif d’où ils puissent percevoir lesdits quinze mille maravédis » demandent au roi le transfert de leur rente du servicio des juifs à l’alcabala du vin9.

Au cours des années suivantes, apparaissent les noms de divers conversos, le barbier Pedro Fernandes Vidal en 1415, le marchand drapier Pedro Fernandes Çalama en 1418, et un « Diego Sanches Taytaçag » en 1419 dont la parenté avec le marchand Abraham Taytaçag mentionné dix ans plus tôt ne fait aucun doute.

Dès le 18 août 1413, Barn Begatiel, Simuel Amigo et Simuel Abensoer, au nom de l’ensemble de leur aljama, avaient signé, avec le couvent dominicain de San Pablo, un bail pour le quartier où les juifs s’étaient déjà regroupés, « du jour de la Saint- Jean dernier (…) jusque que tant que ladite juderia serait installée sur ledit terrain » ; pendant quatre ans, la communauté juive paierait 35 florins d’or annuels, puis ensuite 40 florins par an.

Le document révèle non seulement que Y aljama juive occupait déjà le quartier, mais encore que celui-ci avait été encerclé d’un mur – que le texte appelle cerca – par ordre du roi, et était accessible par deux portes, la porte principale vers l’église de San Nicolas, et une porte qui donnait sur un ensemble de maisons et jardins – un corral – appartenant à la confrérie du Corpus Christi10.

Les bénédictins de Valladolid avaient certainement des raisons de craindre l’appauvrissement de la communauté juive.

En 1439 encore, les livres de comptes royaux indiquent que « parce que lesdits juifs étaient pauvres et peu nombreux, ledit seigneur roi leur fit grâce de ne payer cette année que 11 400 maravédis » de capitation au lieu des 15 000 maravédis habituels ».

La pauvreté de Y aljama, si elle n’est pas seulement un argument pour échapper au fisc, n’empêcha pas la réunion dans la grande synagogue de Valladolid entre le 22 avril et le 2 mai 1432 d’une assemblée des représentants des communautés de l’ensemble du royaume, sous l’autorité de don Abraham Benveniste « rabbin de la cour dudit seigneur roi (…) et de certains letrados qui vinrent de certains qahles ».

Les sujets débattus furent l’enseignement de la Torah, l’exercice de la justice dans les aljamas, le paiement des impôts et les vêtements des femmes et des hommes (F. Fernandez Y Gonzalez, 1886 ; F. Baer, 1929-1936 : 280-298).

Le rôle des juifs dans Valladolid paraît effectivement s’être considérablement réduit tout au long du règne de Juan II qui prend fin, à Valladolid, à l’époque des prédications du franciscain Alfonso de Espina, virulent auteur du Fortalitium fidei.

De très rares noms figurent au détour de la documentation, qui n’intéressent que de petits personnages : le forgeron Saluta Dieh qui fournit des clous à la confrérie d’Esgueva en 144012, un certain Barara à qui le chanoine Ruy Gonçales affirme en 1443 dans son testament avoir prêté 540 maravédis contre une écuelle d’argent13 la juive Vellyda, femme de don Abraham Verçuelas, qui vend à un alcalde de Valladolid deux vignes en 1455 -14.

Le rôle des conversos en revanche s’est accru en proportion inverse.

V alcalde à qui dona Vellyda vend en 1455 ses deux vignes est Miguel Ruys de Cuenca, escribano de camara du roi, habitant et magistrat de Valladolid, mais surtout, comme il le dira lui-même dans le testament qu’il rédige le 15 août 1461, criado efechura du docteur Fernando Diaz de Toledo envers qui il reconnaît ainsi ses dettes15.

Le docteur Fernando Diaz de Toledo, auteur d’une brillante carrière dans l’administration royale, qui, grâce à ses titres d’Auditeur, de Secrétaire et de Notaire royal, agissait pratiquement comme chancelier puisqu’il signait toutes les lettres que le roi expédiait sous son nom, que ce fussent des dons de villes, et de lieux, d’offices, d’argent, de rentes héréditaires ou viagères, ainsi que toutes les autres expéditions et lettres de grâces et de justice », était d’origine juive. Connu sous le nom de el Relator, auteur d’une Instruction écrite en 1449 dans laquelle il affirme que les conversos ne savaient rien du judaïsme, Fernando Diaz lisait en fait parfaitement l’hébreu et est le destinataire de la traduction d’un traité de Maïmonide effectuée par rabbi Joshua Xatebi (E. Gutwirth, 1986 : 229-234).

