SHARE

Qui sont les Chrétiens d’origine juive ?

Cette suite d’articles s’appuie sur une étude de Simon Claude Mimouni (né en 1949), directeur d’études à la section des sciences religieuses de l’École pratique des hautes études et titulaire de la chaire ‟Origines du christianisme”. Parmi les études qu’il mène, les prophétologies et les messianologies judéo-chrétiennes, lesquelles ont profondément marqué l’islam des origines et son évolution. Quelques titres parmi ceux qu’il a publiés : ‟Le judéo-christianisme ancien”, ‟La circoncision dans le monde judéen aux époques grecque et romaine” sous-titré ‟Histoire d’un conflit interne au judaïsme”, ‟La croisée des chemins revisitée” sous-titré ‟Quand l’Église et la Synagogue se sont-elles distinguées ?”

Qui sont les Chrétiens d’origine juive ? Pour répondre à cette question, on adoptera une démarche d’historien — et non de théologien. Notons qu’avant 135 C.E., il est difficile de les distinguer au sein du judaïsme.

‟Judéo-christianisme” est un néologisme attribué à Ferdinand Christian Baur, auteur d’un article publié en 1831 et intitulé ‟Die Christuspartei in der korinthischen Gemeinde, der Gegensatz des paulinischen und petrinischen Christentums in der ältesten Kirche, der Apostel Petrus in Rom”. Ce néologisme est malaisé à définir, quatre définitions se trouvant en concurrence ; elles sont respectivement déterminées par l’observance / la christologie / un système de doctrines / un système de concepts.

chretiens Ferdinand-Christian-von-BaurFerdinand Christian Baur (1792-1860)

La définition la plus courante de ce néologisme a été avancée par un Jésuite, le père Jean Daniélou (1905-1974). Il s’agit en fait de deux définitions proposées respectivement dans ‟Théologie du judéo-christianisme” et dans l’article de l’Encyclopædia universalis où il reprend cette première définition mais dans une perspective plus historique — et moins théologique. Précisons que dans les deux cas, ces définitions recouvrent trois réalités différentes, ce qui les rend plutôt vagues voire ambiguës. Dans tous les cas, elles ne collent pas assez aux réalités historiques.

Mais étudions comment les Chrétiens d’origine juive étaient désignés dans les textes anciens.

Eusèbe de Césarée reste très discret sur ses contemporains et n’évoque que les Chrétiens d’origine juive ayant vécu à Jérusalem vers 135 C.E. Ses principaux témoignages sont consignés dans ‟Histoire ecclésiastique”.

Dans un premier passage, il fait usage du mot ‟Hébreux” pour désigner l’origine ethnique des premiers évêques et des Chrétiens de Jérusalem jusqu’en 135. Dans un second passage, il partage les livres du Nouveau Testament en trois catégories : ceux qui sont universellement reçus / ceux qui sont contestés mais généralement reçus / ceux qui ne sont que rarement reçus.

Une fois encore, il fait usage du mot ‟Hébreux” pour désigner les Juifs qui croient en Jésus le Messie. Il signale qu’ils possèdent un Évangile appelé ‟selon les Hébreux”. On peut supposer que les Chrétiens d’origine juive ont été désignés comme ‟Hébreux” au temps d’Eusèbe de Césarée. Toutefois, ce terme n’était probablement pas employé de manière systématique car dans un passage de ‟Démonstrations évangéliques”, il est fait usage du mot ‟Juifs”.

Cyrille de Jérusalem, évêque de Jérusalem, emploie à plusieurs reprises le terme ‟Hébreux” dans ‟Catéchèses baptismales”, et dans un contexte prophétique pour désigner les Chrétiens d’origine juive. Successivement, il reprend ce terme dans une optique franchement polémique entre Chrétiens d’origine juive et Chrétiens d’origine païenne. Il n’utilise plus ‟Hébreux” mais ‟Juifs” pour désigner ceux qui reconnaissent Jésus mais refusent le Christ.

Simon-Claude Mimouni écrit : ‟On voit mal des Juifs, au milieu du IVe siècle, accepter de reconnaître Jésus : il ne peut s’agir que de Chrétiens d’origine juive. Par conséquent, dans ce cas précis, les termes ‟Juifs” et ‟Hébreux” apparaissent comme synonymes, l’un et l’autre renvoyant à des Chrétiens d’origine juive”.

Dans un autre passage, les ‟Hébreux” semblent être des Chrétiens d’origine juive ‟qui reconnaissent la messianité de Jésus mais non pas la divinité du Christ, ce qui explique en partie que l’auteur puisse les confondre avec les Juifs”.

Bref, l’évêque de Jérusalem utilise sans ambiguité ‟Hébreux” pour désigner les Chrétiens d’origine juive du 1er siècle, les douze apôtres et Paul de Tarse ainsi que les quinze évêques de Jérusalem.

Il oppose Hébreux et Juifs, les premiers ayant reconnu le Christ, les seconds l’ayant repoussé.

Mais le terme ‟Hébreux” dont il fait volontiers usage désigne-t-il systématiquement les Chrétiens d’origine juive ? La réponse est problématique. Dans certains textes patristiques, ‟Hébreux” et ‟Juifs” ne seraient pas synonymes. ‟Hébreux” désignerait ceux qui ont reconnu la messianité de Jésus et ‟Juifs” ceux qui l’ont refusée.

‟Hébreux” désignerait les Juifs croyants de l’Ancien et du Nouvel Israël tandis que ‟Juifs” prend une tournure volontiers polémique. Forts de cette distinction terminologique, les penseurs chrétiens auraient cherché à se rattacher à l’‟Ancien Israël” (Vetus Israel), soit les Hébreux, s’efforçant ainsi de marginaliser l’Israël de la terre et du peuple (les Juifs) afin de se proclamer le ‟Nouvel Israël” (Verus Israel). Ce n’est qu’une hypothèse, mais elle est solide.

Épiphane, évêque de Salamine, n’utilise jamais ‟Hébreux” pour évoquer des Chrétiens d’origine juive, ‟grands ennemis des Juifs”, mais plutôt ‟Nazoréens”.

Il est le premier à utiliser ce terme qui sera repris par Jérôme. Dans son traité consacré aux hérésies, ‟Panarion”, il souligne ce qui distingue les Nazoréens des Juifs et des Chrétiens : d’un côté, ils croient au Christ et, de ce fait, ils sont séparés des Juifs ; de l’autre, ils observent la Loi mosaïque et, de ce fait, ils sont séparés des Chrétiens.

