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Sauf erreur, cet article de 1922 n’a jamais été publié sur internet. Photo Jerusalem 1837

Le quotidien Le Petit Parisien, de tendance anticléricale et radicale de gauche, était l’un des quatre plus grands quotidiens français d’entre les deux guerres. Avec deux millions d’exemplaires, il fut pendant un temps le journal le plus lu au monde.

En première page du numéro du 29 mai 1922 figure un article d’André Lichtenberger, agrégé d’histoire et spécialiste du socialisme, accompagné d’une photo d’Herbert Samuel, haut commissaire britannique en Palestine, intitulé :
JÉRUSALEM RESSUSCITÉE…
La cité sainte tressaille d’une vie ardente, tumultueuse, trépidante. Les sionistes y établissent la nouvelle patrie juive

Le-Petit-Parisien-1922« Jérusalem, 2 mai 1922. (Anniversaire de naissance de Théodore Herzl, fondateur du sionisme).

Depuis la guerre, on atteint très facilement Jérusalem par l’Egypte. Vous quittez le réseau égyptien à Et Kantara ouest, sur le canal de Suez, traversez celui-ci à pied sur un pont de bateaux et, ayant pris contact sur l’autre rive avec l’Etat palestinien (ce contact se traduit par des formalités assez minutieuses de passeport et de douane), réintégrez un train confortable (il contient jusqu’à des sleepings) qui, roulant successivement sur trois tronçons aujourd’hui raccordés (voie stratégique construite par les Anglais durant la guerre, voie construite par les Turcs et vieille ligne de Jaffa) vous mène en douze heures à Jérusalem.

Et là, le spectacle le plus curieux vous empoigne tout de suite. Je ne parle pas des émois d’un caractère artistique, archéologique, religieux ou philosophique qui s’attachent à ces lieux prestigieux. Vous rêviez peut-être d’y poursuivre parmi les ruines, les sites fameux et les sanctuaires, quelques-unes des visions auxquelles se rattache la substance de notre âme séculaire…

La résurrection

Or voici que vous tombez en une sorte de chaudière en pleine ébullition. Mais ce qui y bouillonne, c’est une résurrection. Une fois de plus dans l’histoire, la cité Sainte tressaille d’une vie ardente, tumultueuse, trépidante. L’atmosphère que vous y respirez tient de celle de ces «revivals», à l’anglaise ou l’américaine, de ces sursauts mystiques dans lesquels un pays se repétrit lui-même.

On pense aux prodigieux avatars historiques du peuple des Juges et des Rois, aussi aux Mormons et à l’armée du Salut. Une fois de plus, une religion neuve dresse ses autels en Israël : celle dont, à la fin du siècle dernier, Théodore Herzl fut le prophète inspiré et dont le mandat confié à l’Angleterre sur la Palestine vient de surexciter, en attendant qu’il les couronne, toutes les espérances ; le sionisme, à savoir le rétablissement d’un Etat juif, ou plutôt pour parler plus exactement, le rétablissement d’une patrie intellectuelle et morale juive, la création d’un centre de rayonnement et de culture purement hébraïque.

Le hasard, à l’hôtel où je descendais, m’a fait me rencontrer avec mon éminente et glorieuse consoeur, Mme Myriam Harry, fervente adepte de l’œuvre nouvelle. Grâce à elle, en quelques instants, j’entrais en rapport avec ses principaux artisans. En l’absence de sir Herbert Samuel, haut commissaire britannique, et de M. le docteur Weizmann, président du bureau sioniste, j’avais l’honneur d’entretenir des hommes aussi distingués et significatifs que leurs collaborateurs, MM. le docteur Edir et Van Vriesland, et que M. le docteur Ben Jahuda [Ben Yehuda], l’animateur spirituel et linguistique du mouvement, qui, d’une langue morte et archaïque, l’hébreu, a réalisé le prodige, en la réadaptant, de faire l’idiome que parlent et étudient les 13.000 enfants qui peuplent les écoles palestiniennes.

Je parcourais avec étonnement et souvent avec admiration un certain nombre d’institutions scolaires et de colonies agricoles. Une documentation considérable m’était fournie.

