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Haïti, un Pays fier de ses Juifs

Haïti est fort connue pour les plaies en tous genres qui affectent son histoire récente, elle l’est malheureusement moins pour son passé exemplaire, à bien des égards, envers la communauté juive.

Haïti a en effet été l’un des rares pays à avoir ouvert ses frontières aux Juifs fuyant le nazisme pendant la Deuxième guerre mondiale. Bien avant déjà, pendant l’Inquisition, Haïti avait aussi su accueillir les Juifs persécutés. Tour d’horizon historique, et photos d’Irina Razafim-Bahini, photographe israélienne qui livre en exclusivité, pour illustrer cet article, quelques clichés de ce pays atypique.

juifs de saint dominguePar Nathalie Szerman – Irina Razafim-Bahini.

Les Haïtiens se découvrent un intérêt nouveau pour leur communauté juive. Le site de la Maison d’Haïti publie une enquête sur les Juifs d’Haïti, une communauté ancienne qui vit dans l’une des régions les plus difficiles du monde. Tremblements de terre, sida, choléra, pauvreté endémique, ce pays aux paysages pourtant magnifiques, ceux des Caraïbes, a connu tous les fléaux. Qui sont donc ces Juifs d’Haïti ?

Les Juifs accueillis pendant l’Inquisition

Haïti a accueilli, pendant l’Inquisition, les Juifs fuyant l’Espagne. Après avoir été conquise par la France en 1633, Haïti voit arriver sur son sol un grand nombre de Juifs de Hollande (beaucoup sont des anciens marranes d’Espagne), et du Brésil. De nombreux Juifs chassés du Brésil par la conquête des Portugais (1654) ont remonté la côte pour se réfugier dans les îles Caraïbes (Jamaïque, Curaçao, Barbade et Saint Domingue).

Le site de la Maison d’Haïti nous apprend que « malgré les édits de 1615, 1683 et 1685 ordonnant de chasser les Juifs des îles françaises d’Amérique, des Juifs, commerçants et industriels, y résident encore à la faveur de ‘lettres de naturalité’ et par intérêt économique. »

Les Juifs de Saint Domingue (Haïti) et la mauvaise période des “Lumières”

Le 18ème siècle, dit “des Lumières”, représente une période plus difficile pour la communauté juive, à la fois courtisée et spoliée : La romancière Mme Maurouard livre un document sur l’histoire d’Haïti, “du temps colonial où les Blancs étaient maîtres incontestés de l’île”. Ce fut une période à la fois prospère et difficile pour les Juifs : Dans les îles, où l’on manquait de main d’œuvre, la “Traite des nègres” était pratiquée, pour travailler les cultures de canne et lancer l’industrie du sucre et du rhum. « Opération tellement rentable que la France n’hésita pas (…) à lâcher ses colonies du Canada et de Louisiane pour conserver ses îles à sucre (Martinique, Guadeloupe, Saint Domin­gue). Mais ces îles avaient aussi besoin de structures commerciales auxquelles les colons ne connaissaient pas grand-chose. » La France fait alors appel aux Juifs pour organiser avec l’Hexagone le commerce à grande échelle de ces denrées lucratives.

Après avoir brièvement rappelé la condition des Juifs à Saint Domingue, où ils étaient “tolérés”, vu que la colonie prospérait et enrichissait les villes françaises, Madame Maurouard s’arrête aux années 1764 (soit près d’un siècle plus tard), au moment où le Comte d’Estaing est nommé gouverneur général des Colonies. Le comte d’Estaing arrive à Saint Domingue muni de grands projets de “développement”. L’île lui paraît sous-équipée et mal administrée. L’Etat est riche en main d’œuvre (grâce aux esclaves) mais il faut de l’argent. « Le Gouverneur va donc le prendre où il se trouve, et d’abord chez les gros commerçants, les Juifs et quelques colons très fortunés. »

On ne chasse pas les Juifs mais on saisit ici et là leurs héritages. « Ainsi, selon les différents ministres de Paris, et les gouverneurs exerçant dans les Caraïbes françaises, les Juifs furent tour à tour menacés, désignés comme ‘sans patrie’, spéculateurs, dangereux pour la société nationale, concurrents des Français ; ou au contraire utiles au commerce, enrichissant le pays où ils travaillent, pacifiques voisins qu’il faut fréquenter sans fanatisme. »

