Traduction : Danielle Lifshitz-Malka

Adin Steinsaltz, le célèbre traducteur du Talmud, est une des personnalité les plus marquante de sa génération..

Qu’est-ce qu’être juif ? Quel est le lien qui unit les Juifs ? Sont-ils une nation ou une religion ? Comment le judaïsme influence-t-il notre pensée ?

9782226115874-jLire la 1ère partie

V – Notre masque intérieur

La voix de son maître.

La capacité du Juif à imiter relève du don d’acteur, avec intériorisation de la culture ambiante et toutes ses subtilités. Cette capacité est si poussée que le Juif ne joue plus un rôle et se fait la personne qu’il imite. Poussée à ce point, l’imitation offre un avantage : l’acteur n’imite plus un individu précis, il saisit d’un archétype : l’Anglais archétypal, le Français archétypal, etc.

Nous devenons plus représentatifs que l’original.

Ainsi, le Juif de la deuxième génération est-il non seulement intégré mais en Angleterre, il est plus anglais que l’Anglais ; en France, plus français que le Français, etc. Il s’identifie au type même, il devient plus local que les locaux et à tous les niveaux. Ainsi peut-il exprimer par l’art l’esprit local avec une authenticité inégalée. ‟Il est intéressant de noter que c’est précisément parce que le Juif réussit si bien à ressembler à l’autre que l’antisémitisme moderne existe”. On reprochait au Juif d’être différent ; à présent, on lui reproche d’être trop pareil. ‟Bien au-delà de l’argument selon lequel les Juifs détiennent le pouvoir économique ou politique, il y a l’idée que le Juif a volé le moi national, le ‟je” du peuple d’accueil.”

Les conséquences spirituelles de la perte d’authenticité.

Les Juifs peuvent-ils s’en tenir à la formule de Yehouda Leib Gordon : ‟Être une personne à l’extérieur et un Juif à la maison” ? Un tel jeu provoque un stress considérable : c’est la double vie de l’acteur. Il est vrai que parvenu à un certain stade, le Juif qui joue la comédie ne tente même plus de préserver son judaïsme : il s’identifie parfaitement à la société dans laquelle il vit. L’acteur a oublié qu’il est acteur. Le moi profond est enfermé dans un placard. Il continue pourtant à vivre même s’il ne fait aucun bruit, ou si peu. Le Juif peut jouer son rôle avec maestria, être reconnu et admiré pour son talent, il n’en reste pas moins un autre. Ce moi — cet ‟autre” — peut se terrer et se taire, il vit et ainsi définit une altérité essentielle. C’est cette capacité à être autre et à s’identifier à la société environnante qui fait que les Juifs parviennent à se reconnaître partout entre eux et que les non-Juifs, bien que dans une moindre mesure, parviennent à distinguer qui est juif. Aussi intégrés soient-ils, il reste ce petit quelque chose d’indéfinissable, marque d’une différence qui inquiète d’une manière très diffuse l’entourage non juif, en dépit des marques de loyauté — et elles sont nombreuses — envers leur pays d’adoption. Cette inquiétude des non-Juifs (qui est à la source de l’antisémitisme) prend appui sur la vision qu’on les Juifs d’eux-mêmes, vision formulée par la Halakha : ‟Un Juif, bien qu’il ait péché, demeure un Juif.”

L’ironie tragique d’être un acteur perpétuel.

Pour survivre, les Juifs ont développé un formidable talent d’imitation. Ils jouent un rôle et s’efforcent de s’identifier toujours plus à ce rôle. La culture environnante reconnaît volontiers le talent de l’acteur juif qui, à certains moments, plus ou moins consciemment, se rend compte qu’il n’est qu’un comédien, qu’il n’existe que par l’extérieur — par son rôle — tandis que le Juif en lui est abandonné, nu. Plus il est lié à son rôle, plus la tragédie est profonde, et il n’est pas rare qu’elle se termine en suicide, comme pour ces nombreux Juifs lors de l’arrivée au pouvoir de Hitler : ils s’étaient pris pour de vrais Allemands et ils s’étaient trompés. Un temps autorisés, encouragés même, les acteurs furent congédiés : finie la comédie ! Seule manière pour les Juifs d’échapper à cette situation, le retour aux fondements de leur être intime.


DÉBAT :

Comment un Juif assimilé peut-il retrouver son originalité ?

En arrachant les masques dans l’espoir de voir ce qu’ils cachent ; puis faire vivre ce qu’il a ainsi découvert.

