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par Robert Benazra

Nostradamus descendait d’une famille de Juifs convertis.

nostradamus 7Nous allons nous intéresser à cette famille, notamment à son grand-père paternel, Pierre de Nostredame, qui ne fut aucunement médecin, comme on l’a longtemps fait croire.

Nous savons aujourd’hui que c’était un marchand de céréales en Avignon, sans aucune formation intellectuelle, du moins peut-on le supposer, un Juif qui se convertira au christianisme avec quelques-uns des membres de sa famille.

La preuve nous en est fourni par plusieurs actes notariés retrouvés notamment par le Dr. Edgar Leroy, érudit de Saint-Rémy-de-Provence [1].

Une légende fut créée de toutes pièces par Jean de Nostredame [2] , frère de Michel, rapportée et propagée par César de Nostredame [3] , le propre fils de Nostradamus. C’est ainsi qu’ils ont presque imaginé leur Pierre de Nostredame, ce  » fameux médecin et astrologue, versé aux langues hébreux et grecs « .

En ce qui concerne Jean de Saint-Rémy, bisaïeul maternel de Nostradamus, la légende familiale prétendait qu’il descendait de la noblesse régionale et qu’il était le dernier représentant des chevaliers de Saint-Rémy du XIIe siècle, notamment de ce Richard de Saint-Rémy, neveu de Quiquerau, lequel, en 1189, avait signé les lettres patentes d’Alphonse II, comte de Provence, en faveur de la ville de Saint-Rémy !

Les Juifs de Provence

Les Provençaux, qui étaient essentiellement d’excellents cultivateurs, n’étaient pas opposés à l’installation des Juifs de la Diaspora sur leur sol. En effet, bien que les Chrétiens considéraient les Juifs comme des êtres étranges, à la fois dans leurs coutumes et dans leurs moeurs, ils ne pouvaient que constater qu’ils exerçaient admirablement la médecine et les arts en général. Mais, nombre de ces exilés de l’antique Israël pratiquaient également le commerce d’étoffes et de riches marchandises en provenance de l’Orient mythique.

La Provence fut certainement la plus hospitalière de toutes les régions de l’ancienne Europe. Dès les Xe et XIe siècles, les plus grandes villes provençales comptèrent plusieurs communautés juives. Ces derniers vivaient généralement en assez bons termes avec la population, et accomplissaient presque en toute liberté les rites de leur religion, si on excepte les énormes sommes d’argent qu’ils devaient payer pour pouvoir jouir de cette  » liberté « , ainsi que les vexations de toutes sortes issues de la liturgie chrétienne, et dont on peut retrouver une survivance surannée dans l’antisémitisme moderne.

Au Moyen Age, les Juifs étaient considérés comme des individus à part, au même titre que les Musulmans, les Cathares ou les Albigeois, les lépreux et les prostituées : ils devaient par conséquent porter soit un vêtement spécial, soit un signe distinctif. C’est ainsi qu’en 1269, Louis IX institua le port de la rouelle dans la France médiévale, prescrivant deux insignes de couleur jaune, l’un sur le dos, l’autre sur la poitrine.

Ces Juifs, fervents adeptes du Talmud, et pour certains de la Kabbale, étaient souvent marchands, mais ils occupèrent également des fonctions publiques comme celle de procureur fiscal, un domaine qui leur sera réservé par obligation. Mais comme médecins ou astrologues, on les voyait curieusement au chevet et à la cour des grands seigneurs.

Au XIVe siècle, le pape Clément V fit d’Avignon, une cité qu’on appela le  » paradis des Hébreux « . Vers le milieu du XVe siècle, le ghetto avignonnais est toujours situé dans le quartier où la communauté avait émigré au tout début du XIIIe siècle, un endroit pas très éloigné du Palais des Papes.