Au 19ème siècle, ce sont des Juifs d’Europe de l’Est et du Moyen-Orient qui vont chercher refuge en Haïti : au début du siècle, des Juifs de Pologne, mais aussi du Liban, de Syrie et d’Egypte font partie des nouveaux arrivants. Ils deviennent pour la plupart commerçants. De cet épisode historique, il reste les vestiges d’une synagogue dans la ville de Jeremie et de pierres tombales juives à Cap Haitien et Jacmel.
Dès 1937, Haïti délivre généreusement visas et passeports aux émigrés européens fuyant le nazisme, et l’île atteint les 300 familles qui y resteront jusqu’aux années 60. Les années 60 sont fructueuses pour la communauté juive et pour le pays dans son ensemble. Les familles juives recensées portent les noms de Cohen, Khan, Weiner, Dreyfus, Hillel, Cardozo, Pereira, Goldman, Monsanto, Alvarez, Hakim. Ils partiront progressivement, devant la crise persistante et « pour favoriser les mariages de leurs enfants entre juifs », précise le site. Beaucoup vont en Amérique.

Ceux qui restent finiront par partir pour le Panama ou les USA, au début des années 2000, du fait des vagues de violence et de la situation générale critique du pays. Il resterait aujourd’hui moins d’une centaine de Juifs en Haïti, sur 8,5 millions d’habitants, dont les Weiner (exportateurs de café) et les Salzmann (originaires d’Autriche).

L’amitié affichée de la Maison d’Haïti envers la communauté juive internationale

On constate que le site de la Maison d’Haïti, qui a aussi une page facebook colorée et régulièrement mise à jour sur l’actualité du pays, Planète Haïti, opte pour l’amitié avec le peuple juif en traçant un parallèle entre Shoah et esclavage. On ne peut s’empêcher de penser à Dieudonné qui, lui, a fait le choix de mettre en compétition ces deux histoires malheureuses…

« Juifs et Haïtiens, qui ont connu chacun la tragédie de l’esclavage, ont produit au cours de leur histoire des mythes presque comparables. Comme le zombi haïtien, le mythe du Golem incarne le fantasme de l’homme transformé en automate, asservi à un maître », peut-on lire sur le site de la Maison d’Haïti. La comparaison entre les destins juif et haïtien va plus loin encore, puisant, non sans poésie, aussi bien dans l’histoire des deux peuples que dans leurs rites religieux : « Comme les Juifs de Prague, de Russie ou de Pologne survivaient autrefois dans le shtetl avec l’énergie du désespoir et la force de la tradition, les paysans haïtiens aujourd’hui s’élèvent au-dessus des pesanteurs du quotidien par l’imaginaire. Ils s’entourent de miracles et de mythes surprenants. À l’instar du dibbouk juif, l’esprit du vaudou haïtien plane sur la vie de tous les jours comme une ombre portée. »

Et pour le cas où cette déclaration d’amitié ne serait pas assez explicite (on ne se compare qu’à ceux que l’on aime), le site ajoute : « Les Haïtiens ont toujours montré un grand respect pour la religion juive et une grande amitié pour les Juifs. » C’est donc avec fierté que l’article, mis en ligne en 2013 sur le site haïtien, rapporte que « beaucoup de grandes familles juives (…) ont transité ici. »

1947 : Haïti vote en faveur de la création de l’Etat d’Israël

L’épreuve de l’amitié arrive en 1947 : Haïti vote en faveur de la création de l’Etat ‘Israël à l’ONU. Israël et Haïti ont aujourd’hui des liens diplomatiques solides et l’ambassade est localisée au Panama pour des raisons de synergie. Lors du tremblement de terre qui a ravagé le pays il y a quelques années, des témoins sur place dans le pays ont rapporté à Israël Magazine que le grand hôpital israélien installé sous une tente dans le pays avait été le plus efficace de tous les hôpitaux provisoires importés de l’étranger. Des liens d’amitié et de confiance s’étaient en outre établis et c’est avec beaucoup de regret que les Haïtiens avaient vu les Israéliens rentrer chez eux.

