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Georges Duhamel appartient à cette génération qui a fait des années 1920-1940 un âge d’or du roman. Invité à assister à une cérémonie de circoncision juive à Tunis, il décrit, avec le regard du clinicien, cette fête qui est le symbole de l’Alliance. On perçoit, au delà de la description, une analyse de l’âme juive tunisienne.
Georges DUHAMEL (1884-1966) médecin, écrivain et poète français

« La famille Nessim Madar était misérable, à cette époque. Le père était arrivé de Djerba, portant encore sa chemise sur les chausses. Il était apprenti tailleur et possédait, pour toute fortune, une douzaine d’aiguilles et un dé d’argent. Il s’était marié, presque tout de suite, à une Boublil aussi dénuée que lui-même et, coup sur coup, en avait obtenu cinq enfants.

Pendant longtemps, les Madar avaient logé dans un taudis de la rue El Meslekh : une pièce pour cinq familles, une sorte de cave sans fenêtre, coupée en cinq boxes, comme une écurie, par des demi-cloisons à hauteur de ventre.

Le typhus avait donné, dans cette sentine, un farouche coup de balai. La tempête finie, Madar s’était retrouvé veuf, avec deux marmots anémiés, dont Khémaïs.

Khémaïs grandit quand même. Nessim Madar se remaria bien vite, eut de nouveaux enfants et ne tarda pas à s’installer près de la place Bab Carthagina. Il fit peindre, sur sa boutique, une enseigne ambitieuse : « Au plus bon tailleur du monde ».

Il connut le succès, gagna quelque argent et consentit de petits prêts aux Italiens de la rue de l’Alfa.

Cependant Khémaïs donnait maintes preuves d’une intelligence déliée. Il entra de bonne heure au service de ses oncles, les Madar du souk El Grana — lainages et cotonnades—, passa chez les Madar de la rue d’Espagne — soies et dentelles — où son stage fut assez court. A seize ans, il remplissait les fonctions d’expéditionnaire chez les Calo-Madar de l’avenue Jules-Ferry. Il s’y fit remarquer. D’abord avec le plus-bon-tailleur-du-monde, M. Dario Calo-Madar, qui cultivait toute une élite de courtiers, décida bientôt que Khémaïs serait placé dans une école de Paris pour y apprendre les langues vivantes, les mathématiques et quelques autres petites choses.

Khémaïs passa six années consécutives à Paris. Il y poursuivit de brillantes études, noua des relations précieuses, fréquenta chez les artistes et se forma, du monde moderne, une image pratique et cohérente.

Quand il revint à Tunis, il portait des guêtres mastic, un complet de coupe anglaise, des lunettes à monture d’écaillé et, sous le bras, un portefeuille en peau de truie.

M. Dario Calo-Madar apprécia favorablement la métamorphose de son pupille et lui confia plusieurs affaires délicates. Khémaïs s’en tira fort bien. Sa fortune parut assurée.

Il avait alors près de vingt-trois ans et habitait chez son père, avenue Roustan. Le plus-bon-tailleur-du-monde grisonnait dans l’aisance. Il avait lâché l’aiguille et se vouait avec

bonheur à de petites opérations financières. [Il rencontra Rahil Naccache et résolut de l’épouser.]

Khémaïs avait, pendant son séjour en France, résolument oublié la foi de ses pères. Ce n’est pas impunément que l’on fourrage dans les bibliothèques et que l’on hante les milieux

politiques. Khémaïs avait pris en aversion toutes les pratiques religieuses qu’il appelait des « singeries ». « Je suis Juif, disait-il. C’est peut-être une nationalité. Ce n’est pas une religion. » II débitait aussi pas mal d’autres bourdes que le père Naccache écoutait en se tirant la barbe d’un air gêné, mais qui jetaient Mme Naccache dans des colères glapissantes. Rahil se mettait à pleurer.

Mme Dinah Naccache était énormément pieuse. Rien à lui reprocher sur ce chapitre. Elle allumait elle-même, le vendredi soir, avant le coucher du soleil, toutes les lampes de la maison. Après quoi, menaces ou promesses, rien ne l’eût fait toucher au feu. Les lampes mouraient de leur belle mort dans la matinée du samedi. Mme Naccache, accroupie sur un

large divan, ne remuait pas le petit doigt. Nulle puissance au monde ne l’eût décidée à se promener en voiture, crainte de voir les chevaux tirer quelques étincelles du pavé.