VITAL, fils d’ASTRUGE de CARCASSONNE, le trisaïeul paternel (branche paternel) de Nostradamus

C’est dans les diverses archives du Comtat Venaissin et d’Avignon, que l’on a retrouvé la trace des ascendants de Michel de Nostredame, dit Nostradamus.

Les premiers renseignements précis nous permettent de faire la connaissance d’un membre du Conseil de la Juiverie en Avignon, Astruge de Carcassonne. Astruge est né probablement vers 1370, et c’est le père d’une nombreuse progéniture : Joseph, Comprad, Salomon, Belle, Esther et surtout Vital, qui nous intéresse plus particulièrement, puisqu’il fut le trisaïeul paternel de Nostradamus.

Nous sommes en Avignon au tout début du XVe siècle. La cité papale et le Comtat Venaissin sont rattachés à l’autorité du dernier des antipapes, Jean XXIII. Le courtier en grains et tissus, Vital, fils d’Astruge de Carcassonne, vient d’épouser Astrugie, fille de Créput de Carpentras, dont il a un garçon prénommé Davin.

nostradamus 1DAVIN, fils de VITAL de CARCASSONNE, plus tard ARNAUTON DE VELORGUE, bisaïeul paternel (branche paternelle) de Nostradamus

Davin, fils de Vital de Carcassonne, passe son enfance et son adolescence dans un climat de désolations, provoqué par les luttes incessantes entre partisans des antipapes et défenseurs des pontifes romains. Malgré une situation économique très difficile, son père ne peut que l’initier au commerce, puisque les Juifs, à cette époque et en Avignon, étaient contraint à exercer pratiquement que ces deux métiers : le négoce et le prêt à des taux dits  » aimables « .

C’est ainsi que nous rencontrons Davin engagé dans sa première transaction commerciale vers 1432. Et les archives du Vaucluse nous renseignent sur son mariage, avec Venguesete.

Il semble que le jeune Davin, bisaïeul paternel de Nostradamus, ait eu un caractère assez coléreux et emporté. En effet, en avril 1431, il a un différent avec un chrétien, Georges Michel, de Saluces pour avoir proféré des injures envers ce dernier. Pour éviter un procès, Davin fera des excuses au plaignant. Par la suite, à partir de 1438, et durant quinze ans, on le surnommera  » Borra « , en tête de presque tous les actes notariaux le concernant. Ce surnom péjoratif de  » bagarreur « , est peut-être une sanction des tribunaux pontificaux à l’égard d’un jeune Juif insolent.

En 1451, Vital de Carcassonne lègue à son fils Davin une vigne située sur le terroir d’Avignon ainsi qu’une loge dans la Synagogue.

Les notaires avignonnais nous apprennent que Davin de Carcassonne, jusqu’en 1453, est toujours marchand de blé, d’huile ou de vin, mais qu’il assure aussi des prêts modestes.

Est-ce la résidence forcée dans le ghetto, des conditions de vie toujours précaires, le port infamant de la rouelle ou les vexations continuelles imposées par l’Eglise à la communauté juive qui ont amené Davin à embrasser la foi chrétienne ? On ne saurait le dire aujourd’hui.

Ce sont trois documents tirés des archives du département du Vaucluse qui viennent nous confirmer la conversion au catholicisme du Juif Davin de Carcassonne. En effet, à la fin de trois reconnaissances de dette, datées de 1453 et 1454, on peut lire :

« … Arnauton de Vélorgues, néophyte nommé alors qu’il était juif Davin, fils de Vital de Carcassonne… « 

Cette nouvelle identité de l’arrière grand-père du futur astrologue salonnais est à rapprocher de celle d’Arnauton de Montjoie, conseiller du Cardinal de Foix et coseigneur de Vélorgues, sans doute la personnalité qui a bien voulu prendre sous sa protection le récent converti.

