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Elisha Ben Abouya (diverses orthographes, dont Elisha ben Avouya) fut le Juif hérétique le plus célèbre de l’époque du Talmud, hormis Yeshou (que certains identifient à Jésus le Nazaréen [réf. nécessaire]).

elisha parabole du nid d'oiseauElisha et la parabole du nid d’oiseau

Il est l’un des personnages hauts en couleurs de la Mishna, mais c’est du fait de la tragédie qu’il incarne : il fait en quelque sorte figure de « fils prodigue », « brebis égarée », et beaucoup de lettrés Juifs se rebellant contre Israël, comme Baruch Spinoza seront tôt ou tard comparés à lui.

« Elicha ben Abouya est appelé a’her dans la mesure où il était un grand en Thora, et néanmoins a répudié toute la Thora qu’il avait apprise. » Rav Ron CHAYA

Un Maître…

Elisha est né vers l’an 70 EC dans une famille riche et assimilée (selon l’interprétation traditionnelle, mais on ne sait pas bien qui désigne cet Elisée « ben Abouyah », ce qui signifie « le fils de son père YHWH » !).

Le Talmud de Jérusalem (Haguiga Yeroushalmi 2,1) rapporte la narration par Elisha lui-même de sa naissance : lors de la fête pour sa circoncision, Rabbi Eliezer et Rabbi Yehoshoua s’entretiennent en privé de Torah. Un « feu » entoure alors la maison. Abouya, impressionné, décide alors de consacrer son fils à la Torah. Et le Talmud de conclure que ceci n’ayant pas été fait sans intérêt {de manière désintéressée}, Elisha ne se maintint pas dans le cadre de la Torah.

Il faut remarquer que le feu qui descend sur la circoncision d’Elisha est comparé au feu du Sinaï, dans ce Talmud Occidental, comme si des hérétiques situaient sa naissance comme une nouvelle étape de la Loi de Moïse (!), et que ce feu intervient l’année même de l’Incendie du Temple par Titus, comme s’il était né « avec » la Ruine du Temple…

La haggadah précise donc que, contrairement à ces faux espoirs, le Ciel « ne consacra pas cette Torah dans cet homme ».

Elisha fut en tout cas un élève brillant. Sa sagesse, sa sagacité, son érudition était si grande que les Sages d’Israël se flattaient d’un tel élément dans leurs rangs, même si un air grec ne quittait jamais ses lèvres et qu’il cachait des livres grecs hérétiques (peut-être des livres sadducéens?) dans son sein (Haguiga 15b, Meguila Yeroushalmi 1,9).

Il acquiert une réputation d’autorité halakhique, puisque le Traité Moed Katan 20a rapporte une de ses décisions, et que d’autres ont peut-être été rapportées au nom d’autres maîtres.

…égaré

Cependant, suite à une expérience mystique (Haguiga 14b) et les traumatismes que lui causent les triomphes et exactions des Romains (Kiddoushin 39b), il semble adopter les idées gnostiques (voire agnostiques) des savants grecs ou hellénisants de son temps, rompt avec la tradition juive, se moquant des maîtres, détournant les jeunes des études, et se détourne même du peuple Juif, n’hésitant pas à collaborer avec l’occupant romain (Haguiga YeroushalmiA’her) (Haguiga 15a).

C’est désormais sous le nom d’A’her qu’il sera connu.

Par la suite, torturé entre ses deux cultures, il retournera auprès des Sages, débattant avec eux de judaïsme, mais uniquement sous l’aune de l’intellect.

Le légendaire Rabbi Meïr n’hésite pas à braver l’opprobre pour prendre de ses leçons, ce qui ne manque parfois pas de piquant : ainsi, par un shabbat où Rabbi Meïr suit à pied A’her qui chevauche (nota : il est défendu de le faire à shabbat), celui-ci lui dit ‘Meïr, retourne sur tes pas, car mon cheval a atteint la limite du domaine permis le shabbat’ ! (Haguiga 15a). 2,2).

Apparemment élevé par son père tant dans la culture juive que la culture grecque (Haguiga 15b), il semble croire qu’il existe non pas Un Dieu, mais deux puissances, le Bien et le Mal, le second régnant de facto sur le monde, dominant le premier qui ne parvient à le détourner qu’au prix d’efforts importants pour une période éphémère.

Se laissant alors tenter par tous les délices, notamment le sexe, il aborde un jour une prostituée qui, s’étonne et lui demande : « n’es-tu pas Elisha ben Abouya ? », puis, comme celui-ci s’en récrie et renie son honorable conduite passée, elle poursuit « c’est un autre ».

les sages de yavnéEpilogue

Un autre enseignement, consigné dans les Pirke Avot (4:20), explique peut-être le mieux les atermoiements de l’Autre :

Ce qu’on apprend dans sa jeunesse, à quoi cela ressemble-t-il ? À un écrit tracé sur du papier blanc.