Simon-Claude Mimouni écrit à ce propos : ‟On peut d’ores et déjà avancer que toute définition du christianisme d’origine juive ancien devra nécessairement se fonder, d’un point de vue théorique, sur ces deux éléments”. Notons par ailleurs que ‟Hébreux” et ‟Nazoréens” sont originaires du Nouveau Testament.

Pour désigner les Chrétiens d’origine juive, Jérôme fait usage de ‟Nazaréens” — et non de ‟Nazoréens” —, ce qu’explique la traduction du grec au latin. Par ailleurs, il fournit deux noms vraisemblablement relatifs aux Chrétiens d’origine juive au début du Ve siècle chez les Juifs (les minim, de minaeorum) et chez les Chrétiens (les ‟Nazaréens”, de nazaraeos).

Sous la plume de Jérôme, minim désigne les Nazaréens en particulier et non des apostats ou des hérétiques du judaïsme en général. Les Nazaréens se distinguent des Juifs car ils croient au Christ ; mais par leur observance de la Torah, ils se différencient des Chrétiens. Jérôme et Épiphane de Salamine leur reprochent de vouloir être à la fois juifs et chrétiens.

Dans un texte tardif de 570, ‟Récit de pèlerinage” de l’Anonyme de Plaisance, où ‟Hébreux” et ‟Chrétiens” sont opposés, on peut avancer l’hypothèse selon laquelle les premiers seraient des Chrétiens d’origine juive et les seconds des Chrétiens d’origine païenne. Bref, l’étude des textes laisse apparaître l’utilisation de plusieurs termes pour désigner les Chrétiens d’origine juive.

Par ailleurs, la terminologie désignant les Chrétiens d’origine juive dans la littérature chrétienne ancienne a varié : ‟Juifs croyants”, ‟Ébionites”, ‟Hébreux”, ‟Nazoréens” ou ‟Nazaréens”, avec un retour sur ‟Hébreux”.

Simon-Claude Mimouni écrit : ‟Cette terminologie concerne uniquement les Chrétiens d’origine juive que les écrivains chrétiens considèrent comme des orthodoxes plutôt marginaux — cette marginalité s’exprimant sur le plan des pratiques, des coutumes et de la liturgie, non pas sur celui de la doctrine. A la fin du VIe siècle, les Chrétiens d’origine juive semblent totalement disparaître de la littérature patristique. On les retrouverait alors dans la littérature islamique selon certains critiques.”

Le christianisme d’origine juive reste difficile à appréhender. Il n’empêche qu’il constitue une réalité historique à Jérusalem et en Palestine jusqu’à la fin du IVe siècle voire jusqu’à la fin du VIe siècle.

Selon quels critères différencier judaïsme et christianisme au cours des premiers siècles de notre ère ?

Succinctement, par l’observance (la pratique) et la christologie (la doctrine).

Simon-Claude Mimouni écrit : ‟Le christianisme d’origine juive est une formulation désignant des Juifs qui ont reconnu la messianité de Jésus, qui ont reconnu ou qui n’ont pas reconnu la divinité du Christ, mais qui tous continuent à observer la Torah”.

En simplifiant et en adoptant un point de vue neutre (extérieur tant au judaïsme qu’au christianisme), on peut dire que ‟le christianisme d’origine juive peut être défini comme un mélange de certaines observances juives (praxis) et de certaines croyances chrétiennes (doxa)”.

Cette définition s’efforce de retenir toutes les caractéristiques que les textes patristiques fournissent au sujet des Chrétiens d’origine juive : ils observent la Loi (voir Épiphane et Jérôme) ; certains ont reconnu la messianité de Jésus, d’autres la divinité du Christ (voir Eusèbe, Épiphane, Jérôme) ; ce sont des Juifs (voir Eusèbe, Épiphane, Jérôme).

En conclusion, précisons que si le christianisme d’origine juive a été historiquement un mouvement relativement mineur, il a doctrinalement joué un rôle déterminant, ‟notamment avec le phénomène de récupération des traditions judéo-chrétiennes par la ‟Grande Église”, surtout à Jérusalem vers la fin du IVe siècle et le début du Ve siècle, sous l’épiscopat de Jean II.”

‟D’où vient le christianisme ?”présenté par Dan Jaffé, docteur en histoire des religions (durée 12 mn) :

 

Les Chrétiens d’origine juive dans la littérature rabbinique ancienne

Suite à l’assemblée de Yabneh (vers 90-100), les Chrétiens d’origine juive (à l’égal des autres opposants) vont être de plus en plus considérés comme une ‟secte” par les Pharisiens/Tannaïtes.

En effet, ces derniers sont devenus dominants et le judaïsme menacé par de terribles pressions extérieures cherche à s’unifier — à s’uniformiser.

Dans la littérature rabbinique, les opposants au mouvement pharisien/tannaïte sont notamment désignés par le terme min qui couvre un champ sémantique malaisé à définir. C’est un mot au sens fluctuant et il serait trop long d’en rapporter ici toutes les nuances. Pourtant, à partir du 1er siècle de notre ère, il paraît possible de le traduire par ‟hérétique” au sens générique du terme.

L’analyse de ce mot qui n’a cessé de varier dans l’espace et dans le temps est d’autant plus malaisée que la censure catholique s’appliqua aux XIIe et XIIIe siècles pour les manuscrits et au XVIe siècle pour les imprimés, une censure qui s’employa notamment à remplacer min (supposé désigner les Chrétiens d’origine juive) par ‟Sadducéens” ou ‟Épicuriens”.

Ce terme a fait couler beaucoup d’encre depuis le XIXe siècle. La masse des hypothèses qu’il a suscitée peut être organisée selon quatre axes principaux : par min, on veut signaler des maudits et des damnés / des gnostiques et des dualistes juifs et non-juifs / des hérétiques, parmi lesquels des Judéo-chrétiens / des Judéo-chrétiens mais pas toujours.

J. H. Shorr arrive aux conclusions suivantes dans une étude dont la validité n’a pas encore été démentie : ‟Les minim mentionnés dans la Mishnah, la Tosephta, la Baraïta, le Midrash et le Talmud de Jérusalem désignent en général des Chrétiens ou des Judéo-chrétiens ; les minim mentionnés dans le Talmud de Babylone sont parfois des Chrétiens, parfois des Manichéens, parfois encore des Zoroastriens. En d’autres termes, si dans le Talmud le maître amoraïte qui intervient vit en Palestine, le min serait chrétien ou judéo-chrétien ; s’il vit en Babylonie, le min serait manichéen ou zoroastrien”.

Il faudrait également évoquer les hypothèses de K. G. Kuhn et celles de R. Kimelman qui suivent une ligne tracée par J. H. Shorr. Mais dans tous les cas, notons que le terme min (pluriel minim) ne se limite pas à une définition unique.