Elle enterrait ses rognures d’ongles. Elle avait déjà marié deux garçons et surveillait ses brus de fort près, les conduisant elle-même au bain, après la souillure menstruelle, pour ne les rendre à leur époux qu’en état de pureté parfaite.

Bref, une sainte à sa manière et dans son petit coin.

Les discours de Khémaïs firent la plus mauvaise impression dans la famille quincaillère. Le jeune renégat fut informé sans trop de ménagement qu’il n’aurait la demoiselle qu’en acceptant de se plier à toutes les pratiques du culte, à toutes les exigences de la Loi.

J’entretenais, avec Khémaïs, d’honnêtes rapports d’amitié. Il me jugeait de bon conseil et vint me confier ses embarras.

— Cédez, lui dis-je. Cédez, mon vieux. Ne crânez pas inutilement. La personne vous plaît ; au surplus, ce n’est pas une mauvaise affaire. J’ai, comme vous, rejeté toute religion.

Je viens pourtant de tenir un de mes neveux sur les fonts baptismaux, pour ne pas contrarier ma soeur. La tolérance est l’expression suprême de la liberté. Cédez : l’avenir est aux pacifiques. Prenez d’abord la femme, et vous aurez un jour votre revanche, si toutefois vous y tenez.

Khémaïs céda, Rahil cessa de pleurer et la mère Naccache de glapir. Le mariage eut lieu dans la grande salle des Sociétés maltaises, et j’y fus invité.

Journée mémorable. Minute historique. L’assistance comportait deux clans distincts. D’un côté, les Naccache, fidèles au costume national : vestes bleu-ciel, culottes bleues ou blanches, chéchias et turbans, dames en grand tralala. De l’autre côté, les Madar, leurs alliés et leurs feudataires : jaquettes et vestons, trois ou quatre gibus, une Légion d’honneur, quelques robes des Galeries Lafayette, un chapeau de chez Lewis. On se montrait, du coin de l’oeil, Mme Dario Calo-Madar et Mme veuve Madar-AUia dont les limousines encombraient \a rue d’Espagne.

Même dans une grande ville comme Tunis, les Juifs ont l’air au campement. Leurs cérémonies sont improvisées. Ils opèrent dans un palace un peu comme sous la tente. On avait dressé une petite estrade et piqué sur la muraille, avec des punaises, la draperie brodée qui figure un des accessoires du culte. Le mariage fut célébrée par Mardochée Bokobza, rabbin suranné qui nasilla toutes ses prières avec une pointilleuse rigueur. Khémais me parut nerveux, un peu pâle.

Il se laissa couvrir la tête et fit les réponses régulières ; mais quand l’oncle Naccache brisa, dans le fond d’un seau hygiénique, le vase rituel, Khémais ne put réprimer une grimace d’agacement. Il me jeta certain coup d’oeil qui signifiait : « J’aurai mon tour. » II ne devait pas l’avoir tout de suite. On fit passer à la ronde un grand verre d’anisette, des glaces et des gâteaux. Après quoi, je présentai mes hommages aux époux et réussis une retraite habile.

J’appris, le lendemain, que les Naccache jouaient le grand jeu. Khémais et sa femme avaient été conduits sous bonne escorte jusqu’à leur chambre. On avait brisé une gargoulette devant la porte ; on leur avait placé, de force, dans les mains, un miroir et une clef ; on les avait enfermés avec un barbier, et toute la tribu Naccache avait, dix minutes plus tard, ouvert la porte en poussant des clameurs de joie. Rahil s’était évanouie, Khémais était entré dans une grande colère et les choses auraient sûrement mal tourné si les jeunes mariés n’avaient pris le parti de disparaître et d’aller coucher à l’hôtel.

Khémais fit un voyage de noces. Dès son retour, il s’installa dans son nouvel appartement de la rue des Tanneurs. La maison était confortable, encore qu’à l’ancienne mode. Il y avait une terrasse couverte et d’assez belles faïences.

Khémais acheta des meubles en bois courbé, quelques tableaux impressionnistes du Salon tunisien et un bureau mécanique, système américain.

