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Le camp de Treblinka n’était pas un camp de concentration, mais un camp d’extermination, organisé comme une immense usine dont la production est l’extermination d’êtres humains.

treblinkaLes milliers, parfois plus de dix mille, d’êtres humains qui arrivaient chaque jour par convois à Treblinka, étaient quasiment tous directement envoyés dans les chambres à gaz et massacrés.

Le premier convoi arrive le 23 juillet 1942, composé de 5000 juifs du ghetto de Varsovie, tous sont gazés.

Du 23 juillet au 28 août 1942, on compte entre 5.000 et 7.000 juifs massacrés chaque jour. Puis, le rythme s’accélère, avec parfois plus de 12.000 déportés dans une seule journée. Les trois chambres à gaz ne suffisent plus et sont remplacées par un bâtiment rectangulaire comptant dix chambres à gaz. Ainsi, à partir d’octobre 1942, 4.000 personnes peuvent être asphyxiées en une seule fois.

En mars et avril 1943 arrivent les derniers survivants du ghetto de Varsovie, ainsi que des convois de toute l’Europe occupée par les fascistes nazis. S’il est difficile d’avoir une estimation exacte du nombre de victimes, la Commission Générale d’Enquête estime ce nombre à « 731.600 personnes au moins », l’Acte d’accusation du procès de Treblinka indique le chiffre de 700.000 victimes tandis que Raul Hilberg avance le chiffre de 750.000 pour les juifs seulement (1).

D’autres sources indiquent que le 21 septembre 1942, soit après à peine 2 mois d’activité, plus de 245.000 juifs du ghetto de Varsovie ainsi que de 112.000 juifs en provenance d’autres endroits dans le district de Varsovie y avaient été assassinés. Plus de 337.000 juifs du district de Radom, 35.000 du district de Lublin et 107.000 du district de Bialystok y furent exterminés dans les mois qui suivirent, ainsi qu’environ 738.000 juifs du Gouvernement Général. Des milliers de juifs en provenance d’autres pays y furent également exterminés : 7.000 de Slovaquie, 8.000 venant du camp de concentration de Theresienstadt, 4.000 juifs de Grèce, et 7.000 juifs de Macédoine. Plus de 2.000 tziganes furent également exterminés à Treblinka. (2)

Au-delà de ces chiffres macabres, l’observation simplement du plan du camp d’extermination de Treblinka montre toute l’horreur « d’une véritable usine de mort » où « rien n’était prévu pour la vie tout pour la mort. » (3)

Si la quasi-totalité des déportés qui arrivaient à Treblinka étaient immédiatement gazés, les SS et les gardes fascistes ukrainiens avaient néanmoins besoin d’un certain nombre de déportés esclaves pour le fonctionnement du camp.

Il y avait tous les travaux courants, les réparations de bâtiments ou leur construction, le tri des bagages, le nettoyage des chambres à gaz et l’incinération des corps. Un millier de déportés étaient ainsi utilisés, divisés en deux camps, le camp 1 avec 800 déportés chargés de divers travaux, du tri des affaires de ceux qui avaient été exécutés aux tâches courantes de réparation en passant par ceux au service des SS, et le camp 2 où 200 déportés transportaient et incinéraient les victimes des gazages.

C’est parmi les déportés du camp 1, d’abord, que germait l’idée d’organiser une insurrection.

La nouvelle de l’insurrection du ghetto de Varsovie redonnait l’envie de se battre.

Un comité pour préparer l’insurrection est organisé, entre autre, organisée par le docteur Chorongitski, puis par Galewski, Friedman et le capitaine Djielo. Des groupes de combat étaient organisés dans la clandestinité, et devaient, avant même la révolte, « suicider » par pendaison quelques mouchards qui auraient pu mettre l’organisation en danger.