Dans la littérature rabbinique ancienne, min peut désigner des Juifs ‟sectaires” (à savoir des opposants au judaïsme/tannaïte) ou des non-Juifs : Sadducéens, Samaritains, Gnostiques, Dualistes, ceux qui font des miracles, les idolâtres, les prêtres des idoles juifs et non-juifs. Il n’a été appliqué que de manière exceptionnelle aux Païens en général et aux Romains en particulier.

chrétien Justin-de-NaplouseJustin de Néapolis ou Justin de Naplouse (début du IIe siècle – vers 165)

D’abord utilisé à l’endroit des Sadducéens, le terme min s’est fait peu à peu terme générique, utilisé par les Pharisiens/Tannaïtes afin de désigner les personnes à ne pas fréquenter. Les Chrétiens d’origine juive ont été également désignés par ce terme pour leur refus d’établir une stricte différence entre Juifs et Païens puis, plus tard, pour leur croyance en la messianité de Jésus.

La Birkat ha-minim est un document fondamental pour l’étude des relations entre le judaïsme et le christianisme ainsi que pour suivre les étapes de la séparation entre ‟la Synagogue” et ‟l’Église”.

Précisons que les autorités juives ne statuent en aucun cas sur les Chrétiens en général mais sur une catégorie spécifique de Chrétiens : les Chrétiens d’origine juive. Les versions de la Birkat ha-minim sont nombreuses, ce qui n’a rien de surprenant compte tenu de l’histoire si mouvementée du judaïsme et de ses rapports avec un christianisme toujours plus dominant.

Les formes les plus anciennes de la Birkat ha-minim sont les versions palestiniennes et babyloniennes. Les témoignages sur la Birkat ha-minim figurent dans plusieurs documents.

L’Évangile selon Jean recèle un indice d’une tension entre Chrétiens d’origine juive et Pharisiens/Tannaïtes, avec une allusion à la Birkat ha-minim.

Justin de Néopolis (Justin de Naplouse) est le premier Père de l’Église à évoquer les ‟imprécations” des Juifs qui maudissent les Chrétiens dans leurs prières synagogales, des ‟imprécations” qui, précisions-le, ne visent pas les Chrétiens en général mais les Chrétiens d’origine juive qui par ailleurs fréquentent la synagogue, des ‟imprécations” qui semblent renvoyer à la Birkat ha-minim.

Des allusions à la Birkat ha-minim se retrouvent plus ou moins clairement chez Origène, Épiphane de Salamine ou Jérôme qui évoque une secte, les minim (minaeorum) ou nazaraeos, condamnée par les Pharisiens/Tannaïtes.

Ces témoignages patristiques permettent d’établir que la Birkat ha-minim a visé aussi les Chrétiens d’origine juive dès le IIe siècle au moins et ce jusqu’au Ve siècle — une précision que l’on ne retrouve pas dans les témoignages rabbiniques, des témoignages qui montrent que la Birkat ha-minim a été améliorée ou composée vers la fin du 1er siècle de notre ère, dans le cadre de la prière du Shemoneh-‘esreh, époque à partir de laquelle sa récitation est devenue une obligation.

Cette formulation de la Birkat ha-minim vise tous les hérétiques par rapport au mouvement pharisien/tannaïte, parmi lesquels il convient d’inclure les Chrétiens d’origine juive, selon les témoignages rabbiniques et, dans une plus large mesure, selon les témoignages patristiques, témoignages qui dans leur ensemble offrent une certaine cohésion. Cependant, il ne se dégage aucune unanimité parmi les spécialistes concernant les personnes visées dans la Birkat ha-minim, l’époque de sa composition et son incorporation dans le Shemoneh-‘esreh.

L’analyse la plus communément admise est celle de Y. M. Elbogen et J. Heineman, deux grands spécialistes de la liturgie juive qui estiment que la Birkat ha-minim a été instituée entre 85 et 100 par Rabban Gamaliel II, à Yabneh, et insérée dans la prière quotidienne pour éloigner ou exclure les Chrétiens d’origine juive.

On peut néanmoins supposer que les Pharisiens/Tannaïtes n’ont pas nécessairement eu une politique anti-chrétienne après la destruction du Temple en 70, que la Birkat ha-minim n’a visé les Chrétiens d’origine juive qu’à partir de 135 et qu’auparavant elle visait tous les opposants au mouvement pharisien/tannaïte.

Proposition. La composition de la Birkat ha-minim et son incorporation dans le Shemoneh-‘esreh pourraient dater de l’époque de Rabban Gamaliel II et de l’assemblée de Yabneh. Cette hypothèse amène une question : sous quelle forme la Birkat ha-minim a-t-elle été introduite dans le Shemoneh-‘esreh ? Précisons que la version palestinienne d’une part et la version babylonienne d’autre part remontent à une formulation plus ancienne. Hypothèse : la version babylonienne pourrait avoir une origine pharisienne qui aurait d’abord visé les Sadducéens ou/et les Ésséniens. Ce qui est évident : seule la version palestinienne est à retenir pour l’étude des relations entre Chrétiens et Pharisiens/ Tannaïtes.

En résumé. L’histoire de la Birkat ha-minim est liée à celle du Shemoneh-‘esreh. Soulignons que cette prière n’est pas cause mais conséquence de la rupture, une rupture de type idéologique concernant une divergence sur la Halakhah.

Au début, la Birkat ha-minim n’a probablement pas été rédigée contre les Chrétiens d’origine juive et ce n’est que vers la fin du 1er siècle et le début du IIe siècle qu’elle a été utilisée contre tous les opposants au mouvement pharisien/tannaïte.

Cette prière de séparation a été l’une des armes majeures des Pharisiens/Tannaïtes destinée à exclure de leur communauté les Chrétiens d’origine juive. Elle ne s’est probablement imposée que progressivement, les Pharisiens/Tannaïtes n’ayant pris que peu à peu le contrôle du judaïsme de Palestine et de la Diaspora. Les minim se rendant encore à la synagogue, cette séparation n’apparaîtra nettement qu’à partir du Ve siècle.

A une certaine époque, le Décalogue (les Dix Commandements) a été supprimé de la récitation du Shema’ Israel et de la rédaction des Tephilin — peut-être même de la rédaction des Mezouzot.

La suppression du Décalogue à l’occasion de cette récitation pourrait être l’une des mesures instaurées à l’encontre des Chrétiens d’origine juive lors de l’assemblée de Yabneh. Autrement dit, c’est pour ne plus réduire les observances de la Torah aux Dix Commandements que la récitation du Shema’ Israel aurait été ainsi expurgée.

La littérature rabbinique fait allusion à une catégorie particulière de livres qualifiés de Sifrei ha-minim.