Ce qu’on apprend dans sa vieillesse, à quoi cela ressemble-t-il ? À un écrit tracé sur un palimpseste (parchemin vieux et maculé).

Tout dépend de l’éducation. Par ailleurs, comment se repentir, s’il est impossible de réécrire sur du papier effacé?

Après sa mort, solitaire et isolé, ses filles furent réintégrées dans la vie juive par Rabbi Juda HaNassi (Haguiga Yeroushalmi 2,2).

L’un de ses petits-fils, Rabbi Yaakov, fut à l’inverse de son grand-père, et, l’entendant raisonner sur les versets ‘à propos de l’éloignement du nid’ (Deutéronome 22:6 et 7), Rabbi Yossef s’exclame : »Si seulement A’her avait interprété ces versets comme Rabbi Yaakov, le fils de sa fille, il n’aurait pas fauté! » (Kiddoushin 39b).

Ses enseignements furent également repris, car, comme l’avait dit sa fille à Rabbi Juda HaNassi, « Souviens-toi de ses enseignements et non de ses actions ».

Rabbi Nathan, dans son commentaire des Pirke Avot, Avot de Rabbi Nathan, y consacre même un chapitre entier.

Dans l’au-delà, A’her fut, nous dit le Talmud (Haguiga 15b), également partagé entre deux mondes, le Gan Eden et la Géhenne. Finalement, Rabbi Meïr et Rabbi Yohanan l’en sortirent, la mort de ces justes rachetant ses fautes.

Vues critiques

La Jewish Encyclopedia (1901-1906) écrit qu’« il est quasiment impossible de tirer des sources rabbiniques une image claire de cette personnalité, et les historiens modernes ont fortement divergé quant à leur estimation sur sa personne. Pour Grätz, c’est un gnostique carpocratien ; pour Siegfried, un disciple de Philon; pour Dubsch, un chrétien (de type elkasaïte). Pour Smolenskin et Weiss, une victime de l’inquisiteur Akiva. »

Dans son livre, The Sinner and the Amnesiac: The Rabbinic Invention of Elisha Ben Abuya and Eleazar Ben Arach, Alon Goshen-Gottstein affirme que les histoires rabbiniques doivent se lire comme des histoires plutôt que comme l’Histoire:

Ils élaborent des histoires, qui sont ensuite intégrées dans de plus grandes unités littéraires à motivation idéologique de façon à faire passer des messages idéologiques particuliers. Les sources ne rapportent pas nécessairement les faits historiques à propos du héros mais illustrent les considérations culturelles qui trouvent corps dans les histoires qu’on raconte à propos d’eux […]

Tout ceci conduit à réaliser que l’unité significative pour la présentation n’est pas la vie du sage, mais les histoires à propos des sages. Ces histoires ne sont pas formulées dans le but de raconter la vie du sage. Elles sont racontées parce que le sage, en tant que part de la culture collective, a quelque poids sur les sujets culturels communs. Diverses anecdotes sont couplées en un cycle d’histoires plus grand.

Le judaïsme rabbinique se basait su des débats vigoureux et parfois contentieux sur la signification de la Torah et d’autres textes sacrés. Le défi auquel les Rabbis faisaient face était de maintenir les limites dans lesquelles on considérait qu’un Sage pouvait être dans l’erreur sans tomber dans l’hérésie.

Elisha et Eléazar représentent deux extrêmes dans les attitudes par rapport à la Torah; les vrais rabbis et leurs débats devaient se tenir quelque part au milieu de ces deux limites.

Il faudrait pourtant noter que la thèse de Goshen-Gottstein récusant toute historicité du personnage de « l’Autre » a été prise à contrepied par John W. McGinley (2006) qui, malgré la difficulté du biographique dans le Talmud, affirme qu’on peut identifier « l’Autre » hérétique, dit « Elisée », au Rabbi Ismaël dit « Bèn Elisée » (cf. Rabbi Ishmael).

Bernard Barc a même envisagé dans ses « Arpenteurs du Temps » que cet « Autre » hérétique avait désigné, de manière décalée et très symbolique, le… « Jésus » chrétien !

Une thèse à contre-courant

Selon Albert Assaraf (L’hérétique, Paris, Balland, 1991), la figure d’Elicha ben Abouya incarnerait non pas un réformateur mais paradoxalement un conservateur fidèle à l’ordre ancien.

Sa particularité résiderait non pas dans son savoir exceptionnel du grec mais dans son refus de l’oublier, de lui tourner le dos.

Son hérésie tiendrait moins au fait qu’il soit « monté du Sinaï vers l’Olympe », comme le prétend A. Jellinek, que d’avoir refusé de « descendre » de l’Olympe pour sauvegarder le Sinaï. C’est ce malentendu, cette erreur de diagnostic qui, selon Albert Assaraf, a rendu le récit sur Elicha si énigmatique et si incompréhensible.