Comment faire vivre l’objet ? Par l’étude ?

Oui, par l’étude. Il faut nourrir l’embryon de question pour qu’il grandisse.

Cette originalité doit-elle être religieuse ? Peut-elle être culturelle ?

La culture juive est une culture religieuse particulièrement dense et exigeante. Le judaïsme n’est pas une religion stricto sensu mais la culture juive est fondamentalement religieuse.

Seriez-vous en train de dire que le Juif assimilé qui ne veut que tremper le bout de ses pieds dans le judaïsme ne peut espérer faire des progrès ?

S’il veut continuer à jouer, c’est son problème.

On peut supposer que de nombreux Juifs désireux de découvrir leur identité juive se disent : Je veux bien être juif, mais sans tous ces trucs religieux. Sans le ‟truc religieux”, celui qui s’efforce de trouver son moi profond ne trouvera qu’un ersatz.

VI – Pourquoi nous voulons sauver le monde. Exploration du complexe messianique juif.

L’étincelle du Messie.

Selon la vision juive du monde, chaque Juif porte en lui une étincelle de Messie, une étincelle d’avenir, autant d’étincelles qui s’aggloméreront toutes en Lui lors de Sa venue. Au sein du judaïsme, le messianisme institue des points de vue divergents ; pourtant, tous les Juifs pensent que le Messie suppose une relation renouvelée des hommes entre eux mais aussi des hommes à Dieu, un renouvellement de la nature de notre monde, un monde libéré de ses misères tant physiques que spirituelles. Cette croyance en le Messie n’est pas une idée vague ; elle incite à agir ici et maintenant pour un monde meilleur, pour le peuple juif et le monde entier.

Il faut changer ce monde.

Cette foi dans la venue du Messie s’intègre à la mission du peuple juif : changer le monde, le changer par l’action sous toutes ses formes. Redisons-le, le messianisme juif n’incite en rien à la passivité. Le judaïsme ne se contente pas de célébrer le passé, il porte en lui un projet d’avenir — l’avenir rédempteur. Chaque bonne action (tant individuelle que collective) nous rapproche de la venue du Messie, tandis que chaque mauvaise action nous en éloigne. Le messianisme stimule la vie intellectuelle, la vie des idées ; il est aussi un rêve, une nourriture pour l’esprit et l’âme.

Nos enfants voient le rêve en grand.

L’enfant ne connaît pas les limites de l’homme, pas plus qu’il ne connaît ses limites. Il ne cesse de rêver des choses qui ne seront probablement jamais réalisées. L’enfant juif fait des rêves messianiques à partir de ce rêve tout personnel d’être à l’origine d’une nouvelle réalité. A mesure qu’il grandit, il prend conscience de ses limites et du travail considérable que suppose le moindre changement dans le monde.

Du rêve au complexe.

Le rêve messianique ne disparaît pas pour autant, il est repoussé hors du champ des préoccupations quotidiennes ; parfois même, il quitte les zones de la conscience. Par un processus bien connu, il se convertit en complexe. Cette composante essentielle du désir national (qui fait donc partie de la conscience individuelle) se transforme en désir secret. Empressons-nous d’ajouter que le rêve messianique n’est pas un simple rêve de grandeur, il se loge dans l’autre. Ce sont les peines et les souffrances de l’autre qui activent ce rêve.

Un fardeau inconscient.

Le rêve messianique a déserté les Juifs, il est si lourd à porter… Nombre de Juifs ressentent le judaïsme comme un poids trop lourd dont il faut se délester. Néanmoins, le messianisme est inscrit dans l’intimité du Juif, qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou non. Il porte en lui cette exigence nationale — le complexe messianique — qui influe sur ses rêves. Ce complexe implique une profonde sensibilité aux souffrances des autres ; il concerne tout les Juifs y compris ceux qui se sont détachés du judaïsme. Cette sensibilité active leur sens du devoir : personne n’ignore que le pourcentage de Juifs ayant dirigé ou simplement participé à des mouvements pour un monde meilleur est considérable.

Réparer le monde.

Les Juifs agissent de diverses manières dans l’espoir de remédier à une situation donnée. Ils s’impliquent volontiers dans les mouvements nationaux ou sociaux, dans les révolutions mais aussi dans l’enseignement sous toutes ses formes. Leur engagement pour un monde meilleur est multiple. Le noyau commun à tous les Juifs n’est certes pas l’idéologie mais le désir de rédemption du monde. Ce n’est donc pas un désir égoïste, narcissique — nous avons vu ce que suppose le complexe du Messie.