Selon K. G. Kuhn, l’expression a évolué. A l’origine, elle concernait les Rouleaux de la Torah en usage dans les groupes jugés hérétiques par les Pharisiens/Tannaïtes comme les Esséniens ou les Sadducéens.

A partir du IIIe siècle (époque à partir de laquelle l’orthodoxie rabbinique a réussi à s’imposer de manière exclusive), les minim ayant disparu du judaïsme, le terme ne désignerait donc plus ‟des hérétiques du dedans mais des hétérodoxes du dehors, le plus souvent chrétiens ; et ce ne sont plus désormais des Judéo-chrétiens qui veulent encore se rattacher au judaïsme, mais des Chrétiens de la gentilité, et très précisément ceux de la ‟Grande Église”. En outre, minim peut s’appliquer à des gnostiques ou apparentés”.

Dans la littérature rabbinique figure un certain Jacob de Kefar Sikhnaya, un Chrétien d’origine juive, un hérétique selon la terminologie pharisienne. Ce Chrétien apparaît dans plusieurs écrits rabbiniques. Il semble avoir exercé une activité de missionnaire et de guérisseur en Galilée vers la fin du Ier siècle et le début du IIe siècle.

Jacob de Kefar Sikhnaya est mis en scène dans divers récits. D’un point de vue doctrinal, on a du mal à le cerner. Est-ce un simple guérisseur ou bien un missionnaire qui agit au nom de Jésus de Nazareth ? Est-ce un Nazoréen, un Ébionite, un Elkasaïte ? A l’époque, de telles catégories ne préoccupaient guère les Pharisiens/Tannaïtes.

Certains de ces récits posent le problème de l’interdit d’avoir recours à un guérisseur chrétien même s’il y a danger de mort, une interdiction qui vise à éviter la conversion au christianisme du patient en cas de guérison. On sait que les Chrétiens ont été des thaumaturges au nom de Jésus de Nazareth qui avait donné autorité à ses disciples pour soigner les malades.

Les Pharisiens/Tannaïtes et les Chrétiens d’origine juive n’ont pas rompu tout contact aux IIIe et IVe siècles. Il est vrai que les relations ont été de plus en plus tendues. Les Pharisiens/Tannaïtes ont mis en place un système efficace destiné à contenir l’influence chrétienne d’origine juive non seulement à partir de la Birkat ha-minim, de la suppression du Décalogue dans la récitation du Shema’ Israel et la rédaction des Tephilin mais aussi à partir des décisions de R. Ismaël et R. Eliézer d’empêcher toute relation entre eux et les Chrétiens d’origine juive se réclamant de Jésus de Nazareth.

Le rejet de la Septante (alors version officielle dans les communautés juives hellénophones) est l’une des mesures les plus connues prises par les Pharisiens/Tannaïtes visant à circonscrire l’influence des Chrétiens d’origine juive.

Il y aurait beaucoup à dire sur les techniques déployées par les Pharisiens/ Tannaïtes pour contrer une telle influence. Précisons que ce dispositif n’a pas fait appel à l’anathème mais qu’il s’est appuyé sur un principe d’auto-marginalisation et d’auto-exclusion.

Conclusion, entre 70 et 135, les conflits entre Chrétiens d’origine juive et Pharisiens/Tannaïtes se sont entièrement déroulés au sein du judaïsme. On relève des traces de ce conflit jusqu’au Ve siècle. Il est donc important de ne pas confondre ce conflit particulier avec celui les Juifs et des Chrétiens en général, conflit qui débuta à partir de 135-150.

Ci-joint, un cycle Akadem en trois temps intitulé ‟Juifs et premiers Chrétiens” et présenté par Dan Jaffé :

1/3 – ‟De l’acceptation bienveillante au rejet” (durée 99 mn) :

http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/ere-biblique/premiers-chretiens/de-l-acceptation-bienveillante-au-rejet-25-02-2011-12152_52.php

2/3 – ‟Quand le Talmud raconte Jésus” (durée 71 mn) :

http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/ere-biblique/premiers-chretiens/quand-le-talmud-raconte-jesus-01-01-1970-13012_52.php

3/3 – ‟Les relations entre les Juifs et les premiers Chrétiens” (durée 66 mn) :

http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/ere-biblique/premiers-chretiens/les-relations-entre-les-juifs-et-les-premiers-chretiens-07-04-2011-13013_52.php

Les Nazoréens

‟Les Nazoréens se sont trouvés confrontés à une double rupture. Au cours du IIe siècle, ces descendants des premiers disciples de Jésus de Nazareth ont eu à naviguer entre deux écueils ; rester dans le judaïsme ou couper avec lui ; se couper de leurs frères juifs non chrétiens du point de vue des croyances ou se couper de leurs frères païens chrétiens du point de vue des pratiques.” Simon Claude Mimouni

chretien Epiphane-de-SalamineÉpiphane de Salamine (vers 135 – mai 405), peinture du monastère de Gračanica.

Nazoréens (du grec) ou Nazaréens (du latin), soit des Chrétiens d’origine juive dont la généalogie spirituelle remonterait aux premiers disciples de Jésus de Nazareth, plus précisément à deux groupes chrétiens antérieurs à la destruction du Temple.

L’un se rattache à la figure de Jacques (voir les Jacobiens), l’autre à la figure de Pierre (voir les Pétriniens).

Les Nazoréens ont été déclarés ‟conformes” par la ‟Grande Église” ; il ne faut pas pour autant oublier qu’ils ont dérangé les Chrétiens d’origine païenne à cause de la Loi juive dont ils respectaient les observances considérées comme abrogées depuis Paul de Tarse.

Les Nazoréens sont attestés sous leur nom au 1er siècle dans le Nouveau Testament (Actes des Apôtres et Épîtres de Paul de Tarse) et aux IVe et Ve siècles chez les Pères de l’Église. Les Nazoréens sont évoqués dans la littérature rabbinique mais sans trop de précision : pour les Pharisiens et les Rabbanites, ce sont des Chrétiens d’origine juive qu’il faut éviter de fréquenter, et peu importe qu’ils soient Nazoréens, Ébionites ou Elkasaïtes.

A l’origine du mouvement, on trouve la communauté chrétienne de Jérusalem dirigée par Jacques le Juste.

Le nom du mouvement vient d’un substantif dont l’origine et la signification sont controversées par les spécialistes. Quoiqu’il en soit, la figure de Jacques et la figure de Pierre semblent tenir un rôle essentiel dans le mouvement nazoréen, du moins en ce qui concerne la communauté chrétienne de Jérusalem.