Le soir, mes affaires, expédiées je montais parfois chez Khémais et j’y retrouvais des amis. Nous parlions socialisme, politique internationale, nous fumions des cigarettes égyptiennes en buvant du thé.

Au discours de son mari, Mme Madar opposait un visage impassible, mais que je jugeais obstiné, irréductiblement Naccache. Dès qu’elle était sortie, Khémais me disait, avec un sourire contraint : « II n’est pas encore question d’enfant.

Je ne suis pas pressé. Les Juifs ont, à cet égard, des préjugés absurdes contre lesquels il faut réagir. »

Ainsi parlait Khémais. Cependant son humeur se gâtait, de mois en mois. La stérilité de sa femme ne laissait pas d’inquiéter mon ami. Il y eut des querelles. Rahil se remit à pleurer.

Sur ces entrefaites, les Naccache reparurent en scène. C’est une tribu prolifique. On n’y connaissait alors qu’une seule femme inféconde : la Rebecca du souk El Hout, rousse indolente qui vivait dans le mépris général.

Les Naccache envahirent le logis de Khémaïs, chacun murmurant une recette infaillible, offrant une amulette, formulant un voeu. Rahil ne pouvait faire un pas dans son ancien quartier sans entendre crier derrière elle, même par ses petites cousines de dix ans : « Pour quand la bonne nouvelle ? » ou « Je te souhaite un garçon ! »

Par bonheur, Rahil devint enceinte et les Naccache entonnèrent des actions de grâces. La mère Naccache ne quitta plus l’appartement de la rue des Tanneurs.

Les événements en étaient là quand Khémaïs émit une prétention exorbitante. Il déclara tout net : « Si l’enfant est un garçon, il ne sera pas circoncis. »

Pauvre Khémaïs ! Je le revois, avec ses lunettes doctorales, son veston cintré, sa serviette en peau de truie ! Cette audace révolutionnaire lui valut plus d’outrages et d’inimitiés que

jamais apostat n’en eut à subir. Les Naccache et les Madar unirent leurs efforts. Rahil, sûre de son empire, alluma la guerre au sein même du foyer. On envisagea diverses formes de rupture et le problème se compliqua tout aussitôt, car déjà Khémaïs avait engagé la dot de sa femme dans certaines combinaisons. On parlait de soumettre le différend à M. Dario Calo-Madar. On organisait tout un petit scandale.

Je voyais le jeune homme presque chaque jour et l’inclinais aux transactions. « Je suis le maître ! » grondait-il. Et j’étais bien obligé de lui répondre :

— Hélas, non ! mon vieux. Au demeurant, qu’est-ce que ça peut vous faire ? Tous les médecins vous diront que la circoncision est une mesure des plus sages.

Khémaïs hurlait : « Préjugé ! » II ajoutait lâchement :

—D’ailleurs, ce sera peut-être une fille.

Le ciel ne toléra pas cette compromission. Rahil mit au monde un mâle. Khémaïs était troublé jusqu’au fond de l’âme.

Les Naccache remportèrent une victoire bruyante : la circoncision fut décidée.

Je reçus un billet m’invitant à la petite fête. Elle eut lieu par une belle matinée. J’étais libre et m’y rendis.

Rahil, le visage rayonnant, reposait encore dans son lit. On avait ouvert la porte donnant sur la terrasse, où, déjà, se pressaient les assistants. Je trouvai Khémaïs calme, les traits contractés, une lueur anormale sur les paupières. « Je voulais, me dit-il, que mon fils s’appelât Fernand. On va l’appeler Abraham. » II haussa les épaules.

Qui doit tenir l’enfant sur le fauteuil ? lui demandai-je.

Samuel Naccache, du souk El Hout, le mari de Rebecca. Les malheureux n’ont pas d’enfant. Ils ont sollicité ce rôle comme une faveur. Il paraît que ça porte chance.

Khémaïs eut un sourire crispé que je ne compris pas très bien.

Mme Naccache mère se promenait de chambre en chambre avec un flacon d’eau de rose. Elle en prenait, de temps à autre, une gorgée qu’elle pulvérisait en soufflant, pour purifier l’atmosphère.