Sa femme Venguesete (ou Venguessone), veuve ou divorcée, avait déjà, au moment de son mariage avec Davin, fils d’Astruge de Carcassonne, au moins un enfant, Walter de Falérenque, lequel règlera la succession de sa mère en 1468. Venguesete n’a pas voulu suivre l’exemple de Davin et fut certainement répudiée, puisqu’il est fait mention de la seconde épouse de Davin, Marie, en juillet 1564. Cette dernière lui donnera au moins un garçon, Tristan, qui, en 1521, fait partie des défenseurs de Marseille, lors du siège entrepris par le connétable de Bourbon, à ce moment à la tête des troupes de Charles-Quint.

En décembre 1455, Arnauton de Vélorgues se trouve à Carpentras, au domicile de Pierre de Nostredame,  » appelé lorsqu’il était juif Vidon Gassomet « . Ce dernier institue le cardinal de Foix, légat du pape, son héritier universel, et au nombre des témoins se trouve Arnauton de Vélorgues.

Les documents parvenus jusqu’à nous montrent l’ancien courtier juif qui poursuit ses activités de négociant en grains et de prêteur jusqu’en 1473. Après cette date, nous ne trouvons plus trace d’Arnauton de Vélorgues. On peut présumer qu’il est décédé peu après, vers la soixantaine.

Si, depuis l’été de 1467 jusqu’à l’hiver de 1470, on perd un peu de vue, dans les actes notariés, Arnauton de Vélorgues, par contre on retrouve son fils, un certain Pierre de Nostredame, appelé Crescas de Carcassonne avant sa conversion au catholicisme.

nostradamus 2CRESCAS, fils de DAVIN de CARCASSONNE, plus tard PIERRE DE NOSTREDAME, dit d’Avignon, aïeul paternel (branche paternelle) de Nostradamus

Nous savons que Crescas, fils de Davin de Carcassonne et de Venguesete, épouse, en mai 1448, et avec l’autorisation paternelle, Stella, fille d’Isaac de Castello, habitant Sisteron.

Son activité consiste alors, peut-être, à tenir pour son père, dans la juiverie, une des nombreuses boutiques où se vendent des habillements d’occasion.

La conversion de Davin, désapprouvée par la femme et le fils, contraint Crescas à subvenir lui-même à ses besoins, mais il continuera le trafic traditionnel de la famille, avec les Comtadins en particulier.

A partir de septembre 1459, le nom de Crescas de Carcassonne semble avoir disparu des registres des notaires. Par contre, un nouveau chrétien qui, comme Crescas, résidait dans la petite ville de Malaucène, diocèse d’Orange, se manifeste pour la première fois, semble-t-il, le 24 janvier 1460, dans une vente, sous le nom de Pierre de Notre-Dame.

Ainsi, Crescas de Carcassonne a bien abandonné la religion de ses ancêtres pour le catholicisme. Est-ce que le motif de la conversion fut la peur d’une mort tragique, suite au massacre, en juin 1459, à Carpentras, de plus d’une soixantaine de Juifs, au cours du pillage de leur quartier perpétré par un groupe de chrétiens de cette ville ?

Est-ce que ce sont les contraintes sociales habituelles, les injures qui lui étaient décochées lorsqu’il portait le signe de la rouelle ou encore les restrictions récentes provenant des bulles de Pie II ? Là aussi, comme pour son père Vital, on ne saurait se prononcer avec certitude.

Le 26 mai 1463, Arnauton de Vélorgues et Pierre de Nostredame sont désignés comme  » père et fils  » dans une reconnaissance de dette. Cet acte, conservé aux archives du Vaucluse, montre que ce Pierre de  » de Notre-Dame  » avait eu une première épouse Stella, dont il avait du se séparer ou qu’un décès prématuré la lui avait enlevée, car depuis quelques années il est remarié.

Crescas de Carcassonne avait épousé une seconde juive, Benastrugie, fille d’un Josse Gassomet de Monteux. Le beau-père, qui se convertira comme son gendre au christianisme, prendra le nom de Ricau. Cependant, Benastrugie, comme sa belle-mère Venguesete, refusa de changer de religion.

