En l’espace d’une seule génération, le monde arabe s’est débarrassé de ses 900.000 Juifs. Aujourd’hui, il n’en reste pas plus que 5.000. Pourquoi sont-ils partis ? Telle est la question à laquelle l’historien Georges Bensoussan s’efforce de répondre.

Historien et responsable éditorial du Mémorial de la Shoah à Paris, Georges Bensoussan vient de publier Juifs en pays arabe (éd. Tallandier), une somme impressionnante et documentée consacrée à une question occultée par la conscience historique et la mémoire collective occidentale : la disparition des Juifs en Terre arabe. En quittant cette terre, les Juifs ont perdu leur patrie, mais aussi leurs racines.

Une problématique douloureuse et instrumentée idéologiquement que Georges Bensoussan expose et dissèque minutieusement. Il nous a accordé un entretien exclusif à l’occasion de sa présence au CCLJ l

Juifs en pays arabe

Propos recueillis par Véronique Lemberg

Des centaines de milliers de Juifs des pays arabo-musulmans se sont comme volatilisés en une génération à peine. Dans son dernier livre Juifs en pays arabe (éd. Tallandier), Georges Bensoussan analyse dans toute sa complexité l’histoire du déracinement de communautés juives très anciennes. Il présentera son ouvrage au CCLJ le 21 juin 2012 à 20h30.

Quelles sont les causes profondes de l’exode des Juifs des pays arabes ? La première cause se rapporte à la condition d’infériorité des Juifs en terre arabe. Cette condition de « dhimmi » devient insupportable quand le monde juif découvre les Lumières d’Occident. Cette rencontre inédite produit une émancipation de fait par la culture, l’éducation et la langue. Cette émancipation n’intervient pas forcément en parallèle avec la colonisation. Ainsi, les écoles de l’Alliance israélite universelle sont créées au Maroc dès 1862, alors que les Français n’y débarqueront que cinquante ans plus tard. Un fossé culturel se creuse donc rapidement entre Juifs et musulmans et ce fossé sera la deuxième cause profonde du départ. La troisième cause est le conflit en Palestine. Et avec le processus de décolonisation, les Juifs craignent que le retour d’une souveraineté arabe signifie le retour de leur statut inférieur de « dhimmi ». Ils ne se sont pas trompés, parce que dans tous les cas de figure, les Juifs des nouveaux Etats arabes indépendants deviennent des citoyens de seconde zone. Ainsi des communautés juives millénaires, voire bimillénaires, ont toutes dû quitter leur pays en moins de trente ans. Il s’agit donc d’un véritable déracinement, parce que ces Juifs ont fui une civilisation dans laquelle ils étaient complètement immergés. En quittant cette terre arabe, les Juifs perdent non seulement leur patrie, mais aussi leurs racines.

L’histoire aurait-elle pu suivre un autre scénario que ce déracinement ? Si le nationalisme arabe n’avait pas pris cette orientation ethniciste, l’histoire aurait pu s’écrire différemment. En Occident, on ignore encore que le nationalisme arabe ne s’est pas constitué d’emblée comme un nationalisme ethniciste. Le Wafd égyptien, par exemple, véhicule un nationalisme éclairé et ouvert. Mais progressivement, dans les années 1920et 30, probablement en réaction au colonialisme britannique, le nationalisme arabe se ferme et évacue ses tendances libérales. Il se fonde alors sur la terre et le sang, à l’image du nationalisme allemand. C’est d’ailleurs ce qui explique les affinités et les complicités entre le nazisme et les nationalistes arabes pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est pas seulement lié au Mufti de Jérusalem ni à l’idée selon laquelle « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Dès lors que le nationalisme se ferme, il ne peut plus tolérer de minorités non arabes et ensuite non musulmanes dans le cadre des nouveaux Etats-nations arabes. En écrivant ce livre, j’ai découvert que l’économie psychique du monde arabe se fonde sur la soumission et la servitude. La notion de pouvoir ne peut être compréhensible que comme héritière de l’esclavage qui a marqué profondément les sociétés arabes.


Pourquoi cette histoire d’exode a-t-elle été occultée par la conscience historique ainsi que par la mémoire juive ? Dans le contexte de la décolonisation, les élites intellectuelles européennes ne peuvent pas envisager que des sociétés arabes colonisées, asservies et exploitées par l’Occident peuvent en même temps être des sociétés intolérantes, racistes et opprimant leurs minorités. Elles ne sont donc pas capables d’entendre ce qu’ont subi les Juifs des pays arabo-musulmans. Pour ce qui concerne la mémoire collective juive, il faut savoir que les communautés juives du monde arabe sont très marginales par rapport au judaïsme européen. En 1939, on ne compte qu’un million de Juifs dans cette sphère géographique incluant l’Iran et la Turquie, alors que 15 millions de Juifs vivent en Europe et en Occident. Même après la Shoah, le judaïsme des pays arabo-musulmans demeure minoritaire. Par ailleurs, ces Juifs ne disposent pas des mêmes élites intellectuelles que le judaïsme ashkénaze. Ils n’ont pas les mêmes possibilités de faire connaitre leur histoire ni de l’écrire. Enfin, la tragédie de la Shoah a submergé l’exode des Juifs des pays arabes.

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