On estime que les Nazoréens sont très liés à Pella, en Décapole, notamment pour la tradition qui rapporte l’arrivée dans cette ville de la communauté chrétienne de Jérusalem lors de la première révolte juive contre Rome. Des historiens réfutent cette tradition.

Trois événements ont marqué la communauté chrétienne de Jérusalem et l’ensemble du monde chrétien :

Le conflit d’Antioche et la réunion de Jérusalem (48-49 ou 49-50) peuvent être considérés comme les premiers épisodes connus d’une longue opposition entre des disciples de Jésus, entre deux tendances : l’une mettant l’accent sur l’observance de la Torah (avec Jacques et Pierre), l’autre sur le Messie (avec Paul).

Le principe de la circoncision est également posé par des Pharisiens devenus chrétiens. Pierre tranche la polémique : Dieu ayant purifié le cœur des Païens par la croyance en la messianité de Jésus, on peut pousser la Torah de côté. Jacques se range au côté de Pierre ; mais les communautés mixtes vont lui poser problème : il ne faut pas que les Chrétiens d’origine juive aient à craindre de souillure légale lorsqu’ils fréquentent les Chrétiens d’origine païenne. A cet effet, il propose que ces derniers observent un minimum de préceptes : refuser l’idolâtrie, l’immoralité, la viande étouffée et le sang.

Le conflit d’Antioche et la réunion de Jérusalem ont eu une influence déterminante sur les rapports entre les Jacobiens/Pétriniens (partisans de Jacques et Pierre) d’une part et les Pauliniens (partisans de Paul) d’autre part qui donneront naissance au judéo-christianisme et au pagano-christianisme.

Lors de son dernier séjour à Jérusalem, Paul est accueilli très froidement par Jacques le Juste qui lui reproche d’inciter les Juifs de la Diaspora à en prendre à leur aise avec la Torah, notamment par le refus de la circoncision et le non respect des règles alimentaires.

La révolte des Juifs d’Asie entraînera l’arrestation de Paul. Il semble que Jacques le Juste et ses disciples n’aient rien fait pour lui venir en aide.

Jacques le Juste est exécuté à Jérusalem par lapidation (comme l’avaient été les Chrétiens d’origine juive, Étienne et Jacques le Majeur), en 62, sur ordre du Grand Prêtre Ananius, un Sadducéen soucieux de plaire à Rome et pour qui Jacques le Juste était probablement sous l’influence des Zélotes.

L’histoire du mouvement nazoréen se confond avec celle de la communauté chrétienne de Jérusalem jusqu’en 135, un mouvement de plus en plus marginalisé dans la ‟Grande Église”.

Par ailleurs, les Nazoréens subissent les imprécations des autres Juifs par la Birkat ha-minim.

Eusèbe de Césarée rapporte que les premiers évêques de Jérusalem furent tous des Chrétiens d’origine juive. Précisons que le terme ‟évêque” ne doit pas être entendu comme il l’est aujourd’hui ; rapporté à cette époque, il désigne simplement un intendant de la communauté.

Eusèbe de Césarée mentionne quinze évêques de Jérusalem dont les deux premiers : Jacques (frère de Jésus) et Siméon (oncle de Jésus). Cette liste prouve que les Chrétiens d’origine juive ont quitté Pella après 70, avec à leur tête Siméon, pour s’établir à Jérusalem.

Précisons qu’il n’y a aucune raison de confiner les Nazoréens à la seule communauté de Jérusalem et rien n’empêche d’envisager leur présence en Asie mineure.

Les Nazoréens ont utilisé un Évangile particulier, l’‟Évangile des Hébreux” ou ‟Évangile des Nazoréens”.

Les rapports entre l’Évangile selon Jean et les Nazoréens mérite qu’on s’y arrête. J. L. Martyn juge que cet Évangile est le produit de Chrétiens d’origine juive. M. C. de Boer quant à lui s’est efforcé d’identifier plus précisément ces Chrétiens en proposant notamment la thèse nazorénenne, une démonstration qui mériterait un article à part.

Notons qu’après leur expulsion de la Synagogue, au cours du IIe siècle, des Nazoréens ont fait entrer leur Évangile dans des communautés chrétiennes d’origine païenne et parfois même dans des communautés gnostiques, tandis que d’autres Nazoréens sont restés fidèles à leurs origines juives tout prenant leurs distances vis-à-vis des communautés pharisiennes/tannaïtes.

Rien n’empêche de considérer l’Évangile selon Matthieu et l’Évangile selon Marc comme se rattachant au mouvement nazoréen. Selon les informations rapportées par Épiphane de Salamine, les pratiques des Nazoréens ne diffèrent en rien de celles des Juifs ; ils diffèrent des Juifs par leur foi dans le Christ et des Chrétiens par leur respect de la Loi juive. Les croyances des Nazoréens sur le plan christologique ne diffèrent pas de celles des autres Chrétiens. Par ailleurs, ils croient en la résurrection des morts, une croyance générale tant chez les Chrétiens que chez les Juifs pharisiens au 1er siècle et chez les Juifs rabbanites aux siècles suivants.

L’‟Évangile des Hébreux” (ou ‟Évangile des Nazoréens”) est une dénomination utilisée par les Pères de l’Église, ‟Hébreux” désignant sans doute pour eux les Chrétiens d’origine juive.

L’‟Évangile des Hébreux” a été écrit en hébreu ou en araméen et traduit peu après en grec (avant la fin du IIe siècle), probablement à Alexandrie. Il est habituellement daté de la première moitié du IIe siècle. Il aurait été en circulation chez les Nazoréens vivant dans des régions de Syrie, de Palestine mais aussi d’Égypte.

La doctrine de l’‟Évangile des Hébreux” ne présente pas de différences majeures avec celle des Évangiles synoptiques. Les relations entre l’‟Évangile des Hébreux” et les Évangiles canoniques sont floues, même s’il existe selon toute vraisemblance des liens étroits avec l’Évangile selon Matthieu.

A partir du IVe siècle, l’‟Évangile des Hébreux” se retrouve parmi les textes proscrits, les Chrétiens d’origine juive étant peu à peu marginalisés au cours du IIe siècle par les Chrétiens d’origine païenne qui les suspectent d’hérésie et renvoient leurs écrits dans la catégorie des apocryphes.

Ci-joint, un lien Akadem, ‟Les Nazaréens, disciples de Jésus”, présenté par François Blanchetière (durée 36 mn) :

http://www.akadem.org/sommaire/colloques/rome-jerusalem-ou-qoumran-d-ou-vient-le-christianisme-/les-nazareens-disciples-de-jesus-08-05-2007-6931_4205.php

Ci-joint, un article, ‟Reconstruire les origines chrétiennes : le courant « nazoréen »” par François Blanchetière :

http://bcrfj.revues.org/229

Les Ébionites

chretien Shlomo-Pines-Shlomo-PinèsShlomo Pinès (1908-1990)

Autre groupe de Chrétiens d’origine juive, les Ébionites. Ils apparurent vers le 1er ou le IIe siècle et disparurent à une époque difficile à préciser. Ce groupe est attesté dans certaines régions de l’Empire romain d’Orient mais aussi à Rome.