Les premières tentatives

Mais d’abord deux mots d’histoire. La velléité de créer en Palestine des colonies destinées à servir de refuge aux Israélites dispersés et persécutés dans le monde entier est ancienne.

Ce fut dès le seizième siècle celle de don Joseph Nasi, duc juif de Naxos. Les établissements qu’il fonda ne lui survécurent pas. Mais l’idée fut reprise différentes fois et notamment en 1860, par un groupe de rabbins russes émus des souffrances de leurs coreligionnaires et compatriotes.

L’Alliance israélite universelle de Paris s’y intéressa. Une première ferme-école – Milveh Israël – fut créée en 1870. Tant du côté russe que du côté anglais, cet essai eut des imitateurs. A partir de 1884, la générosité du baron Edmond de Rothschild permit d’acheter de vastes terrains et de multiplier les colonies. La culture de la vigne, puis celle des céréales y prospérèrent.

La « Jewish Colonisation Association », à qui il confia bientôt le soin de poursuivre son œuvre, montra une louable activité. Mais ce mouvement qui, selon le mot d’un témoin, demeurait plutôt de la « bureaucratie philanthropique » prit une allure toute nouvelle à partir de 1908, au fur et à mesure qu’il passa aux mains du sionisme.

L’idée de Herzl

L’idée de l’Etat, juif, de la nouvelle Sion, fut lancée par Théodore Herzl. Il mourut en 1903, après avoir vainement essayé successivement d’y gagner les grands financiers Israélites, le sultan et Guillaume II en personne. Mais le sionisme était créé. Les dons et les enthousiasmes affluèrent.

L’arbre planté par le prophète a pu être coupé, durant la guerre, par les Turcs, mais de la souche stérile, que l’on m’a fait pieusement visiter et qui est l’objet d’un pèlerinage annuel, est jaillie une floraison magnifique.

Naturellement suspendue par la guerre où non seulement l’immigration fut interdite, mais où de nombreux juifs furent expulsés, elle a repris un nouvel élan, surtout depuis que l’Angleterre, investie du mandat de la Palestine, a, conformément à la déclaration faite par lord Balfour, le 2 novembre 1917, à la Chambre des communes, manifesté sa volonté d’aider les juifs à réaliser leur vœu tant de fois séculaire.

Le haut commissaire britannique, sir Herbert Samuel, est, lui-même, juif et sioniste. Beaucoup de ses collaborateurs sont dans les même conditions. Il a pour intime coadjuteur un savant distingué anglais, originaire de Minsk, le docteur Weizmann, président de la commission sioniste, laquelle est devenue l’organe de liaison officiel entre le gouvernement britannique et les juifs de Palestine.

Pratiquement, ses initiatives et les entreprises qui soutiennent son action sont si innombrables qu’elle apparaît elle-même comme une manière de gouvernement. Elle dispose à la fois d’un budget considérable alimenté par les dons des sionistes du monde entier, de l’outillage et du concours administratif, dont la fait bénéficier le gouvernement britannique. Aussi le mouvement d’immigration, d’ailleurs soigneusement contrôlé, a-t-il repris avec intensité.

Il n’y avait pas 10.000 juifs en Palestine il y un siècle ; il y en a aujourd’hui 80.000 dont 20.000 arrivés dans ces deux dernières années. Ils continuent à affluer dans les proportions de 1.000 par mois.

Deux cent vingt cinq mille livres par an sont consacrées au développement des colonies agricoles, qui sont au nombre d’une soixantaine, 100.000 aux œuvres scolaires, autant aux œuvres d’hygiène. Et un esprit tout original anime ce mouvement. Il ne s’agit plus d’une institution philanthropique à l’horizon borné ni non plus de maintenir ou de faire revivre les pratiques de l’antique hébraïsme.

