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Par Benoît Rayski

Elle appelle les choses (et les gens) par leur nom. Et – inestimable privilège – on l’écoute sans la lyncher.

Un restaurant russe à Saint-Germain-des-Prés. Et un des plus beaux soirs de ma vie. A table, en face de moi, une jeune fille de 86 ans. Un homme s’approche de nous, la paume ouverte et tendue vers elle : « Pourriez-vous me faire un autographe sur la main ? » Elle s’exécute de bonne grâce. L’homme se penche et baise respectueusement sa main.

Jamais je ne me suis senti aussi honoré que lors de ces quelques heures qu’elle a bien voulu m’accorder. La jeune fille de 86 ans s’appelle Marceline Loridan-Ivens. Elle est un peu connue et devrait l’être beaucoup plus : pour le 70e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, radios et télévisions se sont disputé sa présence.

Marceline Loridan-Ivens avait 15 ans lorsque, avec tant d’autres enfants et adolescents juifs, elle a été envoyée dans ce camp de la mort. Quand on a été déportée à 15 ans et qu’on en est revenue, on a 15 ans pour toujours.

Curieusement (pour les journalistes qui lui tendent le micro) ce n’est pas de ça qu’elle parle. Le monde d’hier, elle l’a raconté dans un livre*, façonné comme une lettre à son père qui n’est pas revenu. Tout y est : les bébés et les enfants juifs qui, les premiers, étaient acheminés vers les chambres à gaz, la sélection des cobayes qu’on allait dépecer pour des expériences médicales, car il fallait bien qu’on sache si les Juifs étaient des humains comme les autres…

De ça, donc, Marceline Loridan-Ivens ne parle pas ou très peu. C’était hier. Elle parle d’aujourd’hui, de la France d’aujourd’hui. Les journalistes sont gênés. Ils voudraient entendre Auschwitz : elle leur dit La Courneuve. Ils espèrent un cri contre les bourreaux nazis : une voix ferme, avec un merveilleux accent de gouaille parisienne, évoque la haine des Juifs qui sert de combustible à la racaille des cités. Marceline Loridan-Ivens dit : « les Arabes ». Les autres disent bien : « les Juifs ».

Elle a été souvent conviée dans des établissements scolaires pour évoquer son expérience et montrer le film qu’elle en a tiré. Les écoles que Marceline Loridan-Ivens visite et a visitées sont aux antipodes de Louis-le-Grand, de Stanislas ou d’Henri-IV. Elle sait où elle met les pieds, mais elle en a vu d’autres. Pendant la projection, la lumière s’éteint : on entend des bruits divers, des gloussements, des ricanements. La mort des Juifs, ces élèves-là n’en ont rien à battre… A l’exception bien sûr de ceux que cette mort réjouit.

Quand la lumière revient, elle s’adresse à la classe de sa voix douce et ferme : « Il me semble que certains d’entre vous n’ont pas apprécié. Discutons-en. » Silence. Alors, avec tout le mépris dont elle est capable, elle lance : « Vous êtes des lâches ! » Elle le raconte à la radio et n’omet pas de préciser que les lâches qu’elle dénonce sont issus de l’immigration maghrébine.

M.Loridan-Ivens : « Pourquoi mettre un enfant au monde pour qu’il revive la même chose »


Silence très gêné des journalistes. Marceline Loridan-Ivens a dit un gros mot. L’embarras dans le studio est perceptible. Mais qui oserait traiter Marceline Loridan-Ivens de raciste ou d’islamophobe ? Ce qu’elle n’est pas, évidemment. Et ce qu’on reproche avec une bêtise dégoulinante à tant d’autres qui pensent comme elle sans avoir son éblouissante stature.

Marceline Loridan-Ivens ne se résume pas à Auschwitz. Elle a vécu les plus passionnantes aventures de l’après-guerre. Du rêve au cauchemar. Sa route n’est pas passée par Haïfa où elle aurait pu débarquer avec d’autres jeunes Juifs pour faire le coup de feu contre les Arabes et créer en 1948 l’État d’Israël. Caméra au poing, elle a, avec son mari, le grand cinéaste Joris Ivens, pris le chemin du Vietnam où l’oncle Ho paraissait tellement plus attachant que Staline. Elle est allée filmer de près la Chine de Mao : l’Orient était rouge et, croyait-elle, ce rouge allait illuminer le monde. Une tragédie pour tous ceux qui ont vu dans ces années-là leurs illusions se fracasser.

Aujourd’hui, Marceline Loridan-Ivens regarde la France de près. C’est ici chez elle. Sa terre, son domicile, loin, très loin d’Auschwitz selon toute apparence.

Puis, un jour, Auschwitz est revenu. « Quand j’ai entendu lors du Jour de Colère des centaines de manifestants crier : “Juif, la France n’est pas à toi !” j’ai failli me jeter par la fenêtre. »

Depuis Marceline Loridan-Ivens est en colère. Il y a de saintes colères.

* Et tu n’es pas revenu, Marceline Loridan-Ivens, Grasset.

http://www.atlantico.fr/decryptage/marceline-loridan-ivens-femme-qui-ose-que-personne-ose-benoit-rayski-2430323.html#ke5b0MW0TJzdYymt.01

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