Vassili Grossmann explique le fonctionnement de cette organisation clandestine :

« Les conspirateurs formaient des groupes de cinq. Ils mirent au point dans ses moindres détails leur formidable plan de révolte. Chaque groupe avait sa mission particulière, qu’il devait exécuter avec une rigueur mathématique et qui était d’une témérité folle. Le premier devait prendre d’assaut les tours où veillaient les wachmanns avec leurs mitrailleuses ; le second attaquerait par surprise les sentinelles qui allaient et venaient entre les places ; le troisième s’emparerait des autos blindées ; le quatrième couperait les fils téléphoniques ; le cinquième se rendrait maître des casernes ; le sixième pratiquerait des passages parmi les barbelés ; le septième établirait un pont au-dessus des fossés antichars ; le huitième arroserait d’essence les bâtiments du camp et les incendierait ; le neuvième détruirait tout ce qui pouvait être rapidement détruit. » (4)

Le but de l’insurrection était de détruire le camp au maximum, de rendre les coups, mais aussi de permettre une évasion en masse qui permettrait, au moins à quelques uns de survivre pour témoigner de l’horreur.

Il fallait donc non seulement préparer militairement la révolte, mais aussi les suites.

« On avait même prévu qu’il faudrait de l’argent aux évadés : un médecin de Varsovie s’occupait d’en rassembler. Mais un jour un Scharführer remarqua une épaisse liasse de billets de banque qui sortaient de sa poche : c’étaient de nouvelles sommes que le docteur se préparait à mettre en lieu sûr. Le Scharführer avertit aussitôt Kurt Franz lui-même c’était là un fait insolite, un cas extraordinaire, et Franz voulut procéder en personne à l’interrogatoire du médecin. Il flairait quelque chose de louche : à quoi bon tout cet argent chez un condamné à mort ? Franz commença l’interrogatoire avec assurance, sans se hâter : existait-il sur terre un homme qui sût torturer comme lui ? Mais le médecin trompa l’attente du Hauptmann : il absorba du poison. L’un de ceux qui participèrent à l’insurrection m’a dit que jamais on n’avait mis à Treblinka tant de zèle à vouloir sauver la vie d’un homme. Franz sentait qu’en mourant le docteur emporterait dans la tombe un important secret. Mais le poison allemand agit sûrement : le secret ne fut pas trahi. » (5)

A plusieurs reprises, l’insurrection, pourtant préparée dans les moindres détails, devait être repoussée, comme lorsque les grenades volées à l’armurerie SS s’avérèrent défectueuses.

Au départ, les deux camps étant complètement séparés, l’insurrection ne devait concerner que le camp 1. L’été 1943, une épaisse fumée noire submergeait Treblinka. Les convois devenaient plus rares, et les déportés du camp 2 devaient déterrer les cadavres et les brûler, tous savaient que les nazis ne voulaient laisser aucune trace de leurs crimes et que le camp risquait d’être prochainement liquidé. Il fallait donc absolument permettre des liaisons entre le camp 1 et le camp 2 pour pouvoir déterminer combien de temps il restait avant la liquidation du camp.

Djielo et Adolphe furent chargés d’organiser la résistance dans le camp 1, et pour cela, ils durent commettre une « faute » pour y être transférés. Le visage tuméfié par les coups des nazis, ils furent ainsi envoyés dans le camp 2, là où les déportés « vivaient » au milieu des cadavres.

Le 20 juillet, l’organisation de combat du camp 2 lance un ultimatum au comité insurrectionnel : « Nous attaquons la dernière fosse. Dans quinze jours, le camp sera liquidé. Si dans quarante-huit heures vous n’avez pas fixé une date définitive et irrévocable, nous déclenchons la révolte ».

Le lendemain, la réponse arriva : « Lundi 2 août 1943. Nous confirmerons le matin par les moyens convenus. Le cri de ralliement sera : Révolution à Berlin ! ». (6)

La journée du 2 août commence comme une journée ordinaire.

Appel à 6 heures du matin, début du travail, mais, discrètement, dans le camp 1 des fusils sont distribués, au camp 2, le mot d’ordre est de travailler le plus lentement possible, malgré les coups de fouet. Le commando chargé du nettoyage du chemin entre les deux camps n’est pas sorti, le contact est rompu entre le camp 1 et le camp 2.