Le néophyte Pierre de Nostredame, courtier d’Avignon annulera donc son mariage juif, afin d’obtenir obtenir le  » guet « , comme nous dirions aujourd’hui, afin de pouvoir épouser une autre femme en mariage chrétien.

La nouvelle identité de Crescas de Carcassonne, Pierre de Nostredame, semble ignorer celle de son père Arnauton de Vélorgues, et il adopte le même nom que celui pris par Vidon Gassomet, Juif de Carpentras, en se faisant chrétien. Vidon est mort depuis près de quatre ans lorsque, sans doute à l’instigation de son beau-père Josse Gassomet, frère du défunt, Crescas de Carcassonne a obtenu de porter les nom et prénom encore disponibles de  » Pierre de Notre-Dame « .

Le récent converti, Pierre de Nostredame, courtier en Avignon, se marie, pour la troisième fois, avec Blanche de Sainte-Marie, d’Aix, en décembre 1464. Elle lui donnera plusieurs enfants, au moins trois garçons : Jaume, François et Pierre ses héritiers.

Différents actes notariés, pendant près de vingt ans, nous décrivent l’activité professionnelle de Pierre de Nostredame, citoyen d’Avignon, dans le commerce de céréales, avoine et blé, ainsi que dans le commerce de l’argent.

Le grand-père paternel de Michel de Nostredame meurt vers la cinquantaine, car en février 1485 deux actes notariés le signalent disparu.

nostradamus 3Dans la seconde moitié du XVe siècle, les Nostredame sont devenus plus riches et se sont davantage insérés dans la société chrétienne. En effet, vers la fin de leur vie, Arnauton de Vélorgues et son fils Pierre de Nostredame n’ont plus que des témoins au nom uniquement chrétien dans leurs diverses opérations commerciales. Et par ailleurs, ils ont de plus de relations avec des familles nobles qu’avec de simples marchands.

PIERRE de NOSTREDAME, dit de CARPENTRAS, grand aïeul paternel (branche maternelle) de Nostradamus

Vidon Gassomet, Juif de Carpentras, avait pour père un Joseph Gassomet. Il avait un frère aussi prénommé Jossé (Joseph). Sa mère portait le nom de Pretiosa et sa femme, qui s’appelait Bella, était la fille d’un marchand juif de Salon-de-Crau, Gard Bonfilli.

Vidon Gassomet exerce son activité de marchand de céréales, d’huile et de laine à Monteux, Aubignan, l’Isle-sur-la-Sorgue et bien sûr en Avignon.

La première mention trouvé de Vidon remonte au mois d’août 1441. On possède de nombreux actes qui le concernent et qui ont trait à des transactions en blé, avoine et argent, le plus souvent avec des Juifs de la région.

Le 12 mai 1455, il apparaît dans un acte de notaire, sous le nouveau vocable de Pierre de Nostredame. L’intérêt du document est l’inscription qu’on peut lire dans la marge du registre :

 » Obligation pour Pierre de Nostredame qui s’appelait Vidon Gassomet, du temps où il était juif. « 

Il s’agit donc d’un néophyte ou un converti de fraîche date. Cet acte notarié nous apprend que Pierre de Nostredame demeure à Avignon et fait le commerce de blé et d’argent.

Début juillet 1455, le nouveau chrétien, Pierre de Nostredame, de Carpentras, est désigné comme courtier du cardinal de Foix. Mais, vers la fin décembre de la même année, il est malade dans sa chambre, en présence de plusieurs témoins, et dicte le testament de ses dernières volontés, instituant l’évêque d’Albano, légat du pape et recteur du Comtat-Venaissin, son héritier universel [4] .