Notre rêve sous-jacent.

On ne comprend pas toujours ce qui motive les Juifs à se dévouer ainsi. Nombreux sont ceux qui tout en approuvant leur aide, finissent par se demander si les Juifs n’agissent pas de la sorte à dessein afin de tirer profit de certaines situations. Bref, on s’interroge, on s’inquiète, on s’énerve. Et, redisons-le, ce dévouement reste le fait de Juifs qui agissent au nom du judaïsme ou qui s’en sont éloignés. Le premier des rédempteurs fut Moïse : obéissant à son propre messianisme, il aida le peuple juif à s’améliorer.

DÉBAT :

Existe-t-il des groupes autres que juifs qui aient un complexe messianique ?

Oui. Par exemple en Russie, bien avant le communisme ; et la littérature russe en rend magnifiquement compte.

Élevons-nous nos enfants avec cette idée du complexe messianique ?

Quand on élève un enfant en lui répétant : ‟Tu es juif !”, il faut que cela ait un sens. Le sens de cette différence est un supplément d’héritage.

Brièvement, pourquoi les Juifs ne croient pas que Jésus était le Messie ?

Être le Messie n’est pas un simple concept théologique. Comment affirmer qu’il y a rédemption ? Le monde en est toujours au même point, avec les loups et les agneaux. Par contre, on peut affirmer qu’on sera sauvé dans un monde à venir.

VII – Une liberté sans contenu

L’Exode, soit le refus de l’esclavage. Mais l’Exode ne suffit pas à donner la liberté ; car la liberté sans volonté indépendante n’a pas de sens, elle est une coquille vide. Être libre, c’est avoir le sens de sa propre conscience et des objectifs que l’on se propose de défendre.

C’est après le don de la Torah que ce peuple qui fuit l’esclavage se fait entité signifiante, s’interroge sur le sens de son être et ancre sa volonté de perpétuer son existence. Se délivrer de l’esclavage est une chose, savoir quoi faire de sa liberté en est une autre.

Le don de la Torah permet d’orienter sa propre vie. Mais n’est-il pas étrange de se libérer en ‟acceptant le joug du royaume des cieux” ?

D’autres peuples ne mènent-ils pas leur vie sans la Torah ? La réponse à cette question doit tenir compte du fait que le peuple juif en tant que peuple a une origine ‟anormale”. C’est le seul peuple à avoir été mis au monde en un jour, contrairement aux autres peuples qui, eux, se sont constitués au cours d’un long processus. C’est en ce sens que la naissance du peuple d’Israël peut être qualifiée d’‟anormale”.

Ce peuple (ou cette nation) s’est constitué sur la base d’une idée unificatrice. Rav Saadia Gaon affirmait que le peuple d’Israël ne constituait une nation que par sa Torah. Alors même que la plupart des Juifs ne vivaient plus selon les lois de la Torah, ‟la Torah est restée le fondement de la vie de notre peuple parce que les liens identitaires se fondent sur un passé commun et que celui-ci est marqué du sceau de la Torah unique et unificatrice.

” Pareillement, Israël est né d’une manière ‟anormale”, il est la révélation soudaine d’une idée. C’est pourquoi l’existence de ce pays diffère de celle de tout autre pays. Ajoutons que le don de la Torah (qui s’est fait en un jour) est aussi un défi auquel le peuple d’Israël (et chaque individu qui le constitue) est invité à répondre. Le don de la Torah enclenche un processus complexe qui suppose la réception et l’accomplissement de ce don.

La question de l’identité juive.

Comment définir la ‟culture juive” ; car, enfin, elle ne se limite pas à la religion. Mais définir, n’est-ce pas tomber dans l’erreur ? Maïmonide lui-même n’a pu définir le judaïsme de manière simple. Comment être juif si on ne peut le définir en soi-même, si on n’a plus de lien avec le passé, le présent et les autres Juifs ? L’ignorance du judaïsme gagne les Juifs et, en conséquence, les liens se rompent les uns après les autres, tant en diaspora qu’en Israël.

A méditer : ‟Chez beaucoup de Juifs, il ne reste que le sentiment d’être haïs, de faire partie d’une minorité persécutée. Mais quand on ne définit son judaïsme que comme un coup de pied au derrière, on n’a pas envie de le faire perdurer”.


