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Ce travail repose essentiellement sur une série de trente-quatre registres notariaux dans lesquels sont enregistrées les opérations des banchieri juifs de Rome pour la période 1592-1684.

Ces registres ont été déposés en 1935 à l’Archivio di Stato à Rome, où j’en ai assuré le minutieux dépouillement en automne dernier.

La communauté juive de Rome était une communauté pauvre, qui n’avait guère participé à l’essor économique et au mouvement d’affaires du XVIe siècle, et tirait essentiellement ses moyens d’existence d’opérations de prêt strictement réglementées, suivant les modes traditionnels.

Il existait, au cours de la période, une cinquantaine de « banques » de prêt juives officiellement licenciées à cet effet.

banquiers

 

Les documents examinés concernent des opérations de prêts sur gages, etc., d’un montant compris entre 3 et 500 écus, des cessions de bail, des emprunts contractés par la communauté juive auprès de financiers juifs ou chrétiens.

Rien dans les dépouillements poursuivis, depuis mon retour à Paris, n’est venu infirmer cette première constatation.

Si cette impression s’affirme exacte, c’est-à-dire inexistence d’opérations à grande échelle de prêts commerciaux, de crédits productifs, etc., elle permettra de soulever une question préalable très intéressante : pourquoi, dans le cas particulier de la communauté juive de Rome, en était-il ainsi?

En effet, mon étude prend son départ dans la seconde moitié du XVIe siècle, c’est-à-dire à l’époque où les Juifs expulsés de la péninsule ibérique jouent leur rôle de pionniers de la finance et du commerce dans les centres européens les plus divers, à Anvers, à Amsterdam, à Bordeaux, à Venise, et même au Nouveau Monde.

Si les travaux de Tawney, de Sayous, d’Y. Renouard, etc., ont réduit à sa juste mesure le rôle, naguère si surestimé, des Juifs dans la vie économique médiévale, il n’en reste pas moins qu’au XVIe siècle, après Г« éclatement » des juiveries de la péninsule ibérique et la dispersion de leurs habitants à travers l’Europe, ce rôle devint considérable.

Il est certain que la communauté juive de Rome comptait une forte proportion de Juifs de cette origine, — à tel point que dès 1524, la congre gha chargée de l’administration intérieure du ghetto comptait 30 administrateurs « ultramontains », espagnols ou portugais, contre 30 administrateurs « italiens ».

De plus, la communauté juive de Rome était l’une des plus nombreuses d’Europe (et l’une des rares sur laquelle on dispose de chiffres assez précis) : 1 700 âmes, suivant la Descriptio Urbis de 1526-1527 ; le double, soit 3 500 âmes, suivant un recensement effectué en 1592.

Cette communauté constituait, soit dit en passant, une espèce « d’attraction touristique » bien connue des voyageurs étrangers : il suffit de se reporter aux journaux de voyage de Jacques le Saige (1515), de Montaigne (1580), ou de J. Th. Sprenger (1660).

Comment donc expliquer que les Juifs sephardes, ailleurs si entreprenants, se mettent à Rome au diapason de leurs coreligionnaires autochtones, et se fondent rapidement parmi eux, au lieu de constituer une aristocratie financière à part?

Il est certain que la communauté juive de Rome payait sa sécurité et la protection pontificale (elle fut le seul établissement juif en Europe à compter plus de deux millénaires d’existence ininterrompue !) au prix de contrôles et d’ingérences de tout ordre bien plus sévères que partout ailleurs.

Dans ces conditions, l’initiative et l’esprit d’entreprise de banquiers ou négociants juifs de quelque importance n’avaient guère l’occasion de s’y déployer, et les grandes fortunes sephardes ou marranes évitaient-elles sans doute de s’y établir.

Pour tout dire, la faiblesse économique de la communauté juive de Rome refléterait la situation très particulière des Juifs dans l’Etat pontifical : privilégiés, mais faisant l’objet d’une surveillance tracassière.

La théorie canonique sur les Juifs, selon laquelle leur condition devait rester abaissée à tous égards, mais leur droit à l’existence soigneusement respecté, restait généralement lettre morte, on ne le sait que trop, sous ses deux aspects ; à Rome même elle était assez efficacement mise en application : cas localisé assez curieux des incidences socio-économiques d’un climat idéologique particulier.

Cependant une autre source documentaire que je me suis appliqué à examiner lors de mon dernier séjour à Rome, et qui me permettra d’utiles recoupements, permet d’affirmer qu’il existait à Rome, au début du XVIIe siècle, quelques fortunes juives assez importantes.

Il s’agit de 21 registres notariaux, conservés dans l’Archivio Capitolino, dont une partie est, chose curieuse, uniquement consacrée aux transactions civiles ou commerciales des catéchumènes ou des convertis, obligés de s’adresser à un notaire spécial (Notario di Catecumeni), mais dont deux gros volumes, intitulés Instrumenta, donationes, testamentu Hebraeorum, concernent les Juifs non convertis.

Quelques sondages m’ont permis de m’assurer que certains testaments portent sur des fortunes considérables. J’ai relevé le cas (Elia Toscano, | 1638) d’une fortune de près de 20 000 écus, et un autre cas (Jair-Nathan Deodato, f 1619) d’une fortune de plus de 10 000 écus.