Pierre de Foix le Vieux reçut la conversion de Vidon Gassomet vers 1454, et l’autorisa à recevoir son propre prénom sur les fonts baptismaux. Sans doute, il lui conseilla comme nom de famille  » de Notre-Dame « , à moins que ce nom correspond au jour de son baptême ou à une certaine fête de la Vierge. Pierre de Nostredame, né Vidon Gassomet, meurt en 1456.

Ainsi, Arnauton de Vélorgues, témoin au testament du premier Pierre de Nostredame (celui de Carpentras) est le père du second Pierre de Nostredame (le marchand d’Avignon). Ce dernier donc était le mari de la nièce du premier, Benastrugie, fille de son frère Josse.

nostradamus 3PIERRE de SAINTE-MARIE, bisaïeul paternel ( branche maternelle) de Nostradamus

Tous les auteurs modernes [5] qui ont abordé les origines de Nostradamus ont rapporté, avec plus ou moins de détails, la pittoresque mésaventure survenue au docteur Pierre de Nostredame, c’est-à-dire Pierre de Sainte-Marie, ainsi que nous le verrons plus loin.

Cette histoire se trouve consignée dans un manuscrit de Jean de Nostredame, lequel écrit dans la notice consacré à son bisaïeul, pour l’année 1469 :

 » Pierre de Nostredame, de ce temps fameux médicin et astrologue, versé aux langues hébrieux et grecque, qu’estoit aux gaiges de la cité d’Arles, parce que les appotiquères ne faysoient les compositions ainsi qu’elles devoyent estre, et qu’ilz voyoyent que des simples il en faisoit des choses tenues non seulement pour miraculeuses, mais incrédules, congnoissant aussi que les appotiquères ruynoyent et renversoyent l’état de médecine, mettant au lieu de drogues, de brouilleries et sophistications, servans plus tost de poyson que de médicine, il ne voulut plus servir les appotiquères et délibéra fère les compositions à son plaisir.

Quoy venu à la notice des appotiquères, feyrent antandre aux consulz de la cité d’Arles que luy Pierre de Nostredame faysoit les compositions, l’accusant qu’il les brouilloit et falsifioit, que fut la cause que, comme esmeux de juste occasion, jasoit que beaucoup et des plus apparans de la ville, qui congnoyssoient la preudhomie dud. de Nostredame et l’avoyent expérimenté, lesd. consuls lui donnèrent congé, au grand regret de plusieurs, et depuys ledit Jehan, duc de Calabre, le print à son service, le menant et demeurant avec lui.  »

Ainsi, d’après le frère de Michel, Pierre de Nostredame avait, tout d’abord, exercé la médecine à Arles, où il s’était établi. Là, il avait eu l’occasion de s’apercevoir que les apothicaires (nos actuels pharmaciens) du lieu  » ne faysoyent les compositions ainsi qu’elles devoyent estre … servans plus tost de poyson que de medecine « .

On notera que son arrière petit-fils, Michel Nostradamus, dans son Recueil des Fardements et Confitures, jugera de la même façon certains apothicaires de Marseille, lorsqu’il écrit :  » je n’oserois dire les meschansetées qu’ilz ce commettent en la composition de la medicine «  [6] .

Il semble donc que Pierre de Nostredame préparait lui-même les potions qu’il ordonnait à ses malades, et après quoi il les vendait, étant à la fois  » pharmaceutre  » et médecin. Dès lors, les apothicaires étaient allés le dénoncer aux consuls de la ville d’Arles,  » l’accusant qu’il les brouilloit et falsifioit «  ses drogues. Le médecin fut démis de ses fonctions,  » au grand regret de plusieurs « , ajoute Jean. Ceci se passait donc en 1469.