Les Ébionites confessent le caractère humain de Jésus, sa messianité, mais refusent la divinité du Christ. Leur anti-paulinisme est virulent.

La documentation sur le judéo-christianisme ébionite provient pour l’essentiel de la tradition chrétienne et, dans une moindre mesure, de la tradition rabbinique, sans oublier (peut-être) la tradition islamique.

La tradition chrétienne sur l’ébionisme lui est très hostile. Justin de Néapolis est le premier à évoquer les Ébionites sans les désigner explicitement. Il distingue deux catégories de Chrétiens d’origine juive : les descendants de la communauté de Jacques et ceux qui reconnaissent Jésus comme Christ tout en affirmant qu’il a été homme parmi les hommes. Irénée de Lyon, Origène et Eusèbe de Césarée y verront le trait caractéristique de l’ébionisme. I

rénée de Lyon est le premier à faire usage du terme ‟Ébionite” et à le déclarer hérétique. D’autres Pères de l’Église se sont exprimés à leur sujet, parmi lesquels Jérôme et Épiphane de Salamine.

Les Ébionites ne sont guère présents dans la littérature rabbinique. Certains indices laissent penser que les rabbins ont été plus enclins à condamner les Nazoréens que les Ébionites, ces derniers demeurant malgré tout fidèles aux observances de la Torah. Tout en étant des Juifs rebelles et pêcheurs, ils restaient des membres de la nation juive.

Concernant la présence des Ébionites dans la documentation musulmane, on se rapportera aux travaux de Shlomo Pinès et en particulier à ce texte arabe du Xe siècle, le ‟Tathbit Dala’il Nubunwat Sayyidina Muhammad” de ’Abd al-Jabbar al-Hamadani (vers 935-1025).

Ses recherches l’ont amené à constater que ce texte contenait des traces d’un traité de polémique probablement venu d’une communauté judéo-chrétienne exprimant son hostilité envers la ‟Grande Église”.

Il s’agit d’une attaque en direction des Chrétiens qui ont abandonné les usages des Juifs et adopté ceux des Païens. Rappelons que la communauté en question prie tournée vers Jérusalem, respecte la circoncision et des interdits alimentaires, observe le Shabbat, célèbre Yom Kippour, fait usage de l’hébreu dans la liturgie, est hostile à Paul, considère Jésus comme un prophète et non comme le Fils de Dieu, autant de traits qui ont incité Shlomo Pinès à rattacher cette communauté aux Ébionites. Ce traité de polémique judéo-chrétien contenu dans le texte arabe pourrait dater du Ve ou VIe siècle et être originaire de Harran, en Syrie. Il permet d’établir que l’islam des origines a eu des contacts avec des communautés judéo-chrétiennes ébionites.

En lien, une étude qui donne un bon aperçu des travaux de Shlomo Pinès. Elle est intitulée ‟Arabic Nazarenes May Have Kept Original Christian Practices” :

http://www.cogwriter.com/arabic-nazarenes.htm

L’origine du mouvement ébionite est difficile à préciser considérant sa diversité. Il s’agit d’un mouvement pluriel dont certaines composantes ont dû être proches des Pharisiens, d’autres des Esséniens.

Le mot ‟ébionites” vient de l’hébreu ‘ebyônim, les ‟pauvres”. Il est passé par l’araméen, le grec et le latin pour donner enfin ebionaei. Les spécialistes considèrent que le mouvement ébionite procède d’un groupe qui a vécu en Palestine et s’est désigné par l’appellation ‟les pauvres”.

L’existence d’un certain Ébion reste très problématique ; peut-être n’est-il qu’une création élaborée par les hérésiologues chrétiens. Il est toutefois possible que ce nom ait été pris par le fondateur du mouvement et qu’il ait servi à désigner les premiers Chrétiens d’origine juive s’appliquant à vivre selon une ligne tracée par Jésus. Qui aurait pu se cacher derrière ce nom emblématique, Ébion ?

B. Pixner propose d’identifier Ébion avec un certain Théboutis, le concurrent de Siméon pour la succession de Jacques, une thèse ingénieuse qui ne repose toutefois sur aucun argument documenté. Origène et Eusèbe tournent en dérision le nom que se donnent les Ébionites. Ce faisant, ils visent la position christologique de ces derniers considérée comme sommaire.

On admet généralement que l’origine du mouvement serait liée à la ville de Pella, en Décapole, où les Ébionites (comme les Nazoréens) se seraient rendus après la première révolte juive.

La rupture entre ces deux communautés (qui n’est pas antérieure à 66-68) serait due à des divergences doctrinales : ‟En effet, il est vraisemblable que les Ébionites ont préféré faire sécession d’avec les Nazoréens quand ces derniers ont accepté, à leur tour, de considérer Jésus comme un être à la fois humain et divin — ce n’est qu’à ce moment-là qu’ils auraient composé un nouvel Évangile et adopté une nouvelle version de l’Écriture”.

Le mouvement ébionite s’est probablement formé à partir de communautés dispersées et autonomes plutôt attachées à des rituels qu’à des dogmes, d’où les difficultés que rencontrent les chercheurs.

Irénée de Lyon est le premier à rapporter leur hostilité envers Paul. Origène la souligne également.

Épiphane de Salamine consigne quant à lui une bien curieuse légende selon laquelle Paul n’aurait été qu’un Païen converti au judaïsme dans l’espoir d’épouser la fille du Grand Prêtre mais qui déçu dans ses espérances se serait déclaré ennemi de la Loi.

Bref, les témoignages hostiles à Paul ne manquent pas chez ces Chrétiens d’origine juive.

Le mouvement ébionite est né à Jérusalem avant d’essaimer en Décapole (autour de la ville de Pella), mais aussi en Basanitide (autour du village de Kokhab), en Panéade (autour de la ville de Banias), en Moabitide et Nabatée. Selon Épiphane de Salamine, les Ébionites auraient été présents en Asie, à Chypre et à Rome.

Il subsiste peu de chose de la littérature ébionite. L’essentiel est constitué de quelques fragments de l’‟Évangile des Ébionites” qui désigne Paul comme un ‟apostat à la Loi” — la Loi juive s’entend.