D’autre part, l’existence à Ancône, dans l’Etat pontifical même, d’une importante colonie de commerçants internationaux marranes (dont la prospérité baissa singulièrement dans la seconde moitié du XVIe siècle, à la suite d’autodafés demeurés célèbres dans l’histoire juive) permet de supposer que ceux-ci possédaient des homologues à Rome. Sur ce point, des recherches dans les archives ancônaises pourraient projeter quelque lumière.

On aperçoit l’ampleur du travail à effectuer encore avant d’aboutir à des conclusions définitives. Quelles qu’elles puissent être, l’intérêt de l’étude est accru du fait qu’il n’existe aucun travail d’érudition sur le mécanisme de l’ancienne usure juive, pour la simple raison qu’il n’existe en aucun pays de source documentaire complète et détaillée comparable à la collection de registres déposés en 1935 à PArchivio di Stato.

Le plan de travail envisagé est le suivant : point de départ 1527, l’année du sac de Rome. Des événements de cette nature ont généralement été une source de prospérité pour une communauté comptant une si forte proportion de prêteurs sur gages et de revendeurs : quelques mois après le sac, la communauté est en mesure de consentir un important prêt à Clément VII.

D’autre part, il n’existe encore aucun plafond au taux de l’intérêt, et la disette monétaire endémique rend d’autant plus fructueuses les opérations des prêteurs juifs. C’est précisément dans l’intention d’y faire barrage et de soulager la condition des pauvres gens que le premier Mont-de-Piété de Rome est créé en 1539. Mais les débuts de l’organisme furent lents et difficiles.

Aussi bien, du point de vue de mon étude, une importance plus grande me semble revenir à l’année 1555, date à laquelle Paul IV, dès son élection, en même temps qu’il déclenche des persécutions violentes contre les négociants marranes d’Ancône, publie la bulle Cum nisi absurdum, reléguant les Juifs de Rome dans un ghetto, renouvelant les prescriptions, depuis longtemps tombées en désuétude, sur la séparation des Juifs et des Chrétiens, sur le port de la rouelle et réglementant l’exercice de l’usure juive.

Au cours des quarante années qui suivirent, les Juifs, dans le climat de la Contre-Réforme, furent soumis à un véritable régime de douche écossaise, la politique des Souverains Pontifes étant contrecarrée ou tempérée par les impératifs de la stabilité économique et aussi par les intercessions de l’argent juif ; jusqu’à ce qu’un point d’équilibre fût atteint à la fin du XVIe siècle, dont la principale expression fut la fixation uniforme du taux d’intérêt au plafond de 18 %.

A cette époque, le Mont-de-Piété avait atteint sa pleine expansion, et la relative abondance monétaire contribuait de son côté à amenuiser le rôle des banquiers juifs.

Aussi bien, nos documents reflètent-ils la lente mais implacable décadence de la communauté juive, au cours de l’un des siècles les plus prospères de l’histoire de Rome.

Le nombre des opérations faites par devant notaire diminue, et elles portent sur des sommes moins importantes. A l’aide d’opérations très complexes, les Juifs s’efforcent d’endiguer le courant. Ils essaient de tirer parti du Mont-de-Piété, prenant part aux enchères, ou empruntant sur gages par personnes interposées. Ils empruntent à des particuliers. Leur communauté se fait « agréger » aux Monti lancés par l’Etat Pontifical, c’est-à-dire elle est autorisée en fait à émettre des emprunts publics.

Au cours du XVIIe siècle, cet endettement des Juifs auprès des créanciers les plus variés devint endémique, et fut souvent utilisé par eux pour obtenir des délais et même des exonérations de taxes et d’impôts, puisque leur banqueroute risquait d’entraîner celle de banques privées, et de se répercuter sur les finances pontificales.

De cette manière, le gruppo economico debole (pour utiliser la terminologie adoptée par le regretté Ricardo Bachi), s’efforçait de se défendre contre le gruppo forte.

Le détail de la situation est assez bien exposé dans un pamphlet antijuif, dû sans doute à la plume d’un Juif converti : II ver о stato degli Ebrei di Roma (1668) ; il en ressort que vers le milieu du siècle, la dette flottante de la communauté s’élevait à plus de 250 000 écus. Les documents laissent pressentir un extraordinaire enchevêtrement d’intérêts entre l’ensemble de la communauté, la Scuola, les différentes congrégations, mutuelles et œuvres si caractéristiques pour la vie juive, et les banquiers et autres particuliers ; ce sera un travail assez laborieux, mais fructueux, que de tirer tout cela au clair.

Mais les remèdes les plus ingénieux ne pouvaient rendre la vie à un organisme définitivement condamné par l’évolution économique générale.

Même dans le climat suranné de Rome, les « banques » juives n’avaient, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, plus de raison d’être.

Le nombre d’actes conclus par-devant notaire, qui était de plus de 500 par an entre 1592 et 1615, tombe à moins de 150 par an après 1650, et leur importance décroît dans une proportion semblable.

Et en 1684, Innocent XI supprime définitivement les privilèges accordés aux banquiers juifs ; désormais les Juifs de Rome vivront uniquement de l’usure clandestine, de la brocante, et de petits métiers d’artisanat.

C’est un « ghetto résiduel », le dernier de son espèce en Europe Occidentale, puisqu’il ne sera officiellement supprimé qu’en 1870!

Léon Poliakov
Annales Année 1957 12-1 pp. 119-122

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