Plus tard, César de Nostredame utilisa les notes de son oncle et les fit passer dans sa volumineuse Histoire et Chronique de Provence, en apportant quelques petites modifications, moins innocentes qu’on pourrait le croirait à première vue. Ecoutons César de Nostredame :

 » Ainsi sont entassez une infinité de Gentilshommes & de personnages illustres… Entre eux donques tiendra quelque honneste rang Pierre de Nostredame fameux & docte Medecin, bien versé aux langues, bisayeul de Michel, lequel de ce temps fut mis au service du Duc de Calabre, qui le retint tousjours depuis, ainsi que fit le bon René. Et pource qu’il avoit choisi pour sa devise une roüe brisee d’argent en un champ de gueules avec le mot Soli Deo : ceux qui sont yssus de luy tant à S. Remy, qu’à Sallon ont continué la mesme enseigne de pere en fils jusques icy. « 

D’après César, Pierre de Nostredame entra au service de Jean, duc de Calabre. Mais il ne pourra y rester longtemps, puisque le duc, alors en Catalogne, décéda à Barcelone l’année suivante. César ajouta à ce récit, que le roi René d’Anjou avait accueilli le médecin de son fils.

La dénomination fausse :  » Pierre de Nostredame  » qu’on a attribué à Pierre de Sainte-Marie fait que, malgré certains détails plus ou moins exacts fournis sur lui par son arrière petit-fils Jean et César, fils aîné de Michel, on ne trouve nulle part trace de ce personnage, connu en tant que médecin.

C’est dans les archives municipales de la ville d’Arles que nous retrouvons la trace de Pierre de Sainte-Marie, le 7 juillet 1466. Le conseil municipal de la ville lui octroie le titre de médecin, à condition qu’il demeure six années consécutives au service de la cité, avec un salaire annuel de 50 florins.

Pierre de Sainte-Marie ne restera, cependant, que trois ans et demi aux gages de la cité d’Arles, avant de perdre son emploi à la suite d’un conflit qui l’opposa aux apothicaires de la ville. C’est là qu’intervient l’épisode rapporté par Jean de Nostredame et que nous avons reproduit plus haut.

Ainsi, Jean de Nostredame ne nous a pas complètement menti en nous racontant l’épisode d’Arles survenu à son bisaïeul, mais il lui donne intentionnellement le nom erroné de  » Pierre de Nostredame  » dans sa Chronique, certainement pour identifier avec bonheur le médecin Pierre de Sainte-Marie avec le marchand de céréales Pierre de Nostredame.

On notera le petit fait croustillant suivant tiré des archives des Bouches-du-Rhône. Pierre de Sainte-Marie avait adopté une  » très jeune esclave de Barbarie « , prénommée Pâque, devenue très certainement sa compagne vers la fin de sa vie, et qui fut traité de  » pute  » par une autre esclave en 1470 !

C’est en 1476 que Pierre de Sainte-Marie reviendra certainement en Avignon, car cette année, à la suite d’un compromis passé avec son gendre Pierre de Nostredame, l’ex-médecin de la municipalité d’Arles vient se fixer définitivement dans la cité pontificale.

Pierre de Sainte-Marie décède à Avignon vers la fin de l’année 1484 ou au début de l’année suivante.

Il ne fait nul doute que ce bisaïeul paternel de Michel de Nostredame soit lui-même un néophyte ou un fils de converti. L’union de sa fille avec un chrétien de fraîche date le prouve car, pour ces familles, ce genre d’alliance était quasiment la règle à cette époque.

nostradamus 4JEAN de SAINT-REMY, bisaïeul maternel ( branche paternelle) de Nostradamus

Jean et César de Nostredame nous offrent une biographie quasi invraisemblable de leur aïeul du côté maternel, un noble poète provençal de la famille des Hugolens,  » Peyre de San Romiech « , c’est-à-dire Pierre de Saint-Rémy, lequel aurait vécu vers 1235. Son existence, ainsi que l’a démontré Chabaneau, semble des plus fantaisistes.

Un acte du 10 juillet 1479 nous apprend qu’il existait alors un différend entre Jacques Tourrel, de Marseille, et Jean de Saint-Rémy, médecin à Saint-Rémy de Provence, père et administrateur des biens de René de Saint-Rémy, mari de ladite Béatrice Tourrel, au sujet de la restitution de la dot de celle-ci.

