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En 1977, le président égyptien Anouar el-Sadate entreprend un voyage à Jérusalem. Il veut abattre le mur, un mur psychologique, entre Arabes et Israéliens. Contrairement à son prédécesseur Nasser, Sadate ne dira pas « non » à des négociations de paix entre les deux pays.

sadate et beginSamedi 19 novembre 1977. Aux aguets, 20 000 hommes, arme au poing, attendent sur le tarmac de l’aéroport Ben Gourion. L’espace aérien israélien est fermé au trafic. Seul le vol du Caire est attendu. Des drapeaux israélien et égyptien flottent au vent, pour la toute première fois.

« Bienvenue au président Sadate » est inscrit partout en arabe, en hébreu et en anglais. Le dispositif de sécurité est exceptionnel et le personnel de l’aéroport dit être prêt pour « la plus grande journée » de son histoire.

L’assistance scrute le ciel pour y déceler les lumières clignotantes du Boeing du pharaon. Tous attendent fébrilement « l’hôte le plus précieux qu’Israël ait jamais accueilli ».

À 19h, comme prévu, l’avion se pose sur la piste. L’accueil est délirant. Une fois la passerelle installée, les journalistes descendent tout excités. Certains d’entre eux, arrivés la veille, sont extrêmement surpris par l’accueil chaleureux qui leur est réservé.

Des « marhaba » se multiplient, et, dans le taxi les emmenant à leur hôtel, le chauffeur insiste pour leur faire entendre Oum Kalsoum ou Farid el-Atrache.

Sadate descend enfin, vêtu d’un costume gris clair, et salue le Premier ministre, Menahem Begin, sous les regards du président israélien Katzir. Sadate devient alors le premier président arabe à effectuer une visite officielle en Israël. Il arrive à 21h30 à Jérusalem, sous la clameur des Israéliens, pour la plupart vêtus de tous leurs habits, et entonnant des chants israéliens évoquant la paix.

Discours devant la Knesset

Le lendemain, Sadate réalise le rêve de feu le roi Fayçal d’Arabie saoudite : prier à Jérusalem. Le chef d’État égyptien a fait ses dévotions à la mosquée d’al-Aqsa le jour de la fête d’al-Adha.

Puis il visite l’église du Saint-Sépulcre, située dans la vieille ville. Enfin, il passe 40 minutes en compagnie de M. Begin, au mémorial de Yad Vachem, dédié à la mémoire des victimes juives.

Il insiste pour rencontrer Golda Meir, l’ancien Premier ministre d’Israël, qu’il surnomme affectueusement « Old Lady ». Elle lui rétorque qu’elle est certes vieille, mais qu’elle espère vivre assez longtemps pour être témoin de la paix. Un échange de cadeaux se fait.

Visite d'Anouar El-Sadate (1918-1981), homme d'Etat Ègyptien, en Israel. Golda Meir (1898-1978), ancienne Premier ministre israÈlienne lui offrant un cadeau. 21 novembre 1977.
Visite d’Anouar El-Sadate (1918-1981), homme d’Etat Ègyptien, en Israel. Golda Meir (1898-1978), ancienne Premier ministre israÈlienne lui offrant un cadeau. 21 novembre 1977.

Il lui dit : « Toi et moi sommes grand-père et grand-mère, je t’ai apporté un cadeau pour ton petit-fils. » Sadate reçoit en échange un présent pour sa petite-fille Yasmine, aux cheveux blonds comme le blé, du fait des gènes de sa grand-mère à moitié anglaise, Jihane, seconde épouse de Sadate.

En milieu d’après-midi, devant l’aréopage de députés de la Knesset, le président égyptien prend la parole et prononce un discours en arabe, suivi de celui de M. Begin. Tout est réglé comme du papier à musique.

sadateSur la piste d’atterrissage, le « shake-hand » Sadate-Begin.

Montagne de Moïse

Pourtant, ce voyage, augurant la paix, n’a pas été si aisé à envisager. Les stigmates de la guerre des Six-Jours sont encore vifs. Mais la guerre du Kippour – du 6 au 24 octobre 1973 – va rééquilibrer la donne pour l’Égypte et permettre à Sadate d’entamer des négociations de paix avec Israël. Cette relative réussite militaire égyptienne, là où Nasser avait échoué, aboutit à une normalisation des relations israélo-égyptiennes. Sadate fera « payer le prix de sa victoire aux Arabes », dira Ghassan Tuéni à propos du voyage à Jérusalem, dans Un siècle pour rien.

