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Israël, à l’image du peuple juif, est le pays de tous les contrastes qui s’affichent ouvertement, à tel point qu’il devient impossible, pour tout non-juif honnête et emprunt de vérité de comprendre ce qu’est réellement l’état juif … Car de quel coté allons-nous nous tourner pour définir ce qu’est la vrai mentalité de cette nation. Des femmes rabbins du milieu réformé au patriarcat sans concession ultra-orthodoxe, du rav homosexuel au tueur fanatique qui sévit lors de la Gay Pride, nous pouvons aisément passer par toutes les couleurs de l’arc en ciel sans finalement saisir enfin ce que veut dire « être un juif sur sa terre »…, sauf à considérer ce qui nous lient tous en UN seul : la Torah. Mikhal

Rabbin Delphine Horvilleur : « Il faut briser le tabou de l’homosexualité »

Propos recueillis par Matthieu Stricot

4868_homosexualite-judaisme_440x260La Bible condamne-t-elle l’homosexualité ?

Une lecture littérale du Lévitique en ferait une « abomination ». Cependant, le verset concerné (Lv 18, 22) est loin d’être clair. Aujourd’hui, de nombreuses voix de la communauté juive demandent une réinterprétation des textes sacrés.

Dans son numéro d’été, le magazine Tenou’a* donne la parole à des penseurs juifs de sensibilité différentes. La directrice de sa rédaction, le rabbin Delphine Horvilleur, appelle à accueillir les homosexuels, figures de l’altérité.

« Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination. » (Lévitique 18, 22). Ce verset condamne-t-il unanimement l’homosexualité, ou simplement l’acte homosexuel ?

Ce verset est loin d’être explicite. Que signifie « ne pas coucher avec un homme comme on couche avec une femme ? » Dans ce numéro de Tenou’a, nous demandons à plusieurs penseurs de différentes sensibilités du judaïsme de livrer leur lecture de ce verset.

Qu’est-ce qui pose un souci aux rabbins du Talmud ?

Il semble ne pas y avoir de problème avec les tendances homosexuelles en soi. Il n’y en a pas non plus avec l’homosexualité féminine. Apparemment, ce qu’ils considèrent comme interdit, c’est la pénétration d’un homme par un autre homme.

Qu’en est-il pour les femmes homosexuelles ?

Le Talmud l’évoque à peine. Les rabbins n’en parlent que pour des questions très rituelles et anecdotiques. Par exemple : une femme ayant eu des relations sexuelles avec une autre femme peut-elle épouser un prêtre ? Dans le Talmud, la réponse est oui. En réalité, c’est sans impact. Dans les textes, la sexualité des femmes n’est pas vraiment reconnue, comme si elles ne comptaient pas vraiment. Ce sont là les stigmates d’une société patriarcale : ce qui compte, c’est la sexualité de l’homme. Aujourd’hui, les femmes peuvent parfois prendre part aux débats religieux. Leurs voix viennent nourrir le texte de lectures nouvelles.

Ces prohibitions anciennes sont-elles appliquées par les religieux contemporains ?

Le judaïsme a toujours refusé une lecture littérale du texte. Mais tout dépend des sensibilités juives. Dans le monde religieux progressiste libéral, il y a une volonté de contextualiser la lecture de la Loi. Qu’il s’agisse des relations hommes-femmes ou de l’homosexualité, on a le devoir de réinterpréter ces textes à la lumière de la société dans laquelle on vit. Chose plus difficile pour l’orthodoxie, pour qui le passé vaut jurisprudence inaliénable. Mais tout lecteur attentif de la Bible sait qu’on ne respecte pas les écrits au pied de la lettre. Sinon, on pourrait vendre sa fille en esclavage et lapider une femme adultère. Nos lectures sont toujours sélectives et interprétatives.

Des religieux se sont-ils exprimés en faveur de l’union homosexuelle ?

Lors des débats sur le mariage pour tous en France, on a eu l’impression que les religions s’y opposaient d’une même voix monolithique. Mais c’est un mensonge. Si, dans le monde juif, des voix se sont élevées de façon virulente contre le mariage des personnes de même sexe, d’autres se sont manifestées en sa faveur. Aux États-Unis, le mariage gay vient d’être reconnu. Dans Le New York Times, j’ai pu lire que les groupes religieux juifs ont été les plus actifs en faveur de cette reconnaissance.

L’Américain Steven Greenberg est le premier rabbin orthodoxe ouvertement gay. Comment réconcilie-t-il, par sa lecture du Lévitique, l’homosexualité et une observance religieuse stricte ?

Tous les juifs, orthodoxes ou libéraux, sont dans une lutte constante pour observer au plus près les Mitsvot (les Commandements). La lecture de Steven Greenberg considère que l’observance stricte, c’est être capable d’interpréter les textes. Pour ce rabbin, l’interdit du Lévitique (18, 22) porte sur l’humiliation de l’autre dans la relation sexuelle. Dans la société patriarcale de l’époque, la pénétration d’un homme par un autre homme constituait une forme d’humiliation ou de violence condamnable. Mais de nos jours, doit-on considérer l’acte homosexuel masculin comme une forme d’humiliation ?