La mère de Michel Nostradamus s’appelait Renée, fille de René de Saint-Rémy et de Béatrice Tourrel, et petite-fille de Jean de Saint-Rémy, médecin et clavaire de la ville dont il porte le nom [7] .

Les archives des Bouches-du-Rhône nous apprennent que le médecin Jean de Saint-Rémy était clavaire, c’est-à-dire trésorier de la petite localité de Saint-Rémy de Provence, chargé de recouvrir les deniers publics, puisque l’on possède son registre de comptes de 1481 à 1504. Jean de Saint-Rémy dut mourir dans un âge très avancé, tout au début du XVI° siècle.

nostradamus 5JAUME de NOSTREDAME, père de Nostradamus

Afin de connaître le milieu dans lequel Michel Nostradamus est né et a vécut son adolescence, il faut maintenant nous pencher sur son père, Jaume de Nostredame [8] .

Jaume est né en Avignon, vers 1470, à l’époque où son père Pierre de Nostredame vient d’hériter de sa mère Venguessonne. Il exercer d’abord la profession paternelle puisqu’on le nomme Jaume de Nostredame, marchand, habitant d’Avignon, dans un acte qui précède de peu son mariage avec Reynière, fille de Reynier de Saint-Rémy, au diocèse d’Avignon.

On trouve dans les archives de Vaucluse diverses dispositions prises par devant notaire entre le négociant d’Avignon et Jean de Saint-Rémy, au nom de Reynière, sa petite-fille, juste avant la célébration de leur mariage.

Le 14 mai 1495, Jean de St-Rémy donne au jeune ménage de nombreuses terres et vignes ainsi qu’une maison avec ciel ouvert à Saint-Rémy dans la rue du Viguier, où s’installe le jeune couple et où naîtra Michel Nostradamus.

Sa vie durant, Jean de St-Rémy reste cependant usufruitier de tout ce qu’il donne à sa petite-fille, et le jeune ménage habitera avec le grand-père et sa femme Sillete.

Jaume de Nostredame commença par être marchand Mais, peu de temps après avoir eu un fils, à la fin de 1503, Michel, le futur Nostradamus, il ajoute à son métier de marchand, l’exercice de notaire. Quelques années plus tard, il n’exerce pratiquement que cette dernière profession.

On trouve dans les archives départementales des Bouches-du-Rhône un document qui confirmerait, s’il en était encore besoin, l’origine juive de la famille des Nostredame :

 » En 1512 et le vingt unième jour du moys de décembre, Louis XII roi de France, se trouvant en… besoin d’argent pour survenir aux frais de la guerre… fit imposer cinquante mille livres sur les nouveaux chrétiens descendus de vraye tige et race judaïque et hébraïque… « 

Douze répartiteurs furent nommés pour la Provence dans la juridiction d’Aix. Parmi les trois cotisants désignés pour Saint-Rémy-de-Provence, on trouve Jaume de Nostredame, imposé pour vingt-cinq livres. Son frère Pierre est sur la liste d’Arles pour une somme de trente livres.

Comme son arrière-grand-père Vital, fils d’Astruge de Carcassonne, Jaume s’y reprend au moins à trois fois pour dicter ses dernières volontés. Chacun de ses testaments traite de façon différente ses enfants qui peuvent prétendre à des legs : par exemple, Michel, notre futur médecin, aura seulement 5 florins parce que son père a dépensé plus de 500 pièces d’or pour lui faire obtenir une bonne situation.

Le vieux notaire demande à être enterré au grand cimetière paroissial, dans le tombeau où furent ensevelis ses enfants. Ils doivent s’y trouver en assez grand nombre, car Reynière lui en a donné dix-huit, s’il faut en croire une lettre de son fils Jean, à Scipion Cibo, en janvier 1570.