Le successeur de Nasser, arrivé au pouvoir à la mort de ce dernier, en reprenant les rênes de l’Égypte, s’est dit « investi d’une mission divine ». C’est au pied de la montagne de Moïse, près du couvent Sainte-Catherine, que le nouveau raïs a eu l’idée de sa mission de paix. « Elle est sacrée, inspirée par Dieu », dit-il à l’époque. Il sera celui qui mettra fin au conflit entre les Arabes et les juifs.

Mais en ces temps troubles, la question d’un rapprochement avec l’ennemi de toujours est taboue dans le monde arabe. Et il n’est pas bon d’avoir de la sympathie, voire de se montrer neutre envers la « visite de la discorde », pour les journalistes arabes, au moment des faits. À titre d’exemple, le quotidien L’Orient-Le Jour sera même suspendu une journée pour lèse-censure. Son crime ? L’objectivité.

Selon le journal, « il ne fallait pas informer les lecteurs des réactions arabes au projet du dialogue Sadate-Begin ». Ou comment cette visite allait ébranler le monde arabe, où seul le mot « traître » sera toléré pour Sadate dans la bouche de tous.

Le président américain, Jimmy Carter, applaudit quant à lui au « courage » du raïs à l’occasion de sa visite à Jérusalem et souligne que ce sera « un pas en avant vers la réunion d’une conférence élargie » à Genève sur le Proche-Orient. Le « climat psychologique au P-O » sera amélioré par cette visite, selon M. Carter.

Pas de regrets

La veille du départ, le monde arabe est sur le pied de guerre. La « bombe Sadate » n’en finit pas de faire des retombées, et le coup de force du raïs, qui parlera au nom « de tous les Arabes », n’est pas vu d’un bon œil.

Les démissions se font en cascade au Caire, le président syrien Hafez el-Assad n’est pas d’accord sur la tactique, mais reste néanmoins « bon ami » avec son homologue égyptien. La visite va se faire contre l’opinion arabe. Qu’importe ! Il ira malgré tout.

« Je considérerai toujours ce voyage comme quelque chose de sacré et j’en serai toujours fier. Je ne regretterai jamais, bien qu’un an après, il y ait des difficultés sur le chemin de la paix. Mais cela ne veut pas dire que l’initiative elle-même ait perdu de son sens », dit-il. C’est au pied des pyramides que le président Sadate évoque, le 20 novembre 1978, son voyage à Jérusalem l’année précédente dont il garde un souvenir heureux.

Devant les journalistes vedettes de France 2, Jean-Pierre Elkabbach et Alain Duhamel, il évoque ce moment, ce voyage audacieux, chez ses ennemis d’autrefois. L’image qu’il gardera de ce périple ? « Je n’aime pas la haine, ni la violence ni l’amertume entre moi-même et toute personne. Et je n’aimais pas ce qui se passait entre nous et Israël, surtout depuis la guerre d’octobre. »

sadate. rabin jpgSadate (à gauche) sert la main de Begin en présence de Jimmy Carter,

Le 26 mars 1979, le fruit d’années acharnées de travail pour la paix est enfin arraché. En dix minutes à peine, l’affaire est réglée. Sadate, Begin et Carter signent tous trois le traité de paix, sur un bureau en noisetier sur lequel, en 1898, fut signé le protocole de paix hispano-américain. Puis les hymnes nationaux des trois pays, égyptien, israélien et américain, se font entendre. Mais pas seulement.

Au loin, se devine une rumeur, celle des milliers de manifestants tenus à bonne distance de la Maison-Blanche, qui scandent des slogans propalestiniens. Enfin, le moment le plus émouvant de la cérémonie : la triple poignée de main des dirigeants, tout sourire, retransmise en direct par les trois chaînes de télévision de leurs pays respectifs. La paix tant espérée est au rendez-vous.

Seules l’Égypte et la Jordanie reconnaissent, à ce jour, l’État hébreu.