Wiernik, un des militants de la révolte, parvient à établir un contact rapide pour faire parvenir la consigne « Aujourd’hui 16 heures, le signal sera l’explosion d’une grenade ».

A 15 heures 30, un SS surprend deux déportés et les emmène vers « l’hôpital », lieu des exécutions. Le risque est grand que devant la mort ces déportés parlent. Pour ne pas compromettre l’insurrection, la décision est prise d’exécuter le SS d’un coup de fusil. Peu après, la grenade est lancée, la révolte commence. Les groupes de combat prennent place, cherchant à mener le combat dans le camp pour permettre l’évasion d’un maximum de déportés. Comme prévu, Rudek, un des militants du comité, parvient à s’emparer de l’automitrailleuse et tire sur les sentinelles. Yatzek, un autre militant, se précipite sur la citerne d’essence, y jette une grenade et, un après l’autre, les miradors prennent feu. (7)

Au camp 2, on comprend vite que l’insurrection est déclanchée. Le moteur qui alimente les chambres à gaz est incendié, puis les chambres à gaz elles-mêmes sont en feu. Tandis que les groupes de combat affrontent les SS, les premiers déportés détruisent les barrières de barbelés et partent vers la forêt.

Décrivant la révolte, Vassili Grossmann écrit :

« Cette oeuvre sainte fut couronnée d’un plein succès. Une flamme nouvelle monta dans l’air : non plus la flamme lourde, grasse et pleine de fumée des cadavres brûlés, mais le feu clair, vif et ardent de l’incendie. Les constructions du camp flambèrent. Et il semblait aux révoltés que c’était le soleil qui, sorti de son orbe, brûlait au-dessus de Treblinka, célébrant le triomphe de la liberté et de l’honneur.

Des coups de feu claquaient ; les mitrailleuses crépitaient sur les tours prises par les révoltés. Les explosions des grenades éclataient, joyeuses et claires comme un carillon de la Vérité. Les bâtiments s’effondraient dans un fracas retentissant ; le sifflement des balles couvrait le bourdonnement des mouches. Et l’on voyait, dans l’air transparent, s’abattre les haches rougies ; le sang impur des S.S. abreuvait le sol dans l’enfer de Treblinka, sous un ciel en fête, un ciel bleu, triomphant, ruisselant de lumière. L’heure de l’expiation avait sonné.

Alors, on vit se reproduire l’histoire vieille comme le monde : ceux qui avaient clamé la supériorité de leur race, ceux qui hurlaient : « Achtung ! Mützen ab » (Attention ! Chapeaux bas !) ; ceux qui, de leur voix tonnante de maîtres, ordonnaient : « Alle r-r-r-r-raus (Tout le monde dehors !) » pour faire sortir les Varsoviens de leurs maisons et les conduire au supplice ; ceux qui n’avaient jamais douté de leur toute-puissance quand il s’agissait d’exterminer des millions de femmes et d’enfants, ne furent plus que des lâches, des reptiles tremblants qui imploraient leur grâce dès qu’il fallut livrer une lutte véritable, une lutte à mort. Affolés, ils couraient comme des rats, sans plus songer à leur diabolique système de défense, oubliant qu’ils avaient des armes. Mais à quoi bon s’étendre sur ces faits qui n’étonneront personne ?

Deux mois et demi plus tard, le 14 octobre 1943, un soulèvement éclata au camp de la mort de Sobibor ; il avait été organisé par un prisonnier de guerre soviétique, un commissaire politique du nom de Sachko, originaire de Rostov.

Comme à Treblinka, des hommes à demi morts de faim eurent raison de plusieurs centaines de brutes S.S. gorgées de sang. Ils tuèrent leurs gardiens à l’aide de haches grossières qu’ils avaient faites eux-mêmes dans les forges du camp ; beaucoup n’avaient pour toute arme que du sable fin dont Sachko avait ordonné qu’on se remplisse les poches pour rejeter aux yeux des sentinelles… Mais ceci non plus n’étonnera personne.