L’hébraïsme moderne

La Jérusalem nouvelle, se réclamant, certes de la tradition hébraïque, l’a rénovée et prétend se constituer un art, se glorifie d’élever bientôt une université. Mais elle a abjuré toute la vieille juiverie talmudique, cesse de construire des synagogues, se proclame presque partout libre penseuse. C’est, à coup sûr, de l’esprit hébraïque qu’elle entend se faire le foyer, mais d’un esprit hébraïque affranchi de toutes les vieilles coutumes, tel qu’il peut se manifester dans une race complètement rénovée par les méthodes d’enseignement les plus perfectionnées et par les expérimentations sociales les plus diverses.

J’ai visité à Jérusalem quelques-unes des écoles et des garderies d’enfants du sionisme. Je ne sais s’il existe en France l’équivalent au point de vue de l’hygiène, de la propreté, de la minutieuse application des théories les plus récentes sur l’éducation. Tous les types d’enfants juifs, depuis les blonds askenazim de Russie ou de Pologne, jusqu’aux petits grillons rapatriés du Yémen et presque pareils à des Bédouins, en passant par les Portugais, les Saloniciens et les Boukhariens aux yeux bridés comme des Mongols, y jouent, y chantent, s’y instruisent selon les dernières dernières méthodes Frœbel et Montessori, y reçoivent les soins médicaux et l’enseignement spirituel le plus minutieux.

Le temps m’a manqué pour parcourir toutes les colonies agricoles du sionisme. Ce que j’en ai vu, ce que j’en ai appris, est fort curieux. L’une de leurs caractéristiques est l’extrême diversité de leur structure. Les anciennes vivent en général sous le régime de la propriété individuelle. Mais parmi les récentes communautés, un certain nombre pratiquent le communisme.

A Narish, une communauté d’intellectuels, presque tous d’origine d’origine slave, joint à la pratique de l’agriculture la création de toutes sortes d’œuvres artistiques et littéraires. A quinze kilomètres de Jérusalem, j’ai visité l’une des plus récentes colonies, celle de Dilb. composée d’à peu près soixante dix personnes. En dix-huit mois, ces émigrants de Russie et de Roumanie, très souvent des intellectuels eux aussi, ont ouvert des routes, défriché toute une colline, créé une étable modèle, un jardin d’essai, déployé de remarquables qualités d’endurance et de persévérance.

C’était une impression singulière de comparer ces robustes gaillards bronzés, jambes, poitrine et tête nues, ces accortes campagnardes, aux minables silhouettes que j’avais naguère coudoyées dans les ghettos de Bucarest ou de Varsovie… C’est bien là la régénération physique d’une race qui s’accomplit, et sans doute sa régénération morale. Israël au contact de la terre ancestrale qu’il féconde de ses sueurs est redevenu paysan…

Hautes visées

De tels résultats, on le conçoit, ouvrent aux adeptes de la foi nouvelle de larges horizons. C’est à peine en souriant que !’un d’eux me disait « Nous avons déjà donné un Dieu à l’humanité ; nous lui donnerons demain quelque chose de mieux. » Et qu’un autre me rappelait le mot délicieux et fameux : « L’air de la Palestine est si doux qu’à chaque instant instant on croit y rencontrer Jésus. »

Dans cette atmosphère d’une si merveilleuse limpidité, où flottent tant d’aspirations passionnées de la conscience, sur ce sol pierreux qui, dès que la main de l’homme le défriche et y amène l’eau, devient d’une si magnifique fertilité, les enthousiastes voient se lever une nation nouvelle née pour de hauts destins.

La Palestine qui nourrit aujourd’hui difficilement 700.000 ou 800.000 habitants en nourrira demain 6 ou 7 millions. Ce ne sera pas seulement la renaissance d’Israël, ce sera un exemple et un enrichissement pour l’humanité tout entière.

Il faudrait avoir l’âme bien basse pour méconnaître ce qu’il y a de beauté et d’idéalisme dans cet élan. Dans quelle mesure ses réalisations correspondent-elles à ses aspirations ?

Un enquêteur a le devoir de souligner les objections qu’il soulève, les résistances qu’il rencontre et les difficultés avec lesquelles il est aux prises.

C’est ce que j’essaierai de faire dans un prochain article.

André Lichtenberger.

Publié sur http://www.dreuz.info/

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