Le quotidien de la communauté juive sur le Rhin moyen. Trois images tirées du Mahzor de Worms, un livre de prière de 1276, illustrent la culture et la vie quotidienne des communautés « Schum » de Worms, Spire et Mayence

Mahzor de Worms 1Spire, Worms et Mayence ont abrité au Moyen âge les plus importantes communautés juives de l’espace germanophone. Un livre de prière richement illustré, le Mahzor de Worms, est une source d’information sur leur vie quotidienne.

Les villes de Spire, Worms et Mayence sont entrées dans l’histoire comme les villes « Schum » – un acronyme composé des noms hébreux de ces localités sises sur le cours moyen du Rhin : Schpira pour Spire, Warmaisa pour Worms et Mem pour Mayence.

Certes, ces cités romaines avaient déjà abrité des communautés juives mais celles-ci avaient périclité à la chute de l’empire romain. De nouvelles colonies venues de France, d’Italie et d’Espagne ne s’installeront à nouveau en Rhénanie qu’aux IXe et Xe siècles.

Le grand érudit Rachi

Dans les trois villes épiscopales du Rhin moyen, les communautés juives sont devenues des centres intellectuels et religieux au rayonnement considérable. Les « Sages de Mayence » se sont forgés une solide réputation grâce à leurs commentaires de la Bible et à leurs hymnes synagogaux.

Le rabbin Chlomo Izhaki, plus connu sous son acronyme Rachi, a vécu à Worms de 1055 à 1065.

C’est à lui que l’on doit le plus important commentaire médiéval du Talmud. Avec ses élèves, il a mis au point la méthode consistant à répondre à des questions par d’autres questions, fondant ainsi une forme essentielle de l’enseignement juif et une condition de son évolution.


Rachi était originaire de Troyes, où il retourna en 1065.

La notoriété des maîtres exerçant dans les communautés Schum était telle que l’on s’adressait à eux même depuis Jérusalem, tant il est vrai que « l’enseignement donné par nos maîtres à Mayence, Worms et Spire s’est propagé à tout Israël ».

Les communautés juives rhénanes occupaient également une place primordiale dans les échanges commerciaux.

L’empereur Henri IV accorda une forte exonération des péages royaux dans une charte datée de 1074 qui incluait explicitement les juifs – ce qui confirme leur rôle éminent dans le commerce de cette époque. On sait, par exemple, que Kalonymos ben Mair, juif de Spire, jouissait de la confiance de l’empereur Frédéric Ier Barberousse dont il gérait d’ailleurs les finances.

Mahzor de Worms 2Déclin et renaissance des communautés juives

Au cours de la deuxième moitié du XIIIe et de la première moitié du XIVe siècles, la grande époque des communautés Schum se terminait. En 1283, des pogroms sévissaient à Mayence, en 1349, les juifs servirent de boucs émissaires lorsque la grande peste se déclara. Il est vrai que de solides intérêts financiers étaient aussi en jeu : de nombreux chrétiens étaient les débiteurs des juifs.

Au XVe siècle, des communautés juives se réorganisèrent à Worms, Mayence et Spire. Celle de Worms est restée jusqu’aux temps modernes un centre florissant de la culture juive, qui n’a disparu qu’en 1942 sous la dictature nazie.

Mais une fois encore, la vie ashkénaze est revenue et il existe aujourd’hui une communauté juive à Mayence, compétente également pour Worms et la Hesse rhénane.

Sur les traces des communautés juives de Worms

Worms offre de nombreux vestiges d’une histoire juive très riche : le plus vieux cimetière juif qui soit encore conservé en Europe s’y trouve, avec des pierres tombales datant du XIe siècle, de même qu’une synagogue du XIIe siècle, détruite par les nazis puis reconstruite en 1961, et un mikvé (bains rituels) du XIIe siècle.

Le bassin souterrain, alimenté par la nappe phréatique, est construit en pierres de grès, un escalier légèrement incurvé mène à un vestibule voûté, en avant des bains.

Située derrière la synagogue, la maison de Rachi, sur l’emplacement de laquelle on pense que se trouvait au Moyen âge une école talmudique, abrite aujourd’hui le Musée juif et les archives municipales. L’exposition retrace la longue et riche histoire des communautés juives de Worms, en présentant des maquettes, des documents officiels, des plans, des objets du culte et des photographies.

Mahzor de Worms 3Un livre de prière pour les grandes fêtes juives


Le Mahzor de Worms (1272) date de la haute époque ashkénaze.

L’original se trouve aujourd’hui à la Bibliothèque nationale et universitaire d’Israël, à Jérusalem, et le document présenté ici est un fac-similé.

Le mot hébreux « Mahzor » désignait à l’origine le cycle solaire et lunaire, plus tard le cycle des fêtes revenant chaque année. Enfin, on a aussi appelé Mahzorim les livres richement illustrés contenant les prières, lectures et autres textes liturgiques destinés aux grandes fêtes du cycle annuel.