L’appartement se remplissait. Tous les Naccache étaient sur la brèche : Samson, du Belvédère, entrepreneur de funérailles— entretien de tombes à l’année et au mois —, Messaoud, le tailleur de la rue des Maltais — rapiéçage à neuf, en tous genres —, Chikli Sammut-Naccache, le notable bottier de la rue Al-Djazira — Chaussures classiques et de luxe. Et tous les autres, et les Madar, et les Madar-Cohen et jusqu’’aux Cohen-Maïmoun.

Tout ce monde riait et chantait, car les Juifs sont un peuple gai. Certains hommes récitaient des prières.

On apporta le fauteuil de bois sur lequel sont sculptés des poissons et des mains. Rebecca épingla, contre une muraille, l’étoffe rituelle, brodée de caractères hébraïques. On disposa,

sur une chaise, quelques gros livres de prières, recouverts d’un tapis prêté par la synagogue. Ainsi fut improvisé l’autel du prophète Elie, protecteur des nouveau-nés. L’opérateur arriva. Je lui fus présenté. C’était Isaac Bessis, renommé pour son savoir et son habileté. Il portait un complet noir et un chapeau melon. Il fit, sans tarder, ses préparatifs.

— Je connais les méthodes modernes, me dit-il. Je ne suce plus directement la plaie. Je me sers d’une ventouse de verre, et je flambe mes instruments.

Il soumit, en effet, à la flamme de l’alcool un petit couteau dont le manche représentait un poisson, une lame d’argent encochée comme une feuille de nénuphar, et des ciseaux.

Puis il disposa, sur la table, une tasse pleine de vin, une autre tasse pleine de cendre, du coton pour le pansement.

Cependant on démaillotait l’enfant et le père Naccache distribuait à l’assistance des rameaux de myrte.

Quand tout fut prêt, Khémaïs vint se placer devant l’étoffe épinglée à la muraille. Il serrait les lèvres, il semblait excédé. On lui mit le bébé dans les bras, on lui couvrit la tête d’une petite pièce de soie et les prières commencèrent.

Ses mains tremblaient. Le petit garçon se mit à pleurer.

Alors l’opérateur retroussa les manches de sa veste, campa son chapeau melon en arrière et cria qu’il était temps de lui apporter l’enfant.

Samuel Naccache, du souk El Hout, se hissa sur le fauteuil orné de mains et de poissons. Il tenait l’enfant comme un poulet qu’on va truffer. Rebecca Naccache obtint de se placer à quatre pattes sous le fauteuil, ce qui porte bonheur aux femmes infécondes.

J’étais un invité de marque : l’opérateur me pria de lui présenter le plateau. Il mit en place la lame d’argent, coupa, sans maladresse, tout ce qui dépassait et jeta dans la cendre quelque chose qu’il me dit être « le bribuce ». Puis, cependant qu’il entourait la plaie de coton trempé dans le vin, il se mit à chanter un hymne, farouche et, pour finir, proclama le nom de l’enfant.

C’est à ce moment que se produisit un miracle. Khémaïs, durant toute l’opération, était demeuré dans un coin de la pièce ; il regardait obstinément à ses pieds. Quand Bessis, enflant la voix, prononça, le mot « Abraham ! » on entendit des sanglots convulsifs : Khémaïs Madar pleurait. Il pleurait sans retenue, sans honte, ouvrant enfin passage aux forces souveraines contre lesquelles il avait si vainement lutté, délivrant, déchaînant le démon de la race.

Aux sanglots de Khémaïs répondirent d’autres sanglots, ceux de Rebecca-la-stérile qui gémissait, à quatre pattes sous le fauteuil. Mais si la femme pleurait de tristesse, Khémaïs pleurait de joie.

Rahil lui tendit les bras. Ce fut une fameuse étreinte.

L’assistance hurlait et froissait les brins de myrte pour en exalter le parfum. La mère Naccache s’éclipsa, cachant le petit pot de cendres et le vestige du sacrifice. Ce sont choses qu’il importe de soustraire aux mains malveillantes.

Il y eut un moment de beau tumulte. Un verre de boukha courait de bouche en bouche. On se partageait des amandes, des figues, des dattes et des raisins secs. »

SOURCE : http://www.harissa.com/

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