Accusé à l’époque de « judaïser » en compagnie de toute sa parentèle, Fernando Diaz de Toledo, en raison de ses fonctions, vivait à Valladolid où il côtoyait d’autres conversos puissants, comme la famille de Diego Gonzalez de Toledo, le « docteur Franco », celle des Sanchez de Valladolid, et celle des Calatayud.

A la même époque, le poète et astrologue Juan de Valladolid passait de la cour de Castille à celle de Naples et passait pour être « ni un juif ni un chrétien, mais un excellent marrane ».

La communauté juive de Valladolid semble avoir profité de la présence des conversos, aussi bien dans les milieux marchands et artisanaux que dans l’administration locale et royale, pour entamer, à partir des années 1460, une nouvelle phase d’expansion, dont témoigne l’augmentation du montant des contributions payées entre 1474 et 1479.

En juillet 1465, par exemple, un regidordt la ville, Juan de Luson, et le juif don Sento Amigo de Torre prennent à bail du monastère de San Quirce une maison située à côté de celle de don Sento, en dehors du quartier juif ; sept ans plus tard, en janvier 1472, le même Sento Amigo et sa femme Çipula louent une autre maison appartenant au monastère située entre la leur et celle de Salomon Levi16.

Le médecin et rabbin Simuel Amigo sera, pour sa part, accusé d’avoir eu des relations charnelles en 1475 avec une chrétienne mariée; après avoir avoué sous la question, Simuel Amigo se rétractera et, ayant prouvé que son accusateur juif était tramposo e baratero e onbre syn conçiençia, sera acquitté en 1490 -17.

Deux ans plus tôt, la juive dona Clara avait gagné le procès qui l’opposait à son fils Mayr Même à propos des biens qui garantissaient le paiement de sa dot et de son douaire, estimés à 107 000 maravédis.

En mars 1476, une assemblée générale des procureurs de toutes les aljamas du royaume se réunit à Valladolid sur ordre de la reine18. Après l’expulsion des juifs d’Andalousie, une nouvelle Junta des représentants des communautés juives du royaume décidera à Valladolid en 1485 du paiement d’une contribution de 10000 castellanos d’or pour la guerre de Grenade (M. A. Ladero Quesada, 1987 : 221-222).

La tranquillité et la relative aisance qui caractérisent la communauté juive de Valladolid au cours du quart de siècle qui précède l’édit d’expulsion, contrastent avec l’animosité qui commence à s’exercer contre les conversos à partir de 1470, sous couvert de la guerre civile.

Le confesseur de la reine Isabelle, le dominicain Tomâs de Torquemada, appartient d’autre part à l’une des familles de l’oligarchie urbaine de Valladolid ; neveu du cardinal Juan de Torquemada, soupçonné d’ascendance juive, il entra dans les ordres au couvent de San Pablo de sa ville.

Lorsque le tribunal de l’Inquisition entamera sa mission à Valladolid en septembre 1488, il arrêtera aussi bien le fils du trésorier royal Gonzalo de Baeza, le riche marchand Luis de la Serna et l’écuyer Alfonso de Castro que des changeurs, des écrivains, un forgeron, une lingère, un orfèvre, un tanneur ; le 19 juin 1489, dix-huit accusés vivants et quatre morts seront passés par les flammes.

Des confiscations de biens pour un montant de 1 121 524 maravédis destinés en grande partie à la guerre de Grenade caractériseront également les activités de l’inquisition au cours de ces premières années.

M. Kriegel a souligné depuis longtemps déjà le rôle joué par les conversos dans la prise de décision d’expulsion des juifs du royaume.