Comprenant deux tomes, le Mahzor de Worms est l’un des plus importants livres de prière hébraïques du Moyen âge. Les décorations peintes de couleurs vives représentent des scènes de la vie traditionnelle, la Jérusalem céleste, mais aussi lions, éléphants et signes du zodiaque. Sur certains feuillets, on voit aussi des notes de musique – une référence au chant synagogal.

Le Mahzor de Worms : première inscription attestée en yiddish

Deux lignes écrites en yiddish attestent pour la première fois l’usage de cette langue vernaculaire très répandue en Europe centrale et orientale ; c’est une langue germanique qui comporte aussi de nombreux éléments hébreux et slaves. Le yiddish s’écrivait en caractères hébraïques, après transcription de ces lignes en caractères romains, on peut lire : « gut tak im betage se wer dis machasor in beß hakneßeß trage » (« Qu’un bon jour vienne à celui qui porte ce livre de prière à la synagogue »).

Il peut paraître surprenant qu’un livre de prière comporte aussi des scènes de vénerie. Mais le cerf traqué par un chasseur et ses chiens est une image pour désigner la persécution des juifs par les chrétiens, et elle est fréquemment utilisée.


En effet, les communautés Schum n’ont pas été épargnées : l’appel à la croisade du pape Urbain II incitant la chrétienté à délivrer les lieux saints de la Palestine a déclenché en Europe une vague d’enthousiasme que même ses propres instigateurs ne parvenaient plus à maîtriser. Excitées par des prédicateurs fanatiques, les populations s’en prenaient aux communautés.

Seul l’évêque de Spire réussit à protéger « ses » juifs des pogroms. À Worms, ils se sont réfugiés dans la cour épiscopale mais, l’évêque étant absent, les attaquants ne purent être contenus. Les victimes furent nombreuses. Seuls ceux qui se firent baptiser pouvaient espérer la clémence. Pourtant, quelques années, plus tard, la communauté juive de Worms s’était reconstituée et l’empereur Henri IV autorisa même expressément ceux qui avaient été baptisés sous la contrainte à revenir à leur religion d’origine.

Mariage sous un baldaquin

Une autre des illustrations du Mahzor de Worms est moins tragique. Elle représente un couple de fiancés sous le rituel dais nuptial. Cette houppa symbolise la demeure, la famille que les nouveaux mariés vont fonder ensemble. À droite se trouve le rabbin qui, comme le fiancé, porte une coiffe pointue. En effet, depuis le quatrième concile du Latran, les hommes juifs devaient porter un chapeau particulier comme signe distinctif (en France, c’était la rouelle).

Dans la réalité, ce précepte n’était pas aussi suivi que le suggèrent les représentations picturales. Selon la tradition, la fiancée est voilée. Lorsqu’elle atteint le dais, elle tourne sept fois autour de son futur époux pour évoquer, notamment, les sept jours de la Genèse. Juridiquement, le couple est pleinement marié lorsque l’homme passe l’alliance au doigt de sa fiancée, en disant : « Tu m’es consacrée par cet anneau selon la loi de Moïse et d’Israël ». Puis l’acte de mariage, par lequel le marié promet d’honorer sa femme et de la protéger, est remis par le marié à son épouse. Alors, le rabbin récite les sept bénédictions traditionnelles sur une coupe de vin – c’est précisément cet instant qui est représenté sur le Mahzor de Worms.

Les époux boivent le vin puis l’homme casse avec le pied le verre posé sur le sol, en souvenir de la destruction du Temple de Jérusalem. Les amis et la famille souhaitent Masel tow (beaucoup de bonheur) aux jeunes mariés. Pendant la cérémonie, la tradition veut que le rabbin soit tourné vers l’est et les époux vers le sud – il en est ainsi sur le Mahzor de Worms.

Abattage rituel

Une autre page du Mahzor montre la shehita ou mise à mort rituelle d’un animal. La viande n’est considérée casher, donc propre à la consommation, que si l’animal s’est vidé de son sang : la consommation de sang est formellement interdite aux juifs. À cet effet le boucher doit trancher d’un seul geste l’artère carotide, l’œsophage et la trachée sans que l’animal n’ait été préalablement étourdi.

Le couteau utilisé doit être très effilé. Au Moyen âge déjà, seuls des juifs croyants et spécialement formés avaient le droit d’abattre les animaux. Le shohet devait avoir l’autorisation de son rabbin. Il n’était pas rare que le boucher casher soit aussi le maître et le cantor de la communauté. L’exercice d’un artisanat étant interdit aux juifs, les shohetim du Moyen âge et post-Moyen âge devaient en outre demander à leur conseil municipal de leur délivrer une dispense.

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