Il semble que le père de Nostradamus dut mourir vers la fin de 1546 ou au début de 1547, puisque, le 6 février 1547, une transaction était passée à Saint-Rémy, entre Jean de Nostredame et ses frères Bertrand, Hector et Antoine, tous enfants et cohéritiers de Jaume de Nostredame.

nostradamus 6Notes

[1] On se reportera à l’article fondateur du Dr. Edgar Leroy, Les origines de Nostradamus (1503 – 1566) dans Mémoires de l’Institut Historique de Provence, t. XVIII, 1941, pp. 3 – 38. Voir aussi un complément essentiel dans l’article de E. Lhez, L’ascendance paternelle de Michel de Nostredame dans Provence Historique, t. XVIII, Octobre – décembre 1968, pp. 385 – 423. Ces deux chercheurs ont pu recueillir aux archives provençales et comtadine, notamment dans la collection des registres notariés du XVe siècle, surtout à Carpentras et en Avignon, toute une documentation précieuse sur les origines familiales de Michel Nostradamus. « Texte

[2] Jean de Nostredame (1507 – 1577), procureur au Parlement de Provence, est l’auteur d’une Vie des plus célèbres et anciens poètes provençaux, imprimé à Lyon en 1575, ainsi que d’une Chronique de Provence, manuscrite, rédigée partie en provençal et partie en français. Ces textes ont été publiés par Camille Chabaneau et Joseph Anglade dans leur édition critique, Jean de Nostredame…, Paris, 1913. « Texte

[3] César de Nostredame (1553 – 1630), poète et auteur de l’Histoire et Chronique de Provence, imprimée à Lyon en 1614. « Texte

[4] Cet évêque prénommé Pierre, cardinal de Foix, dit le Vieux était connu pour ses relations dans les affaires de la papauté du XV° siècle avec les Juifs du Comtat-Venaissin. C’est vraisemblablement au cardinal de Foix qu’on doit la conversion de nombreux Juifs de Carpentras, notamment celle des Gassomet, dont il fit ses marchands de céréales et ses hommes d’affaires. « Texte

[5] Citons notamment Moura et Louvet, La vie de Nostradamus, 1930, pp. 9 & 10 ; Mark Amiaux, L’homme qui au XVIe siècle avait prévu Napoléon, 1939, p. 8 ; Jacques Boulenger, Nostradamus et ses prophéties, 1943, p. 9 ; Jean de Kerdéland, De Nostradamus à Cagliostro, 1945, pp. 13 & 14 ; Raoul Busquet, Nostradamus, sa famille et son secret, 1950, p. 12 ; Roger Frontenac, La clef secrète de Nostradamus, 1950, p. 24 ; Camille Rouvier, Nostradamus et les Nostredame , 1964, p. 19 et Louis Schlosser, La vie de Nostradamus, 1985, pp. 17 & 18. « Texte

[6] Cf. Le vray et parfaict embellissement de la face…, Anvers, Christophe Plantin, 1557, fol. 75 v°. « Texte

[7] On pense, avec vraisemblance, que Jean de Saint-Rémy était également d’origine juive, comme les Tourrel, et qu’il avait, en se convertissant, lui ou son père, pris le nom de la ville de leur baptême. « Texte

[8] Jaume est l’équivalent provençal de Jacques. « Texte

Note P.G.: Robert Benazra est l’auteur du Répertoire chronologique nostradamique (1545-1989), (Paris, Trédaniel & La Grande Conjonction, 1990), la meilleure bibliographie commentée de la littérature nostradamique. Il a découvert le texte de la première édition des Prophéties (Lyon, 1555) à la bibliothèque municipale d’Albi, et a récemment réédité un manuscrit de Palamède Tronc de Coudoulet, l’arrière-petit-neveu du prophète de Salon. Il vient d’ouvrir un site consacré à Nostradamus: http://perso.infonie.fr/nostredame

http://cura.free.fr/

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