Le Cronicôn de Valladolid indique que le 30 avril 1492 — en fait le 31 mars — fut proclamé dans la ville de Santa Fe l’édit d’expulsion qui donnait aux juifs trois mois pour quitter le pays avec leurs personnes et leurs biens; l’auteur anonyme d’une Brève chronique des rois d’Espagne, rédigée très peu de temps après les événements, n’hésitera pas à attribuer « cette chose si nouvelle et si remarquée » — l’expulsion de « tous les juifs qui y vivaient qui étaient certainement près de trois cent mille âmes » — aux seuls « conseil et indication d’un frère de l’ordre de Saint Dominique, son confesseur, homme d’impulsions plus que de lettres »19.

Dans le courant du mois de juin 1492, les habitants de fojuderia louée aux Prêcheurs de San Pablo de Valladolid vendirent leurs maisons, que les dominicains s’empressèrent de céder à des chrétiens au cours des années suivantes.

Vingt-trois noms de propriétaires juifs sont apparus dans la documentation, dont certains possédaient plus d’une maison, qui attestent d’une part la permanence de quelques familles de Valladolid — les Gascon, Barroso, Verçuelas — , d’autre part des liens avec des conversos portant les mêmes patronymes – Barroso, Çejuella, Çalama — et enfin le pouvoir d’attraction de la ville, certains noms étant suivis d’un toponyme d’origine — de Penafiel, de Tordesillas, de Bamba, de Grijota -.

Nous n’avons, naturellement, pas trace des juifs qui n’étaient pas propriétaires de leur demeure ou de ceux dont la maison était hypothéquée à des chrétiens et qui ne purent donc la vendre avant leur départ.

Le cimetière juif, qui était situé hors les murs au sud de l’agglomération, fut vendu aux enchères pour 25 000 maravédis.

La communauté juive qui quitta Valladolid à la fin du mois de juin 1492 n’était que l’ombre de celle qu’elle avait été, tant par son importance démographique que par son rôle économique et culturel.

La présence de la cour et de l’administration royale, la prospérité économique, l’université et les activités de certains prédicateurs avaient contribué à la multiplication des conversions bien avant l’édit d’expulsion.

Les nouveaux-chrétiens seraient désormais le « problème à résoudre ».

Adeline Rucquoi

NOTES
  • 1. Archivo de la Catedral de Valladolid (A.C.V.), Legajo 8, n° 2.
  • 2. Archivo Histôrico Nacional de Madrid (A.H.N.), Clero, Sahagûn, Reaies, T. VU, n° 258, cité par F. Baer 1929-1936 : 178.
  • 3. B.N. Paris, Ms. lat. 3360 : « Johannes Vallisoletanus. Liber in Concordantia legis Dei ».
  • 4. Archives du R. Monasterio de San Felices de la Orden de Calatrava de Burgos, legajo 6 ; A.C.V., legajo 7, n° 10.
  • 5. A.C.V., legajo 29, n° 85.
  • 6. A.H.N., Osuna, carpeta 62, n° 23.
  • 7. A.C.V., legajo 29, n° 39.
  • 8. A.H.N., Osuna, Carpeta 62, n° 24.
  • 9. A.H.N. Clero, Valladolid, carpeta 3449, n° 7.
  • 10. A.H.N., Clero, Valladolid, San Pablo, Carpeta 3502, n° 2 et 3.
  • 11. Archivo General de Simancas (A.G.S.), Escribania Mayor de Rentas, legajo 2, n° 1, publié par M. A. Ladero Quesada, 1971 : 253-254.
  • 12. Archivo Municipal de Valladolid (A.M.V.), Esgueva, legajo 18, n° 8, P 18. 13.A.C.V.,legajo25,n°6.
  • 14. A.H.N., Clero, Valladolid, San Quirce, legajo 7789-7791.
  • 15. A.H.N., Clero, Valladolid, San Quirce, legajo 7789-7791.
  • 16. A.H.N., Clero, Valladolid, San Quirce, legajo 7789-7791.
  • 17. Archivo de la Real Chancillerîa de Valladolid, Ejecutorias, legajo 27, février 1490.
  • 18. A.G.S., Registre General del Sello, legajo 3, f° 436.
  • 19. Bibliothèque Nationale de Paris, Mss. Esp. n° 1 10, f° 30v.
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