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ENTRETIEN – Non, le regard du Coran sur les juifs n’est pas tout noir. Démonstration implacable d’un islamologue israélien, qui y consacre un livre.

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Propos recueillis par Catherine Golliau

Le Point : Pourquoi les musulmans se montrent-ils souvent si hostiles aux juifs ? On invoque volontiers le conflit israélo-palestinien, qui entretiendrait la haine, mais certains versets du Coran sont très durs. Les juifs devraient toujours être humiliés et rabaissés…

Même avant la fondation de l’État d’Israël, l’islam avait un problème avec les juifs. Le verset 29 de la Sourate 9 affirme qu’il faut les combattre – comme tous les non-musulmans – jusqu’à ce qu’ils paient un impôt spécifique, la jizya, et qu’ils « soient soumis ».

Un hadith prédit que lors du Jugement dernier, ils devront se cacher derrière les arbres et les pierres, etc. Cette hostilité apparente peut s’expliquer par des raisons conjoncturelles, liées au conflit entre Mahomet et les tribus juives de Yathrib, mais il existe à mon sens des raisons plus profondes.

Les juifs, en effet, sont les ennemis théologiques par excellence, car ils sont les premiers qui ont détenu la vérité du monothéisme. Cette supériorité-là, l’Islam va tout faire pour la briser. Certes, les juifs ont été le peuple élu, mais pour le Coran, ils ont falsifié le message divin, et donc pour cette faute et bien d’autres, leur élection a été abolie.

Pour mieux s’émanciper des juifs, le Coran fait d’Abraham le fondateur du monothéisme, et c’est à lui qui a détruit le premier les idoles et qui a fondé le premier temple monothéiste à La Mecque que se rattachent les musulmans.

Donc, s’il est vrai que l’islam apparaît chronologiquement après le judaïsme et le christianisme, théologiquement, il leur est antérieur puisqu’il est présenté comme directement lié à Abraham.

Abraham est aussi considéré par les juifs comme celui qui a conclu la première alliance avec Dieu, donc il est aussi très juif…

Oui, bien sûr, et ce n’est que l’un des aspects de la relation complexe qu’entretient le Coran avec le judaïsme.

Il sait qu’il est fondateur, et il le respecte en tant que tel, mais il ne peut vivre avec ce qu’il considère comme une supériorité. Tout se passe comme si l’islam faisait un complexe, d’où le besoin de réaffirmer constamment qu’il est le seul à détenir la vérité que résume le fameux verset 19 de la sourate 3 : « La vraie religion, c’est l’Islam ».

L’existence même d’un État d’Israël qui occupe des terres considérées comme traditionnellement musulmanes est donc fondamentalement « anormale ». Tout comme était « anormale » la domination chrétienne en Palestine pendant les croisades : à chaque fois, l’islam s’est senti menacé, inachevé.

L’idéologie islamiste considère d’ailleurs la lutte contre le sionisme comme une « nouvelle croisade ».

Oui, mais sans Torah, pas de Coran…

Cela dépend de quel point de vue vous regardez. Si je parle comme un musulman, ce n’est pas vrai, mais comme un historien, oui, c’est vrai.

Le Coran doit beaucoup à l’héritage des juifs et des chrétiens, mais plus encore à celui du judaïsme que du christianisme. Pour le musulman, traditionnellement, le fait qu’il y ait une telle ressemblance signifie simplement que les écritures sacrées des trois religions ont la même racine, le même Kitâb, le Livre. Ces écritures s’inspirent du umm-al-Kitâb, littéralement « la Mère du Livre ». Le umm-al-Kitâb est le livre par excellence, celui qui se trouve dans les mains de Dieu.

Si les trois monothéismes l’ont reçu, seuls les musulmans, selon eux, disposent du message parfait, le Coran, la parole de Dieu transmise à Mahomet par l’intermédiaire de l’ange Gabriel.

Mais le Coran est très ambivalent.

D’un côté, il revendique un attachement sans faille à la Torah, aux prophètes et à leurs paroles en tant que révélation divine. Ainsi, il recommande au prophète Mahomet qu’en cas de doutes, il « interroge les peuples du Livre » comme l’affirme le verset 94 de la sourate 10. Ce qui peut vouloir dire que l’authenticité divine du Coran repose sur la Bible hébraïque, la Torah, et dans le Nouveau Testament.

Mais de l’autre, il met en doute les Écritures des juifs de son temps et accusent ces derniers de les avoir falsifiées.

L’Arabie de Mahomet était plutôt juive, si l’on en croit les dernières découvertes historiques. Lui-même a-t-il été formé au judaïsme?

Il témoigne au départ une attitude très positive vis-à-vis du judaïsme. Mais quel était le judaïsme qui existe en Arabie au VIIe siècle? On sait peu de choses sur les communautés juives de ce temps dans le Hedjaz ; il semble qu’il existait des communautés proto karaïtes, qui respectent plus la Torah que la tradition talmudique, on remarque aussi des influences judéo-chrétiennes.

Mais c’est du judaïsme dans les grandes lignes, si l’on en croit ce qu’en dit le Coran. Mahomet s’identifie beaucoup à ce judaïsme, mais il veut que les Juifs acceptent son message. Il fait donc d’abord l’effort de mettre l’accent sur les points de similitude entre les deux croyances. Mais comme les juifs n’acceptent pas de le suivre, commence alors un processus d’éloignement et même de « délégitimation » des juifs, à peu près un an et demi après l’Hégire, le départ de Mahomet de la Mecque en juillet 622.

