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Pour les Alliés en guerre tous les moyens disponibles devait être consacrés à la victoire, le sauvetage des Juifs passait après.

On oublie trop facilement que l’Amérique, neutre jusqu’en 1941, n’avait pas cette excuse pour refuser l’accueil des Juifs d’Europe condamnés à la mort.

Pendant les premiers mois de 1940, une série d’éditoriaux prophétiques tirent le signal d’alarme. En mars 1940, dans le magazine Friends of Sion, Elias Newman presse ce qui va arriver. Il écrit : « Après la dernière guerre mondiale, trois millions de Juifs se sont retrouvés mendiants; avant que cette guerre ne se termine, sept millions seront des cadavres ».

Nahum Goldmann, président du Comité exécutif du Congrès Juif Mondial, dans un article de juin 1940, prédit que « si la situation continue, la moitié des 2 000 000 de Juifs de Pologne seront exterminés dans l’année qui vient ».[1]

Le Newark Ledger, le 7 mai 1940, annonce que cinq millions et demi de Juifs sont dans la détresse et que nombre d’entre eux sont condamnés à périr.[2]

De tels propos auraient dû préparer le public américain à s’inquiéter de ce qui va arriver. Il n’en est rien. Le public américain dans sa majorité refuse d’entendre ces déclarations prémonitoires. Il pense qu’il s’agit d’une vaste opération de propagande montée pour entraîner l’Amérique à intervenir dans la guerre qui fait rage en Europe.

Plus que tout, les Américains veulent rester neutres.

Quelques mois plus tôt, visionnaire, Walter Gerson, un dirigeant de la communauté juive de Dantzig, écrit à la Pentecôte de 1939 : « Savez-vous ce que la guerre veut dire pour nous ? Ce sera une catastrophe comme nous n’en avons jamais connue. Les nazis vont tuer des millions de Juifs et du fait de leur brutalité et de leur détermination, nous n’avons aucun moyen de les en empêcher ».[3]

En octobre 1939, Richard Lichtheim, l’homme de l’Agence Juive à Genève[4], parlant de la Pologne récemment occupée par les Allemands, prévoit que « sous le régime nazi, deux millions de Juifs vont être anéantis avec autant de cruauté, peut-être même plus, que le million d’Arméniens exterminés par les Turcs pendant la Première Guerre mondiale ».[5]

Plus tard au début 1941, Knickerbocker, un journaliste de retour d’Allemagne, écrit que « peut-être cinq à six millions de Juifs vont mourir au bout du compte ». Ils ne seront pas assassinés, mais condamnés « à une mort lente ».[6]

Et tous ces rapports quasi journaliers que font parvenir d’autres journalistes américains travaillant en Europe ? Un certain nombre ne sera rapatrié qu’en 1942, quelques semaines après le début des hostilités entre l’Amérique et l’Allemagne. Auparavant, ils ont quotidiennement côtoyé ces « morts sociaux » que sont les Juifs du Reich.

Dès décembre 1939 dans les gares ils ont assisté au départ de milliers de Juifs d’Autriche et du Protectorat tchèque pour les « colonies de l’Est polonais ».

De nombreux articles paraissent dans la presse. The New Republic du 15 novembre 1939 parle d’une « souffrance humaine au-delà de tout ce qui peut être imaginé ». «

Graduellement tous les Juifs sont regroupés dans la région de Lublin, la partie la plus inhospitalière de l’ancienne Pologne », lit-on dans le Chicago Tribunedu 28 mars 1940.

Le titre d’un article dans le Christian Science Monitor du 17 mars 1941 ne laisse planer aucun doute : « Les Juifs n’ont aucune chance de survie dans l’ordre nouveau nazi ».[7]

Les Américains trouvent ces rapports exagérés. Ils ne veulent pas se laisser berner. Un éditorial du 9 mars 1940 rappelle aux Américains que pendant la Première Guerre mondiale « un très grand nombre d’histoires horribles furent confirmées, répétées avec acharnement (…) bien qu’entièrement fausses ».[8]

William Zukerman, le correspondant européen du Jewish Morning Chroniclede New-York, n’écrit-il pas le 9 novembre 1940 que la souffrance des Juifs n’est pas plus grande que celle endurée par d’autres populations ? Après la chute de la France, il prédisait une diminution de l’antisémitisme nazi, car il avait « atteint son but » et parce qu’ « il ne reste que très peu de gens qui croient encore à ce bluff évident ».[9]

Les Américains préfèrent lire ce genre de commentaires qui les rassurent et les confortent dans leur inaction. Venant d’un journal israélite connu, l’information prend toute sa valeur. Voilà enfin un journaliste, témoin direct de ce qui se passe, qui ne se laisse pas influencer par la propagande !

Si le public reste sceptique, les dirigeants politiques, eux, devraient se rendre à l’évidence.