Discours d’Anouar el-Sadate à Jérusalem, le 20 novembre 1977

sadate discoursAnouar el-Sadate devant le Parlement israélien avec, à sa gauche, Yitzhak Shamir, président de la Knesset, et Ephraïm Katzir, président d’Israël.

Discours :

« Je suis venu à vous aujourd’hui afin que nous puissions construire une vie nouvelle, afin que nous puissions établir la paix pour nous tous sur cette terre, la terre de Dieu – nous tous, musulmans, chrétiens et juifs…

Le destin a voulu que mon voyage – une mission de paix – coïncide avec la fête musulmane d’al-Adha, la fête du sacrifice consenti quand Abraham – l’ancêtre des Arabes et des juifs – obéit au commandement de Dieu et se remit à Lui, non par faiblesse mais par force spirituelle et dans une totale liberté, accepta de sacrifier son fils avec une foi inébranlable, établissant ainsi pour nous des idéaux qui donnent à la vie une profonde signification…

Le premier fait est qu’il ne peut y avoir de bonheur pour quiconque au prix du malheur d’autrui…

Vous voulez vivre avec nous dans cette région du monde, et je vous le dis en toute sincérité : nous vous accueillerons avec plaisir parmi nous, en sûreté et en sécurité…
Je vous le dis, en vérité, que la paix ne sera réelle que si elle est fondée sur la justice et non sur l’occupation des terres d’autrui. Il n’est pas admissible que vous demandiez pour vous-mêmes ce que vous refusez aux autres…

En toute honnêteté, je vous dis que la paix ne peut être obtenue sans les Palestiniens.

Ce serait une grossière erreur, dont les conséquences seraient imprévisibles, que de détourner nos yeux du problème ou de le laisser de côté… Si vous avez trouvé la justification légale et morale de l’établissement d’une patrie nationale sur un territoire qui n’était pas le vôtre, alors il vaut mieux que vous compreniez la détermination du peuple palestinien à établir son propre État, une fois de plus, dans sa patrie.

Quand quelques extrémistes demandent que les Palestiniens abandonnent cet objectif suprême, cela signifie en réalité qu’on leur demande d’abandonner leur identité, et tous leurs espoirs pour l’avenir…

Permettez-moi de résumer la réponse à la question : « Qu’est-ce que la paix pour Israël ? » La réponse est qu’Israël devrait vivre à l’intérieur de ses frontières, à côté de ses voisins arabes, en sécurité et en paix, dans le cadre de garanties acceptables que l’autre côté obtiendra également. Comment cela peut-il être réalisé ? Comment pouvons-nous arriver à ce résultat pour obtenir une paix permanente et juste ?

Voici les faits auxquels on doit faire face avec courage et clarté. Il y a de la terre arabe qu’Israël a occupée et qu’il continue à occuper par la force des armes. Nous insistons sur un retrait complet de ce territoire arabe, y compris Jérusalem arabe, Jérusalem où je suis venu comme dans une cité de paix, la cité qui a été et qui sera toujours l’incarnation vivante de la coexistence entre les fidèles des trois religions…

Il est inacceptable que quiconque puisse penser à la position de Jérusalem en termes d’annexion ou d’expansion. Jérusalem doit être une ville libre, ouverte à tous les fidèles…
J’ai déclaré plus d’une fois qu’Israël est devenu un fait que le monde a reconnu et dont la sécurité et l’existence ont été garanties par les deux superpuissances…
Nous déclarons même que nous acceptons toutes les garanties internationales que vous pourriez imaginer, d’où qu’elles viennent…

L’expérience de l’histoire nous enseignera peut-être, à nous tous, que les fusées, les navires de guerre et les armes nucléaires ne peuvent établir la sécurité, mais, au contraire, détruisent tout ce qu’elle bâtit…

La paix n’est pas seulement une signature apposée sous un texte. C’est une nouvelle écriture de l’histoire.

Source

Bibliographie :
Un siècle pour rien, Jean Lacouture, Ghassan Tuéni et Gérard D. Khoury
Archives L’Orient-Le Jour
Archives INA
RFI : « Portrait d’Anouar el-Sadate ».
Discours d’Anouar el-Sadate à Jérusalem, le 20 novembre 1977

http://www.europe-israel.org

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