Pour ceux qui veulent en savoir plus sur la communauté et entrer en contact avec les Juifs d’Haïti, le site de la Maison d’Haïti communique un contact à Port au Prince : « Gilbert Bigio, homme d’affaires à la retraite de Pétionville (Port au Prince), dirige la communauté, arborant un beau drapeau d’Israël dans son jardin. Les coordonnées de la communauté sont : “Jewish Community of Haiti” P.O. Box 687. Port-au-Prince. Tél. : code local puis 509-1-20-638. »

« Les Juifs de Saint-Domingue (Haïti) » d’Elvire Maurouard

Les Juifs de Saint-DomingueAvec un sens de la dramaturgie, en citant des archives publiques, notamment des correspondances, Elvire Maurouard, enseignante et poète, centre cette brève « étude historique » sur deux épisodes des Juifs de Saint-Domingue (Haïti) au XVIIIe siècle. Cet article est republié car deux pilotes français, condamnés en août 2015 à une peine de 20 ans de prison pour trafic de drogue par la justice dominicaine, ont fui Saint-Domingue. Deux autres concitoyens y demeurent, condamnés dans la même affaire.

Malgré les édits de 1615 et 1685 ordonnant de chasser les Juifs des Isles françaises d’Amérique, malgré l’édit d’expulsion de 1683, des Juifs, commerçants et industriels, y « résidaient à la faveur de lettres de naturalité ».

Ils y étaient tolérés malgré le Code noir, par intérêt économique, au XVIIIe siècle, dans cette île des Caraïbes. Leur nombre exact reste inconnu. Demeure au Cap haïtien un lieu dénommé « cimetière des juifs ».

juifs Code noirEvoquant le procès (1739-1751) en contestation du testament d’Abraham Gradis, Elvire Maurouard montre que la justice parfois reconnaissait aux juifs des droits encadrés (facultés d’acquérir, de disposer, de tester valablement), sous réserve notamment de ne pas agir « en haine de la religion catholique ».

Elle révèle des unions interdites, telle celle de « M. de Paz, juif accusé d’avoir envoyé les deux mulâtresses qu’il a eues avec une négresse à Bordeaux pour parfaire leur éducation ».

La nomination du comte d’Estaing au poste de « gouverneur général des Isles françaises sous le Vent de l’Amérique », à Port-au-Prince le 27 décembre 1763, marque un tournant dramatique. Ce représentant du Roi contraint les Juifs au versement d’un impôt extraordinaire illégal déguisé en « dons » obligatoires pour édifier des ouvrages publics. Ce qui suscite leur indignation. Avec machiavélisme, le comte d’Estaing use de diverses tactiques pour contrer toute opposition et maintenir sa décision inique. Ainsi, autoritaire et dédaigneux, il suscite la jalousie de commerçants et d’industriels locaux chrétiens à l’égard de leurs homologues Juifs.

Fragilisés, discriminés, éprouvés par ces faits – M. Daguillard, « syndic des juifs », se convertit au christianisme -, les Juifs de Saint-Domingue sollicitent en 1776 l’appui de leurs coreligionnaires – « Juifs espagnols et portugais ou nouveaux chrétiens » – à Bordeaux, notamment de la famille Gradis, pour substituer « un droit légal et bien défini » (« lettres-patentes ») à la « tolérance » et aux « privilèges » précaires, régis par l’arbitraire et se traduisant parfois par des saisies d’héritages de juifs. Après études par son administration, la monarchie française le leur refuse.

La Révolution française leur accordera des droits.

En août 1790, inquiets du « sort que la Révolution préparait aux colonies », les créoles à Bordeaux nomment pour président David Gradis.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, Saint-Domingue fut un des rares Etats à accueillir les Juifs européens persécutés par les Nazis. Un fait historique rappelé par le webdocumentaire Shalom Amigos, réalisé par Adrien Walter et Emmanuel Clémenceau.

Ce livre intéressant sur cette communauté méconnue aurait gagné à avoir une construction plus logique, une introduction plus développée, un lexique, voire une chronologie et une carte.

juifs Elvire MaurouardElvire Maurouard, Les Juifs de Saint-Domingue (Haïti). Editions du Cygne, 2008. 90 pages, 13 euros. ISBN : 978-2-84924-086-1

SOURCES :

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