Les Etats-Unis ont eu des ambassades à Berlin jusqu’en décembre 1941, à Budapest et à Bucarest jusqu’en janvier 1942, à Vichy jusqu’en novembre 1942.[10] Bien que ces diplomates aient transmis des témoignages fiables, ils ne provoquent aucune réaction de Washington.

Le 29 juin 1941, 4 330 Juifs de la ville roumaine de Iasi sont entassés dans des wagons de marchandises verrouillés. Ils roulent, sans quitter la Roumanie, six à sept nuits sans nourriture, sans eau et sans air, les fenêtres ayant été obstruées. 2 650 Juifs meurent assoiffés ou asphyxiés.[11] (Image à la une)

Franklin Mott Gunther, représentant américain à Bucarest, en informe son ministère à Washington sans provoquer la moindre réaction. Ses supérieurs veulent éviter toute intervention auprès du gouvernement roumain qui aurait pu les contraindre à accueillir tous les Juifs qui fuient. « Accepter un tel plan a toutes les chances d’ajouter de nouvelles pressions pour l’asile dans les pays de l’hémisphère ouest ».

Comment peut-on sauver des Juifs roumains sans que le précédent ne s’applique à tous les Juifs persécutés ? « D’après ce que je comprends, nous ne sommes pas prêts à nous occuper de l’ensemble du problème juif », conclut Cavendish Canon, fonctionnaire du Département d’Etat.[12]

Les 27 et 28 août 1941, à Kamenets-Podolski, 14 à 16 000 Juifs de régions récemment annexées par la Hongrie, sont mitraillés à mort par les Allemands aidés de sapeurs hongrois.[13]

Herbert Pell, ambassadeur des Etats-Unis en Hongrie jusqu’au 11 décembre 1941, est comme tout le monde à Budapest au courant de cet assassinat collectif. Ami de Roosevelt, il a un accès direct auprès du Président et pourtant ses rapports sont ignorés.[14]

Il s’agit de sauver des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants dont l’existence est sérieusement menacée et qui font le siège des consulats américains en quête d’un visa qui leur ouvrirait les portes de la sécurité.[15] Même si elle peut paraître exagérée à certains, l’information vient de différentes sources crédibles et elle est convergente.

Le public reste insensible et en questionne la véracité.

Le gouvernement agite l’épouvantail d’avoir à ouvrir ses frontières à des millions de Juifs européens s’il en accepte quelques dizaines de milliers. L’Amérique neutre n’était même pas prête à recevoir le nombre de réfugiés autorisé par ses propres quotas d’immigration.

© Marc-André Charguéraud – www.europe-israel.org

Reproduction autorisée avec mention de la source et lien actif

[1] ROSS Robert, W. So it was True : The American Protestant Press and the Nazi Persecution of the Jews, University of Minnesota Press, Minneapolis, 1980, p. 148 et 150.

[2] LIPSTADT Deborah, Beyond Belief : the American Press and the Coming Holocaust, 1933-1945, The Free Press, New York, 1994, p. 145.

[3]RIEGNER Gerhart, Ne Jamais Désespérer : Soixante années au service du peuple juif et des droits de l’homme, Editions du Cerf, Paris, 1998, p. 60.

[4]L’Agence Juive représente les Juifs de Palestine auprès des autorités anglaises qui ont le pays sous mandat de la Société des Nations.

[5]HILBERG Raul, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, Paris, 1988, p. 233.

[6]LIPSTADT, op. cit. p. 147.

[7]IBID. p. 143, 145 et 148. D’autres exemples sont donnés par l’auteur.

[8] IBID p. 137.

[9] FRIEDMAN Saul, No Haven for the Oppressed: United States Policy toward Jewish Refugees 1938-1945, Wayne University Press, Detroit, 1973, p. 109.

[10]LAQUEUR Walter, Le terrifiant secret : La solution finale et l’information étouffée, Gallimard, Paris, 1981, p. 25.

[11] GUTMAN Ysrael, ed. Encyclopedia of the Holocaust, McMillan Publishing Company, New York, 1990, p. 711

[12]FEINGOLD Henry, The Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaust , 1938-1945, Rutgers University Press, New Brunswick, N.J. 1970, p. 179.

[13] BAUER Yehuda, Juifs à Vendre : Les Négociations entre Nazis et Juifs. 1933-1945, Liana Levi, Paris, 1996, p. 207.

[14] FENYO Mario, Hitler, Horty and Hungary : German-Hungarian Relations, 1941-1944, Yale University Press, New Haven, 1972, p. 47.

[15]BREITMAN Richard, KRAUT Alan, American Refugee Policy and European Jewry , 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington, 1987, p. 74. Au 30 juin 1939, 309 782 demandes de visas avaient été déposées dans les consulats américains en Allemagne dont une importante partie par des Juifs.

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