Aussi paradoxale que cela puisse paraître, le personnage d’Elicha ben Abouya incarnait, dans l’esprit du Talmud, un conservateur fidèle aux anciens modèles et non un révolutionnaire.

Cette figure symboliserait plus qu’un simple individu isolé qu’une victime du cauchemar consécutif aux catastrophes de 70 et de 135.

Albert Assaraf dit soupçonner qu’Elicha fut le chef de file, ou du moins le partisan, d’un mouvement politico-religieux s’opposant radicalement au nouveau courant nationaliste et anti-helléniste majoritaire.

Il ressort de l’étude minutieuse des textes que ce mouvement fut :

1) Aristocratique. Ce fait est stigmatisé par la mention : « Mon père Abouya était l’un des plus riches de Jérusalem ».

2) Que les adeptes de ce mouvement étaient d’anciens sadducéens fascinés par les succès pharisiens. D’où l’importance qu’accorde le Talmud à la manière intéressée avec laquelle Abouya fit étudier la Tora à son fils.

3) Le Talmud parle de Zékénim (vieux) qui siégeaient auprès d’Elicha. Or, par deux fois dans le Talmud, précise Albert Assaraf, Zaken se confond avec sadducéen ou boethusien : « Notre Tora parfaite n’est pas comme votre bavardage inutile », dira Rabbi Yohanan ben Zakkaï, sur un ton virulent, à l’adresse d’un Zaken. S’agit-il d’une lutte entre le réformateur ben Zakkaï et de vieux (Zékénim) conservateurs qui ne veulent rien changer?

4) Ce mouvement serait resté attaché à l’étude du grec malgré les mesures anti-hellénistes et nationalistes consécutives à la catastrophe et à l’essor des minim (gnostiques ou autres…)

5) Elicha continuera à pratiquer l’ancienne littérature désormais Apocryphe (Livre d’Hénoch…) et ce en dépit de l’interdiction des Rabbis.

6) De par leurs origines aristocratiques et sadducéennes, les membres de ce mouvement sont restés fidèles aux anciennes croyances gréco-romaines sur la mort. D’où l’indignation d’Elicha face à sa vision de sages sans sépulture.

7) Ce mouvement conservateur était resté fidèle à l’ancienne théorie bibilique de la rétribution. D’où l’évocation du cas des oiselles qui promet une récompense (prolongement des jours) dans ce monde-ci.

8) Ce parti était pro-romain, opposé à la guerre. D’où le récit concernant les actes de délation d’Elicha.

Le cas d’Elicha, précise Albert Assaraf, n’est pas unique.

Rabbi Eliézer ben Horkanos fut lui aussi excommunié pour son extrême conservatisme et pour son refus de se plier aux nouvelles normes du Sanhédrin de Yavné.

Rabbi Eliézer ben Horkanos, cette « citerne close qui ne perd aucune goutte » (Avot II, 8), poussait son conservatisme jusqu’à persister dans l’ancienne lecture littérale de la loi du talion, définitivement abolie – de même que les sacrifices, la prosternation face contre terre et jusque la peine de mort – sous l’impulsion de ben Zakkaï (TB Baba Kama 84 a).

« En suivant à notre thèse, explique Albert Assaraf, les différents témoignages se rapportant à Elicha deviennent aussitôt plus clairs. Tous les documents se trouvent ainsi pris en compte et retrouvent une unité organique et une cohérence, sans être pour autant sur-interptétés.

C’est bien d’un combat idéologique dont il est question à travers le récit sur Elicha : fallait-il ou non se fermer au monde extérieur ? Fallait-il ou non abandonner définitivement les anciens modèles ? Fallait-il ou non oublier la science grecque, considérée comme un danger pour les générations à venir ?

Ce courant, dans la mesure où il refusa de se soumettre aux nouvelles dispositions, sera perçu comme celui qui met en danger les générations futures (katsats bintiot).

Dans cette perspective, Rabbi Meïr et Rabbi Yohanan sont les porte-parole d’un autre courant, plus tardif, cherchant à éteindre toutes les anciennes polémiques et à créer l’unité autrement que par l’exclusion. »

— Albert Assaraf, L’hérétique, Elicha ben Abouya ou l’autre absolu, Paris, Balland, 1991, pp. 147-148.

Source :

Adin Steinsaltz, « Personnages du Talmud », éditions Pocket, ISBN 2-266-11129-9

Bibliographie

  • Albert Assaraf, L’hérétique : Elicha ben Abouya ou l’autre absolu, Paris, Balland, 1991 (Cf. introduction in http://www.assaraf-albert.com/).
  • Alon Goshen-Gottstein « The Sinner and the Amnesiac : the rabbinic invention of Elisha ben Abuya and Eleazar ben Arach », Stanford University Press (California) 2000.
  • John W. McGinley « The Written » as the vocation of conceiving jewishly, 2006.
  • Bernard Barc « Les Arpenteurs du Temps », le Zèbre, Lausanne,2000

Wikipédia

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