A peine les révoltés, après un adieu muet aux cendres des morts, eurent-ils franchi les barbelés et quitté Treblinka en flammes, que de tous côtés des troupes de S.S. et de policiers les poursuivaient. Des centaines de chiens furent lancés à leurs trousses. L’aviation fut mobilisée. » ( 8 )

Si ce n’est les chambres à gaz construites en dur, quasiment tout le camp fut détruit par l’incendie de la révolte. Les insurgés maîtres du camp, 600 déportés sur un millier sont parvenus à s’enfuir. La plupart sont repris par les SS.

Un an plus tard, à l’arrivée de l’armée rouge, il ne restait qu’une quarantaine de survivants, les autres, mêmes s’ils n’ont pas été attrapés par les nazis, sont tombés, certains assassinés par des nationalistes polonais. Mais, sans la révolte, il n’y aurait même pas eu cette quarantaine de rescapés pour témoigner de la barbarie de Treblinka.

Plus encore, la révolte de Treblinka témoigne de cette capacité qu’ont les êtres humains, y compris dans les pires conditions d’oppression et de barbarie, de trouver en eux assez de force et de courage pour organiser une révolte.

_treblinka_survivants_1944L’insurrection de Treblinka ne fut pas un soulèvement spontané, mais une révolte longuement préparée, organisée, avec tous les efforts que cela implique.

Comme l’insurrection du ghetto de Varsovie, la révolte du camp de Sobibor, ou, dans des conditions quelques peu différentes, l’organisation de groupes antifascistes à Mauthausen ou l’insurrection du camp de Buchenwald, le soulèvement de Treblinka montre que même les régimes les plus barbares et les plus totalitaires ne peuvent écraser complètement cette aspiration humaine à la révolte.

En conclusion de « L’Enfer de Treblinka », Vassili Grossmann écrit :

« Aujourd’hui chacun est tenu, devant sa conscience, devant son fils et devant sa mère, devant sa Patrie et devant l’humanité, de répondre, de toute son âme et de toute sa pensée, à la question suivante : d’où vient le racisme ? Que faut-il pour que le nazisme, l’hitlérisme ne renaissent jamais plus, ni d’un côté ni de l’autre de l’Océan ? L’idée impérialiste de « supériorité » nationale, raciale, etc., a logiquement conduit les hitlériens à créer les camps de Majdanek, Sobibor, Belzyce, Oswiencim, Treblinka.

N’oublions pas que de cette guerre les fascistes garderont non seulement l’amertume de la défaite, mais aussi le voluptueux souvenir des assassinats en masse aisément effectués. C’est ce que doivent se rappeler, âprement et jour après jour, ceux à qui sont chers l’honneur, la liberté et la vie de tous les peuples, de toute l’humanité. »

Et ce dont il faut, aussi, se rappeler, c’est de ces révoltes et insurrections, de tous ces combats dans les plus atroces conditions de barbarie qui sont la preuve des capacités humaines de combattre l’oppression, et, un jour, d’en finir avec toutes formes de racisme, d’oppression, de guerre et de barbaries.

Treblinka , le camp de l’horreur

Notes

(1) Chiffres cités par Marcel Ruby, « Le livre de la déportation », Édition Robert Laffont, Paris 1995

(2) Chiffres cités par Caren Keller Niss, Treblinka, version française disponible à cette adresse :
http://www.jewishgen.org/Forgottencamps/Camps/TreblinkaFr.html

(3) Vassili Grossmann, L’enfer de Treblinka, 1945. L’intégralité du texte de Vassili Grossmann peut être lu à cette adresse :
http://pagesperso-orange.fr/d-d.natanson/treblinka.htm

(4) Vassili Grossmann, L’enfer de Treblinka.

(5) Vassili Grossmann, L’enfer de Treblinka.

(6) J.F. Steiner, Treblinka, Le livre de poche, 1972

(7) J.F. Steiner, Treblinka, Le livre de poche, 1972

( 8 ) Vassili Grossmann, L’enfer de Treblinka.

TEXTE : http://www.communisme-ouvrier.info/

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