De nombreux Juifs ont été élevés dans l’ignorance du judaïsme, et cette ignorance a rompu tout lien affectif avec celui-ci. Trop de Juifs ont un regard extérieur sur le judaïsme et en viennent à se demander si le judaïsme est une bonne ou une mauvaise chose ; ce faisant, ils acceptent déjà un point de vue extérieur. Il ne s’agit pas pour les Juifs de se déclarer meilleurs que les autres ; simplement, quand on se déclare différent, il faut savoir donner corps à cette différence et nourrir la spécificité juive en commençant par l’étudier.

C’est par l’éducation que le peuple juif peut espérer vivre. La culture juive doit être envisagée dans sa totalité : la langue (hébreu, yiddish, ladino), l’histoire, les idées… Bref, l’héritage juif dans toute sa richesse. Par ailleurs, il faut réactiver la puissance des symboles.

L’une des définitions du Juif est la suivante : quelqu’un dont les enfants restent juifs. Il faut mettre en place un système d’éducation qui permette de mieux diffuser la connaissance de l’héritage juif dans le monde juif — connaissance théorique, lois, histoire, langue, manière de vivre.

A méditer : ‟Nous arrivons à une époque où même les personnages représentatifs du judaïsme ne comprennent plus les blagues juives. C’est un très mauvais signe. Une blague juive, cela ne fait pas partie de la religion juive, mais cela fait partie de l’héritage juif. Alors quand survient une génération qui ne les comprend plus, on est très mal engagé.”

VIII – Comment le judaïsme influence notre pensée. Marx, Freud, Einstein : les Juifs à la recherche de principes unificateurs.

La contribution des Juifs aux civilisations est impressionnante. Il faut toutefois distinguer entre les contributions faites au nom du judaïsme et celles faites par des individus agissant en leur nom propre et non en tant que Juifs.

La tradition de l’étude.

La connaissance ne s’hérite pas, elle s’acquiert par l’étude. Il est vrai que des éléments de connaissance nous sont donnés, par porosité en quelque sorte. Un Juif peut perdre tout contact avec son héritage culturel ; il porte néanmoins en lui une approche du monde qui lui est inhérente… parce qu’il est juif.

Accepter l’idée d’une essence unitaire.


Le judaïsme a apporté au monde des idées fondamentales, à commencer par le monothéisme et tout ce qu’il suppose, directement ou indirectement : l’idée du shabbat, l’idée du Messie. Le monothéisme a permis un regard plus ouvert sur le monde, un regard moniste qui suppose l’existence d’une loi — un principe fondamental— qui pénètre tout. Le gnosticisme (vision dichotomique) lui-même procède du monothéisme juif. L’approche unitaire dans un monde aux manifestations multiples influe sur tout.

L’influence du monothéisme chez Karl Marx.

L’immense influence de Karl Marx tient au fait que la complexité du système qu’il a édifié repose sur un principe unique : la question économique qui explique l’histoire de l’humanité. Karl Marx n’avait plus rien de juif d’un certain point de vue ; pourtant, sa vision unitaire est à mettre au compte du monothéisme juif.

Freud et sa théorie de la motivation fondamentale unique de l’homme.

Sigmund Freud a lui aussi élaboré un système particulièrement complexe mais qui, une fois encore, repose sur un principe unitaire : la libido, ou la motivation sexuelle. C’est un mode de pensée moniste, une façon de penser juive. A la fin de sa vie, il semblerait que Sigmund Freud se soit orienté vers une forme de pensée dichotomique (Éros / Thanatos), une pensée procédant d’une idée unitaire.

Le regard d’Einstein sur le monde est fondamentalement théologique.

La théorie particulière et générale de la relativité se rapporte à une notion unique : la vitesse de la lumière. Le système élaboré par Albert Einstein est presque théologique avec cette tension visant à combiner les dimensions de l’espace et du temps en un principe unique. E = mc2 lie l’énergie, la matière et la vitesse de la lumière.

DÉBAT

Comment se fait-il que le judaïsme mette en chaque Juif cette tension vers l’unité ?

L’idée monothéiste ne se limite pas aux Juifs. C’est d’ailleurs un mode de pensée et de comportement qui n’est pas entièrement rationnel ; il vient aussi de l’éducation qui, toutefois, ne suffit pas à l’expliquer. Il y a dans cette idée quelque chose qui ne s’apprend pas.

A suivre…

En lisant « Les Juifs et leur avenir » d’Adin Steinsaltz
Source : http://zakhor-online.com/

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