Le terme « abomination » est aussi sujet à interprétation.

En français, ce mot suggère quelque chose de contre-nature, comme un mouton à cinq pattes, une femme à barbe… Mais en hébreu, le mot « toeva » ne signifie pas exactement cela. Une traduction plus proche serait « tabou ». Un tabou est propre à une culture et à un temps. Dans la Bible, « toeva » ne définit pas seulement des situations contre-nature. Exemple : la Torah dit que sacrifier un agneau était un tabou pour les Égyptiens, alors que les Hébreux en faisaient leur culte. Cet acte n’est donc pas une abomination absolue, mais un tabou pour une culture particulière. De la même manière, on peut considérer que l’homosexualité a été un tabou dans une société patriarcale. Il ne l’est plus dans notre société : le mariage civil entre personnes du même sexe est légal.

Les rabbins libéraux et massorti – un courant du judaïsme contemporain – peuvent désormais bénir une union homosexuelle. Mais, chez les orthodoxes et ultraorthodoxes, ce sujet reste tabou. Pourquoi un tel écart ?

Je n’ai pas encore reçu de demande de mariage. Mais nous pouvons avoir des demandes de couples se mariant civilement, souhaitant recevoir une bénédiction. Des communautés libérales, notamment au Royaume-Uni et outre-Atlantique, ont répondu favorablement et ont pensé des rituels. En France, la réflexion est engagée. Au Mouvement juif libéral de France, le débat porte davantage sur l’accueil des homosexuels et des familles homoparentales dans nos communautés.

Ensuite, sans aborder la question du mariage homosexuel, quelle reconnaissance rituelle apporter à une union ? Les orthodoxes considèrent que cette situation n’est pas prévue par la loi juive et qu’il n’est pas possible de se dispenser de cette jurisprudence. Le tabou peut déboucher sur une hypocrisie : les homosexuels peuvent fréquenter les institutions religieuses, mais on leur prie de ne pas parler de leur vie intime. Il faudrait pourtant que les homosexuels et leurs familles puissent se sentir à l’aise. Pour les leaders spirituels, le devoir est moral, mais aussi religieux : qu’est-ce que l’accueil de l’autre ?

Le débat serait donc plus large que la question homosexuelle ?

On peut l’extrapoler à d’autres questions. L’homosexuel représente une des figures de l’altérité dans nos communautés. L’autre pourrait aussi bien être la femme, le converti, le non-croyant, le mineur… Bien souvent, l’institution est incapable de leur faire de la place. Ils sont gardés en marge. On leur demande de s’éclipser, de ne pas faire trop de bruit, de ne pas prendre trop de place…

Pourtant, la figure de l’autre est centrale dans le judaïsme…

La question de l’altérité est centrale dans toutes les religions. Sommes-nous capables de nous nourrir de l’autre ? La question est universelle. La société française se la pose aujourd’hui. Bien souvent, l’autre pose problème au monde religieux. L’homosexuel est emblématique. Pour le rabbin Greenberg, « l’homophobie est une petite chambre dans le grand hôtel de la misogynie ». Il n’a pas tort : la place des femmes est connectée à la question de l’homosexualité.

En Israël, le taux de suicide des homosexuels issus des milieux religieux est vingt fois plus élevé que celui du reste des jeunes. Pourquoi le tabou est-il toujours si fort ?

Partout dans le monde, le taux de suicide des homosexuels est supérieur à la moyenne. La société israélienne est particulièrement tolérante. Tel-Aviv, destination gay par excellence, en est l’exemple. Mais dans certaines familles traditionalistes, le tabou peut devenir douloureux et dramatique.

Trembling_afficheDe très beaux documentaires, comme Trembling before G-d (Trembler devant Dieu), ont été réalisés sur ce sujet. Malheureusement, toutes les religions, sous leur forme orthodoxe, s’accordent sur le tabou homosexuel. Il faut le briser pour faire avancer le débat.

(*) Tenou’a, Atelier de pensées juives, n°160, été 2015.

http://www.lemondedesreligions.fr

Delphine Horvilleur est née en 1974 à Nancy. Elle suit des études de sciences médicales de l’université hébraïque-Hadassa de Jérusalem pendant lesquelles elle est mannequin. Elle étudie ensuite à l’école de journalisme du CELSA, à Paris. Journaliste à France 2 de 2000 à 2003, Delphine Horvilleur travaille au bureau de France 2 à Jérusalem. De 2003 à 2008, elle est correspondante de RCJ à New York. Elle étudie au séminaire rabbinique du mouvement réformé Hebrew Union College (en) à New York, où elle reçoit son ordination rabbinique (smikha) en mai 2008. Delphine Horvilleur est rabbin du MJLF au centre de Beaugrenelle à Paris, depuis la rentrée 2008. Delphine Horvilleur est mariée à Ariel Weil. Ils ont trois enfants. Wikipédia

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