Les Ébionites utilisent une version élaguée de la Bible, en lui ôtant par exemple certaines péricopes. Ils n’apprécient pas les livres prophétiques et partagent les personnalités prophétiques en deux catégories : celles qui sont reçues (parmi lesquelles Abraham, Isaac, Jacob, Aaron, Moïse, Josué) et celles qui ne sont pas reçues (parmi lesquelles David, Salomon, Isaïe, Jérémie, Daniel, Ézéchiel, Élie, Élisée).

En lien, une présentation de l’‟Évangile des Ébionites” :

http://francis.tillemans.free.fr/textes/apocryphes_fichiers/Ebonites.html

Concernant leurs pratiques, on sait par Épiphane de Salamine que les Ébionites sont restés fidèles ‟aux prescriptions de la Loi juive tant pour le sabbat que pour la circoncision et les autres observances”.

Les sacrifices sont abolis et remplacés par des rites d’eau. De fait, les Ébionites pratiquent de nombreuses ablutions et sont végétariens. Leur refus des sacrifices explique probablement leur opposition à Paul et son enseignement sur la mort de Jésus envisagée comme sacrifice expiatoire, un enseignement qu’ils jugent être une abomination. Ils estiment que les Chrétiens n’ont pas été sauvés par le sacrifice — le sang — mais par les eaux baptismales.

Jésus s’est manifesté comme ‟Prophète véritable” en supprimant les sacrifices, et malgré sa fidélité et son observance de la Torah, c’est lui qui a conduit à l’abolition de la Torah sacrificielle.

Les Ébionites célèbrent l’eucharistie une fois l’an, avec du pain non levé et de l’eau, à l’exclusion de tout vin. Ils commémorent la fête de Yom Kippour. Ils interdisent le célibat et prônent le mariage, comme les Pharisiens rabbanites. Tout semble indiquer qu’ils refusent la conception et la naissance virginale de Jésus, qu’ils refusent donc le caractère divin de sa messianité. Ils regardent Jésus comme un ‟juste”, ‟Fils de l’homme” mais non ‟Fils de Dieu”.

Pour eux, Jésus a été consacré ‟Messie de Dieu” et revêtu de la force divine le jour de son baptême, par l’adoption de l’Esprit Saint présent dans l’eau baptismale. Jésus est une réincarnation d’Adam venu mettre fin aux sacrifices. Au nom du monde à venir, il s’oppose au Diable, maître du monde présent. Jésus le ‟Prophète de Vérité” présente ainsi le caractère du prophète annoncé par Moïse.

On considère généralement que les Ébionites étaient de langue et de culture araméennes ; or les textes qui nous sont parvenus sont écrits en grec. Ce n’est qu’une hypothèse, mais on pourrait considérer que si les Ébionites du IVe siècle étaient de langue et de culture araméennes, ceux du IIe siècle auraient pu être de langue et de culture grecques.

Les rapports entre ébionisme et essénisme offrent un vaste champ de recherche. On sait déjà que si l’on veut atteindre sous leur forme originelle les traits communs à l’essénisme et au christianisme, on les cherchera chez les Ébionites en priorité.

Simon-Claude Mimouni écrit dans sa conclusion : ‟L’ébionisme est certes un groupe marginal dans la galaxie chrétienne des premiers siècles de notre ère, mais il pourrait avoir été, selon certains critiques, un mouvement religieux important. A cela une raison est invoquée : il est possible que les Chrétiens avec lesquels Mahomet et son groupe de disciples au VIIe siècle ont été en contact aient appartenu au mouvement ébionite dont les adeptes auraient encore existé dans le nord de l’Arabie à cette époque. Si tel est le cas, il semblerait alors envisageable de penser à une influence directe entre le judéo-christianisme ébionite et l’islamisme des commencements.”

Les Elkasaïtes

A la fin du Ier siècle, les Judéo-chrétiens sont exclus d’un judaïsme qui s’institutionnalise. Au cours du IVe siècle, ces mêmes Judéo-chrétiens sont marginalisés à l’intérieur du christianisme qui s’officialise. Les raisons de cette double exclusion ou marginalisation sont évidentes. Le judaïsme ne pouvait reconnaître comme siens des Juifs croyants à la messianité de Jésus et à la divinité du Christ. Quant au christianisme, dont les adeptes ne sont plus seulement d’origine juive mais aussi d’origine païenne, il ne pouvait admettre des fidèles qui pratiquent encore la Torah de Moïse — du fait même qu’il se proclame le Verus Israel.” Simon Claude Mimouni

chretien Symbole-du-manichéisme-1024x1024Le symbole du manichéisme, deux serpents entrelacés (IIIe millénaire av. J.-C.)

Autre groupe judéo-chrétien, les Elkasaïtes, un groupe documenté du IIIe au Xe siècle. Il est attesté dans l’Empire romain et dans l’Empire iranien dont il semble être originaire, plus précisément des régions de Babylonie et d’Assyrie.

Simon Mimouni : ‟Le judéo-christianisme elkasaïte est une formulation plus ou moins récente désignant un mouvement religieux dont les traits caractéristiques de la doctrine et de la pratique paraissent originaires de certains groupes baptistes relevant aussi bien du judaïsme en général que du judaïsme nazoréen, et dont les membres reconnaissent comme fondateur un personnage qu’ils nomment Elkasaï”.

La question du judéo-christianisme elkasaïte relève du judaïsme en général, du judaïsme nazoréen en particulier et, dans une moindre mesure, du mazdéisme. Ce mouvement a eu probablement assez peu d’adeptes. Pourtant, son importance philosophique et théosophique a été fondamentale puisqu’il a influencé de diverses manières des religions comme le manichéisme, le mandéisme et l’islamisme d’avant les Abbassides. Il semble toutefois que l’islamisme a plutôt été influencé par l’ébionisme.

La documentation concernant le judéo-christianisme elkasaïte est essentiellement indirecte et provient de traditions chrétienne, manichéenne et islamiste mais aussi, dans une bien moindre mesure, de traditions judaïque et mazdéenne.

Le premier témoignage chrétien au sujet de l’elkasaïsme est de Hippolyte de Rome (vers 235). Tous les témoignages chrétiens postérieurs à la fin du IVe siècle dépendent d’Épiphane de Salamine. Origène (via Eusèbe de Césarée) a lui aussi apporté le sien.

Concernant les témoignages manichéens, on citera la ‟Vita Mani”, retrouvée dans un Codex manichéen de Cologne. Ce document relate les vingt-quatre premières années de la vie de Mani au sein d’une communauté baptiste de Mésène dont le caractère elkasaïte est toutefois remis en question par certains spécialistes. Concernant les témoignages islamiques, il est fait allusion aux Elkasaïtes dans un texte arabe du Xe siècle, ‟Fihrist al-Ulûm” d’Ibn an-Nadim, dont les données confirment celles de la ‟Vita Mani”. Les témoignages mazdéens sont quant à eux parcimonieux.