D’après les sources musulmanes, le conflit entre les musulmans et les juifs atteint son sommet en 624, moment où commence la guerre contre les trois tribus de Médine.

Ceci étant, nous n’avons pas de sources juives. Ce qui a amené des islamologues à douter de l’existence des communautés juives, et à penser que le Coran ne les citait que pour justifier l’attitude des musulmans vis-à-vis des juifs. Cette théorie n’est pas convaincante à mon avis. Ce n’est pas parce qu’ils sont silencieux qu’ils n’existent pas.

Ainsi, ce n’est pas parce qu’on parle très peu de Jésus en son temps qu’il n’a pas existé. Même si les seules sources connues sont celles des musulmans qui sont hostiles aux juifs et qu’elles exagèrent ou déforment les faits, il faut les prendre au sérieux.

Qu’est-ce que l’islam a repris aux juifs?

La direction de la prière, qui semble avoir été d’abord vers La Mecque, puis vers Jérusalem, et quand les relations avec les juifs se sont envenimées, vers La Mecque à nouveau. Mais aussi les interdits alimentaires, les règles du jeûne de Ramadan, qui sont très proches des règles juives.

D’ailleurs, avant que le jeûne de Ramadan soit le plus important, les musulmans jeûnaient pour Ashoura « le dixième » jour du mois de Moharram, qui est proche du Yom Kippour juif, le dixième jour du mois du Tishri.

Évidemment, on constate des similitudes entre la Torah et le Nouveau Testament avec le Coran, et on voit très clairement qu’il y a influence des deux premiers textes sur le troisième.

Notez toutefois que le Coran ne cite presque jamais directement la Bible. Il la paraphrase, car contrairement au christianisme, qui accepte pleinement comme texte révélé le canon biblique, même s’il n’en a pas toujours la même compréhension, les musulmans considèrent que si la Torah est une écriture divine, ce Livre a par la suite été falsifié, donc il n’est pas question de citer le texte sous forme de verbatim.

De plus, le Coran ne raconte pas les récits bibliques de manière détaillée, mais se contente de dire : « rappelez-vous ce qui est écrit ». Ce qui peut signifier que les auditeurs étaient sensés déjà connaître ces histoires, et que donc il n’était pas nécessaire d’entrer dans les détails.

Mais on constate souvent que le Coran propose une variante à la Torah et au Nouveau Testament.

Ainsi, Marie est présentée comme la sœur de Moïse et d’Aaron, héros de l’Ancien Testament, mais après quelques versets, elle devient la mère de Jésus.

Le grand historien musulman Tabari propose une solution à ce qui peut passer pour une incohérence en affirmant que le Coran voulait voir Marie mère de Jésus comme inspirée par Marie sœur de Moïse.

Pour les musulmans, de toute façon, s’il existe des dissemblances entre les versions de la Torah, le Nouveau Testament et le Coran, c’est que juifs et chrétiens ont abîmé le texte initial.

Vous montrez que les juifs n’ont pas le même statut aux yeux des sunnites et des chiites…

Le chiisme entretient avec les juifs une relation plus complexe que le sunnisme.

Il existe ainsi des traditions chiites qui disent que « nous sommes les vrais israélites ». Comme les juifs, les chiites pensent être le peuple élu, par rapport aux autres religions et par rapport aux autres musulmans. Ils considèrent donc que les juifs sont, comme eux, une minorité persécutée et qui connaît un happy end : ils ont réussi à fuir l’esclavage en Égypte, à revenir de l’exil à Babylone.

Évidemment, ils ne tirent pas les mêmes conséquences pour l’État d’Israël. Mais, a contrario, ils les considèrent aussi comme rituellement impurs du point de vue juridique. Ils doivent donc se tenir physiquement à l’écart, ne pas partager de repas ou contracter de mariage.

Il est possible qu’ils aient été influencés en cela par le zoroastrisme, dont les règles de pureté sont très strictes. Les sunnites sont beaucoup moins sensibles…

Quand il évoque les juifs, le Coran distingue les Fils d’Israël et les Yahoud ? Pourquoi?

Dans le Coran, l’attitude contre les « Banu Israʼîl », « Les Fils d’Israël », qui sont les juifs bibliques, est plutôt positive, mais lorsqu’il veut dire des choses négatives, le mot utilisé est « yahoud ».

C’est intéressant, car cela témoigne de toute l’ambiguïté du statut des juifs dans le Livre révélé. Il peut être positif vis-à-vis des juifs, tout en contenant des éléments antijuifs qui peuvent nourrir une pensée antisémite. Mais on ne peut pas dire qu’il est antisémite, ce qui n’a pas de sens à l’époque.

Le Coran dit-il de tuer les juifs?

Certains versets coraniques nourrissent une violence vis-à-vis des non-musulmans, mais non, on ne peut pas dire que le Coran dit de tuer les juifs.

18081816lpw-18090067-embed-libre-meir-mabasher-islam-coran-juif-religion-jpg_5946864 Meir M. Bar-Asher est islamologue. Il a dirigé jusqu’à récemment le département de Langue et littérature arabe à l’université hébraïque de Jérusalem, après avoir dirigé l’institut Ben-Zvi pour l’étude des communautés juives en Orient.

Les juifs dans le Coran, Meir M. Bar-Asher, Albin Michel, 288 pages, 17 euros.

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