L’origine du mouvement elkasaïte est controversée.

Des chercheurs ont suggéré deux formes d’elkasaïsme : l’une, la plus ancienne, se serait développée dans l’Empire iranien dès le début du IIe siècle ; l’autre, dans l’Empire romain dès le IIIe siècle, deux formes qui semblent avoir divergé quant aux croyances et aux pratiques.

Les Elkasaïtes ont probablement été anti-pauliniens, une information venue d’Origène via Eusèbe de Césarée.

La thèse concernant l’existence d’un personnage fondateur du mouvement — Elkasaï — et ayant vécu au IIe siècle en Transeuphratène, dans l’Empire parthe, est envisageable en l’absence d’arguments contradictoires. L’appui principal de cette hypothèse est contenu dans la ‟Vita Mani” : Mani, cité par ses proches disciples, parle d’un certain Elkasaï, fondateur d’un mouvement religieux. Il est également possible que ce dernier se soit fait appeler ainsi par ses disciples.

D’après Épiphane de Salamine, Elkasaï est un juif de naissance et de croyance qui a rejeté le sacrifice sanglant instauré par les patriarches et perpétré dans la pratique pascale. Au sang et au feu, il oppose l’eau qui purifie, l’eau thaumaturgique.

A en croire Hippolyte de Rome, le mouvement elkasaïte trouve son origine dans l’Empire iranien et Elkasaï s’ancre dans le judaïsme babylonien du tout début du IIe siècle. Malgré les polémiques au sujet de l’origine de ce mouvement (voir la thèse de G. P. Luttikhuizen), on peut penser qu’il a bien été fondé par un certain Elkasaï, à partir d’un groupe juif se caractérisant par des pratiques baptistes, peut-être des Osséens établis vers la fin du Ier siècle, en Syrie sous domination parthe.

Il est possible qu’avant de fonder sa religion, Elkasaï ait été un judéo-chrétien ébionite. Il aurait ainsi créé un groupe religieux se désignant sous le nom de Sampséen. (Les Sampséens sont des Elkasaïtes rattachés aux traditions chrétienne et manichéenne ainsi qu’aux mughtasila du texte d’Ibn an-Nadim ci-dessus mentionné).

L’elkasaïsme a indubitablement un caractère judéo-chrétien. Il s’agit d’un groupe de Chrétiens d’origine juive qui se serait constitué lors de la guerre entre Rome et les Parthes, à la suite d’une révélation faite à un certain Elkasaï.

Ce mouvement s’est probablement trouvé assez vite marginalisé par rapport au judaïsme tant pharisien que nazoréen, méfiant à l’égard des groupes portés au prophétisme.

L’histoire du mouvement elkasaïte reste si dépendante des sources chrétiennes que leur caractère hérésiologique ne peut que les rendre suspectes. Ces sources considèrent le mouvement elkasaïte comme ‟hétérodoxe” car il ne reconnaît que la messianité de Jésus — et refuse la divinité du Christ.

Les sources convergent pour désigner la naissance du mouvement dans l’Empire iranien — en Babylonie ou en Mésopotamie du Nord. A partir du IIIe siècle, ce mouvement semble avoir envoyé des missionnaires dans l’Empire romain, en Orient et en Occident. Selon la ‟Vita Mani”, des communautés elkasaïtes sont attestées au IIIe siècle dans l’Empire iranien, notamment en Babylonie où Mani a passé son enfance et sa jeunesse.

Il semble par ailleurs que des communautés elkasaïtes aient été implantées sur le pourtour du Golfe persique.

Les Elkasaïtes repoussent certains passages de l’Ancien Testament et des Évangiles et, à en croire Origène, toutes les Lettres de Paul de Tarse. Ils reconnaissent un livre, l’‟Apocalypse d’Elkasaï” (ou ‟Révélation d’Elkasaï”).

Il s’agit d’une apocalypse judéo-chrétienne qui s’inspire en partie d’apocalypses juives plus ou moins contemporaines, soit des écrits de la fin du Ier siècle. Notons que cet écrit est fondateur d’un mouvement religieux ayant récupéré des éléments pharisiens, chrétiens et païens.

Il contient un message révélé au cours d’une vision. Il aurait été rédigé en araméen. Le caractère ésotérique de ce mouvement est attesté et il est possible qu’il ait été réservé à quelques initiés elkasaïtes. Ce livre de révélation aurait pu servir également de ‟livre de rituel”, relevant ainsi de la littérature liturgico-canonique chrétienne. L’‟Apocalypse d’Elkasaï” a selon toute vraisemblance été rédigée en Mésopotamie, sous le règne de Trajan. Ce document doit être considéré comme le premier témoignage du christianisme en Mésopotamie, d’un christianisme croyant en l’astrologie, à la magie et à la divinité d’éléments naturels.

En ce qui concerne les pratiques et les croyances des Elkasaïtes, on se référera aux informations transmises par Hippolyte de Rome, Épiphane de Salamine et la ‟Vita Mani”. Les Elkasaïtes respectent scrupuleusement les observances de la Torah. Ils prient en direction de Jérusalem. Toutefois, ils refusent les sacrifices qui se pratiquent au Temple. Ils sont végétariens. Ils procèdent à de nombreuses ablutions et immersions. L’eau est supposée purifier les péchés et guérir des maladies. Ils font usage de la divination et de l’astrologie et célèbrent le mariage.

Le mouvement elkasaïte est plutôt prophétique que messianique. Pour lui, Jésus est le dernier des prophètes et c’est pour cette raison qu’il le désigne comme ‟Christ”. Notons enfin que leur observance de la Torah les oppose à Paul pour qui les Païens qui reconnaissent Jésus peuvent en faire l’économie.

L’elkasaïsme est un mouvement religieux important considérant son éventuelle influence sur l’islamisme.

Il est à la fois le produit du judaïsme général et du judaïsme nazoréen en particulier, sans oublier les mouvements baptistes et leurs rituels d’eau.

L’elkasaïsme a donné naissance au manichéisme et (ce n’est qu’une hypothèse) au mandéisme.

Ci-joint, un article généraliste intitulé ‟Les Chrétiens au IIIe siècle” :

http://www.histoire-pour-tous.fr/dossiers/85-antiquite/4541-les-chretiens-au-iiie-siecle.html

chretien livre

http://zakhor-online.com/

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité, de citer le site: http://www.terrepromise.fr

Copyright Terre Promise © Elishean/2009-2015/Terre Promise



Print Friendly, PDF & Email